09/06/2011

DSK, Jean-François Kahn: grandeur et décadence de Twitter

 Le grand journaliste Jean-François Kahn fait partie des victimes collatérales de la bombe DSK qui a explosé à New York. Pour avoir laissé tomber une formule odieuse lors d’une interview à France Culture – il a évoqué un «troussage de domestique» à propos de l’affaire Strauss-Kahn – voilà Kahn voué au mitraillage médiatique. Dans un récent numéro de Marianne, il est revenu sur cette bévue, se livrant à un réquisitoire contre lui-même. Et en a tiré une conclusion à la mesure de son désarroi: le créateur de tant de journaux anticonformistes abandonne le journalisme.

Tout le monde a oublié la teneur générale de l’interview de Kahn; chacun se rappelle l’ineptie car elle a été diffusée en boucle. Avec ses 21 caractères, elle présente un avantage essentiel pour toute diffusion par Twitter, qui limite chaque message à 140 signes. 
Certes, la réduction du débat politique aux petites phrases est antérieure à l’invention de Twitter, nouveau truchement pour réseaux sociaux branchés. Ce vice a été introduit par les formats radiophoniques et tient au remplacement du débat d’idées par la guerre des personnalités. Les twits n’ont fait qu’amplifier ce phénomène. Et les médias réclamant de leurs intervenants de se prononcer, ici et maintenant, sur des sujets dont on ignore les tenants et aboutissants, il est inévitable que, dans ce flot de salive, surnagent en masse les détritus de la pensée.

La souplesse et la rapidité de ce mode de communication permettent de mobiliser des foules en passant à travers les mailles de la censure, comme on l’a vu lors du Printemps arabe. Ce qui a conduit les médias à célébrer la «révolution Twitter».

Les réseaux sociaux de l’internet allaient faire tomber l’une après l’autre les dictatures de la planète. Or,aujourd’hui, ces révolutions font du surplace car elles butent sur un obstacle majeur: comment transformer la communion créée par les réseaux sociaux en programme politique détaillant la marche à suivre pour forger les instruments de la démocratie et de l’Etat de droit? Cent quarante caractères ne servent à rien pour relever ce défi. Ils suffisent à exprimer cette indignation qui est dans l’air du temps. Mais une indignation collective ne fait pas le printemps des peuples. Si les réseaux sociaux ont provoqué l’étincelle, leur aspect réducteur empêche le feu de la pensée de se communiquer pour parvenir à dépasser l’état d’indignation; sauf s’ils permettent, par le jeu des liens hypertextes, l’accès à des documents plus substantiels. Mais à ne se concentrer que sur eux, l’expression se réduit et la pensée s’anémie.

La globalisation intense des échanges et la perte des repères politiques traditionnels font que notre époque ne ressemble à aucune autre. Nous devons inventer une société, et l’on ne sait pas par quel bout commencer.
Il n’y a ni miracle ni baguette magique électronique. Il faut s’embarquer dans une réflexion au long cours.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 9 juin 2011 en version complète dans la rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en version légèrement raccourcie dans la rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève)

VIDEO

Jean-François Kahn s'explique au micro de France-Inter.


Jean-François Kahn par franceinter

12:05 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : twitter, moeurs politiques, médoas, vidéo | |  Facebook | | |

Commentaires

Alors, finalement, vous aussi, Jean-Noël, vous défendez les écarts au nom de la probité générale? Car somme toute, on aurait pu aussi dire qu'au vu des services rendus à la nation, l'écart de Dominique S.-K. n'était que peu de chose. Jean-François Kahn s'est en réalité rendu compte qu'il avait été pris dans cette logique de défense d'un grand homme contre les petits, et qui ne tient pas. On pourrait plutôt le louer d'avoir démissionné, car la vérité est qu'une pensée ferme fait attention à ce qu'elle dit. Il ne faut pas confondre les gens qui possèdent des idées intelligentes qu'ils énoncent en boucles, et la pensée, que somme toute chacun peut exercer, s'il s'en donne la peine. De toute manière, dans les grandes écoles françaises, on loue l'art de la formule, qui justement peut être mise sur Twitter. Amiel déjà se plaignait de ce qu'en France, la philosophie se résolvât à de belles formules, que la pensée ne s'y exerçait pas. Twitter n'est qu'un réceptacle mécanique pour la rhétorique telle qu'elle existe en Occident depuis longtemps. L'élite même était choisie en fonction du talent à créer des formules. Si on veut inventer des sociétés nouvelles, il faut aussi savoir remettre en cause les grands de ce monde, les critères de sélection pour former une élite. Jean-François Kahn est le premier à avoir pris une décision claire. Il sait qu'il a dit n'importe quoi à force de chercher des formules pétillantes, comme on demande de le faire aux beaux esprits, notamment à Paris, et cela, depuis maintenant assez longtemps. Il ne faut pas, à mon avis, tomber de la lune. Jean-François Kahn n'est pas irremplaçable.

