30/01/2010

Ariel Sharon, un guerrier aux frontières de la mort

frontieresMort.jpgAriel Sharon est-il vivant ou mort? Cette question revient chaque début d’année depuis quatre ans. Le 4  janvier 2006, le premier ministre israélien est hospitalisé à la suite d’une attaque cérébrale. Cinq semaines plus tard, il subit une intervention chirurgicale à l’estomac et sombre dans le coma. Le 6   janvier dernier, le correspondant à Tel-Aviv du magazine australien «The Age» a donné de ses nouvelles. Alors que naguère les caricaturistes s’ingéniaient à dessiner les contours de son physique à la Falstaff, «Arik» aujourd’hui ne pèse plus que 50   kilos. Il est alimenté par une sonde et répond à certains examens de stimulation, mais les médecins n’envisagent pas qu’il puisse un jour sortir de ce coma sans fin.
 
L’invivable survie

Les frontières caractériseront son destin, jusqu’au bout du chemin. Des frontières floues, changeantes, mouvantes. Celles de sa nation qui ne sont toujours pas fixées et que Sharon a tenté de repousser toujours plus loin sur les champs de bataille ou dans les arènes politiques. Celles qui devraient partager la vie de la mort et que son coma efface comme le dessin d’une ligne tracée sur le sable du Néguev. Les techniques médicales ont ainsi créé un nouvel espace entre la vie et la mort, sans être en mesure d’indiquer les issues pour en sortir.
La prolongation de la survie provoque une autre situation. Pour certains malades, les douleurs et la déchéance rendent cette survie… invivable. Exister dans de telles conditions, ce n’est plus vivre, c’est ne pas cesser de mourir à grands feux.

Le silence des confessions

Dans les deux cas, la plupart de nos institutions ecclésiastiques n’offrent aucune réponse. Le plus souvent, elles se contentent de répéter qu’il faut laisser Dieu faire son œuvre. Certes, les réticences ou les résistances exprimées par les responsables confessionnels rappellent opportunément les dangers que ferait courir à l’humanité une banalisation de la mort que l’on donne ou se donne, même pour de nobles motifs. Après tout, dans notre société obsédée par la rentabilité, les dérives ne sauraient être exclues. Des pressions pourraient s’exercer sur l’entourage ou un patient pour hâter une fin de vie onéreuse. Toutefois, il appartient à la justice de pallier ces risques qui n’exonèrent pas les institutions ecclésiastiques de leur silence.

 


Une fois les dérives écartées, il faudra bien organiser cette sortie de l’entre-vie-et-mort pour ceux qui sombrent dans le coma sans fin ou ne sont plus qu’une douleur survivante. Il est impossible de se contenter de «tirer la prise» en laissant les familles et les amis seuls dans la souffrance et la culpabilité. La femme et l’homme ne seraient plus qu’une chose dont on se débarrasse, ce qui atteindrait au fondement même de l’humanité.

Un rituel pour l’entre-vie-et-mort

A quand un rituel, une liturgie pour la sortie volontaire de l’entre-vie-et-mort qui viendrait accompagner le malade et son entourage? Pourquoi ne pas rêver d’une liturgie commune aux confessions, voire d’un rituel qui pourrait être adapté aux athées? Car il est important que ces liturgies ou rituels soient utilisés par un grand nombre d’humains afin que la société retrouve, dans la mort de l’un des siens, l’occasion de retisser ses liens.

Certains commentateurs ayant pris ce texte en otage pour régler leurs haines personnelles, à titre exceptionnel, les commentaires qui le concernent sont  désormais fermés.

 

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28/01/2010

Rêve de Villepin et cauchemar de Sarkozy?

Villepinkozy.jpgNicolas Sarkozy se console comme il le peut après l’acquittement de son ennemi, prononcé ce midi (jeudi 28 janvier 2010) par le Tribunal correctionnel de Paris: Je prends acte de ce jugement tout en notant la sévérité de certains attendus le (c’est-à-dire Dominique de Villepin) concernant. Et le président d’annoncer qu’il ne fera pas appel. La belle affaire! Cette possibilité n’est offerte qu’au procureur qui a dix jours pour se décider. L'avocat Sarkozy l'ignorerait-il? En tout cas, le président de la République semble jouer l'apaisement, ainsi que Villepin qui veut tourner la page. Mais ce zéphyr pacificateur n'atteint que la surface de cet océan de haine qui sépare les deux hommes. Telle était la situation jeudi soir.

