24/04/2011

Pâques (4): Jésus Christ et ses mille visages

Alors que la fête de Pâques surgit en même temps que les bourgeons, le Ressuscité rend visite à nos mémoires infidèles. Qui est-il, ce Fils de l’Homme? Il est unique et pourtant multiforme. A chacun son Christ. Selon les lieux, époques et convictions personnelles, le voilà Empereur ou anarchiste.

Longtemps, la notion de Christ-Roi s’est imposée. Les théologiens soulignaient ainsi l’une des trois fonctions qu’ils lui attribuaient : prophète, prêtre et roi. Par sa mission royale, il devait apporter le règne de la justice à l’humanité. Mais au fil du temps, la notion de Christ-Roi a connu les inévitables déformations que la malice humaine se plaît à infliger aux plus nobles figures.
 
Afin de donner plus d’assise aux trônes séculiers, le roi devenant Christ s’est substitué au Christ devenant Roi. Il s’en est suivi une cohorte d’usurpateurs couronnés, régnant sur leurs sujets, souvent pour le pire et rarement pour le meilleur. Alors que le Christ voulait libérer l’homme de la servitude, les puissants l’ont aussitôt couvert de chaînes, au nom même du Christ.

A cette image de Fils du Tout-Puissant, a répondu celle de Jésus représentant la souffrance, la détresse, la faiblesse. «La Crucifixion» du mainGrunewald.jpgRetable d’Issenheim peinte par Matthias Grünewald (1475? - 1528) — que l’on peut admirer au Musée Unterlinden de Colmar — en apporte la plus saisissante illustration: les lèvres exsangues de Jésus sont tordues en un cri silencieux de douleur et les doigts crispés vers le ciel semblent accuser le Père. Le Fils subit dans sa seule personne, toutes les tortures passées, présentes et à venir. Le Christ n’est plus le Roi dans toute sa majesté mais la Victime dans toute sa misère.
 
La raison tonnant en son cratère au XVIIIème siècle, un autre Jésus est alors apparu, plus humain, faisant œuvre de justice et de mesure, plus que de miracles et de prophétie. Un Christ républicain et modéré, protestant et libéral. Aussi faux et aussi vrai que les autres.

Le plus sanguinaire des siècles, le XXème, a mis en scène un Christ révolutionnaire mais sans violence. Celui du bouleversant poème «Douze» (ou «Les Douze») qu’Alexandre Blok a écrit en janvier 1918 dans la fièvre de la révolution bolchevique à Petrograd; il se termine par ces vers:

Ils avancent ainsi d’un pas conquérant
A l’arrière - le chien affamé
A l’avant - avec le drapeau sanglant
Et par-delà la tempête, invisible
Et pour toutes les balles, invulnérable
Avec une douce allure en surplomb des tempêtes
Avec toute une floraison en perles de neige
Et sa petite couronne de roses blanches
A l’avant, Jésus-Christ.

(Traduction d’Olivier Kachler parue aux Editions Allia).

 Trois ans après, le poète russe meurt, désespéré par la révolution trahie.
Avec ses mille visages, le Christ reste libre. On ne le définit pas. On l’aime. Et c’est tout.

 

Jean-Noël Cuénod

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Commentaires

Saint Paul a quand même donné quelques éléments relativement précis, ô Jean-Noël. Jésus a été homme, il a ressuscité, et il trône au-dessus des anges.

Écrit par : RM | 24/04/2011

(C'est ce qu'il dit, s'entend.)

Écrit par : RM | 24/04/2011

Et les autres dizaines de milliers de Juifs crucifiés par les romains ?

Écrit par : Corto | 25/04/2011

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