17/03/2010

Carla, Nicolas, rumeurs et autres "sarkozyades"

SarkoCarla.jpgLa rumeur a toujours connu un statut ambigu dans le journalisme, à la fois méprisée et courtisée.
 
Méprisée, puisqu’il s’agit d’un bruit qui court de travers sous la forme d’une information non confirmée et qui, dans le pire des cas, conforte la calomnie. Bref, tout ce qu’un journaliste devrait éviter.
 

Courtisée, car elle sert parfois de signe avant-coureur d’un fait bien réel. «Il n’y a pas de fumée sans feu», dit-on. Or, il y a souvent fumée sans feu. Néanmoins, il arrive aussi que cette fumée signale un feu en bonne et due forme. Il faut donc faire la part… du feu et distinguer le juste moment qui transforme la rumeur en information ou, au contraire, la dégrade en bobard. C’est dire si le métier d’informer est tout sauf aisé à mener à l’heure où chacun s’improvise journaliste en pianotant pour fourbir son blogue.
 
Dans les mains des gens de pouvoir, de leurs opposants et des faiseurs d’opinions, la rumeur est depuis la nuit des temps matière explosive. Et détruit parfois ceux qui la manipulent. Ou croient la manipuler. Cet aspect prend une ampleur inédite avec l’Internet et ses réseaux sociaux, comme Facebook et Twitter, qui consacrent l’instantanéité de la communication.
 
Avec ses nouvelles ailes, la rumeur ne court plus, elle vole! Au XVIIe siècle, les graphomanes distribuaient sous le manteau libelles et ragots contre le cardinal Mazarin. Ces écrits étaient nommés mazarinades. Aujourd’hui, ce sont des «sarkozyades» qui pépient sur l’Internet. Leur style, hélas, ne doit rien à la plume de Scarron ou du cardinal de Retz — célèbres auteurs de mazarinades — mais tout à cette médiocrité de langue dont le lointain successeur du général de Gaulle se fait le porte-parole. Nous avons les Mazarin que nous méritons!
Le président Sarkozy et son épouse-vedette constituent donc l’une des cibles privilégiées des «cyberrumeurs» (voir le dessin de l'excellent Burki paru dans 24 Heures). La dernière de ces «sarkozyades» a été passée sous silence en France par les journaux «papier», alors que les sites Internet débitaient textes et photos.
 
Doit-on louer les médias traditionnels d’avoir résisté à cette tentation du bruit? Seraient ainsi déployés, deux espaces d’information qui s’ignoreraient. L’un, sérieux, qui se refuserait aux rumeurs et l’autre, rigolo, qui colporterait n’importe quoi.
Accepter une telle situation serait suicidaire pour les médias traditionnels. Ils seraient aussitôt assimilés à la parole officielle. Ils resteraient sérieux, certes, mais auraient pour crédibilité, celle de la Pravda.
 
Lorsqu’une rumeur s’installe de façon massive dans l’espace Internet, elle devient non pas un fait, mais une matière communicante à traiter. Aux médias traditionnels d’accomplir cette besogne, plutôt que de se murer dans un silence qui peut être perçu comme complice des «puissants». Aux médias traditionnels de rappeler qu’elle n’est autre chose qu’une rumeur, de la remettre en perspective en soulignant qu’elle peut traduire un certain état de l’opinion ou un malaise diffus.
 
 La déontologie de l’information post-Internet reste à inventer.

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Commentaires

Il y une vingtaine d'années j'ai observé avec effarement se répandre sous la plume de bien des journalistes francophones la mode d'employer le verbe "réfuter" comme un équivalent seyant de "démentir". Certes, le terme avait auparavant aussi sa place dans l'espace judiciaire avec une valeur précise que je ne sais bien mesurer, mais de mon arrière-plan de science "dure", "x réfute y" servait jusque là à dire exclusivement "je témoigne que x a exhibé devant moi p une preuve convaincante z de la fausseté de y". Autrement dit, "réfuter" était -le- verbe français -préétabli- pour dire proprement le concept de Karl Popper (épistémologue dominant en sciences dures, au moins à l'époque) - le concept qu'un traducteur criminel (un journaliste, qui sait :)) nous a fait connaître sous le nom (ou verbe) absurde de "falsifier".
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Il me semblait à l'époque que pouvait à bon droit se lire dans cette équation de "réfuter" et "démentir énergiquement" par la presse, une indifférence ou même une aversion (en somme pour moi sacrilège) de la profession journalistique pour le concept poppérien. Ou autrement dit, le sous-entendu d'un sujet (lecteur ou journaliste) dépourvu par principe de toute capacité de reconnaître seul une preuve du contraire de quoi que ce soit. Et (conséquemment) pas censé faire cas de l'observation privilégiée d'une pareille preuve négative : ce qui revient à lui refuser universellement le pouvoir ou l'autorité de prononcer simplement son jugement qu'une "matière communicante à traiter" mérite d'être tue sans détailler pourquoi.
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Soit dit en passant, les preuves positives jouissent d'un tout autre statut dans la presse, puisqu'on observe régulièrement des articles qui font cas de sources non révélées.
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Ma perception plus générale était qu'ainsi se trouvait de bien sourde façon promue au statut quasiment de loi naturelle, une éthique de la communication taillée sur mesure pour les propagateurs de rumeurs. Depuis le temps, ne serait-ce que par accoutumance j'ai changé de réaction, si ce n'est d'analyse (cf la remarque plus haut sur le judiciaire) mais je voulais dire que le contenu de votre article ici me rappelle furieusement le sentiment que me faisaient ces "réfuter" journalistiques.

Écrit par : Boris Borcic | 18/03/2010

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