Écrit par : RM | 09/06/2011

(Défense d'un grand homme par affection pour sa femme, dit-il. Car j'ai lu son blog. Mais il ne fait pas trop acte de contrition. Car tout le monde sait qu'on ne lui reproche pas ses idées conscientes, mais ses réactions inconscientes. Son amitié avec Anne Sinclair, qu'a-t-elle à voir avec son métier de journaliste? Mais rien. On ne peut pas dire qu'on a une éthique et puis raisonner et parler en fonction de ses amis. Il aurait pu au moins le reconnaître. Qu'est-ce que c'est, une pensée qui ne fâche pas les amis? Si la refondation du socialisme obligeait par exemple à fâcher ses amis patrons ou hauts fonctionnaires en imposant par exemple un salaire maximal, est-ce qu'on va dire: cela risque de me brouiller avec Anne Sinclair? Or, sur le plan logique, ce salaire maximal est absolument nécessaire, puisqu'on a imposé un salaire minimal: c'est une question de cohérence.)

Écrit par : RM | 09/06/2011

J'aime bien M. Kahn. Il n'a jamais eu la langue dans se poche. Très bien. Il a commis une faute. Par désarroi. Ca peut arriver. Même si cela peut relever du subconscient qui resurgit. Ce qui est pathétique par contre ce sont ses tentatives de justification et d'explications. Mais je n'ai pas lu un mot d'excuse de sa part. Simplement : "excusez-moi, j'ai dit une connerie." Et basta.

Ca nous rappelle Lionel Jospin au soir d'un 21 avril. L'ego décidément...

Il n'est pas le seul à tenter de se justifier. Le Canard Enchaîné en remet une couche. D'un coup, d'un seul on en apprend un peu sur ce qui se prépare en cuisine et qui était réservé à l'élite. Elle est belle la "démocratie" de l'élite, oligarchique et ploutocratique!


"Jean-François Kahn n'est pas irremplaçable."

Personne n'est irremplaçable.


JFK : "J'ai quitté le journalisme."

Alors que fait-il encore sur chaînes de radio ou de tv? Monopolisation de la parole par l'élite dont fait partie jfk.

"Ca suffit."

Ce sont ses tentatives de justification qui "suffisent".


"Je", "je", "je", "je", "je", "je", "je", "je"...

Voilà à quoi se résume son intervention ci-dessus.

Finalement jfk est victime d'un crime lèse-jfk...


Quant aux "détritus de la pensée", c'est ce qui est voulu par tout le système capitaliste: conditionner les gens par le matraquage publicitaire, et non pas leur donner matière à réflexion par des enquêtes dignes de ce nom. La grande presse est verrouillée par les grands groupes économiques.

Quel grand média a sérieusement enquêté sur le 911? Aucun.

Quel grand média a enquêté sur l'assassinat de Kennedy? Aucun.

Écrit par : Johann | 09/06/2011

@Johann
C'est clair qu'il y a une chaîne de complots et de dissimulations depuis l'affaire du Masque de fer. Mais chut... Ne le disons pas trop fort, nous serions en danger.

Quant à Kahn, c'est typiquement un journaleux donneur de leçons, appartenant à des cercles bien pensants, qui perd le sens de la réalité. Quelles que soient ses excuses, le fait de dire qu'il s'agit d'une affaire de "troussage de domestique" le disqualifie totalement. C'est la moindre des choses qu'il abandonne le journalisme face à une telle cacade.

Et cela n'a rien à voir avec les réseaux sociaux. Ses paroles ont été retranscrites par les médias traditionnels, et il était mort médiatiquement sans que les réseaux sociaux n'y soient pour rien.

Journaleux foireux, ayant commis l'ultime bévue, d'une façon grotesque et lamentable, alors qu'il a oujours voulu donner des leçons aux autres, ses pitoyables tentatives de sauvegarde du string d'image qui lui reste sont vouées aux poubelles de l'histoire. Qu'un tel personnage dégage de la scène médiatique est sain.

Écrit par : Philippe Marton | 09/06/2011

En tant qu’ancien actionnaire de l’Evénement du Jeudi créé par JFK, je me souviens d’un journaliste précurseur à l’esprit vif et dérangeant, omniprésent. Son hebdomadaire était une réussite, révolutionnant le paysage journalistique français. Son lectorat, essentiellement parisien, se délectait de ses prises de positions décoiffantes. Dès qu’il a lâché les rênnes de l’Evénement du Jeudi, la luciole JFK est devenu au fil des ans inconsistant, incompris, jusqu’à être oublié aujourd’hui. Dommage que son immodestie l’ait empêché de se retirer à temps des médias.

Écrit par : Kirouz | 09/06/2011

C est tout de meme etrange tout cela, JFK grand journaliste a jete l'eponge pour une maladresse verbale laquelle fut une realite plus qu une formule de langage dans le pays qui se veut le plus puritaniste au monde et dans lequel un mepris total pour nos compatriotes fait parti du langage commun an( apres tout l'esclavage des noirs aux US ne date pas tant que ca et le troussage de domestique faisait parti des nombreuses consequences de la condition des noirs dans ce pays )
By the way, pardon my French ....

Écrit par : joelle | 09/06/2011

Nice information, i appreciate your efforts (specially the quality of content). I have bookmarked it to my list.

Écrit par : Binary To Text | 29/06/2011

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