Mais le zéphyr s'est vite transformé en bourrasque. Vendredi matin, le procureur de la République Jean-Claude Marin a annoncé sur Europe 1 qu'il ferait appel contre l'acquittement de Villepin. Il y aura donc un second procès Clearstream. Le procureur assure qu'il n'a reçu aucun ordre de l'Elysée pour prendre cette décision. Personne ne peut le croire. En France, le ministère public - que Jean-Claude Marin dirige à Paris - est soumis au garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie en l'occurrence. Comme le gouvernement ne peut pas bouger un cil sans l'accord du président Sarkozy, il paraît évident que cet appel a été décidé par l'Elysée.

Dominique de Villepin fait donc peur à Sarkozy qui veut absolument l'éliminer par une condamnation en justice. Avec 8% d’intention de vote en cas d’élection présidentielle, score actuel de l'ex-premier ministre dans les sondages, il peut empêcher la réélection de Sarkozy en 2012. Toutefois, en relançant un procès qui s'est révélé catastrophique pour son image, le président joue perdant-perdant. Si Villepin est acquitté une seconde fois, Sarkozy sera ridiculisé. Si son ennemi est condamné en deuxième instance, les juges apparaîtront comme obéissant aux ordres de l'Elysée. Et l'ancien chef du gouvernement sera nimbé de l'auréole du martyr, ce qui lui conférera sympathie et suffrages.

Présenté comme un grand stratège politicien, Sarkozy est en train de se prendre les pieds dans les tapis du Palais de Justice.

(En gras, version actualisée)

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23/01/2010

Elections régionales françaises: les étrangers instrumentalisés... de gauche à droite!

burqa.jpgLa chasse aux électeurs est ouverte en France. Les «régionales» ne se dérouleront que les 14 et 21   mars prochain. Mais les chefs politiques battent dès maintenant la campagne.

A gauche, le Parti socialiste veut conquérir, parmi les 22 régions de la métropole, les deux seules qui lui échappent: l’Alsace et la Corse, détenues par l’UMP. Et pour cette formation sarkozyste, il s’agit de limiter les dégâts — tant les sondages lui sont défavorables — tout en essayant d’arracher une ou deux régions aux socialistes, ce qui serait considéré comme une victoire.

Le PS et l’UMP jouent gros. Si Martine Aubry, la première secrétaire des socialistes, réussit son pari de faire carton plein, elle se trouvera en bonne posture pour devenir la candidate de son parti à l’élection présidentielle de 2012. Si l’UMP perd les deux seules régions qui lui restent, sa spirale vers l’échec amorcera la vitesse supérieure, après sa cuisante défaite aux municipales de 2008. Le parti qui détient le pouvoir central serait ainsi dépourvu de relais dans «la France profonde». Ce qui serait de très mauvais augure pour le président Sarkozy s’il entend se représenter dans deux ans.

Pour lancer leur campagne, les deux principaux partis français ont choisi une tactique semblable: instrumentaliser les étrangers.

Martine Aubry vient de déclarer que les députés socialistes allaient déposer un projet de loi visant à autoriser les étrangers à participer à aubry.jpgtoutes les élections locales. Actuellement, seuls les ressortissants de l’Union européennes disposent de ce droit, limité à deux scrutins: les municipales et les européennes. Il faudrait donc l’élargir à tous les étrangers et l’étendre à toutes les consultations locales.

 Habilement, Martine Aubry a rappelé que le président Sarkozy lui-même, et son ministre de l’Immigration Eric Besson — ex-socialiste! — s’étaient déclarés favorables à cette mesure, même s’ils la jugeaient inopportune pour l’instant. Il s’agit pour la patronne du PS de diviser l’UMP — la plupart de ses élus ne voulant pas entendre parler d’un tel projet — mais surtout de refaire «le coup de Mitterrand». Avant chaque élection, feu le président socialiste brandissait cette perspective pour renforcer le Front national et l’inciter à rester en course pour les seconds tours afin de diviser le vote des électeurs de droite.

