29/10/2010

Georges Haldas en état éternel de poésie

L'écrivain et poète  genevois Georges Haldas est décédé dimanche 24 octobre 2010 à l'âge de 93 ans et ses obsèques ont eu lieu vendredi 29 à Lausanne (ATS).

Haldas.jpgGeorges Haldas ayant embarqué vers l’autre rive, Genève a gagné une ombre de plus. Une de ces ombres qui, de Rousseau à Bouvier, créent sa vraie lumière, celle des enseignes luxueuses et bancaires n’étant que des reflets grelottant dans la rade.


Cette Genève-là, toute de fric et de troc, Georges Haldas avait sa myopie pour s’en protéger. Son regard courait tellement plus loin, plus profond, plus haut. Il a surpris – comme l’on surprend une femme au sortir du bain – la poésie de la ville sur une terrasse de bistrot, quai du Seujet, dans les clameurs du stade des Charmilles, au sein de la ferveur des meetings de Léon Nicole, sous un arbre laissé seul dans un terrain vague, au fond d’un verre de blanc embué par la fraîcheur. La poésie est partout. Mais partout, elle se cache, sans se dérober. Il suffit d’un regard pour la débusquer.


L’émotion confuse a pris forme et s’est faite chair. Haldas est devenu le poème, plus que son auteur. L’état de poésie – pour reprendre le titre d’un des cycles de son œuvre – est le mystère d’une incarnation qui n’est pas réservée qu’au Christ. Rien n’est plus contraire à sa démarche qu’une poésie dégradée en passe-temps élitaire, en loisir amusant pour tour d’ivoire plongée dans un ennui distingué. Elle a du coffre et de l’odeur, l’écriture de Georges Haldas. Et l’état de poésie n’est pas qu’un état d’esprit, c’est avant tout un état d’être.


Dans l’un des poèmes de Sans feu ni lieu (Age d’Homme), Georges Haldas prend à partie cette...

 
Ombre


Avec tes ponts sans fin
Tes couloirs ton silence
Où je vais maintenant
Une lampe allumée
Et suivant mon passé
Qui marche devant moi
Sans rien me demander
Sans daigner me répondre
Indocile à la voix
Se retournant parfois
Pour voir si je suis là.


 Genève n’en a pas fini avec Georges Haldas. Son ombre se retournera souvent.

 

Jean-Noël Cuénod

(Editorial paru vendredi 29 octobre dans la Tribune de Genève)

22:47 | Lien permanent | Commentaires (32) | |  Facebook | | |

23/10/2010

France malade de ses deux jeunesses

Le mouvement social qui perdure en France dépasse de plusieurs coudées son sujet initial de mécontentement, à savoir la réforme des retraites. Il devient le révélateur de tous les malaises qui parcourant ce pays qui, comme tous les autres, affronte plutôt mal que bien la globalisation sauvage de l’économie.
 Ainsi, les manifs de mardi 19 octobre ont-elles illustré de façon spectaculaire ce thème bien connu d’une division radicale dans la jeunesse française entre casseurs et manifestants. De nombreux ouvrages de sociologie ont décortiqué ce phénomène mais y être confronté directement, dans la rue, lui donne un surcroît de réalité.

Le manifestant lycéen se saisit de la réforme des retraites comme il en prendrait d’autres. La manif est pour lui — et pour elle, car les filles sont les plus déterminées dans les cortèges — une sorte de rite de passage vers l’âge adulte. Toutes les générations ont connu cette phase. Durant l’entre-deux-guerres, la jeunesse contestataire descendait dans la rue pour ou contre le fascisme.

 Mai-68 s’est attaqué à la société de consommation. Puis vinrent les années plus pragmatiques et moins idéologisantes des défilés contre les réformes touchant l’université ou les jeunes travailleurs. Dans les manifs actuelles, les lycéens et les étudiants apprennent à gérer les rapports de force politiques et sociaux, comme leurs aînés. Cela fait partie de leur apprentissage de femmes et d’hommes.

