20/06/2011

La dernière étape du calvaire de Loïc Sécher

VERSION COMPLETE DE LA CHRONIQUE JUDICIAIRE A PARAITRE EN VERSION PAPIER MARDI 21 JUIN 2011 DANS LA TRIBUNE DE GENEVE ET 24 HEURES

 

«Dans cette affaire, les gendarmes se sont pris pour des experts psychiatres et les experts psychiatres pour des gendarmes». Avec ses mines d’ours lorgnant sur un baril de miel, Me Eric Dupont-Moretti résume fort bien le drame de cette horreur judiciaire dont Loïc Sécher est la victime. Son calvaire: sept ans et demi de prison – «2655 jours, exactement», rectifie-t-il   subis dans les pires conditions. Battu par d’autres détenus en raison des accusations de viols sur une adolescente de 14 ans, Loïc Sécher a failli perdre son seul œil valide. Il a donc préféré ne pas quitter sa cellule plutôt que de risquer d’être aveugle en sortant pour la promenade quotidienne.

Il commence aujourd’hui l’ultime étape de son supplice qui remonte au 27 novembre 2000 lorsque des gendarmes lui ont mis les menottes aux poignets. Lundi s’est ouvert son troisième procès, cette fois-ci devant la Cour d’assises d’appel de Paris. Les deux autres avaient conclu à sa culpabilité de viols sur la jeune Emilie, commis dans un village près de Nantes en Loire-Atlantique, et prononcé contre lui 16 ans de réclusion criminelle. Mais la Cour de Révision a annulé cette condamnation, fait rarissime, puisque depuis 1945, seuls huit verdicts ont été révisés. Le 13 avril 2010, ce quinquagénaire au chômage a été mis en liberté, mais provisoire. Il attend donc d’être acquitté définitivement vendredi.

Ses chances paraissent évidentes. Emilie, son accusatrice (née en 1980) affirme aujourd’hui qu’elle l’avait accusé à tort et souffre de savoir un innocent prisonnier par sa faute. «Elle est très fragile sur le plan psychiatrique», assure son avocate Me Cécile de Oliveira. Emilie n’explique guère son geste. Voulait-elle innocenter des camarades de classe qui l’avaient piégée dans des jeux sexuels? Peut-être en dira-t-elle plus, mardi, devant les juges et les jurés qui l’interrogeront à huis clos.

Mais la justice a tellement commis d’erreurs dans cette affaire que les deux «rois de l’acquittement» qui assurent sa défense   le Français Eric Dupont-Moretti et le Genevois François Canonica –, ne seront pas de trop.

Pas la moindre trace ADN qui accablerait Loïc Sécher, pas la plus petite poussière accusatrice ne vient conforter le ministère public. Ce monstrueux et brinquebalant échafaudage ne repose que sur les seules déclarations d’Emilie, alors adolescente mal dans sa peau. Mais quatre experts psychiatriques ont décrété, des hauteurs divines de leurs diplômes, que sa parole était d’Evangile. Cela a suffi pour faire exploser la vie d’un homme.

Ouvrier agricole besogneux, il a mené de front l’exploitation de la ferme familiale et le jardinage d’un golf près de Nantes : «J’ai souffert de dépression pour plusieurs raisons. Trop de travail, la mésentente avec mon supérieur au golf et ma difficulté d’assumer mon homosexualité. Alors, oui, j’ai bu trop d’alcool et fumé parfois de la résine de cannabis, mais pas autant que certains témoins à charge l’ont prétendu». Cette personnalité en souffrance a fait de lui un coupable idéal aux yeux des pandores de Loire-Atlantique, d’autant plus qu’il fréquentait souvent les parents d’Emilie et connaissait bien la jeune fille.

«Comment expliquez-vous les accusations d’Emilie?» demande, lundi, la présidente de la Cour d’assises parisienne Nadia Ajjan.

Loïc Sécher: «Je me suis cogné la tête contre les murs pour essayer de comprendre. Mais je n’y suis pas parvenu…»

La présidente pose la même question aux parents d’Emilie.