A l’UMP, c’est la burqa que l’on agite devant le nez de l’électorat à la manière d’une «muleta» de torero. Le président Sarkozy s’est déclaré favorable à son interdiction, rappelant aux électeurs de droite que son parti n’hésite pas à combattre l’intégrisme musulman, enlevant ainsi un argument au Front national. Malheureusement pour le camp sarkozyste, cette question a provoqué sa désunion quant à la procédure à suivre. Les uns voulant une interdiction s'étendant à tout l'espace public, les autres se limitant à bannir le voile intégral dans les administrations

 Cette prise d’otages des étrangers conçue tant à droite qu’à gauche trahit l’impuissance du pouvoir national devant des enjeux politico-économiques qui échappent à sa sphère. Faute de proposer des solutions aux crises qui s’accumulent, les deux partis de gouvernement tentent d’occuper le terrain médiatique avec ce sujet «vendeur». Une figure désormais classique en France. Et ailleurs. En Suisse, par exemple!

Jean-Noël Cuénod

Pour Haïti, la reconstruction ne se refera qu'à très long terme: nos dons demeurent plus que jamais nécessaires:

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21/01/2010

Des ruines actuelles, jaillera le verbe haïtien

Anacaona.jpg«On en a marre que les médias rappellent qu’Haïti est le pays le plus pauvre de l’Amérique. On en a marre que ce tremblement de terre soit une nouvelle occasion de sortir les clichés, de dessiner les mêmes caricatures!»
Lyonel Trouillot est l’un des nombreux écrivains haïtiens qui tentent aujourd’hui de s’opposer aux poncifs qui font d’Haïti une nation vouée à la malédiction. Un mot qui met hors de lui un autre romancier de ce pays, Dany Laferrière, qui se trouve actuellement à Port-au-Prince. Le lauréat du Médicis 2009 ( «L’Enigme du Retour» paru chez Grasset) s’en est expliqué dans les colonnes de notre confrère dakarois «Kotch»:
«Il faut cesser d’employer ce terme de malédiction. C’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il paie».

Onze écrivains haïtiens honorés  en 2009

Le Français Michel Le Bris — qui devait co-présider avec Trouillot le Festival «Etonnants Voyageurs» à Port-au-Prince — a rappelé que les écrivains haïtiens ont gagné onze prix littéraires internationaux durant la seule année 2009. Quel pays de 10 millions d’habitants peut-il s’honorer d’un tel résultat?
Haïti a besoin dès maintenant d’une aide massive qui devra s’étendre sur de nombreuses années. Pour essentiels qu’ils soient, ces secours ne suffisent pas. Un peuple reconstruit sa nation dans la fierté. Il la détruit par le dénigrement de soi. Haïti aujourd’hui a autant besoin de considération et d’admiration que de compassion.
La richesse de ce pays réside dans ses artistes, poètes, romanciers, peintres. C’est en prenant appui sur leur exemple et leurs œuvres qu’Haïti développera l’indispensable estime de soi. Des ruines actuelles, le verbe haïtien, jaillera, eau de vie qui donnera aux reconstructeurs du cœur au ventre.

Anacaona, poétesse et reine devenue mythe

Lorsqu’une nation affronte son destin vent debout, elle fait revivre les figures prestigieuses de son passé, des figures élevées au rang de mythes fondateurs. Pour Haïti, l’un de ces astres qui traversent les années-lumière a pour nom Anacaona (illustration tirée de la couverture du livre « Anacaona, Golden Flower » rédigé par Edwige Danticat, écrivaine haïtienne vivant à New-York).

 Cette poétesse, dont les chants faisaient vibrer son peuple, régnait sur une partie de l’Ile d’Hispaniola (Haïti et Saint-Domingue). Lorsque Christophe Colomb et les Espagnols ont débarqué à la fin du XVe siècle, Anacaona a voulu trouver un terrain d’entente avec ces nouveaux venus. Vaine tentative. Devant la brutalité des Conquistadores, elle est entrée en résistance. Et fut pendue par l’envahisseur en 1503.
Le poète haïtien Jean Métellus,  dans son recueil «Voyance et autres poèmes» (Editions de Janus), l’a célébrée:

Anacaona, la tempête muselée
Tes ennemis ont muré ta parole dans l’océan du feu
L’armée des caciques est revenue sans armes et sans chefs
 Elle a enlacé de ses bras des têtes avides d’or et d’épices
 Les fleurs brillantes de la pensée, en ces temps-là
 nourrissaient le crime et la traîtrise
 Elles exhalaient des amours hamuleuses, porteuses d’agonie
 Des amours pressées, sans pétales
 des joies cramponnées aux marées de la chair.

