16/02/2011

La «Sarkophobie» dans les grands corps de l'Etat

Quel serait l’avenir du directeur général d’une entreprise, si à force de décisions hasardeuses, de discours à l’emporte-pièces, de hargne systématique, il avait provoqué le ressentiment et l’opposition de ses cadres supérieurs? Nul doute que le conseil d’administration lui offrirait un joli parachute doré avant de le balancer dans la nature.

Le président français se trouve aujourd’hui dans une situation semblable, même s’il est assuré de rester à l’Elysée, au moins jusqu’en 2012. En quatre ans de présidence, Nicolas Sarkozy a créé à la tête des administrations de l’Etat une ambiance délétère. Le récent mouvement de protestation des juges et procureurs  n’est qu’un symptôme aigu d’un malaise plus étendu.

Les juges

L’un après l’autre, le président Sarkozy a fustigé les grands commis de l’Etat. Les juges et procureurs ont été particulièrement vilipendés et ce,petitspois.jpg dès le début de sa présidence. Ils les trouvaient sortis du même moule universitaire et se ressemblant tous «comme des petits pois» (photo: un tribunal vu de l'Elysée). Il est vrai que pour devenir magistrat, il faut suivre les mêmes études de droit que ses futurs collègues. Il est assez difficile d’instruire un dossier judiciaire avec un brevet de charpentier ou un diplôme d’ingénieur.

Les préfets

Nicolas Sarkozy s’est ensuite attaqué au corps préfectoral. A la suite d’une manif qui s’était déroulée dans le calme mais au cours de laquelle le nom de Sarkozy avait été hué à proximité des oreilles présidentielles, le préfet de la Manche a été aussitôt viré. Son collègue du Var a été lui aussi muté, sans doute à la suite d’une sombre affaire d’égout qui concernait la belle-famille du président. Enfin, le préfet de l’Isère a été spectaculairement limogé après les événements violents qui se sont produits à Grenoble en juillet dernier. Ce haut-fonctionnaire était très apprécié mais Sarkozy a pris le premier coupable à disposition. Bras armés du gouvernement, les préfets sont condamnés au mutisme. Toutefois, leurs murmures sarkophobes n’en bruissent pas moins dans les rédactions.

Les diplomates

Les diplomates n’ont pas échappé à la distribution de gifles présidentielles, notamment à propos de la révolution tunisienne. Mais l’un d’entre eux, Yves Aubin de la Messuzière, s’est rebiffé en publiant une tribune libre dans «Libération». Il y révélait que le gouvernement était parfaitement informé «des dérives du système Ben Ali». Encore eût-il fallu lire les dépêches des diplomates.


Le PS, atout de Sarkozy

En dénigrant ceux qui le servent, Nicolas Sarkozy table sur le ressentiment populaire vis-à-vis des élites. Cette tactique s’est révélée payante en 2007. Mais il est douteux qu’elle porte autant de fruits en 2012. A force de taper sur les grands commis, il risque d’inciter le peuple à viser celui qui en est le chef.
Mais Sarkozy détient encore un atout, le Parti socialiste qui, par ses guérillas internes, est en train de lui asphalter un boulevard vers sa réélection.

 

Jean-Noël Cuénod

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Commentaires

Et les enseignants?

Écrit par : RM | 16/02/2011

Vous avez raison, les enseignants. Vous pouvez ajouter le personnel soignants des hôpitaux publics, les fonctionnaires dans le domaine social. J'ai limité mon propos à la magistrature - qui prend des décisions influençant directement la vie des gens - et aux corps qui ont la haute main sur la machine étatique. Merci de votre commentaire. jnc

Écrit par : Jean-Noël Cuénod | 16/02/2011

Globalement, les fonctionnaires n'aiment pas Sarkozy, déjà parce qu'il a une politique hostile aux fonctionnaires. Il voudrait qu'ils soient plus soumis aux politiques. En théorie, il a raison, mais dans un raisonnement simpliste. Car dans la réalité des faits, les fonctionnaires souvent s'occupent de choses qui ne peuvent pas dépendre des politiques: la culture, par exemple, comme c'est le cas des enseignants, presque tous fonctionnaires en France; le sens d'un vers de Victor Hugo ou les faits de l'histoire ne dépendent en effet pas d'un vote. Mais pour la Justice, c'est pareil, au fond, on continue implicitement d'admettre qu'il existe des choses qui sont justes en soi, et qui ne dépendent pas simplement de la volonté des électeurs, ou des élus. Mais Sarkozy le comprend-il? Et qui le comprend, du reste? Qui veut bien en parler ouvertement? Tout le monde s'y refuse, parce que tout le monde a peur de ce que ça implique. Le seul critère devient donc la volonté du politique. Sarkozy est la conséquence logioque de la philosophie qui s'exprime publiquement, selon moi. Si la justice est une création de la subjectivité humaine, il est logique qu'on dise qu'il faut des jurys populaires, si on est démocrate. Ce qui sauvera de Sarkozy, qui était fatal, ce n'est pas une autre personne, c'est la reconnaissance que les magistrats et les enseignants touchent à des domaines dans lesquels la politique ne peut pas entrer. Il y a des choses plus sacrées que l'Etat.

Écrit par : RM | 16/02/2011

La grande question est l'indépendance de la justice. Qui nomme les juges, qui les contrôle ? Comment ne pas voir qu'il y a un intérêt de cette corporation très corporatiste, très jalouse de ses privilèges et de ses prérogatives, à relâcher dans la nature des bêtes fauves du genre Toni Meilhon (et des centaines d'autres, en France mais aussi en Suisse...) de manière à obtenir encore plus de pouvoir ? Ou alors les juges condamneraient les monstres à des peines parfaitement ridicules par pure bêtise ? A qui voudriez-vous faire croire cela ?

Écrit par : Géo | 16/02/2011

Aussi, ce myrmidon élyséen ne semble pas vouloir se rendre compte qu’il s'est entouré de ministres faits de poix ne faisant pas le poids mais s’évertuant à engluer toute la république.
Il est vrai qu’il est plus agréable d’avaler une boîte de petits pois qu’un pot de colle.

Écrit par : Benoît Marquis | 17/02/2011

@RM

"..ou les faits de l'histoire ne dépendent en effet pas d'un vote."

Mais non, les faits de l'histoire dépendent du vote d'un parlement et de l'inexistence d'une liberté d'expression digne de ce nom en Europe.

Pensez-donc aux lois mémorielles !

Écrit par : CEDH | 17/02/2011

@RM

"..ou les faits de l'histoire ne dépendent en effet pas d'un vote."

Mais non, les faits de l'histoire dépendent du vote d'un parlement et de l'inexistence d'une liberté d'expression digne de ce nom en Europe.

Pensez-donc aux lois mémorielles !

Écrit par : CEDH | 17/02/2011

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