30/11/2010

Dur et bref retour du Plouc vers le journalisme fédéral

Aimez-vous l’aviron? Oui ? Alors le journalisme fédéral est fait pour vous. Car dans cette discipline – en l’occurrence ce substantif ne manque pas de substance – il faut ramer. Et même souquer ferme. Le journaliste fédéral ne doit pas rechigner à se frotter à la rude école des galériens.

Depuis son arrivée à Paris, Le Plouc avait oublié ces servitudes. En France, les ministres savent lâcher à la meute journalistique un ou deux os qui vont vous faire un bouillon médiatique, rarement consistant mais toujours parfumé. Et leurs collègues genevois les imitent à la perfection. Franchie la Versoix, les politiciens helvétiques ne vous lancent rien pour satisfaire l’appétit des lecteurs. Sinon une langue en bois brut, même pas joliment chantournée. Pas de quoi en faire un plat.

Donc, lorsque l’ambassade de Suisse a téléphoné au Plouc pour lui annoncer l’arrivée à Paris  du conseiller fédéral Johann Schneider-Amman, il en est tombé de son bottacul : « Schneider qui ? Ammann quoi ? » Consternation au bout du fil.
 
Vite, un mensonge : « Monsieur Schneider euh Houlmann ? Non Ammann ! Oui voilà, Schneider-Ammann, mais voyons je ne connais que lui bien sûr ! C’est le … le conseiller fédéral chargé du Département de… euh, oui oui, c’est ça l'économie. »

Voilà qui commence bien. Le Plouc avait tout simplement oublié l’existence de ce conseiller fédéral. Quelle honte ! Quel mauvais Suisse ! Rattrapons notre retard grâce à Internet. Bof, on ne peut pas dire que le conseiller Schneider-Ammann déchire la Toile…

Le pire restait à venir. L’ambassade de Suisse annonce qu’après avoir rencontré la ministre française Christine Lagarde, ledit conseiller fédéral recevra la presse, dans l’annexe du ministère des Finances, sis 80 rue de Lille au cœur de l’ultrachic VIIème arrondissement qui a pour maire Rachida Dati.
Les journalistes suisses de Paris sont donc massés dans ce boudoir très Marie-Antoinette qui a dû en voir de belles. Et sous toutes les coutures. La porte s’ouvre. Christine Lagarde surgit en majesté avec son casque de cheveux immaculés et cuirassée par son tailleur argent (une ministre des Finances ne pouvait faire moins).

«Mais où sont les éléments de langage?» La ministre s’adresse sotto voce à l’un de ses collaborateurs. Qui, le regard tendu à la recherche de ces «éléments de langage» égarés, prend un air un peu inquiet. Moins inquiet tout de même qu’un quinquagénaire lunetté à l’allure grise répondant ton sur ton à son costume et aux nuages qui plombent Paris. A l’évidence, il se demande ce que, Diable, il peut bien faire en cet antre qui sent la poussière aristocrate. Et même le soufre.

 Ce quinquagénaire marchant dans l’ombre de la ministre française de l’Economie et des Finances n’est autre que son confrère suisse, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann qui paraît bien pâle devant le bronzage éblouissant de la ministre française. Elle fait songer à la Déesse Athéna, sortie  tout armée du crâne de Zeus. Lui, ressemble à un conseiller paroissial  de la Reformierte Kirchgemeinde de Sumiswald. Le temps de débiter tout le bien qu’elle pense de ce cher conseiller fédéral et d’annoncer qu’elle viendra en Suisse, la ministre tourne ses talons aiguilles en laissant un sillage de Chanel numéro 5.

Nous voilà donc entre Suisses. Retour à grosses semelles vers le journalisme fédéral. Laborieusement, le conseiller Schneider-Ammann nous dit qu’il n’a, au fond, rien à nous dire. Les « éléments de langage » égarés par Christine Lagarde auraient pu lui servir. Hélas, il n’y a pas plus d’ "éléments" que de "langage" dans ce boudoir qui n'a jamais autant mérité son nom. 
La sueur commence à perler au front des journalistes. Et chacun de presser de questions ce malheureux Johann Schneider-Ammann. Comme une huitre, le conseiller fédéral se ferme. Il  y a un semblant d’ouverture vers le G20. On s’y engouffre. Le Plouc a la curieuse idée de poser cette question stupide :

- La France serait-elle pour la Suisse une sorte de cheval de Troie pour entrer dans le G20 ?

