10/07/2009

Calvin un demi-millénaire plus tard


Aujourd’hui 10 juillet, Jean Calvin naissait il y a 500 ans dans une ville de Picardie, Noyon. Bizarrement, nos cousins français se gardent bien de le prendre dans leur giron. Alors qu’ils annexent sans barguigner nos Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant, Blaise Cendrars et tant d’autres gloires. Outre-jura, on lui colle même l’étiquette de Suisse. Superbe anachronisme : Genève n’entrera dans la Confédération helvétique que trois siècles après la naissance de Calvin !

Faut-il donc avoir honte de lui ? Serait-il cette manière d’Ayatollah aussi barbu que les intégristes du XXIe siècle que bien de blogueurs (blagueurs ?) dénoncent du haut de leur ignorance ? Loin de là. Et à ce propos, je renvoie les lecteurs à mon frère français en blogue, l’excellent Jean-Laurent Turbet (www.jlturbet.net).

Que reste-t-il de la pensée et de l’exemple de Calvin ?

 Dans la partie négative, plaçons, cela va de soi, l’exécution de Michel Servet, savant qui avait expliqué la circulation sanguine et s’opposait au dogme de la Trinité. Le théologien protestant Castellion avait vivement critiqué Calvin et les Genevois à cette occasion. Voici ce qu’il écrivait et qui reste – ô combien - actuel : Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle. Donc, même à cette époque, la République de Genève, inspirée par Calvin, connaissait le débat public. D’autant plus que dans la plupart des autres pays européens, les bûchers ronflaient bien plus souvent  qu’à Genève, notamment dans les nations infestées par l’Inquisition.Signalons en passant que Castellion n’était pas Espagnol comme il est souvent affirmé. Il est né en … 1515 (date inoubliable !) tout près de Genève, à Saint-Martin-du-Frêne vers Nantua.
Autre élément discutable : le dogme de la prédestination. Dans cette optique, l’humain ne doit pas la vie éternelle à ses mérites. Elle n’est octroyée que par la seule Grâce divine. Nous sommes ainsi placés sous la coupe d’un Dieu arbitraire qui sauve celui-ci et damne celui-là dans l’absurdité. Mais il faut replacer ce dogme – qui n’en est plus un pour les protestants depuis le XVIIIe siècle – dans le contexte de l’époque. L’Eglise catholique, pour remplir les caisses du pape, vendait des « indulgences ». Plus le fidèle payait, mieux le curé priait pour les âmes damnées afin qu’elles montassent au Paradis. Il y avait même un tarif. Le moine Luther a lutté contre cette mise aux enchères des âmes mortes, ce qui constitue le point de départ de la Réforme. Dès lors, Calvin a insisté sur la « Grâce qui seule sauve » pour contrecarrer les « indulgences ».

Dans la partie positive, la démocratisation ecclésiastique pèse d’un poids considérable. Les institutions de l’Eglise de Genève décrétées par Calvin se sont révélées révolutionnaires, en confiant à tous et à chacun le sacerdoce, en détruisant le cléricalisme et en fondant les bases de la démocratie moderne. La pensée de Calvin a donc inspiré les révolutions américaine et française. A cet égard, il va beaucoup plus loin que Luther qui a conservé une partie des structures catholiques, notamment l’épiscopat.
Calvin, a aussi développé l’éthique de la responsabilité individuelle. L’humain est responsable de ses actes et ne peut pas compter sur l’absolution d’un prêtre qui aurait ainsi barre sur sa conscience. L’être est donc libre et seul face à Dieu. Avec Calvin, l’humain devient adulte.
Enfin, le réformateur s’est attaqué mieux que quiconque à ce vice de l’âme qu’est l’idolâtrie et qui a fait les ravages que l’on sait dans l’Allemagne hitlérienne, l’Italie mussolinienne, la Russie stalinienne et la Chine maoïste.

