23/07/2009

La beauté des nombres modèle la musique et la vie

TABACHNik.jpgSur le front des lectures de vacances, deux tactiques se dessinent. Soit emporter sur la plage un polar bien ficelé ou une de ces œuvrettes de gare légères comme un nuage de brumisateur. Soit empoigner un bouquin qui excite la réflexion. Dans le premier cas, on demeure dans la tonalité reposante qui sied à cette période. Au risque de lire les mêmes livres que durant le reste de l’année. A quoi bon avaler ces textes qui servent à préparer le sommeil quotidien? Dans le second, on choisit l’exigence qui, le plus souvent, mène à des découvertes étonnantes, change le point de vue sur le monde, fait avancer et grandir.

Un jour, Platon. Un autre, Potter

A l’échelle des livres, on se trouve donc devant l’alternative classique en juillet et en août: roupiller sur la plage ou marcher en montagne? Se reposer quitte à s’ennuyer ou découvrir de nouveaux horizons au risque d’attraper des ampoules? Cela dit, on peut aussi mélanger les deux termes. Une semaine à la montagne. Une autre à la mer. Un jour, Platon. Un autre, Potter.

Si vous avez choisi de dérouiller vos neurones, «De la musique avant toute chose» (Editions Buchet-Chastel) sera le bon guide. Ecrit par le chef d’orchestre et compositeur genevois Michel Tabachnik (photo en haut à gauche) et préfacé par le fondateur de la médiologie, Régis Debray, ce livre m’a ouvert des horizons qui m’étaient jusqu’alors interdits. Parmi ces nouveaux paysages, figurent au premier plan ceux tressés par le compositeur Iannis Xenakis. Avant la lecture de ce bouquin, cette musique me chassait de sa sphère. Impossible d’y pénétrer. Mes oreilles demeuraient fermées à ces sons passés à la broyeuse. Après avoir lu le long passage que Tabachnik consacre à celui qui fut pour lui un frère aîné, j’ai tenté, en tremblant presque, d’écouter des œuvres de Xenakis pour piano ainsi que ses Jonchaies, A l’île de Gorée et La déesse Athéna.

Langue d’avant le langage

Le miracle alors s’est produit. Comme si une membrane invisible mais solide s’était soudain déchirée: je parvenais dans un autre monde. Ces sons qui jusqu’alors me semblaient dépourvus d’humanité et d’émotion me parlaient une langue que je connaissais sans doute, mais que j’avais oubliée il y a plusieurs lunes. Une langue d’avant la naissance. Une langue d’avant le langage. Ce fut comme un retour à une source vaguement pressentie mais jusqu’alors défendue. Ce que je croyais mû par la décision arbitraire d’un compositeur, obéissait, tout au contraire, à un ordre éternel.

Que s’est-il passé? Dans son livre, Michel Tabachnik a évoqué la beauté des nombres et de leur ordonnancement. Et cette évocation a rendu tangibles ces nombres que l’on ne voit pas en tant que tel. Mais qui font sentir leurs effets dans chaque élément de la nature, dans chaque œuvre humaine. Comme ce «nombre d’or», cette «divine proportion» que l’on retrouve dans la spirale du coquillage et les dessins de Léonard de Vinci. Tout s’éclaire par le nombre.

Un avec le cosmos

En prenant conscience de cette richesse, l’humain est alors habité par cette conviction intime qu’il ne fait qu’un avec l’univers. Ainsi que l’écrit le chef d’orchestre, «l’homme n’est pas perdu dans l’indifférence de l’immensité cosmique où il aurait émergé par hasard (. . . ). Notre existence est inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile, galaxie, dans chaque loi physique qui régit le cosmos».

La musique, comme la poésie, articule son mouvement sur le nombre. Elle est la roue. Il est le moyeu. En route vers l’univers et la vie!

 

Jean-Noël Cuénod

 

(Ce texte a été publié jeudi 23 juillet 2009 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève)

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Commentaires

C'est beau, Jean-Noël. Cela m'a donné envie d'écouter Iannis Xenakis. Le souvenir d'une langue d'avant la naissance, c'est tentant, et mystérieux et envoûtant comme du Platon. Je discutais d'ailleurs avec de jeunes admirateurs de "Harry Potter", qui a aussi son côté envoûtant, mais je leur disais qu'on hésite à croire que la magie y vienne vraiment de plus loin que la naissance, pour ainsi dire, pour la bonne raison que son origine y reste inconnue et qu'elle y a l'air d'être là au même titre que n'importe quoi de physique et de matériel. C'est justement ce qui me ferait aussi hésiter, en revanche, à lire Michel Tabachnik, car j'ai un peu de mal à concevoir comment je peux personnellement ressentir quelque chose remontant à avant ma naissance si ce sont les lois physiques qui sont concernées. C'est plutôt énigmatique.

Saint Augustin (repris par Valère Novarina) disait plus modestement que la musique était la beauté du temps. C'est vrai que la beauté des nombres peut se constater aussi dans l'architecture, par exemple: dans un objet statique construit à partir des nombres. Et le temps a une beauté qui aura à mon avis toujours du mal à se laisser réduire à une équation: il surprend sans cesse, à cause de ses mouvements de rupture. Mais je vais quand même essayer d'écouter Xenakis.

Écrit par : Rémi Mogenet | 23/07/2009

Excusez j'ai fait une erreur de manipulation.

Écrit par : Jennez-Marre | 03/09/2009

Très belle conclusion !

Écrit par : conseils beauté | 26/10/2011

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