Le casseur, lui, se perçoit d’emblée comme un exclu qui vit, le plus souvent, dans des quartiers rejetés à la marge des «vraies villes». Sa rage vise encore plus le manifestant que le policier. Il voit dans le lycéen, celui qui détient les codes d’accès pour l’avenir et qu’il ne possédera jamais. Le casseur est privé de parole. La bande qui a attaqué, mardi matin, les lycéens qui bloquaient la place de la République à Paris ne revendiquait rien. Elle cognait, c’est tout. Désespérance à l’état brut. Sans mot. Pour le casseur aussi, ce genre d’opération marque un rite de passage. Mais un passage pour aller où?

C’est un mur de silence qui sépare ces deux jeunesses. Elles n’ont rien de commun, même pas le langage. «Mais je ne comprenais rien à ce qu’ils disaient!» nous expliquait une lycéenne de 16 ans après l’agression qu’elle et ses camarades ont subie place de la République.

Les manifestants d’aujourd’hui savent que la paupérisation les guette. Mais ils pourront placer des mots sur leurs maux, ce qui leur permettra de se faire entendre. Les casseurs, eux, resteront dans leur mutisme bouillonnant.

(Ce texte est paru jeudi 21 octobre 2010 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures.)

 

12:01 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

21/10/2010

Brice Hortefeux et Rachida Dati, mariés par l’inconscient?

DatiHortefeux.jpgCes deux-là se détestent, aux yeux de tous. D’ordinaire, les ministres se plantent des couteaux dans le dos – ils n’y peuvent rien, c’est l’instinct qui parle – tout en se faisant des risettes par-devant. Mais lorsque Rachida Dati s’occupait encore de la garde des sceaux (ces derniers ne s’en sont pas encore  remis), elle et son collègue Brice Hortefeux ne se contentaient pas de jouer du poignard façon hypocrite. Ils s’envoyaient plein de crochets à la face et en public.

Ainsi, lorsque Hortefeux-de-bouche s’est mis à confondre Arabe et Auvergnat dans sa célèbre diatribe de haute volée: « Quand y en a un, ça va. C’est quand y en a plusieurs que ça va pas », Rachida traitait le ministre de « gros raciste » auprès de son entourage. Ce qui n’a pas manqué de filtrer dans les gazettes.

Réponse du berger auvergnat à la bergère en cuissardes Dior : en mars dernier, Brice Hortefeux a brutalement privé Rachida Dati  - poussée hors du gouvernement après avoir cassé toutes les assiettes du ministère de la Justice - de sa Peugeot 607 et de ses trois gardes du corps. Rachida a dû se contenter de la Laguna fournie par sa mairie du VIIème arrondissement parisien. Le Plouc reste confondu devant un tel acte de cruauté. Il faut dire que la victime était accusée d’avoir répandu des vilenies sur le couple présidentiel, ce qui expliquerait cette douloureuse amputation de Peugeot 607. Bien sûr, Rachida a nié ces accusations en faisant porter la responsabilité de son martyr sur le seul Brice.

Donc, lorsque le nom d’Hortefeux est apparu parmi les candidats pour remplacer François Fillon à la tête du gouvernement, Rachida Dati a fait savoir devant les micros que choisir un tel premier ministre serait du dernier sinistre.

Rappelons pour la bonne bouche que l’ancienne figure de la diversité sarkozyste, a fait rire la Francophonie en confondant « inflation » et « fellation ». Sans doute était-elle éblouie par son retour devant les projecteurs. Son ennemi intime n’a pas manqué de se payer la tête de l’imprudente à la langue qui fourche.
Mais voilà que lui-même est tombé dans un piège freudien en parlant d’  « empreintes génitales » au lieu d’empreintes digitales.

Ces deux bourdes à connotation ollé ollé démontrent que le pouvoir ne monte pas qu’à la tête. Il s’arrête aussi à mi-chemin. Mais allons plus loin. Ces sexogaffes commises presqu’en même temps ne dévoilent-elles pas la connivence qui lie secrètement ces deux fauves? Leur inconscient bouillonne – qui sait ? – d’une passion réciproque. Et a force de bouillonner, cet inconscient espiègle déborde sur les zones langagières des deux cerveaux pour les faire dérailler.