A l’évidence, la partie positive l’emporte sur la partie négative. Merci donc, Jean Calvin. Nous ne t’adorons pas, ainsi que tu nous l’as enseigné. Mais nous te respectons.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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Commentaires

@ M. Cuenod...

vous dites : "Donc, même à cette époque, la République de Genève, inspirée par Calvin, connaissait le débat public. D’autant plus que dans la plupart des autres pays européens, les bûchers ronflaient bien plus souvent qu’à Genève, notamment dans les nations infestées par l’Inquisition"

c'est tout à fait exacte que l'inquisition fit encore plus de râvages en brulant "les infidèles, les hérétiques"en kyrielle...
Mais je voudrais tout de même nuancer votre propos sur le "débat public" que connaissait la Cité de Calvin en ce temps là... car en fait de débat, il y avait plutôt des luttes politiques se soldant le plus souvent par la mise à mort (décapitation des opposants politiques), expiation publique pour les contestataires...et cela dans le seul but de conserver un régime théocratique réformiste. Alors certes, le Calvinisme contribua à l'essor de la démocratie moderne puisque la notion de "Révolution" est fortement associée aux réformistes ; mais encore je rajouterais que les Lumières, cet âge d'or des humanistes autres illustres mécènes, découle directement de cette opposition de pensée(renaissance) qui puisa sa source dans l'obscurantisme religieux du xv-xviè siècle. l'exemple de ces "Copernic" et autres grands hommes démontre bien cette volontée générale de s'arracher du moyen-âge bigot et barbare...

en fait M. Cuenod, ce qui me dérange dans la fantastique homélie calviniste, c'est cette volonté systématique de démarquation du courant catholique...dans ses méthodes notemment...on nous ressert toujours la bonne vieille sauce des "indulgences", pour montrer la force morale protestante (par opposition aux catholiques)... Alors, si cette vérité est exacte au XVIè siècle, elle le devient bien moins au xxiè siècle...
avec notre regard contemporain, le calvinisme s'est avéré aussi violent, barbare et autocratique que le pouvoir catholique en ce temps là... et malheureusement, cet héritage, on le doit bien à Calvin...pas à Zwingli ! (bien qu'il fut lui-même fort prosélytiste). La Différence fondamentale entre ces deux hommes réside dans le degré de TOLERANCE, propre à chaque être humain !

Écrit par : mur | 10/07/2009

J'approuve tout (je le dis au cas où vous croiriez, Jean-Noël, que je m'acharne contre vous pour des raisons personnelles), à quelques exceptions près, dont je voudrais parler ici. Tout d'abord, de votre part, il y a à mon avis une confusion, car je n'ai entendu raconter que Castellion était espagnol, en revanche, Michel Servet l'était réellement. Je pense, en toute honnêteté, que la confusion n'est pas due spécialement au gros de la population. La confusion que j'ai vue sur Castellion, c'est qu'il eût été français, alors qu'il est né sujet du duc de Savoie.

En outre, je pense que la méfiance des Français vis à vis de Calvin ne vient pas réellement de ce qu'il s'était installé à Genève, mais de ce qu'il s'agit d'une figure religieuse, et que la laïcité à la française exclut très souvent d'évoquer publiquement des figures religieuses, y compris du passé. Même Bossuet n'est pas trop mis en avant; mais son importance pour l'histoire de France reste trop grande pour qu'on l'oublie. En revanche, la presse catholique française a beaucoup évoqué Calvin, ces temps derniers. Vous ne la lisez peut-être pas beaucoup.

Sur le fond de l'affaire Servet, le négatif s'aggrave quand on sait que dans sa correspondance, Calvin avait écrit que si Servet passait par Genève, il le ferait mourir.

Et certes, Calvin a combattu l'idolâtrie qui persistait dans le catholicisme, mais cela a eu un certain temps de mauvais effets sur les arts, notamment la peinture, la sculpture et même la poésie. Peut-être que c'est de la faute ce ces arts, qui étaient devenus idolâtres, je ne sais pas. Cela dit, aujourd'hui, on trouve le baroque savoyard sympathique, et personne ne pense plus à l'assimiler à l'idolâtrie.

