22/07/2010

Sarkozy signe-t-il la fin de la Ve République?

sarko-grimace.jpgL’actuelle Constitution, base de la Ve République, a permis à la France de se sortir des guerres coloniales qui, de 1945 à 1962, ont fait perdre à ce pays des milliers d’hommes. La caste militaire française — assoiffée de revanche et de gloriole — avait précipité cette nation dans de ruineux conflits perdus d’avance. Il fallait l’immense figure du général de Gaulle pour venir à bout de cette camarilla en képi. La faiblesse des institutions de la IVe République — avec sa valse des gouvernements aussitôt nommés, aussitôt déchus — ne le permettait pas. D’où cette constitution gaullienne qui réconcilie la lettre républicaine avec l’esprit monarchique.

 

Après la disparition du Général, la Ve République a tenu le coup mais en s’étiolant un peu à chaque changement de président. Georges Pompidou est décédé trop tôt pour que l’on tire un enseignement de sa présidence. Giscard d’Estaing a — déjà! — voulu marquer une rupture avec le style empesé du gaullisme traditionnel. Avec l’insuccès que l’on sait. Par l’élection de François Mitterrand, la Ve a prouvé qu’elle pouvait être présidée par un socialiste qui, grand procureur de la Constitution lorsqu’il était dans l’opposition, s’en est fait l’habile avocat durant ses quatorze ans de règne.

 

Ses deux premières années de présidence ont été marquées par des trains — que dis-je? Des TGV! — de réformes qui se sont écrasés sur le mur de l’économie. Surnage de ces années de mitterrandisme à dose concentrée, la suppression de la peine de mort, qui a valeur historique. Dès 1983, après son «tournant de la rigueur», le président socialiste a adopté cette tactique que son successeur Jacques Chirac a élevée au rang des beaux-arts: en faire le moins possible pour durer le plus longtemps possible. Mission accomplie dans les deux cas.

Rompre avec l'omnipotence impuissante

Nicolas Sarkozy a voulu rompre avec l’oxymore chiraco-mitterrandien, l’omnipotence impuissante, en piétinant de ses talonettes courroucées la couronne des Rois fainéants. Il a donc concentré sur sa personne tous les pouvoirs. Mises à part quelques heureuses exceptions comme Christine Lagarde, Pierre Lellouche ou Bruno Le Maire, les ministres étaient choisis en fonction de critères médiatiques, voire télégéniques plus que pour leurs compétences.

 

 Quant aux corps constitués, le nouveau président a d’emblée saccagé leurs plates-bandes, comparant les magistrats «à des petits pois», humiliant le plus haut gradé de l’armée, traitant les préfets comme des larbins à son service, méprisant les diplomates. Il s’est aussi transformé en prince des médias, nommant les dirigeants des chaînes publiques, intervenant auprès des patrons de presse, réclamant souvent des têtes et les obtenant parfois.

 

Les jouets du pouvoir sont usés

Sa modeste réforme du Parlement, sa désignation de deux socialistes à la direction de la commission des finances de l’Assemblée nationale et de la Cour des comptes ne suffisent pas à briser son image d’autocrate «criseux». Comme un enfant grisé par l’avalanche de jouets à Noël, il a usé de tous les pouvoirs, directs et indirects, que lui offre la Constitution. Même de Gaulle s’est bien gardé de tomber dans ce travers en se consacrant à l’essentiel.
Par cet emploi frénétique, ces jouets paraissent aujourd’hui esquintés. La magie de l’hyperprésidence s’efface. Dès lors, Nicolas Sarkozy n’est-il pas en train de signer la fin de la Ve République? La France devra éviter de recourir aux errements de la IVe République. Mais en donnant trop de pouvoirs à un seul homme, l’actuelle Constitution a atteint ses limites. Les Français, à court ou moyen terme, se reposeront la question de leurs institutions.

13:26 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : sarkozy, de gaulle, république, pouvoir | |  Facebook | | |

Commentaires

Excelllllent cher J-N.
Finalement cette Constitution de la Ve ne serait-elle pas une des meilleure en Europe puisqu'elle contient en elle-même un poison subtil pour celui qui en abuse...et qu'il n'y a pas de notice d'accompagnement qui informe des dangers en cas de dépassement de la dose raisonnable ?
Et qui sont ses rédacteurs ? R.Capitant ? Joxe père ? Guichard ? Debré père c'est certain...d'autres?
p.losio

Écrit par : pierre losio | 22/07/2010

En effet Sarkozy est exactement dans la ligne des pouvoirs que la Constitution lui confère. Parler d'omniprésidence est un reproche malvenu, il ne fait qu'appliquer la Constitution. Mais en effet aussi, il en montre les risques.

Écrit par : hommelibre | 22/07/2010

Merci, très bon billet. Une dose de démocratie directe est nécessaire pour la VIème République. Les Français seraient ainsi responsabilisés et le gouvernement moins autiste.

Écrit par : Richard Golay | 22/07/2010

Freud disait qu'il n'existait pas de plaisanterie. Merci donc, cher Genevois savoyard, pour le choix de la photographie qui illustre votre excellente analyse.

Écrit par : matzecrote | 22/07/2010

@à Pierre Losio. Cher Pierre, en fait le concepteur de l'actuelle Constitution française est de Gaulle, un point et c'est presque tout. Ces principes figurent dans le discours que le Général a prononcé à Bayeux en 1946. Toutefois, la mise en musique juridique a été élaborée durant l'été 1958 à l'hôtel La Pérouse - juste après le retour du grand Charles au pouvoir - par une commission que présidait Michel Debré, alors garde des sceaux et ministre de la Justice, assisté de son dircab Yves Guéna, futur ministre des PTT à l'époque où le téléphone français faisait rire la terre entière (qu'on se rappelle le "22 à Asnières" de l'inoxydable Fernand Reynaud). Mais cette commission a réglé les détails. De Gaulle suivait ses travaux régulièrement. C'est donc l'oeuvre du Général. Bien à toi JNC

Écrit par : Jean-Noël Cuénod | 22/07/2010

@matzecrote,
Je ne sais pas si Freud aurait pu analyser cette photographie mais Henri Bergson sans aucun doute !
Peut-être aurait-il pu en déduire que le rire de cet inquiètant personnage est à coup sûr aux abois et qu'il ne faut plus tarder de prendre les mesures qui s'imposent !

Écrit par : Benoît Marquis | 23/07/2010

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