 Jean Métellus conclut ainsi son poème:


Ainsi resurgissent les Caraïbes mutilées.

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 21 janvier 2010 en rubrique « Perspective » de la Tribune de Genève et « Réflexion » de 24 Heures.)

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17/01/2010

Haïti(3): le gouverneur de la rosée

roumain.jpgQuant les médias se retournent pour lorgner Haïti, c’est pour y contempler ses désastres en oubliant ses richesses intérieures. S’il faut d’urgence apporter l’aide à ce peuple qui survit dans l’horreur, il serait néfaste de faire l’impasse sur les trésors littéraires qu’offrent au monde francophone les poètes et écrivains haïtiens.

 


Depuis l’apparition du tremblement de terre à Port-au-Prince, nous avons présenté deux poètes de ce pays, Depestre et Bélance. Aujourd’hui, place est ménagée à l’un des écrivains haïtiens les plus connus : Jacques Roumain. Son roman «Le Gouverneur de la Rosée» a été largement diffusé, surtout dans les années soixante. C’est alors son propos engagé qui avait assuré sa promotion  à une époque où la jeunesse occidentale battait le pavé. Cet aspect demeure d’actualité, car les injustices n’ont pas fini de pleuvoir sur le peuple haïtien comme une pluie acide. Mais on ne saurait le réduire à cette seule dimension. «Le Gouverneur de la Rosée» est aussi un chant qui fait sourdre le rêve de la terre haïtienne et vibrer d’amour les brumes forestières.

 


Né en 1907, Jacques Roumain est décédé en 1944. Malgré son bref passage sur la terre, ce petit-fils d’un ancien président de la République haïtienne (Tancrède Auguste), a mené de front plusieurs activités. Après des études en Suisse et dans d’autres pays européens, Roumain s’est opposé à l’occupation  de sa nation par les Etats-Unis  qui a duré de 1915 à 1934. Cette année-là, il fonde le Parti communiste haïtien. A ce titre, Roumain a été emprisonné, puis contraint à l’exil. A la faveur d’un changement de pouvoir à Port-au-Prince en 1941, il peut retourner dans son pays natal après cinq ans et demi d’exil. Samedi 18 août 1944, Jacques Roumain meurt subitement à 37 ans. Les causes de son décès n’ont jamais été élucidées.
Son engagement politique n’a jamais fait de l’ombre à son travail littéraire.  Voici un poème  qui illustre bien les dimensions multiples de l’homme Jacques Roumain.

 


Bois d'Ebène

Si l'été est pluvieux et morne
si le ciel voile l'étang d'une paupière de nuage
si la palme se dénoue en haillons
si les arbres sont d'orgueil et noirs dans le vent et la brume
si le vent rabat vers la savane un lambeau de chant funèbre
si l'ombre s'accroupit autour du foyer éteint
si une voilure d'ailes sauvages emporte l'île vers les naufrages
si le crépuscule noie l'envol déchiré d'un dernier mouchoir
et si le cri blesse l'oiseau
tu partiras

abandonnant ton village
sa lagune et ses raisins amers
la trace de tes pas dans ses sablesle reflet d'un songe au fond d'un puits
et la vieille tour attachée au tournant du chemin
comme un chien fidèle au bout de la laisse et qui aboie dans le soir
un appel fêlé dans les herbages?

Nègre colporteur de révolte
tu connais les chemins du monde
depuis que tu fus vendu en Guinée une lumière chavirée t'appelle
une pirogue livide
échouée dans la suie d'un ciel de faubourg.

