19/11/2010

Long regard et grandes oreilles : de Richelieu à Sarkozy

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Dans la France d’Ancien Régime, le «cabinet noir» désignait ce lieu secret du Palais à l’abri duquel le monarque compulsait les lettres suspectes que les agents de la poste royale — qui lisaient soigneusement le courrier des courtisans —avaient estimées suffisamment compromettantes pour que l’auguste regard descendît jusqu’à elles. Dans ces missives détournées, les complots politiques marivaudaient avec les intrigues galantes. A cet égard, la France n’a guère changé.
 
Né sous Richelieu au début du XVIIème siècle, le «cabinet noir» a figuré comme l’un des symboles les plus évocateurs de la monarchie absolue. La marquise de Sévigné a souvent pesté contre cet antre du long regard. Aussi l’une des premières mesures de la Révolution fut-elle de l’abolir. Mais rapidement, la curiosité d’Etat a repris le dessus et le Directoire a «républicanisé» le «cabinet noir» dès 1796. Le motif invoqué alors est celui qu’avancent les gouvernements aujourd’hui: cette surveillance n’a d’autre but que de sauvegarder la Nation.
 
 Mais de la protection de l’Etat à la curiosité de son chef, la frontière paraît aussi floue que sinueuse. Une certitude demeure: les régimes passent, les «cabinets noirs» restent. La seule différence réside dans les modes d’interception. On ne décachette plus les lettres à la vapeur, on pose moins de «bretelles» sur le réseau téléphonique; on capte les ondes des portables, on dévie les courriels. Autres temps, autres techniques, mêmes moeurs.
Amour et pouvoir 
 
A en croire plusieurs médias d’outre-Jura, la France de Nicolas Sarkozy n’a entamé aucune rupture d’avec ces vilaines manières. Le Canard Enchaîné accuse le président français de superviser lui-même la surveillance de certains journalistes. Lorsque des rumeurs avaient circulé à propos de son couple au printemps dernier, les mêmes soupçons avaient pesé sur l’Elysée.
Soyons justes, Sarkozy n’a pas inventé les «grandes oreilles». Le président socialiste François Mitterrand en a usé et abusé. Et la Suisse a elle aussi recouru à l’écoute attentive des journalistes et autres ombres suspectes de la Confédération durant la grisaille de la Guerre Froide.
Quant aux Américains, ils ont avec le vaste réseau «Echelon» de quoi ouïr tous les babils de la planète. Toutefois, ce système ultraperfectionné n’a pas permis d’éviter les attentats du 11 septembre 2001.
 
Ce qui caractérise les «écoutes» françaises au fil des siècles réside dans l’importance prise par les relations amoureuses au sein de la sphère politique, comme si les secrets d’alcôve restaient imbriqués dans les secrets d’Etat.
Sans doute faut-il y voir l’une des nombreuses résurgences de la monarchie. Tous les regards de la Cour se braquaient sur le Roi, support des fantasmes. Par effet de miroir, le Roi portait le sien sur ses sujets, fût-ce dans leur intimité. Ainsi, le corps du Roi et celui de la Nation demeuraient-ils liés.
Jean-Noël Cuénod

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