08/12/2011

Tendre et cruel tango de la vie et de la mort

Nous vivons des temps agités, paraît-il. Certes, aucune époque n'a connu le calme des matins zen. Mais la nôtre a ceci de particulier qu'elle diffuse l'image de sa geste frénétique tous azimuts grâce aux cyberbidules. Ce qui accroît d'autant cette danse de Saint-Guy globalisée.

 

Politiciens dissimulant leur impuissance sous une brume de postillons, «pipoles» sautillant de micros en caméras pour répéter sur un ton hystérique leurs banalités communicantes, banquiers sans visage hier, sans scrupule aujourd'hui, financiers fous poussant le monde sur le toboggan des crises... Soudain, toutes ces marionnettes s'effondrent dans l'immobilité. Une seule phrase a tranché leurs fils: «Je vais mourir».

 

Un livre de l'écrivain, poète et chanteur vaudois et genevois, Pierre Alain remet avec une douce ironie nos pendules détraquées à l'heure de la mort. Ce qui est tout sauf triste; on s'amuse beaucoup en lisant ses Tribulations de Père la Lune parues aux Editions Publi-Libris. Après avoir vécu - au sens plein du terme - la mort de sa mère centenaire, le Père la Lune, qui n'est autre que l'auteur, apprend que son corps abrite un adversaire nommé cancer.

 

Il prend alors le lecteur par la main pour lui faire visiter sa vie. Qui vaut vraiment la peine d'être vécue. Car il en aura vu des paysages, Pierre Alain. Monté très jeune à Paris, il obtiendra de jolis succès dans la chanson et une flopée de disques d'or. Le valdo-genevois côtoie Claude François, Johnny Hallyday, Michel Polnareff, Jacques Dutronc, passe du Lapin Agile au Tire-Bouchon et moult autres cabarets. Entre les expériences érotiques d'un Paris en folie dans les années 60 - sans oublier Le Havre qui, en matière de débauches acrobatiques, peut en remontrer à la capitale - et les instants de pure plénitude où l'être tout entier appartient à la joie cosmique, Pierre Alain a dansé le tendre et cruel tango de la vie avec son rêve comme bandonéoniste.

 

L'amour sauve tout. L'amour de sa mère qui ne cesse de jaillir. L'amour de sa femme Christianne. Contre ces forces irradiantes, le désespoir se ratatine et s'assèche. La poésie est là qui veille elle aussi et qui transforme une tasse de thé en univers chatoyant. Pierre Alain ne manque pas de savoir-vivre.

 

«Perit ut vivat», mourir pour vivre, dit la traditionnelle sagesse. La mort oblige à réunir tout ce qui, en nous, est épars. Lambeaux de songes, colères mal éteintes, expériences multiples, rêves dont on ne sait s'ils sont réels ou chimériques tissent notre être. Bruit, fausses valeurs, nous empêchent de prendre conscience des liens qui font tenir ensemble ces multiples nous-mêmes. Nos morceaux d'existence glissent alors au fil du temps et nous voilà à sec.

Heureusement, la mort est là qui veille et nous rappelle à l'ordre en nous forçant à trier entre le rare essentiel et l'abondant accessoire. Sans elle que serait la vie?

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte a paru jeudi 8 décembre 2011 en rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en rubrique "Perspective" (version un peu raccourcie) de la Tribune de Genève)

 

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Commentaires

Pierre ALAIN incarne une époque que beaucoup n'ont pas connue. La trilogie "Libres pensées", "Clair Obscur" et les "Dernières amarres" marquent bien la quintessence de cette époque éprise de liberté, de joie de vivre, de sublimation au travers de symboles écrits en vers exprimant l'ineffable, voire l'inobjectibale.

Écrit par : Micheline Pace | 12/12/2011

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