 


Vos dons pour Haïti :
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Œuvres de Jacques Roumain

 


1927 – juillet. «Mon ami Alcibiade». La Trouée, p.26-28.
1927 – octobre. «La Veste». La Revue indigène, p.168-171 (repris in La Proie et l'ombre, p.27-41).
1929 – 24 août. «La Fin de Benoît Carrère». La Presse (repris in La Proie et l'ombre, sous le titre «Fragment d'une confession», p.45-54).
1930 – 19-22 et 24-25 février. «Préface à la vie d'un bureaucrate». Haïti-Journal (repris in La Proie et l'ombre, p.55-95.)
1930 – La Proie et l'ombre, préface d'Antonio Vieux, Port-au-Prince, Éd. "La Presse". Ce recueil comprend les nouvelles suivantes: «Propos sans suite», «La Veste», «Fragment d'une confession» et «Préface à la vie d'un bureaucrate».
1931 – 20-24 et 26-31 janvier et 2-5 février. «La Montagne ensorcelée» (Feuilletons 1-15), Haïti-Journal (publié en volume en décembre).
1931 – 27 juin. «Les Fantoches» (fragment). Haïti-Journal.
1931 – [décembre]. Les Fantoches. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État.
1931 – [décembre]. La Montagne ensorcelée, préface de Jean Price-Mars. Port-au-Prince: Imprimerie E. Chassaing.
1938 – 25 août. «Gouverneurs de la rosée», Regards (Paris), pp. 9-10.
1944 – Gouverneurs de la rosée. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État.
1993 – Le Champ du potier, ms. d'un roman inédit. Rencontre (Port-au-Prince) 4 (1er trim.): 50-54.
 

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15/01/2010

Haïti, terre en tremblements, fait jaillir des poètes (2)

Haïti, terre en tremblements, fait jaillir des poètes. Après René Depestre, c’est un autre chantre qui prend parole aujourd’hui, René Bélance, né en 1915 à Corail et mort en 2004 à Port-au-Prince, après avoir passé une grande partie de sa vie aux Etats-Unis comme enseignant notamment à Berkeley. Comme la plupart des poètes enfantés par ce soleil, Bélance sait conjuguer l’expression de la révolte sociale avec l’inspiration surréaliste, à l’instar d’Aimé Césaire le Martiniquais.
 Dans les pays de l’Europe francophone, les camps sont souvent tranchés : soit réaliste, soit surréaliste. Peu de poètes parviennent à forger cet alliage. Ce n’est pas le cas de leurs frères caraïbes qui embrasent et embrassent l’humain dans toutes ses dimensions par une maîtrise profonde et virtuose de la langue française.
La fierté haïtienne prend pied dans les poèmes de ses fils.

Agave (René Bélance)


Je n'ai plus d'amour à glaner
sur le dos des mornes chauves
Juste un peu d'espoir survit
à la glu de l'avalasse
Même un chant d'apocalypse
ne cure la plaie des matins de famine
Mon nez ouvert au rut du hourvari
fait la sourde oreille au bonheur du cleptomane
Mais le départ à la source
vient heurter cette masure sédentaire
de lianes bayahondes et tuffeau
liant les pieds nus de mon cheval

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CP 10-15000-6 (mention Haïti).

Œuvres de René Bélance :


• Rythme de mon cœur. (préface de Léon Lahens). Port-au-Prince: Imprimerie modèle, 1940.
• Luminaires. Port-au-Prince: Imprimerie Morissett, 1941.
• Pour célébrer l'absence. Québec: s.m., 1943.
• Survivances. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1944.
• Épaule d'ombre. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1945.
• Nul ailleurs. Pétion-Ville: Éditions Grand-Anse, 1984.
• Épaule d'ombre et Nul ailleurs. Port-au-Prince: Presses Nationales d'Haïti, 2006.
• Luminaires, Pour célébrer l'absence et Survivances. Port-au-Prince: Presses Nationales d'Haïti, 2006.

 

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14/01/2010

René Depestre, une belle voix d'Haïti (1)

Haïti, pays trahi par l'histoire et aujourd'hui par la nature. Ses désastres ne sauraient cacher la forêt de ses poètes. Il est rare qu'un aussi petit pays abrite autant de grands écrivains qui font chanter la langue française. L'un d'entre eux, René Depestre, a risqué sa vie et sa liberté pour que Haïti sorte de l'oppression. Il vit aujourd'hui à Lézignan-Corbières dans le Sud de la France.

