23/10/2010

France malade de ses deux jeunesses

Le mouvement social qui perdure en France dépasse de plusieurs coudées son sujet initial de mécontentement, à savoir la réforme des retraites. Il devient le révélateur de tous les malaises qui parcourant ce pays qui, comme tous les autres, affronte plutôt mal que bien la globalisation sauvage de l’économie.
 Ainsi, les manifs de mardi 19 octobre ont-elles illustré de façon spectaculaire ce thème bien connu d’une division radicale dans la jeunesse française entre casseurs et manifestants. De nombreux ouvrages de sociologie ont décortiqué ce phénomène mais y être confronté directement, dans la rue, lui donne un surcroît de réalité.

Le manifestant lycéen se saisit de la réforme des retraites comme il en prendrait d’autres. La manif est pour lui — et pour elle, car les filles sont les plus déterminées dans les cortèges — une sorte de rite de passage vers l’âge adulte. Toutes les générations ont connu cette phase. Durant l’entre-deux-guerres, la jeunesse contestataire descendait dans la rue pour ou contre le fascisme.

 Mai-68 s’est attaqué à la société de consommation. Puis vinrent les années plus pragmatiques et moins idéologisantes des défilés contre les réformes touchant l’université ou les jeunes travailleurs. Dans les manifs actuelles, les lycéens et les étudiants apprennent à gérer les rapports de force politiques et sociaux, comme leurs aînés. Cela fait partie de leur apprentissage de femmes et d’hommes.

Le casseur, lui, se perçoit d’emblée comme un exclu qui vit, le plus souvent, dans des quartiers rejetés à la marge des «vraies villes». Sa rage vise encore plus le manifestant que le policier. Il voit dans le lycéen, celui qui détient les codes d’accès pour l’avenir et qu’il ne possédera jamais. Le casseur est privé de parole. La bande qui a attaqué, mardi matin, les lycéens qui bloquaient la place de la République à Paris ne revendiquait rien. Elle cognait, c’est tout. Désespérance à l’état brut. Sans mot. Pour le casseur aussi, ce genre d’opération marque un rite de passage. Mais un passage pour aller où?

C’est un mur de silence qui sépare ces deux jeunesses. Elles n’ont rien de commun, même pas le langage. «Mais je ne comprenais rien à ce qu’ils disaient!» nous expliquait une lycéenne de 16 ans après l’agression qu’elle et ses camarades ont subie place de la République.

Les manifestants d’aujourd’hui savent que la paupérisation les guette. Mais ils pourront placer des mots sur leurs maux, ce qui leur permettra de se faire entendre. Les casseurs, eux, resteront dans leur mutisme bouillonnant.

(Ce texte est paru jeudi 21 octobre 2010 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures.)

 

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Commentaires

Je ne suis pas certain quant à moi que la France soit réellement malade de "ses deux jeunesses" ...

Certes, contrairement à vous je ne vis pas en France. Toutefois je m'interroge : ces problèmes liés à la jeunesse sont-ils spécifiques à la France ?

S'agissant de la "jeunesse des casseurs", je suis convaincu qu'elle est la même que celle qui sévit dans toute l'Europe, Suisse y compris, et qui parasite toutes les manifestations, que celles-ci soient sportives ou politiques. On la retrouve se mélangeant à la foule aussi bien dans les stades de football que dans dans les cortèges de manifestants. Qu'elle s'appelle "black blocks" ou porte un autre nom, elle a toujours le même profil : des jeunes désœuvrés, sans culture politique aucune et sans repères, n'obéissant qu'à la loi clanique.

Quant à la "jeunesse lycéenne" en France, elle recopie par mimétisme, le comportement des aînés, mêmes slogans, mêmes phrasés, mêmes revendications sur les retraites, alors qu'il s'agit d'adolescents, etc. Ce sont des manifestations plus festives que solennelles. Je n'ai pas perçu dans cette jeunesse la maturité que l'on est en droit d'attendre de jeunes prêts à se prendre en charge, à se responsabiliser et à se lancer dans la vie active avec cette soif caractéristique que l'on éprouve à cet âge.

Non, je pense que si la France est malade, ce n'est pas de sa jeunesse, mais de sa démocratie. Tout simplement !

La France est castrée, la Constitution de la Vème République et sa classe politique actuelle lui ont retiré ses attributs démocratiques, à tel point qu'on y confond aujourd'hui "droits démocratiques" et "droit de grève", le second ayant remplacé les premiers déclarés cliniquement morts ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 23/10/2010

@ Jean d'Hotaux. Quelle pertinence dans votre dernier paragraphe : " La France est castrée ". La France l'a toujours été et elle le demeure, malgré 1789, 1830, 1848, 1870, 1940, 1945, malgré le Monstre sanguinaire, malgré l'Ursurpateur. A l'inverse de l'Angelerre, elle n'a pas connu une crise au XIIe siecle et elle n'est pas au bénéfice d'un pacte analogue a la Magna Charta de 1215. A défaut d'évolution il y a révolution disait-on autrefois. La France a connu des révolutions et mais toutes les révoultions ont échoué. Seraient que, malgré les années, les Français demeurent comme les Emigrés qui n'ont rien oublié et rien appris ?

Écrit par : Expat | 26/10/2010

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