Le conseiller fédéral lance un regard affolé vers Le Plouc et se tourne vers ses conseillers :

- Un quoi ? Mais ça veut dire quoi ça ?

On essaie en allemand. Sans plus de succès. Les conseillers marmonnent. Il comprend encore moins. Une vague lueur s’allume. Et répond sur un ton réprobateur:

-  Non,  non nous n’agirons jamais comme ça avec la France.

Soulagé, le conseiller fédéral a terminé sa corvée et s’esquive, laissant les journalistes à leur perplexité.

Si le cheval de Troie a bien servi aux Grecs pour emporter la place, il n’a été d’aucune utilité au Plouc dans sa chasse à courre aux « éléments de langage ».


Jean-Noël Cuénod

19:40 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : conseiller fédéral, lagarde, schneider-ammann, paris, france, suisse | |  Facebook | | |

Commentaires

Super billet !

J'ai passé un excellent moment et me suis bien marré.

Un peu raide comme retour aux sources, mais tellement réaliste ...

Merci !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 30/11/2010

Un "ministre" de l'économie qui ne sait compter jusqu'à Troie n'est pas forcément le meilleur cheval... de bataille pour la Suisse!

Écrit par : Baptiste Kapp | 01/12/2010

Le Roi Soleil avait une autre vision que la vôtre: Gaspard Stockalper conquit des terres, amassa de l'argent, grâce au fleuve, le Rhône qui l'a vu naître, ce qui fit dire au Roi Soleil: Je lui envie sa fortune.

Écrit par : Noelle Ribordy | 01/12/2010

Merci pour cette très jolie chronique, vous avez la plume élégante et votre auto-dérision est un régal. Puissiez-vous rester à Paris pour que nous puissions longtemps lire la France au travers des bésicles du Plouc.

Écrit par : Étiennette | 01/12/2010

Gé-an-ti-ssime ! Merci pour le bon moment.

Écrit par : Marie-Kalthoum | 01/12/2010

Peut-être que si cette entrevue avait eu lieu à Sète, M. Schneider-Ammann s'en serait-il mieux sorti !

Écrit par : Pavel | 03/12/2010

Votre papier est plaisant parce qu'il s'abstient de définir ce qu'est l'extrême droite, même selon vous.

Dans les années 1930, elle était définie en rupture avec les structures démocratiques. C'était sa principale originalité, la dénonciation de la "ploutocratie".

Aujourd'hui, il suffit qu'un discours soit de droite et vous déplaise pour être taxé d'extrémiste de droite, alors même qu'il s'inscrit parfaitement dans le respect des institutions démocratiques.

Quand M. Sarkozy expulse les romanichels étrangers, est-il un extrémiste de droite ? Quand l'UDC demande et obtient su peuple suisse le renvoi des criminels étrangers coupables de certains crimes graves et précis, peut-on encore parler d'extrémisme de droite, alors que près de 30 % des SUisses votent UDC et que plus de 50 % soutiennent son initiative ?

C'est donc le peuple suisse qui serait extrémiste ou trop idiot pour ne pas être manipulé par des "extrémistes" affublés de la légalité républicaine.

mais je pense que la définition est ailleurs. L'extrémiste, c'est l'autre, celui qui ne pense pas comme vous. Pour cette divergence d'opinion, vous le qualifiez d'extrémiste, car, tout simplement, son discours ne vous plaît pas. Vous considérez comme extrême tout ce qui ne colle pas à votre pensée, ce qui vous permet d'établir des parallèles douteux entre l'UDC et des mouvements fascistes avec lesquels elle n'a rien à voir.

Trop sûr de votre Vérité, vous tenez absolument à caricaturer vos adversaires, ceux qui s'en éloignent de quelques millimètres de trop. C'est bizarrement une attitude extrémiste...

Écrit par : Philippe Marton | 03/12/2010

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