10/09/2010

Démocratie directe ou démocratie pédestre?


Qu’elle soit de droite ou de gauche, la France éprouve une certaine appétence pour la démocratie directe. Mardi, (voir la vidéo de BFMTV) dans le cortège parisien contre la réforme des retraites, le Parti de Gauche — la formation de l’eurodéputé Jean-Luc Mélenchon qui a quitté le PS pour cause de tiédeur idéologique — distribuait cet autocollant: «Retraites - Il faut un référendum». Sur le bord opposé du fleuve politique, le Front national prône lui aussi le recours à la consultation populaire sauce helvétique. Toutefois, la caste intello-médiatique française la repousse avec horreur. Ce serait, dit-elle, faire le jeu de tous les populismes.  

 

Tout d’abord, cessons une bonne fois pour toutes d’appeler «populisme» ce qui relève du «démagogisme». Que les politiciens débattent avec le peuple et l’écoutent, c’est la moindre des choses en démocratie. Cette démarche doit être distinguée de celle des démagogues qui agitent le peuple avant de s’en servir.

Pour dénigrer référendum et initiative populaire, certains adversaires outre-Jura n’hésitent pas à rappeler l’usage que fit Hitler du référendum pour asseoir sa dictature. Le parallèle est d’un ridicule achevé. L’Allemagne nazie n’organisait pas un référendum, au sens où nous l’entendons, mais un plébiscite.

Dans un référendum, le peuple est consulté soit parce qu’il le veut, soit parce que la Constitution l’exige. Le plébiscite, lui, reste dans les mains du tyran qui décide de sa propre initiative de consulter le peuple, après s’être assuré que le résultat sera conforme à sa volonté.

En outre, la démocratie directe n’est pas une machine à fabriquer des extrémistes, puisque des partis «démagogistes» ont triomphé dans des pays qui ne connaissent pas notre système, comme les Pays-Bas. Cela dit, comme à toute entreprise humaine, il lui faut des garde-fous. Le peuple pourrait aussi, sans y être poussé par un despote, attenter aux droits fondamentaux. Une Cour constitutionnelle remplirait ainsi ce rôle de vigie. Elle fait défaut en Suisse, hélas.

L’une des vertus de la votation réside dans cette obligation qu’elle induit à négocier. Dans la réforme des retraites qu’engage le gouvernement français, l’observateur suisse est frappé par l’autisme organisé qui caractérise tant l’exécutif que les syndicats.
Ces derniers nient les conséquences du bouleversement de la pyramide des âges. De son côté, le président Sarkozy impose sa réforme en refusant d’avance toute remise en cause, sauf à la marge.

Alors, pour tenter de faire entendre leur voix, les syndicats recourent à une sorte de démocratie pédestre en lançant ce pari: plus les manifestants sont nombreux à battre le pavé, plus les concessions seront substantielles. L’ennui, c’est que les évaluations du nombre de marcheurs protestataires ne sont crédibles ni de la part des policiers, ni de celle des organisateurs.

De plus, même s’ils furent fort bien garnis, les cortèges de mardi 7 septembre n’ont réuni, en s’en tenant aux chiffres des syndicats, qu’environ 10% de la population active. Ce qui ne confère pas à ce genre d’action une légitimité en béton armé. La démocratie directe aurait eu pour effet de contraindre les syndicats à tenir compte de la réalité présente, et le gouvernement à laisser tomber sa défroque autoritaire.


Jean-Noël Cuénod

 

09:56 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : démocratie, réforme, retaites, sarkozy, vidéo | |  Facebook | | |

Commentaires

Autant demander aux Français d'arrêter de parler de vin à table! Vous êtes drôle. Vous évoquez une habitude séculaire. Il faudrait une révolution culturelle, pour qu'elle soit changée. Il faudrait aussi, déjà, changer le système centralisé, et en changer la culture, en commençant par décentaliser l'Education nationale, voire libéraliser l'Education tout court. Le problème est ici de se donner les moyens de créer du changement. Or, l'habitude est culturelle. Il faut donc déjà changer la culture et la façon dont elle est administrée. Les réflexes s'acquièrent tôt. Maintenant, donc, réclamer un référendum, alors que le référendum, c'est un fait, lorsqu'il émane d'un système à tendance monarchique, est toujours plus ou moins un plébiscite (car même Chirac avaot conçu celui sur la Constitution européenne de cette façon, persuadé qu'il passerait), puisqu'il n'est pas d'initiative populaire, c'est un peu illusoire. Les distinctions que vous faites me paraissent un peu subtiles. Comme d'habitude, ce sera le rapport de force, au sein d'une France qui n'est pas réellement une et fusionnelle, mais contient deux "peuples" différents: la gauche et la droite, qui ne se mélangent jamais, ou presque jamais, même quand il s'agit de se marier! Dit autrement, il y a le peuple des gouvernants, et les autres, les Romains et les Gaulois! Or, c'est lié à la méritocratie, à l'étitisme à la française, vers lequel converge justement la centralisation de l'Education nationale.

Donc, le plus simple, c'est de dire: ces moeurs en France sont normales et logiques, moi, je pense que la retraite à 62 ans, c'est légitime, mais surtout - voire uniquement - pour les cadres, car commander, on peut le faire jusqu'à 75 ans, au moins! Il faut proposer 60 ans pour la base prolétaire, et 70 pour les autres! C'est ce qui est de gauche, et non le désir de devenir calife à la place du calife, qui est pour ainsi dire universel, même mon chat blanc essaie de chasser mon chat noir de la maison.

Écrit par : RM | 10/09/2010

Excellente analyse de Jean-Noël Cuénod !

La légitimité démocratique s'exprime dans les urnes, pas dans la rue !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 10/09/2010

Excellent article, sauf que vous introduisez le loup dans la bergerie avec votre affirmation „cela dit, comme à toute entreprise humaine, il lui faut des garde-fous. Le peuple pourrait aussi, sans y être poussé par un despote, attenter aux droits fondamentaux. Une Cour constitutionnelle remplirait ainsi ce rôle de vigie. Elle fait défaut en Suisse, hélas“ .

Une cours constitutionnelle examine si les nouvelles lois sont conforment à la Constitution. Mais une cours constitutionelle n'a rien à dire lorsqu'il s'agit de modifier la Constitution. Or le peuple suisse modifie sa Constitution au moins chaque année.

Vous dites qu'il faut des garde-fous. Mais qui gardera les garde-fous? La question est d'autant plus brûlante que la fonction de garde-fous risque d'attirer les assoiffés de pouvoir.

Même sans garde-fous, le peuple suisse s'est comporté plutôt sagement en comparaison internationale (ce qui bien sûr ne garantit rien pour l'avenir). Concentrer les pouvoirs ultimes entre les mains de garde-fous irait en sens contraire de l'objectif que vous visez. Ou comme le disait Thomas Jefferson: „Considérer les juges comme arbitres ultimes de toutes les questions constitutionnelles [... est] en effet une doctrine très dangereuse qui nous placerait sous le despotisme d'une oligarchie. […] Je ne connais pas de dépositaire sûr des pouvoirs ultimes de la société sauf le peuple lui-même“.

Voir aussi:
http://horsparti.blogspot.com/2010/08/le-club-helvetique-sattaque-la.html
http://horsparti.blogspot.com/2010/08/je-ne-suis-pas-daccord-avec-ce-que-vous.html

Écrit par : horsparti | 15/09/2010

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