10/06/2010

Procès Kerviel:quelles responsabilités ?

kerviel_2.jpgLe procès Kerviel est bien celui de la «finance-casino». Les pratiques à risques des courtiers ne s’appelaient-elles pas des «spiels», selon le jargon des salles de marché? Des «spiels» où l’on joue à qui perd gagne et à qui gagne perd. Des «spiels» fous qui échappent à leurs concepteurs apprentis sorciers, drogués à la complexité mathématique.

Derrière ces chiffres aussi irréels que les années-lumière de l’astronomie, se cache la crise provoquée par ces constructions nées du délire cupide. Et avec elle, la destruction d’usines, les faillites à la chaîne, la pauvreté qui monte, la délinquance qui gronde, les suicides professionnels et les vies détruites.

« Spiels » de massacre

Une grande partie des banques de la planète se sont livrées à ces «spiels» de massacre. Il n’est donc pas question de faire porter le sombrero aux deux protagonistes du procès qui vient de s’ouvrir à Paris, le courtier ou trader Jérôme Kerviel et son ex-employeur, la Société Générale.

Cela dit, ces débats s’annoncent fort instructifs dans la mesure où ils mettent en scène la confrontation entre la responsabilité collective et la responsabilité individuelle.

Pour mesurer l’une par rapport à l’autre, il faut essayer de se représenter l’ambiance qui régnait dans ces établissements durant les premières années du XXIe siècle. Une ambiance faite d’addiction au travail et de fascination pour l’univers de la virtualité. Kerviel entrait dans la salle de marché à la Société Générale à 7 heures. Il n’en ressortait qu’à 22 heures. Et encore, une fois rendu à son domicile, le trader se précipitait sur son ordinateur pour suivre les dernières informations — pardon, «news» pour reprendre le sabir kervélien — de cet empire boursier sur lequel le soleil ne se couche jamais… Comme Kerviel. Certes, un de ses supérieurs a bien noté que le courtier «devrait faire attention à la surchauffe», mais rien n’a été fait pour la refroidir! Au contraire, il s’est senti grisé par les encouragements de sa hiérarchie.

Les nobles de la performance, les roturiers du contrôle

Dans un tel contexte, les lettres de noblesse sont attribuées par la performance. Tout ce qui a trait au contrôle est considéré comme une activité subalterne. D’ailleurs, Kerviel a travaillé au «middle office» — chargé des vérifications — avant d’être adoubé dans le saint des saints de la chevalerie boursière: le «front office», là où se donnent les ordres sur les marchés et ou s’arbitrent les positions.

L’ambiance ainsi créée relève de la responsabilité collective. Ainsi, la Société Générale a été blâmée en juillet 2008 par la Commission bancaire qui lui a infligé une amende de quatre millions d’euros pour «carences graves du système de contrôle interne», carences qui, selon cette commission, «ont rendu possibles le développement de la fraude et ses graves conséquences financières».

Quelle est la responsabilité individuelle de Jérôme Kerviel? Le courtier affirme avoir agi au vu et au su des dirigeants de la banque qui tant qu’il gagnait de l’argent ne se plaignaient nullement.
Mais alors pourquoi a-t-il produit des faux, si ce n’est pour tromper son employeur et profiter des failles? C’est la principale question de ce procès. Kerviel a trois semaines pour y répondre.


Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 9 juin 2010 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures)

08:39 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : kerviel, trader, crise, bourse, banque, justice | |  Facebook | | |

Commentaires

c'est marranr mais qu'en un Kerviel fait gagner des milliards aux banques, tout va bien mais lorsqu'ils en font perdre c'est des voleurs!

Mais la justice française est comme la justice suisse, du bon côté!

Écrit par : dominiquedegoumois | 10/06/2010

Les objectifs de performance sont nécessaire à la survie et à la prospérité d'une entreprise. Ils contreviennent par essence à une autre nécessité, la maîtrise des risques. Les chiffres des ventes de voiture, fussent-ils croissants, s'effacent devant les perspectives d'un procès pour malfaçon; les perspectives de succès d'un engrais deviennent plus prudentes face à son éventuelle nocivité; les revenus d'un forage off-shore sont à mettre en balance face aux coûts d'une marée noire...

D'ordinaire, le respect des lois et normes locales (judicieuses ou non) permet de laver les entreprises de toutes responsabilités. Les rappels permettent aussi de juguler certains risques. Ces limites n'existent pas dans le monde de la finance, international par essence, trop rapide pour être réglementés. La législation sera toujours en retard d'une guerre sur la finance, sauf à la ralentir au point de la tuer.

Reste donc les hommes et leur responsabilité, seuls dans leur bateau.

Selon moi, M. Kerviel s'est retrouvé au cœur d'un problème très banal en entreprise, la schizophrénie managériale, que l'on pourrait résumer en une formule: "n'abusez pas trop".

La mise en faute délibérée et systématique des employés est une pratique courante. Elle met ces derniers à la merci de la hiérarchie, tout en couvrant celle-ci en cas de pépin. C'est une espèce d'accord tacite, la punition n'arrivant évidemment jamais si les performances sont au rendez-vous. L'employé contrevient délibérément à certaines règles établies dans l'intérêt de l'entreprise, et celle-ci respecte toujours officiellement ses procédures, mais ne peut naturellement contrôler tout le monde...

Cette stabilité de façade s'effondre dès que l'entreprise traverse des difficultés et que l'on part à la recherche de responsables. Kerviel, en l'occurrence. Il paraît évident que ses supérieurs hiérarchiques savaient ce qu'il faisait et lui donnaient son assentiment. Tous savaient que ce que faisait Jérôme Kerviel était illégal vis-à-vis des procédures. Mais peut-être ignoraient-ils à quel point. Jérôme Kerviel serait donc coupable non d'avoir triché, mais d'avoir trop triché.

Écrit par : Stéphane | 10/06/2010

J'irai même plus loin que Stéphane. Depuis le début de cette affaire je pense que ses supérieurs savaient et que ça les arrangeait, aussi longtemps qu'ils en retiraient un bénéfice. S'ils prétendent qu'ils ne savaient pas, alors ce sont des incompétents qui devraient être virés immédiatemenmt sans indemnités pour avoir ignoré ce qui se passait dans leur entreprise.

Écrit par : gamine | 13/06/2010

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