Alors, marions-les. Et nos deux zélus zémus auront beaucoup de petits lapsus.

Jean-Noël Cuénod

11:19 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

19/10/2010

Manifs parisiennes contre la réforme des retraites : notre palmarès des pancartes

mardi19oct10NuitduFouquets.jpg

Le Plouc vous offre son palmarès de pancartes, à peine extirpé des deux cortèges parisiens contre la réforme des retraites, ce mardi après-midi.


La plus rabelaisienne :


En haut, couilles en or
En bas, nouilles encore

La plus bucolique :

Les jeunes au turbin
Les vieux au jardin

La plus hygiénique :

Retrait de la réforme
Retraite en pleine forme

La plus fumante :

Sarko nuit gravement à notre santé

La plus sarkofestive :

Elle est bientôt finie, cette nuit de Fouquet’s ?

La plus agacée :

Une vraie retraite pour les vieux, un vrai travail pour les jeunes, retraite à 55 ans pour les présidents de la République pénibles.

La plus statistique :

La retraite à 62 ans selon la police, 60 ans selon les manifestants.


La plus genevoise :

« On a tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens. » Jean-Jacques Rousseau.

La plus lausannoise :

« Que l’autorité se borne à être juste. Nous nous chargeons d’être heureux ». Benjamin Constant.

 

Jean-Noël Cuénod

Et voici quelques photos prises au vol à Paris entre la Place d'Italie et les Invalides par Le Plouc.

Cette grande marionnette est actionnée par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine. Sans doute, représente-t-elle la République en marche.

mardi19oct10LaMarionetteRépublique.jpg

Et voilà un Jacobin qui veut limiter son nombre de balais même si l'envie de balayer le gouvernement lui monte au bonnet phrygien.

mardi19oct1060Balais.jpg

16:33 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : manifs, crotège, syndicat, réforme, retraite, sarkozy | |  Facebook | | |

Le destin des Juifs entre exil et savoir

prigogine.jpg 

Pour le peuple de Moïse et de la Thorah, le XXème siècle fut celui de tous les paradoxes, des plus monstrueux aux plus enthousiasmants, de la Shoah à la renaissance d’Israël, sans oublier l’apport décisif des savants juifs aux sciences modernes. Jamais un peuple aussi petit par le nombre n’a donné au monde autant de semeurs de connaissances. (photo: Ilya Progogine, prix Nobel de Chimie en 1977 qui a, notamment, étudié la question de la flèche du temps)

Pour s’en convaincre, il faut lire le nouveau livre du Genevois Isaac Benguigui, «Les Nobel juifs de chimie - Le partage du savoir au XXème siècle» qui vient de paraître aux Editions Slatkine. Rappelons que ce physicien et historien des sciences enseigne depuis vingt ans à l’Université de Genève, fut chercheur au Fonds national suisse de la recherche scientifique et chercheur-associé à l’Université californienne de Berkeley. Il connaît donc la terrifiante et enivrante musique des équations.

«Le nombre de Juifs dans le monde est d’une quinzaine de millions sur une population mondiale qui dépasse les six milliards, soit moins d’un quart de pour cent (0,25%). Et on compte 23 lauréats juifs du Prix Nobel de chimie sur un total de 133, soit plus de 17%, c’est-à-dire 68 fois plus proportionnellement», note Isaac Benguigui.

Il y a sept ans, lors d’un précédent ouvrage («Les Juifs et la Science» aux Editions Slatkine), l’auteur dressait un constat semblable concernant la physique: sur 162 prix Nobel attribués dans cette discipline, 33 l’ont été à des scientifiques juifs, soit 20% des physiciens couronnés. On retrouve donc un pourcentage à peu près équivalent en physique et en chimie. Cela ne doit sans doute rien au hasard.

