18/09/2009

Suicides professionnels: après le Grand Soir, les petits matins déprimés

deprime.jpgUne employée de France Télécom à Paris s’est jetée du 4e étage, vendredi 11 septembre 2009, à la sortie d’une réunion lui apprenant une nouvelle restructuration de son service. Il y a quelques mois, le service de cette jeune femme avait déjà été bouleversé. C’est le vingt-troisième suicide d’un salarié de France Télécom en un an et demi.

Les causes d’un suicide se révèlent toujours complexes à appréhender, tant sont nombreux les facteurs à prendre en considération. Cela dit, la direction de la grande entreprise privatisée ne peut plus se cacher derrière cette complexité pour rejeter sa responsabilité, car le taux de suicide qu’elle présente est deux fois plus élevé que dans la population active située dans la même tranche d’âge.

"Evaluation individualisée de performance"

D’autres salariés d’entreprises moins en vue subissent le même mal-être social. En ligne de mire — de prime abord — les nouvelles normes de gestion du personnel, à en croire le docteur Christophe Dejours, psychiatre et auteur avec Florence Bègue de «Suicide et travail: quoi faire?» paru aux Editions PUF. Il critique «l’évaluation individualisée de performance, visant à mettre les gens en concurrence les uns avec les autres pour améliorer la productivité».

La violence sociale est donc induite par ce nouveau type de dictature entrepreneuriale. Les salariés risquent de la retourner ensuite contre eux-mêmes, ne trouvant plus dans les syndicats un canal à leur contre-violence. Après le Grand Soir et ses espérances brisées par l’expérience soviétique, les petits matins de la déprime professionnelle. En effet, le nouveau capitalisme apporté par les années Reagan-Thatcher a mis à mal les syndicats pour faire passer ses réformes et privilégié l’individualisme par le matraquage médiatique et la diffusion de gadgets à prétentions télécommunicantes mais qui ne servent, en fait, qu’à détruire les liens sociaux.

A cette dépression nerveuse collective, il existe donc, parmi bien d’autres facteurs: une cause interne aux entreprises — les nouvelles méthodes de direction; une cause idéologique — le fameux slogan sarkozyen «travailler plus pour gagner plus»; une cause culturelle — l’enfermement dans la sphère individuelle.

Seul devant son patron, seul devant sa mort

Mais on peut aussi déceler une cause d’ordre spirituel. Notre société, tout à sa frénésie d’acquisition matérielle, a oublié ce qu’aucune civilisation, avant elle, n’avait laissé de côté: l’humain ne vit pas que de pain et doit faire face à sa mort. Certes, les confessions continuent à apporter réponses et consolations. Toutefois, en Europe, le libre marché religieux des protestants tend à diluer leurs messages dans le bruit médiatique et là où règnent les Eglises fortement hiérarchisées — orthodoxe et catholique romaine — c’est la sclérose qui atteint leur crédibilité.

Dans ces conditions, l’Européen se retrouve seul devant son patron, seul devant sa mort et assoiffé de sens.

De cette situation peut naître une nouvelle forme de spiritualité de type laïque, qui ne serait pas inféodée à une structure mais créerait un lieu où l’on regarde la mort en face et ritualiserait ce grand point d’interrogation afin de lui ôter ses ferments d’angoisse.

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Commentaires

C'est le vide créé par l'organisation sectaire de certaines sociétés qui crée l'angoisse individuel et finalement le suicide. Il faut une fois le reconnaître. Notre civilisation moderne a inventé des structures de plus en plus calquées sur le modèle des sectes religieuses. Peu de gens acceptent ce discours. Pourtant il est bien réel. En dehors du fait que l'entreprise ne s'occupe pas (encore?) de votre vie privée et familiale, elle s'octroie tous les autres droits. Droits et exigences de performances, droits de vous balancer à droite, à gauche, en bas, en haut, droits de vous jeter, de vous dénigrer, de vous stresser, de vous rabaisser, etc. Il est temps de réagir et de revenir à plus d'humanité dans notre organisation. Passer d'un capitalisme sauvage à un système moins agressif. C'est possible. L'exemple vient d'en haut. Si nos stars commençaient par réduire leurs appétits de requins, il est possible que les poissons rouges seraient moins soumis au stress. Non?

Écrit par : pachakmac | 18/09/2009

J'ai lu votre raisonnement dans la version imprimée du journal, Jean-Noël, et je suis sceptique, car je ne saisis pas ce qu'est un lieu défini sans structure définie pour le prendre en charge. Ou voulez-vous dire que c'est l'Etat, la structure qui doit prendre ce lieu en charge? L'Etat, qui doit assumer structurellement et formellement l'aspiration spirituelle? Ce n'est pas clair. Si vous voulez donner cette charge à l'Etat, mon opinion est que les agents de celui-ci n'ont pas une connaissance de l'âme humaine assez fiable pour créer des lieux répondant à tous les problèmes intimes: il y aura toujours la tendance à apporter des réponses toutes faites - et inefficaces. Il faut donc, à mes yeux, s'appuyer sur les associations, et assimiler les pratiques liées à la spiritualité à la vie associative. Car seuls les individus peuvent éprouver, à l'expérience, ce qui leur convient ou non. Le rôle de l'Etat est celui de veiller à ce que la libre association ne soit pas un vain mot. Mais aussi, bien sûr, de veiller à ce que les associations garantissent les libertés individuelles. Bref, l'idéal de la République, en quelque sorte. Il suffit d'y rester toujours fidèle, si j'ose dire.

Écrit par : rm | 19/09/2009

Et pourquoi pas la Franc Maçonnerie ???
Là au moins on se trouve en face de soi-même et on pourrait arriver à résoudre ce problème de relativisation de concepts professionnels et de pouvoir faire face à celui de la mort, en essayant de répondre individuellement aux questions existencielles basiques qui passeraient par une meilleure compréhension de soi et ensuite de l'Autre.

Écrit par : wilfredagnes | 21/09/2009

"En effet, le nouveau capitalisme apporté par les années Reagan-Thatcher a mis à mal les syndicats pour faire passer ses réformes et privilégié l’individualisme par le matraquage médiatique et la diffusion de gadgets à prétentions télécommunicantes mais qui ne servent, en fait, qu’à détruire les liens sociaux."

Depuis quand le modèle français c'est calqué sur le modèle Thatcher?

D.J

Écrit par : D.J | 21/09/2009

La franc-maçonnerie n'est pas une structure? A Carouge, il y avait au XVIIIe siècle ici une église catholique, là un temple protestant, plus loin un temple maçonnique, et puis une synagogue, et le comte de La Fléchère voulait aussi faire une mosquée. Je pense que la conception était juste: la liberté de réunion dans un lieu précis et d'association dans un but d'émulation spirituelle, garantie par l'Etat.

Écrit par : rm | 25/09/2009

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