21/01/2010

Des ruines actuelles, jaillera le verbe haïtien

Anacaona.jpg«On en a marre que les médias rappellent qu’Haïti est le pays le plus pauvre de l’Amérique. On en a marre que ce tremblement de terre soit une nouvelle occasion de sortir les clichés, de dessiner les mêmes caricatures!»
Lyonel Trouillot est l’un des nombreux écrivains haïtiens qui tentent aujourd’hui de s’opposer aux poncifs qui font d’Haïti une nation vouée à la malédiction. Un mot qui met hors de lui un autre romancier de ce pays, Dany Laferrière, qui se trouve actuellement à Port-au-Prince. Le lauréat du Médicis 2009 ( «L’Enigme du Retour» paru chez Grasset) s’en est expliqué dans les colonnes de notre confrère dakarois «Kotch»:
«Il faut cesser d’employer ce terme de malédiction. C’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il paie».

Onze écrivains haïtiens honorés  en 2009

Le Français Michel Le Bris — qui devait co-présider avec Trouillot le Festival «Etonnants Voyageurs» à Port-au-Prince — a rappelé que les écrivains haïtiens ont gagné onze prix littéraires internationaux durant la seule année 2009. Quel pays de 10 millions d’habitants peut-il s’honorer d’un tel résultat?
Haïti a besoin dès maintenant d’une aide massive qui devra s’étendre sur de nombreuses années. Pour essentiels qu’ils soient, ces secours ne suffisent pas. Un peuple reconstruit sa nation dans la fierté. Il la détruit par le dénigrement de soi. Haïti aujourd’hui a autant besoin de considération et d’admiration que de compassion.
La richesse de ce pays réside dans ses artistes, poètes, romanciers, peintres. C’est en prenant appui sur leur exemple et leurs œuvres qu’Haïti développera l’indispensable estime de soi. Des ruines actuelles, le verbe haïtien, jaillera, eau de vie qui donnera aux reconstructeurs du cœur au ventre.

Anacaona, poétesse et reine devenue mythe

Lorsqu’une nation affronte son destin vent debout, elle fait revivre les figures prestigieuses de son passé, des figures élevées au rang de mythes fondateurs. Pour Haïti, l’un de ces astres qui traversent les années-lumière a pour nom Anacaona (illustration tirée de la couverture du livre « Anacaona, Golden Flower » rédigé par Edwige Danticat, écrivaine haïtienne vivant à New-York).

 Cette poétesse, dont les chants faisaient vibrer son peuple, régnait sur une partie de l’Ile d’Hispaniola (Haïti et Saint-Domingue). Lorsque Christophe Colomb et les Espagnols ont débarqué à la fin du XVe siècle, Anacaona a voulu trouver un terrain d’entente avec ces nouveaux venus. Vaine tentative. Devant la brutalité des Conquistadores, elle est entrée en résistance. Et fut pendue par l’envahisseur en 1503.
Le poète haïtien Jean Métellus,  dans son recueil «Voyance et autres poèmes» (Editions de Janus), l’a célébrée:

Anacaona, la tempête muselée
Tes ennemis ont muré ta parole dans l’océan du feu
L’armée des caciques est revenue sans armes et sans chefs
 Elle a enlacé de ses bras des têtes avides d’or et d’épices
 Les fleurs brillantes de la pensée, en ces temps-là
 nourrissaient le crime et la traîtrise
 Elles exhalaient des amours hamuleuses, porteuses d’agonie
 Des amours pressées, sans pétales
 des joies cramponnées aux marées de la chair.

 Jean Métellus conclut ainsi son poème:


Ainsi resurgissent les Caraïbes mutilées.

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 21 janvier 2010 en rubrique « Perspective » de la Tribune de Genève et « Réflexion » de 24 Heures.)

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Commentaires

"Un peuple reconstruit sa nation dans la fierté. Il la détruit par le dénigrement de soi."

C'est à nos intellectuels de gauche à nous, qu'il faudrait expliquer ça ! A moins que ça ne vaille qu'au-dessous d'un PIB/hab annuel de 500 $...

Écrit par : Scipion | 21/01/2010

C'est incroyable de constater à quel point cette catastrophe parait si providentielle à nos amis les philanthropes ! Ils en viendraient à les souhaiter, ces catastrophes, que cela ne nous étonnerait guère.
Ah les jolis trémolos que nous écrivent ces m'as-tu-vu de l'empathie! Ah que je ris de me voir si belle en appelant le monde entier à la générosité depuis mon petit blog de la TdG...
Haïti 2010 : le paroxysme du narcissisme humanitaire.