Le père: «Ma fille a fait une déclaration, il y a onze ans. Et puis une autre, maintenant. Où est la vérité? Je ne sais pas. On attend de la justice qu’elle nous dise où elle se trouve».

La mère acquiesce et ajoute : «On est là pour aider notre fille…»

La vérité? La justice? Plutôt que de se payer de mots devant tant de maux, les juges devraient se contenter de limiter les dégâts.

 

Jean-Noël Cuénod

VIDEO. LE DEBUT DU PROCES (AFP).

20:32 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : vidéo, justice, viols, dupont-moretti, canonica | |  Facebook | | |

Commentaires

Un mythe : le psychiatre sait qui dit la vérité et qui ment. Billevesées. Mais à Genève et en Suisse, on condamne (assez) systématiquement sur le fondement de pareilles expertises, dont on a la prétention de dire qu'elle sont de crédibilité. Et pareillement on acquitte sur le fondement de pareilles expertises. La parole de la victime nantie du sceau de l'expertise est alors parole d'évangile. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir la sotte et délirante jurisprudence de la Cour de cassation cantonale genevoise (jusqu'au 31 décembre 2010).

A quand une expertise sur les expertises de crédibilité ? Pas si stupide aux yeux d'un praticien, cadre des hôpitaux vaudois, que je connais, qui a le bonheur de refuser (souvent) de telles expertises et l'horreur de les voir alors pratiquées par quelque confrère, confrère que je dirais, pour ma part, être en mal de (petite) notoriété. Pas si stupide aussi, si l'on n'oublie pas que la reminiscence thérapeutique de souvenirs -autre procédé douteux en matière de preuve- a conduit à la condamnation d'innocents avant que d'être (assez largement) écartée comme moyen de preuve.

De manière plus fondamentale, la justice pénale fait preuve d'une incroyable prétention. Scruter la parole de l'un et celle de l'autre et prétendre être à même de savoir qui dit la vérité ! Pour se faire, elle se fourvoie dans des expertises, déléguant ses responsabilités.

Les juges doivent avoir le courage de dire : nous n'en savons rien. Elle devrait faire sien l'adage "Testis unus testis nullus".

Écrit par : CEDH | 21/06/2011

En l'affaire Tron, la Procureure a, selon ce que rapporte le Monde, déclaré :

"La question de la crédibilité [des deux femmes] relève des expertises psychiatriques et psychologiques que les magistrats instructeurs ordonneront certainement"

Sans commentaire.

Écrit par : CEDH | 23/06/2011

@ CEDH:

Pour moi les expertises psychiatriques ne peuvent valoir preuve, en aucun cas. Un détail qui a son importance et qui est source de confusion: affirmer qu'une personne est crédible ne signifie pas du tout affirmer que ce qu'elle dit est vrai. Cela signifie simplement qu'elle n'est pas considérée comme menteuse pathologique. Rien de plus. Hélas on interprète souvent à tort cette notion de crédibilité comme une confirmation de la vérité.

Les jkuges devraient savoir que crédibilité n'EST PAS vérité. Mais comme vous le soulignez certains délèguent leurs responsabilités.

La justice est alors rendue par les psychiatres.

Je pense que les expertises peuvent être utiles dans des cas assez flagrants de troubles psychologiques, afin de savoir à qui l'on a affaire. Par exemple une personne bipolaire peut traverser des états temporaires paranoïaques et voir des crimes ou des complots là où il n'y en a pas. Elle pourrait accuser injustement.

Donc oui aux expertises, mais en relativisant clairement leur portée. Et en ne tombant pas dans la dérive où l'expertise fait pencher la balance de la décision de justice. En aucun cas une expertise ne peut être une preuve de quoi que ce soit.

Écrit par : hommelibre | 23/06/2011

"La cour et le jury ont acquis la certitude qu'aucune charge ne pouvait être retenue contre vous, ce n'est pas un acquittement au bénéfice du doute", a déclaré la présidente, Nadia Ajjan.

Source Le Monde

Écrit par : CEDH | 24/06/2011

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