02/11/2009

Souffrances au travail : le système inhumanitaire

Vague de suicides au Technocentre de Renault, à France Télécom, morts par épuisement d’ouvriers appartenant à des sous-traitants dans la sidérurgie. Le monde du travail ne tourne pas rond. Et cela ne concerne pas que la France. Dans leur livre qui vient de sortir (1), le documentariste Paul Moreira et le journaliste Hubert Prolongeau dressent un constat alarmant : le karochi – décès par surmenage professionnel – n’est plus un mal qui ne serait circonscrit qu’au seul Japon.

Le réflexe de base consiste, une fois posé le diagnostic, à désigner un ou des coupables. Et c’est là que tout se complique. Bien entendu, les nouvelles méthodes de management, la compétition entre les salariés qui supplante l’esprit de corps expliquent en grande partie cette souffrance au travail. La libre concurrence a permis à l’économie capitaliste de se développer de façon globale et de s’implanter partout. On sait aujourd’hui que son efficacité à un coût. Et que les salariés, du haut en bas de l’échelle, le paient au prix fort.

D’où l’apparition au sein des sociétés et des entreprises d’éléments perçus comme des « inhumanitaires », chargés de gérer le personnel, de contrôler sa production, de développer des stratégies afin de le rendre encore plus performant. Mais ces « inhumanitaires » sont soumis à la même pression qu’ils font subir aux autres. A leur tour,  ils doivent « dégager du chiffre » et sont pressurés par d’autres « inhumanitaires ». La direction n’est pas épargnée. Lors d’un reportage à New Fabris, Le Plouc avait rencontré le directeur qui occupait son usine au même titre que les ouvriers. Lui aussi était la victime d’un actionnaire défaillant, lui aussi risquait le chômage et le déclassement social.

Alors, faut-il crier haro sur le vilain actionnaire majoritaire ? Pas si simple ! Peut-être est-il à la merci des fonds de pension qui gèrent les caisses de retraite des Américains. Les retraités ou futurs retraités de Californie ou de l’Arkansas seraient-ils les vrais coupables ? C’est aller trop vite en besogne. Ces rentes constituent la seule garantie pour assurer leurs vieux jours.

Tournons donc notre rage contre ces indécents courtiers en bourse qui empochent des bonus monstrueux en pleine crise ! Certes, on soulage ainsi notre trop-plein de colère. Mais cela ne nous mène pas plus loin. Dans l’organisation inhumanitaire du travail, ils ne jouent guère de rôles.

Nous ne sommes donc pas confrontés à des coupables en chair et en os. Le grand pervers, c’est ce système qui fait descendre l’inhumanité du haut jusqu’en bas. Comment en sortir ? Vaste et complexe débat qui ne peut être conclu en deux coups de cuillère à pot. Pour l’instant, gardons-nous de désigner des boucs émissaires. Cela ne nous conduira qu’à des impasses.


Jean-Noël Cuénod

(1) Paul Moreira et Hubert Prolongeau « Travailler à en mourir  - quand le monde de l’entreprise mène au suicide » - Editions Flammarion, collection EnQuête

 

 

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Commentaires

Oui Monsieur le journaliste, désigner un ou des bouc-émissaires serait vain et même inintelligent. Les seuls boucs qui ne sont pas innocents et de bon émissaires du système néo-libéral (je suis pourtant un bon libéral au sens propre du terme) sont bien nos édiles qui adoptent, pour leurs institutions publiques, ces méthodes. Ces dernières font faillite partout en ce moment et de manière, comme vous l'avez fait comprendre, sinistrement retentissante mais ici, on veut encore croire en leurs obscures vertus.

Ces 10 leçons mises en relief par Sylvain Cascarino dont il est lui-même l'auteur, sont là pour nous en convaincre.

Leur lecture est si plaisante, ce serait dommage d'en faire l'économie.

http://cialest.blog.estjob.com/public/Le_management_par_la_terreur_en_10_leons_version_CC.pdf

Écrit par : Nepotin | 02/11/2009

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