En brossant le portrait des 23 chimistes juifs «nobelisés», Isaac Benguigui remarque: «La plupart de ces savants juifs sont des exilés», écartelés entre le pays qu’ils ont quitté et celui qui les accueille plus ou moins bien. «A la douleur de cette séparation et de ce déracinement s’ajoute l’urgence d’une nécessaire intégration et d’un dépassement de soi-même (...) C’est cet écartèlement qui contraint à établir des choix et qui constitue une forme de ressort intérieur donnant l’énergie nécessaire pour faire autant sinon mieux que si la voie était toute tracée. Cette quête perpétuelle du savoir a toujours été, tout au long de leur histoire plusieurs fois millénaire, le bien le plus précieux des Juifs (...) Ces conditions ont été de nature à encourager les Juifs, souvent des immigrés, à se réfugier dans la science, supposée de nature objective et universelle».

Mais rien n’est inexorable: «Depuis les années 1980, les étudiants asiatiques ont remplacé les étudiants juifs dans le domaine des sciences au sein des universités américaines les plus prestigieuses». L’auteur souligne ce nouveau paradoxe: «Les Juifs luttent pour être comme tout le monde et, le but atteint, ils perdent leur identité et concurremment leurs racines, qui ont fait leur spécificité».

«Il y a un temps pour tout» dit L’Ecclésiaste, ce Livre du Premier Testament qui se nomme Qohelet en hébreu. Dans les sciences, il y a eu le temps des Lumières d’Europe, celui des Juifs. Demain peut-être, viendra celui des Asiatiques. L’important demeure le savoir partagé, au service du bien commun.


Jean-Noël Cuénod

09:29 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

14/10/2010

Quand la retraite angoisse les jeunes Français

GroupeLycéens.jpgUn long ado à la chevelure bouclée brandit une pancarte: «60 ans, ça suffit!» Il n’est pas le seul. Au moins 20 000 lycéens et étudiants ont participé, mardi, au cortège parisien contre la réforme des retraites. Pourquoi, diantre, ces filles et garçons de 15 ans se soucient-ils d’une échéance qui tombera dans 45 ans, ou plutôt… 47 ans?

C’est bien une question de soixante-huitard, ça! Les jeunes de cette époque se mobilisaient contre la dictature de Franco et la guerre au Vietnam. La contestation mondialisée était un luxe qu’ils pouvaient s’offrir. Les dirigeants d’entreprise faisaient la queue devant l’Université ou les écoles techniques pour s’arracher les diplômés. Et même ceux qui avaient échoué aux examens retombaient sur leurs pattes. L’économie avait soif de bras et de cerveaux. Les étudiants d’alors avaient l’embarras du choix. En France, ceux d’aujourd’hui, n’ont plus d’autre choix que l’embarras. Alors que l’économie s’est mondialisée, leur contestation vise désormais le quotidien et la proximité.

 


25% des jeunes adultes touchent des allocations de chômage. Ce taux d’inactivité est sans doute encore plus élevé, tous n’ayant pu s’inscrire dans les Pôles Emploi. Afin de garnir leur curriculum vitae, ils enchaînent les stages non-rémunérés en entreprise où ils sont taillables, corvéables et jetables. Et de stage en stage, l’espoir d’être engagé diminue.

C’est ainsi que de nombreuses familles continuent à héberger leur rejeton de 27 ans, bardé de diplômes universitaires. Décrocher un travail à la hauteur de cette formation tient de la loterie. Et si la diplômée — les jeunes filles sont encore plus mal loties — postule un emploi subalterne, l’employeur la renverra avec ces mots: «Désolé, mais vous êtes surdiplômée pour ce poste.» Nul besoin d’avoir décroché un master de sociologie pour faire caissière. En regagnant son domicile, la chômeuse surdiplômée ou le chômeur surformé enragera peut-être en voyant son copain de bac à sable frimer avec sa nouvelle Audi, achetée à la sueur de ses ventes d’herbe qui font rêver. Pour ceux-là, le «bizness» tourne à plein régime.

 La réforme des retraites est devenue le symbole de cette impression de «déglingue» du présent et de l’avenir qui accable une grande partie des jeunes. Les engager à travailler plus longtemps alors qu’ils vont se casser le nez sur le mur de l’emploi est perçu par ces manifestants juvéniles comme une provocation, voire une absurdité.  Cette situation n’atteint pas que les  catégories les plus défavorisées. L’insidieuse paupérisation franchit l’un après l’autre les barreaux de l’échelle sociale. Les classes moyennes en sont de plus en plus affectées. Dès lors, contrairement aux «paroles verbales» du premier ministre François Fillon qui accusaient les socialistes de pousser lycéens et étudiants à la rue, ceux-ci n’ont nul besoin d’un appel du PS — dont ils se moquent comme de leur première console Nintendo — pour crier leur angoise.