 Jacmel, la ville où Depestre a vu le jour en 1926, est terriblement touchée par le tremblement de terre. Il lui a consacré ce poème

 


Près de quarante ans nous séparent
loin de mes racines j’ai su
tous les malheurs qui t’attendaient
j’ai été malade de tous les fléaux
qui te guettaient dans l’ombre
ils étaient derrière ma porte avant
de porter la hache au bois de ta santé
Hazel et Flora ont dévasté mes jardins bien
avant leur folle équipée dans ton ciel.
Mon âme s’est ensablée longtemps avant ton port
tout un courant d’espoir s’est tu en moi des lunes
avant que ta rivière eût cessé de chanter
chaque jour un facteur invisible m’apporte
les mauvaises nouvelles de la goyave
de la mangue de l’oiseau-charpentier du café
et surtout de l’homme-néant de mon coin natal
le cheval le plus désolé de ma poésie s’appelle Jacmel.

Pour mieux connaître son oeuvre, voici sa biographie.


Poésie:
Étincelles. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1945.
Gerbe de sang. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1946. Étincelles suivi de Gerbes de sang. Port-au-Prince: Presses Nationales d'Haïti, 2006. Végétation de clartés. (préface d'Aimé Césaire). Paris: Seghers, 1951.
Traduit du grand large. Paris: Seghers, 1952.
Minerai noir. Paris: Présence Africaine, 1956.
Journal d'un animal marin. Paris: Seghers, 1964.
Un Arc-en-ciel pour l'Occident chrétien. Paris: Présence Africaine, 1967.
Cantate d'octobre (édition bilingue). La Havane: Institut du Livre; Alger: SNED, 1968.
Poète à Cuba. (préface de Claude Roy). Paris: Oswald, 1976.
En état de poésie. Paris: Éditeurs Français Réunis, 1980.
Au matin de la négritude. (préface de Georges-Emmanuel Clancier). Paris: Euroediteur, 1990.
Journal d'un animal marin (choix de poèmes 1956-1990). Paris: Gallimard, 1990.
Anthologie personnelle. Arles: Actes Sud, 1993.
"Adieu à la Révolution" et "En fils créole de la francophonie". In: Écrire la «parole de nuit»; la nouvelle littéraire antillaise. Paris: Gallimard (folio, essais), 1994: 53-55; 56-57.
Non-assistance à poètes en danger (recueil). Préface de Michel Onfray. Paris: Seghers, 2005.
Rage de vivre: oeuvres poétiques complètes. Paris: Seghers, 2007, 528 p.
Prose:
Pour la révolution pour la poésie. (essai)  Montréal:  Leméac, 1974.
Le Mât de Cocagne. (roman)  Paris: Gallimard, 1979; folio, 1998.
Bonjour et adieu à la négritude. (essai)  Paris: Laffont, 1980, 1989.
Alléluia pour une femme-jardin. (récits)  Paris: Gallimard, 1981;  folio, 1986, 1990.
Hadriana dans tous mes rêves. (roman)  Paris: Gallimard, 1988;  folio 1990.
Éros dans un train chinois. (nouvelles)  Paris: Gallimard, 1990;  folio, 1993.
"Les aventures de la créolité, lettre à Ralph Ludwig". Écrire la «parole de nuit»; la nouvelle littéraire antillaise. Paris: Gallimard (folio, essais), 1994: 159-170.
"La mort coupée sur mesure". Noir des Îles (collectif). Paris: Gallimard, 1995: 95-126.
"Vive la lecture". En quête du livre (collectif). Paris: Paroles d'aube, 1997.
Ainsi parle le fleuve noir. Paris: Paroles d'Aube (Inventaire), 1998.
Le Métier à métisser. (essai)  Paris: Stock, 1998.
Comment appeler ma solitude. Paris: Stock, 1999.
Encore une mer à traverser. Paris: La Table Ronde, 2005.
L'Oeillet ensorcelé et autres nouvelles. Paris: Gallimard, 2006.

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07/01/2010

La mort de Philippe Séguin, une très mauvaise nouvelle pour la France

Séguin.jpgDécédé à Paris d’une crise cardiaque dans la nuit de mercredi à jeudi à l’âge de 66 ans, Philippe Séguin laissera plus que des regrets. Dans les hommages qui pleuvent actuellement sur les ondes, chaque intervenant rappelle son caractère volcanique, sa passion éruptive pour le football, ses Gitanes qu’il fumait à la chaîne, les pizzas qu’il engouffrait entre deux plongées dans les dossiers techniques et sa qualité de dernier gaulliste authentique qui avait refusé de rejoindre en 2002 l’UMP, après le sabordage du RPR.
 Ce souverainiste qui s’était opposé en 1992 au Traité de Maastricht, base de l’actuelle Union européenne, ne supportait pas que le capital d’indépendance apporté par le général de Gaulle fût entamé, peu ou prou.

