07/06/2010

L’Europe et le fédéralisme à l’envers

La crise qu’elle traverse oblige  l’Europe à se lancer, une fois de plus, dans l’expérimentation institutionnelle. Pour le moment, son œuvre ressemble plus au château du facteur Cheval qu’au Parthénon. Alors que l’Union calibre les fromages, elle n’a toujours pas de véritable diplomatie et encore moins d’armée. Mais la tourmente grecque a précipité les choses. On parle désormais d’un «gouvernement économique de l’Europe», ce qui était inimaginable encore récemment. Le Commission de Bruxelles veut même contrôler les budgets des Etats de la zone euro, avant qu’ils ne soient votés par les parlements nationaux.

L’Union européenne (UE) prend enfin conscience que créer une monnaie unique avec seize budgets disparates revient à pratiquer le saut à l’élastique sans élastique : la brutalité de l’atterrissage fait oublier la griserie des premières minutes. Dès lors, la proposition de la Commission relève du bon sens, sur le plan monétaire du moins.

Sur le plan politique, il en va autrement. Ce «gouvernement économique», ce contrôle bruxellois introduisent une manière de fédéralisme technocratique qui risque d’éloigner encore plus les Européens de leur Union. Il s’agit même d’un fédéralisme à l’envers, en ce qu’il introduit ce système par le sommet, soit l’administration, les hauts-fonctionnaires, les dirigeants.

Ces fédéralismes qui ont réussi

 Or, tous les fédéralismes qui ont réussi sont nés d’une aspiration exprimée par la base. C’est le cas du peuple des colons américains qui s’est érigé en armée pour jeter la Couronne britannique à la mer, tout en préservant les autonomies régionales.

Certes, notre pays doit la version moderne de son fédéralisme à l’Acte de Médiation conçu par le Premier consul Bonaparte. Mais s’il a pris cette décision des hauteurs de son sommet pas encore impérial, ce fut à la demande des représentants de la Suisse et en raison du rejet par le peuple du centralisme de la République helvétique.
 
On objectera que les structures de la République fédérale allemande ont été adoptées alors que ce pays était encore occupé. Mais elles s’appuyaient sur des traditions historiques qui ménageaient une large place aux indépendances locales.

L’Union européenne en quête de peuple

Rien de tel dans l’Union européenne qui est toujours en quête de son peuple. Dès lors, le «gouvernement économique» qui se dessine renforcera encore ses tendances bureaucratiques et gonflera ses organes administratifs. On ne comptera plus la distance qui sépare les citoyens de la Machine bruxelloise en kilomètres, mais en années-lumière.

 Pour souder des populations dissemblables de façon à ce qu’elle forme un peuple, le danger extérieur et la guerre demeurent d’infaillibles moyens. Mais si on pouvait l’éviter, chacun ne s’en porterait que mieux ! Il reste alors, pour qu’émerge ce sentiment d’appartenance collective, la pratique commune des institutions démocratiques. Le jour où les Européens voteront au même moment et sur l’ensemble du territoire de l’Union pour un même sujet, le fédéralisme commencera à ne plus marcher sur la tête.

 

(Ce texte est paru en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures, jeudi 3 juin)


Jean-Noël Cuénod

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Commentaires

Il faudrait organiser, quelle utopie! un séjour aux Etats Unis d'un an pour chaque citoyen européen. C'est l'expérience que j'ai faite, étudiante au Etats Unis au début des années 70. Très rapidement j'ai compris qu'avant d'être française, j'étais européenne, en ce sens que je me trouvais plus proche, dans mes mécanismes de pensée, dans mes références culturelles, dans mes intuitions politiques des autres étudiants européens: allemands, espagnols, italiens nordiques, etc que de nos collègues américains. Nous nous entendions bien avec eux, ce n'est pas le problème mais ils étaient "différents" de nous et très tôt, à la question "Where are you from?" nous nous sommes surpris à tous répondre "Europe"
Ce sentiment d'être européenne avant d'être française ou d ema province natale, ne m'a jamais quittée depuis.

Écrit par : Eliane | 07/06/2010

Les ambitions fabuleuses des élites des grandes capitales européennes ne permettent simplement pas l'instauration d'un fédéralisme démocratique en Europe. Ceux qui tiennent le haut du pavé sont persuadés, je crois, d'avoir des aspirations suffisamment élevées pour les imposer à une plèbe qu'ils croient au ras des pâquerettes. Les hauts diplômes sanctifient jusqu'aux désirs les plus banals. Plus l'élitisme est grand, dans l'obtention de ces dipômes, plus le nombre d'élus aux plus hauts diplômes est petit, plus il en est ainsi, qu'une cellule restreinte s'imagine que ses lubies valent cent fois plus que celles des autres. Il faut sans doute commencer par mettre fin à une élite créée par l'Etat à l'aube de la vie professionnelle, et laisser les gens sortir au lot au cours de leur vie professionnelle. L'Etat peut officialiser s'il le veut les vertus particulières, mais il ne peut pas les créer, ni les décréter avant qu'elles aient pu être matérialisées dans l'action. Il faut mettre fin aux conours d'Etat, notamment en France.

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/06/2010

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