Et ce mal-être de la jeunesse française ne s’éteindra pas avec la fin des manifs antiréformes.

 

(Ce texte est paru jeudi 14 octobre 2010 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures.)

 

Jean-Noël Cuénod

09:37 | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |

10/10/2010

L'émission du Plouc et "Circonstances"

L'émission de France-Culture "ça rime à quoi?" consacrée au Plouc et à son bouquin Circonstances a donc été diffusée samedi de 21 h. à 21 h. 30., Chacun peut l'écouter en cliquant sur ce lien: http://www.franceculture.com/emission-ca-rime-a-quoi-jean...

Et voici un extrait de Circonstances (Editions Samizdat, éditrice Denise Mützenberg-Genève)

UN TEMPS DE RAT

Il fait un temps de rat

Et d'arrière-chevaux

A courir sur les toits

A déchaîner les loups

                            

                                Il fait un temps de quai

                                Sans mer ni amarres

                                A noyer ses chiens

                                A prier la lune

 

Il fait un temps de sang

Sans roi ni soleil

A hurler au ciel

A mourir au matin

                           

                               Il fait un temps de pain

                              Et de vignes sacrées

                             A briser ses miroirs

                             A brûler ses masques

 

Jean-Noël Cuénod

10:53 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : france-culture, poésie, journalisme | |  Facebook | | |

06/10/2010

Un Plouc à France-Culture

Le Plouc cause dans le poste à France-Culture, dans l'émission "ça rime à quoi?" consacrée à la poésie, samedi 9 octobre de 21 h. à 21 h. 30. Voici la présentation de l'émission sur le site de France-Culture.

Jean-Noël Cuenod, poète, journaliste

09.10.2010 - 21:00

Jean-Noël Cuenod pour Circonstances, recueil publié aux éditions Samizdat.

Ce titre « Circonstances », au pluriel, dit le poème bien sûr de circonstance,

mais aussi la force d’une poésie au présent, qui entend tenir parole

– car circonstance vient de circumstare : « se tenir debout ».

 cuenod.jpg

Jean-Noël Cuenod ©DR

 

 

Ecrivain, poète et journaliste,  Jean-Noël Cuénod est né à Genève. Correspondant à Paris de la «Tribune de Genève» et de « 24 Heures ».

Il a reçu le prix de l’information locale offert par la Fondation BZ à Berne en 1993, ainsi que le prix de l’information médicale de la Fédération des Médecins Suisses, en 1995, avec sa regrettée consoeur Danièle Weibel.

En 2003, avec sa compagne Christine Zwingmann, il a obtenu la Médaille Littéraire du Sénat (français), remise le 6 juin 2003 à la Salle Gaveau à Paris pour leur livre de poésie « Amour Dissident » publié par Editinter (Paris).

"La vie d’un journaliste est traversante. Et en traversant les existences qu’elle côtoie, elle les reçoit comme des coups, comme des cadeaux, comme des preuves de haine et d’amour. En partageant le quotidien de l’autre si prochain, et du prochain si autre, lors des reportages ou des analyses d’événements, le journaliste absorbe et restitue.

A chaque fois, il est atteint. La douleur humaine en lui s’accumule. Mais il doit s’efforcer de la faire taire. Savoir brider - brimer ? - l’émotion qui risque de submerger et d’emporter au loin les raisonnements. Voire, la raison. Le journaliste n’est qu’un truchement, rien de plus. Au mieux, un porte-voix. Et encore…

Alors, il faut bien que ce trop-plein déborde quelque part. Ce quelque part se situe en poésie. C’est par ce langage qui combine le son et l’écrit, le nombre et la lettre que le fait rapporté objectivement se transforme en fait vécu pleinement. Le réel devient mythe et devenant mythe n’en est que plus réel.

