15/07/2009

Menaces de destruction d’usines : les causes d’une exception française

Après avoir couru comme un chien de chasse à la poursuite de l'info explosive à Châtellerault, Le Plouc rentre à la niche parisienne. Et demande au sociologue français Guy Groux - directeur de recherche au CNRS et au Centre de sciences-po, le CEVIPOF - de lui expliquer pourquoi les ouvriers français veulent "tout faire péter". On va le voir, ce spécialiste des conflits sociaux nous relativise la chose.


 

 

 

 

 

Après les ouvriers de New Fabris à Châtellerault qui menacent de faire sauter leur usine si Peugeot-Citroën (PSA) et Renault ne leur versaient pas 30 000 euros d’indemnités de licenciement, les salariés de Nortel à Châteaufort dans les Yvelines (région parisienne) ont envisagé de suivre cet exemple. Avant d'y renoncer, ayant obtenu l’assurance qu’ils seraient reçus par l’administrateur provisoire de l’usine et la ministre de la Recherche Valérie Pécresse. Le site français de cet équipementier canadien en télécommunication a été placé en liquidation judiciaire. Les 683 salariés de Nortel réclament indemnités et mesures de reclassement.

 

Directeur de recherche au Centre de sciences politiques à Paris (CEVIPOF), le sociologue français Guy Groux nous explique les causes de cette menace que font peser certains ouvriers sur leur outil de travail.

 

- Pensez-vous que les salariés de New Fabris passeront à l’acte s’ils n’obtiennent pas satisfaction ?

 

- Non. C’est difficilement envisageable, compte tenu des poursuites pénales très sévères qui s’abattraient sur eux après une explosion volontaire. Leur menace vise surtout à faire venir les médias afin que leur cas soit évoqué le plus largement possible. Et, sur ce plan-là, leur action est une réussite. Vous autres les journalistes êtes accourus en nombre à Châtellerault !

 

- Pourtant, on peut imaginer qu’un salarié particulièrement en colère boute quand même le feu à son usine…

 

- Certes, on ne saurait exclure un cas isolé. Mais je suis certain qu’un travailleur animé d’une telle intention sera aussitôt maîtrisé par ses camarades.

 

- Mais s’il n’y a aucun passage à l’acte, ce genre de menace risque de perdre tout intérêt médiatique…

 

- En effet. Cette méthode n’est d’ailleurs pas si nouvelle que cela. En juillet 2000, les ouvriers de l’usine Cellatex dans les Ardennes françaises avaient déjà mené une campagne de ce genre en annonçant qu’ils allaient empoisonner une rivière. Ils s’en sont bien gardés. Cela dit, leur succès médiatique avait dépassé leurs attentes. Peu après, une autre usine avait suivi cet exemple, toutefois avec un écho moindre. Puis d’autres travailleurs se sont servis de ce modèle, mais ils n’ont plus attiré les journalistes. A force de crier au loup… Mais encore une fois, il me paraît inconcevable que des ouvriers en arrivent à faire sauter leur outil de travail.

 

- Après la vague de séquestrations de patrons, ne franchit-on pas un nouveau degré dans la violence sociale ?

 

- La séquestration de dirigeants relève d’une autre nature. Là, nous ne sommes plus dans la menace, dans la virtualité. Nous entrons dans la réalité d’une transgression. Il s’agit d’un acte pénal réalisé. Avec plus ou moins de succès sur le plan des revendications. En général, les décideurs – souvent anglo-saxons - des entreprises concernées en France n’ont pas cédé à l’issue de ces séquestrations. Mais  il est certain que de telles actions ont connu un grand retentissement médiatique.

 

- Pourquoi ces violences sociales apparaissent-elles surtout en France ?

 

- J’y vois avant tout le symptôme de la faiblesse des syndicats français. Ils sont divisés en sept centrales qui se font concurrence. Certaines d’entre elles ont longtemps hésité entre le réformisme et l’action révolutionnaire sans clairement choisir une option et s’y tenir. Cela a donc nui à leur visibilité. De même, la surenchère à laquelle ils se livrent peut compromettre leur crédibilité.

Par rapport à la Suisse, le dialogue social se déroule en France de façon tout à fait différente. Chez vous, la grève est exceptionnelle. C’est l’arme du dernier recours. Lorsque les salariés suisses brandissent cette menace, ils sont aussitôt pris au sérieux par le patronat qui va engager des négociations sans tarder, quitte à lâcher du lest. Car c’est un symptôme qui indique au patron que la situation est très inquiétante. En France, la grève est un moyen de pression ordinaire. C’est une menace qui est fréquemment brandie. Par conséquent, le patronat va prendre le temps de mesurer le rapport de force avant, éventuellement, d’entrer en négociation.

 

 

Jean-Noël Cuénod, correspondant permanent à Paris

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