23/02/2010

Pierre Soulages, le porte-rêves vers l'outrenoir (deuxième partie)

Pour donner verbe à ce nouvel aspect du noir, il fallait forger un terme qui lui soit spécifique:

 


«J'ai inventé le mot outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme outre-Rhin et outre-Manche désignent un autre pays, outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir.»
Regarder les tableaux de Soulages, en passant, à la façon d’un touriste, relève de l’insupportable. L’œil glisse sur la surface noire et s’abîme dans le vide et l’ennui. Ils exigent du regardeur qu’il s’arrête un long moment devant chacun d’entre eux. Ces matrices de lumière secrète interdisent la distraction et réclament de l’espace. A ce propos, Le Plouc se permet, du haut de sa taupinière, de verser un nuage de critique dans cette inspirante tasse de café outrenoir.
A la fin de l’exposition, les polyptyques – tableaux composés de plusieurs volets – sont disposés de façon trop proche les uns des autres. Il s’en dégage une impression de masse oppressante. Elle force le regardeur à un surcroît de concentration – mais après tout, peut-être était-ce là l’effet recherché! - afin d’individualiser chaque polyptyque et, à l’intérieur de chacun d’entre eux, chaque volet avant de reconsidérer l’ensemble du tableau avec toutes ses parties.

 

L’outrenoir ou les bonheurs de la vertu

 


Cette œuvre est l’exact contraire du vice actuel: le spectaculaire que l’on zappe, qui vide les têtes, pollue les cœurs et entraîne l’époque vers la spirale du «toujours plus» qui donne «toujours moins » de vie. Le travail de Soulages se révèle donc, par essence, «vertueux». L’adjectif fera grimper aux murs des sacristies les sots qui, à sa lecture ou à son écoute, seront envahis par les clichés de grenouilles de bénitier coassant la messe de Saint Pie V, de ci-devant maquerelles tournées dames patronnesses ou de rosières en dessous de laine.
Ce n’est, bien sûr, pas de cette vertu-là qu’il s’agit, mais de la «virtus» antique, de cet apprentissage de la création par l’inspiration des maîtres et l’autodiscipline, de ce courage maîtrisé par la force d’âme et de la droiture qu’elle suggère.

 

 
Le regardeur est un « inventeur »

 


Pour entrer dans un tableau de Soulages – ou, plutôt, pour mieux se laisser pénétrer par lui – il convient de le contempler le temps nécessaire pour qu’il se forme en vous ces images nées des reflets, des striures, des différences d’intensité au sein des couches de noir. Des impressions de violet, de bleu, de ponceau, de brun terreux, de rubis aux éclairs blancs, se superposent progressivement. Et soudain, vous découvrez le rêve qui vous attendait, là, maintenant, dans le corps de ce tableau et non dans un autre qui recèle, lui aussi, un autre rêve destiné aux êtres à la vision lente et absorbante.

 


La notion de «découverte» ne restitue pas tout à fait la situation de celui qui trouve son rêve dans l’œuvre de Soulages. Il est moins un «découvreur» qu’un «inventeur» dans les deux sens que possède ce mot:
tel qu’on le conçoit dans le langage juridique pour qualifier le quidam qui est tombé sur un trésor;
tel qu’on le définit dans la langue courante, à savoir le créateur d’un objet ou d’une technique qui n’existait pas jusqu’alors.

Celui qui contemple un Soulages, vit les deux situations simultanément. Il est à la fois celui qui découvre le trésor caché et celui qui, à partir de ce trésor que le peintre a dissimulé dans la pâte noire, créé son propre rêve.
Par son outrenoir, l’œuvre de Pierre Soulages est donc un porte-rêves.

 

 PS: Si vous désirez lire ces deux textes "cousus" ensemble, rendez-vous dans le blogue de l'artiste-peintre Philippe Rillon, président du mouvement de la Peau de l'Ours: http://rillon.blog.lemonde.fr Vous pourrez également vous plonger dans un texte de l'ami Rillon qui a une position diamétralement opposée au Plouc. Le débat, c'est la vie!

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