Tous ces textes ont été inspirés directement par le reportage, ou indirectement par le biais d’interviews de témoins ou d’analyses de dépêches d’agence. Certains, rares, sont issus d’une expérience uniquement personnelle.

Il s’agit donc de « poèmes de circonstance », pleinement assumés comme tels."

Programmation musicale:

 "Another Childhood" de et par Claude Tchamitchian CD EMOU

"Music from films you should have seen"  de Simon Fisher Turner CD Optical Sound 2009

 

 

Thèmes : Littérature| Poésie| Jean-Noël Cuenod

10:28 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : radio, poésie, journalisme, france-culture | |  Facebook | | |

01/10/2010

Le nomade d’en haut et le nomade d’en bas

John et Janos ne se connaissent pas. Et ils ne risquent guère de se rencontrer. Tous deux, pourtant, sont des nomades. John, le courtier. Janos, le vannier.

John court ou plutôt vole de capitale en capitale. Un jour à Shangaï, le lendemain à Singapour, dans une semaine à New-York après une escale à Bombay. Mais il ne fait pas que se déplacer physiquement. En pianotant sur son ordinateur portable dans un palace de Tokyo, le voilà qui achète des obligations brésiliennes à la bourse de Francfort.

Janos, lui, voyage autant mais moins vite et moins loin. Avec femme et enfants, il taille la route en compagnie de son cousin Radu qui a réussi — Dieu sait comment — à mettre la main sur une Mercédès hors d’âge. Pour Janos et les siens, il n’est plus question de rester à Csavas, ce village de la transylvanie roumaine où les Roms comme eux sont parqués à l’écart de la bourgade, sur une pente qui charrie des torrents de boue à chaque averse. Ce n’est pas en vendant ses paniers au marché que Janos fera bouillir la marmite. Sortir de Csavas relève de l’urgence.

 


John veut également quitter son domicile londonnien de Kensington. La nouvelle taxe qui frappe les «bonus» des courtiers — pardon, des «traders» — le met hors de lui. Et hors de l’Angleterre. Il hésite entre Genève et la Riviera vaudoise. Certes, y dénicher un logement où se poser entre deux jets ne se fait pas d’un claquement de doigts. John n’est pas le seul «businessman» à choisir les rives enchanteressses du Léman pour s’y réfugier. Mais avec son matelas de «stock-option», il trouvera bien un toit à sa mesure.

«Genève», «Lausanne», ces villes sonnent agréablement aux oreilles de Janos qui veut persuader Radu de se diriger vers ces cités où coulent l’or et les diamants. Franchir la frontière entre la Haute-Savoie et Genève est facile. Y rester, c’est autre chose. Radu, en râclant son violon dans les Rues-Basses, s’est fait pincer par les flics. Et voilà donc Janos, son cousin et sa famille sur les routes françaises. A peine ont-ils posé leurs fesses sur une aire de stationnement que d’autres flics les chassent ailleurs.

John, de son côté, a pris rendez-vous avec son avocat. Un procureur de New-York lui cherche des poux dans le «brushing». Bien sûr, qu’il a refilé à ses clients des actifs pourris dans le contexte des «subprimes»! Il a fait comme tout le monde. Son avocat à 4000 francs l’heure la rassure: pour un seul Madoff embastillé combien de «traders» blanchis…

Janos traficote aussi. Un vol à la tire par ci. Une revente de ferraille volée par là. Janos n’est pas un ange. La sainteté est un luxe impayable. Stupidement, il tombe en fourgant une montre dérobée la veille. Il nie l’évidence. Les policiers haussent les épaules, signent des papiers. Le nomade d’en bas est jeté dans une cellule. Les gardiens lui ont laissé la photo de son petit Babik, 4 ans, qui mendie à Paris avec sa mère.


John vient de recevoir un courriel de son ex-femme Marylene avec, en fichier attaché, la photo de son fils Kevin, 20 ans. En regardant les Alpes par la fenêtre, le nomade d’en haut songe: «Je ne l’ai pas vu grandir".

 

Jean-Noël Cuénod

17:50 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : roms, nomades, gens du voyage | |  Facebook | | |