 


Comme Mendès-France et Rocard

 


Mais cet ogre à l’intelligence percutante surpassait cette caricature de yéti archéo-gaulliste. Comme Mendès France, comme Michel Rocard, il aurait dû revêtir la plus haute charge de la République. Et comme eux, il fut interdit d’Elysée faute d’accepter les concessions nécessaires au tissage des réseaux. Mais comme eux, il a modelé la France, d’une certaine façon, et à la place qui était la sienne.
Paradoxalement, il a plus pesé sur les destinées de la République voisine après 2002, lorsqu’il a mis un terme à sa carrière politique à la suite d’un cinglant échec aux municipales de Paris en 2001. En effet, il a fait de son poste de premier président de la Cour des Comptes, un véritable lieu de contre-pouvoir. Utilisant sa capacité de travail hors du commun et son aura médiatique, Philippe Séguin a systématiquement dénoncé les aspects qu’il jugeait néfastes dans la politique du président Sarkozy.

 


Critique envers le gouvernement

 


Il usait même de son ironie souvent cruelle pour stigmatiser le gouvernement de son ami François Fillon et l’augmentation massive de l’endettement public: « Ce n’est pas parce que les caisses de l’Etat sont vides qu’elles sont inépuisables ! » Mais s’il pourfendait l’Etat dépensier, Séguin n’en contestait pas moins le bien-fondé des économies exigées par Sarkozy. Il a ainsi accusé le gouvernement de  « manier la hache » dans ses coupes budgétaires en visant la règle mécanique du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite : « Dans le milieu hospitalier, par exemple, avant de supprimer des postes, il vaut mieux se pencher sur le fonctionnement des services », avait-il expliqué en février 2008 lors d’une interview au magazine « Acteurs publics ».
La tactique de Nicolas Sarkozy visant à réformer à tours de bras contraint le parlement français à adopter des lois parfois bâclées. Pour endiguer ce flot, la France dispose de deux filtres : en aval, la Cour constitutionnelle présidée par l’anti-sarkozyste Jean-Louis Debré qui retoque les textes mal conçus (comme  la loi carbone) ; en amont, la Cour des Comptes qui stigmatise la mauvaise application des lois par l’administration. Jusqu’à maintenant ces deux institutions ont tenu parfaitement leur rôle. Après la disparition de Philippe Séguin, le futur premier président de la Cour des Comptes - qui sera désigné par le gouvernement - disposera-t-il de la même envergure médiatique, de la même volonté farouche d’indépendance ? Le président de la Cour constitutionnelle risque fort de se retrouver bien solitaire  pour tenir lieu de garde-fou !

 


Présence à Genève

 


A Genève également, ce décès soulève l’émotion. Philippe Séguin se rendait régulièrement dans notre ville depuis 2002 lorsqu’il a réintégré la Cour des Comptes. Il a tout d’abord représenté la France  à l’Organisation internationale du Travail (OIT) puis en a présidé le conseil d’administration en 2004.
Né le 21 avril 1943 à Tunis, il n’avait que 16 mois lorsque son père Robert a été tué au combat dans les troupes de la France Libre.  Cet aspirant du 4ème Tirailleurs tunisiens de 22 ans avait eu le temps de griffonner sur son carnet ses mots : « Adieu mon fils, sois un homme loyal, honnête et courageux ».  Mission accomplie.

Jean-Noël Cuénod / Bordeaux

Principales étapes de sa vie publique

  • 1978 à 1986 puis de 1988 à 2002 : député des Vosges.
  • 1983-1997 : maire d’Epinal.
  • 1986 à 1988 : ministre des Affaires sociales et de l’Emploi dans le gouvernement de Jacques Chirac, sous la présidence de François Mitterrand.
  • 1993 à 1997 : président de l’Assemblée nationale.
  • 1997 à 1999 : président du RPR
  • Dès 2004 : premier président de la Cour des Comptes.

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