19/10/2010

Le destin des Juifs entre exil et savoir

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Pour le peuple de Moïse et de la Thorah, le XXème siècle fut celui de tous les paradoxes, des plus monstrueux aux plus enthousiasmants, de la Shoah à la renaissance d’Israël, sans oublier l’apport décisif des savants juifs aux sciences modernes. Jamais un peuple aussi petit par le nombre n’a donné au monde autant de semeurs de connaissances. (photo: Ilya Progogine, prix Nobel de Chimie en 1977 qui a, notamment, étudié la question de la flèche du temps)

Pour s’en convaincre, il faut lire le nouveau livre du Genevois Isaac Benguigui, «Les Nobel juifs de chimie - Le partage du savoir au XXème siècle» qui vient de paraître aux Editions Slatkine. Rappelons que ce physicien et historien des sciences enseigne depuis vingt ans à l’Université de Genève, fut chercheur au Fonds national suisse de la recherche scientifique et chercheur-associé à l’Université californienne de Berkeley. Il connaît donc la terrifiante et enivrante musique des équations.

«Le nombre de Juifs dans le monde est d’une quinzaine de millions sur une population mondiale qui dépasse les six milliards, soit moins d’un quart de pour cent (0,25%). Et on compte 23 lauréats juifs du Prix Nobel de chimie sur un total de 133, soit plus de 17%, c’est-à-dire 68 fois plus proportionnellement», note Isaac Benguigui.

Il y a sept ans, lors d’un précédent ouvrage («Les Juifs et la Science» aux Editions Slatkine), l’auteur dressait un constat semblable concernant la physique: sur 162 prix Nobel attribués dans cette discipline, 33 l’ont été à des scientifiques juifs, soit 20% des physiciens couronnés. On retrouve donc un pourcentage à peu près équivalent en physique et en chimie. Cela ne doit sans doute rien au hasard.

En brossant le portrait des 23 chimistes juifs «nobelisés», Isaac Benguigui remarque: «La plupart de ces savants juifs sont des exilés», écartelés entre le pays qu’ils ont quitté et celui qui les accueille plus ou moins bien. «A la douleur de cette séparation et de ce déracinement s’ajoute l’urgence d’une nécessaire intégration et d’un dépassement de soi-même (...) C’est cet écartèlement qui contraint à établir des choix et qui constitue une forme de ressort intérieur donnant l’énergie nécessaire pour faire autant sinon mieux que si la voie était toute tracée. Cette quête perpétuelle du savoir a toujours été, tout au long de leur histoire plusieurs fois millénaire, le bien le plus précieux des Juifs (...) Ces conditions ont été de nature à encourager les Juifs, souvent des immigrés, à se réfugier dans la science, supposée de nature objective et universelle».

Mais rien n’est inexorable: «Depuis les années 1980, les étudiants asiatiques ont remplacé les étudiants juifs dans le domaine des sciences au sein des universités américaines les plus prestigieuses». L’auteur souligne ce nouveau paradoxe: «Les Juifs luttent pour être comme tout le monde et, le but atteint, ils perdent leur identité et concurremment leurs racines, qui ont fait leur spécificité».

«Il y a un temps pour tout» dit L’Ecclésiaste, ce Livre du Premier Testament qui se nomme Qohelet en hébreu. Dans les sciences, il y a eu le temps des Lumières d’Europe, celui des Juifs. Demain peut-être, viendra celui des Asiatiques. L’important demeure le savoir partagé, au service du bien commun.


Jean-Noël Cuénod

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Commentaires

"Partager le savoir", "quête perpétuelle du savoir". C'est frappant comme c'est vrai. Je pense, en dépit de la comparaison assez convaincante avec les Asiatiques, qu'il y a quand même une "exception juive" tout comme on parle par ailleurs (désormais péjorativement depuis 20 ans, malheureusement) de "l'exception française".

Écrit par : Marie-Kalthoum | 19/10/2010

J'ai moi-même eu un arrière-grand-père juif, et il était médecin fils de médecin, quand le reste de ma famille est constitué, à l'origine, de petits fonctionnaires ou de petits commerçants issus de la classe paysanne. Mon arrière-grand-père juif avait certainement de grandes qualités morales, mais enfin, son père était déjà médecin. Et parallèlement, mon arrière-grand-père né en Savoie peu de temps après l'Annexion et d'origine paysanne est devenu chef du personnel de la "Samaritaine". Il n'est pas devenu un savant, mais il est devenu un notable dans une capitale. J'aurais aimé voir développer de façon plus particularisée le rapport entre la tradition juive et la tradition scientifique, car l'aspiration à l'ascension sociale n'explique pas directement que cela se soit fait par les voies de la science, il y avait d'autres possibilités. Mon impression est que la tradition juive est dès le départ assez portée vers la culture intellectuelle. La religion catholique obligeait à lire un peu, mais la religion juive oblige depuis l'origine à savoir bien lire, et à savoir réfléchir sur le sens de ce qui est écrit, sans chercher forcément des applications immédiates et directes. Le monde moderne a donné beaucoup de possibilités aux facultés intellectuelles de s'exprimer et de s'épanouir.

Écrit par : RM | 19/10/2010

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