Écrit par : Géo | 21/01/2010

Pourquoi chaque fois qu'un chant d'espoir est écrit, des volatiles ombrageux et ténébreux défèquent sur la Beauté? Apprenez à vous abstenir Géo et Scipion quand simplement on parle de littérature et de personnes presque sacrées. Vous avez le droit de ne pas aimer cette résistante, Anacaona, et l'auteur de ce billet sur Haïti. Mais vous n'avez pas le droit d'injurier ainsi la mémoire d'un soufflet ou d'un crachat au visage. C'est si dommage de voir des gens doués d'intelligence, car vous l'êtes assurément tous les deux, de gaspiller leur intelligence ainsi. Mais avec de telles méthodes d'intervention, ne seriez-vous pas, en quelque sorte, en train de vous dénigrer vous-même, de vous rabaisser à un niveau dont vous ne devriez pas vous trouver vu votre degré de connaissance et de culture? Réfléchissez bien à ce que je viens de vous envoyer comme message...

Écrit par : pachakmac | 21/01/2010

J'ai lu votre réflexion dans 24 Heures et je vous en remercie, c'est un respectueux signe d'espérance. Notre regard va plus profond que les images et les débris, lesquels, certes existent, mais nous rappelle la résilience de la population de Haïti. Merci.

Écrit par : cmj | 21/01/2010

Une catastrophe est généralement d'ordre naturelle, ce n'est pas le cas à Haïti, la principale cause de cette forme de massacre quasi organisé provient de plusieurs facteurs exogène à la nature même.
Y a des petit salauds de vendeurs de dalles en béton qui ont inondés l'ile et vas y, chauffe la colle.
Les baraques "traditionnelles" en bois et en n'importe quoi d'autre, zéro mort, disons dix milles fois moins, c'est connerie de dalles qui ont écrasés tout le monde !

Écrit par : Corto | 21/01/2010

Pachakmac@ Je comprends en effet que vous vous sentiez visé...
Vous n'avez donc jamais de doutes quant à la pureté de vos intentions envers le peuple haïtien ? Un peu d'introspection ne fait de mal à personne...

Écrit par : Géo | 23/01/2010

Et tiens, j'ai trouvé ça en passant dans les actus de 24 heures :
"E. J. et Billy se sont vus pendant des jours et des heures. Au parloir d’une prison dont il est aujourd’hui sorti. «Je cherchais un enfant soldat qui ait fui l’atrocité du conflit sierra-léonais. Et je suis tombée sur quelqu’un au destin plus banal mais pas moins tragique. Qui rejoignait ma propre banalité. Il a été le premier à dire oui. Si j’avais fait un roman, je n’aurais aligné que des clichés. Quand il dit que «les gardiens de prison sont contaminés par la gentillesse», il le pense. Ce n’est pas pour faire plaisir aux Suisses. Cela ne lui servirait à rien."
Contaminés par la gentillesse...
Un refus de voir la réalité en face, probablement. Et pour certains, le plaisir pervers et sado-masochiste de se vautrer dans la culpabilité de l'homme blanc...

Écrit par : Géo | 23/01/2010

Géo, viser en quoi? Ma parole, si plus personne ne peut poser un billet sans douter de la *pureté* des intentions, tout le monde se tairait et plus rien ne se ferait. Ou j'existe en tant qu'homme sensible touché par une catastrophe ou je n'existe pas. Je m'abandonne à la foule anonyme, je deviens inexistant, je ne suis qu'une machine à manger et à boire, et je disparais aux yeux du monde. Quant à la pureté, je vous signale que je ne manque pas de signaler ma situation personnelle difficile. Il faut bien distinguer entre notre empathie envers les Autres et nos manques personnels. Si je vous comprends bien, il n'y aurait que les riches qui seraient dotés d'intentions pures quand ils font quelque chose pour les pauvres. Car eux,ils ont. Donc aucune raison de s'occuper des pauvres, de créer pour eux, ou d'offrir un téléthon. Sacrée vision. Ben non. Je m'en fiche. Cela fait bientôt vingt ans que je crée des petits poèmes, des textes sur les guerres, des gens qui me touchent. Cela ne m'a jamais ramené un kopec, n'est-ce pas? Alors ne parlons pas de pureté des intentions. Mais de volonté de rendre sa sensibilité individuelle à un monde qui en manque parfois tant. Bonne journée. Et si vous avez si peur de mes intentions demandez, quand je serai mort, si mes enfants ont récusé ou accepté l'héritage laissé par leur papa...

Écrit par : pachakmac | 23/01/2010

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