Un effet positif des choix culturels de Calvin que vous ne mentionnez pas, c'est le développement des sciences naturelles à Genève: car si on n'avait plus le droit de créer des imaginations sur la nature, on était encouragé à l'étudier, à l'Académie.

Personnellement, je me demande aussi si Calvin n'a pas eu pour défaut de donner à l'idée, de préférence à l'image, une valeur sacrée excessive. Les pasteurs du XXe siècle ont réclamé une approche plus émotionnelle de Dieu, notamment par le biais de la musique, ou, sur le modèle de Rousseau, de la contemplation de la nature. Il leur a semblé que l'approche purement intellectuelle pouvait laisser l'âme dans le cerveau, en quelque sorte, et être un peu triste. C'est le sens notamment de l'action de Richard Paquier, à Lausanne.

Je pense que Calvin a un rôle politique globalement positif (c'est la question de la responsabilité individuelle), et aussi sur les sciences, ainsi que sur le commerce. Pour le reste, j'avoue être sceptique.

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/07/2009

Erratum: "car je n'ai PAS entendu raconter que Castellion était espagnol".

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/07/2009

@ Rémi Mogenet : si Servet était espagnol, nous ne le savons pas, en fait!
Il est considéré en France comme sujet français, sa mère était peut-être française. Comment savoir, dans ces régions maintes fois ballottées d'une nation à l'autre? Faut-il voir, dans le sang ibère de Michel Servet, la raison de son caractère fougueux, à l'instar de Cervantès, né 40 ans plus tard?

Il est né à Villeneuve d'Aragon, d'un père notaire. En 1511, selon sa stèle, ou en 1509, comme Calvin? On dit qu'ils suivirent ensemble quelques cours, en Sorbonne. A Villeneuve d'Aragon, une chapelle de l'église présente une tombe comme étant celle de ses parents. Nous n'avons aucun portrait fait de son vivant, mais certains furent réalisés selon des descriptions de ses contemporains.

@ JN Cuenod : certes, Castellion s’est élevé contre l’autoritarisme sanguinaire de Calvin. Mais de là à parler de débat...
Polémique, ça, oui.
Sébastien Châteillon, devenu Castalio puis Castellion, est né en 1515 à Saint-Martin-du-Fresne, de famille sans doute vaudoise (des partisans de Valdo se sont réfugiés dans le Bugey depuis le XIIIème siècle). En 1535, à Lyon, il découvre l'Institution Chrétienne et adhère aux idées de Calvin.

En 1540, à Strasbourg, il loge chez Calvin qui, rappelé à Genève lui confie le nouveau Collège de Rive, mais lui refuse un ministère, en 1544, pour de vagues divergences théologiques. Castellion rejoint Bâle, devient professeur de grec à l'université. La mort de Michel Servet consacrera leur rupture. Signant Martin Bellie, Castellion publie le Traité des Hérétiques, début d'une polémique sur la tolérance, polémique qui s'envenime très vite. Dans "Contre le libelle de Calvin", publié bien après sa mort, Castellion écrit :

"En faisant périr Servet, les Genevois n'ont pas défendu une doctrine, ils ont tué un être humain: on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme, mais en se faisant brûler pour elle".

Dénonciateur du fanatisme, Castellion, réformateur libéral, inspirera l'entrée de la liberté de conscience dans la Déclaration des Droits de l'Homme, et la laïcité à la française.

Précurseur de Spinoza et Descartes, son influence sera sensible aux Pays Bas et dans le monde Anglo-Saxon, où la liberté religieuse lui doit beaucoup (cf. Zweig, Castellion c/Calvin, conscience c/violence).

En pleine guerre religieuse, Castellion publie un "conseil à la France désolée", et annonce, avec trente ans d'avance, la solution de l'Edit de Nantes, deux religions pour un royaume. Il meurt en 1563 à Bâle dans l'indifférence, à l'exception notoire de Montaigne, qui le loue, dans ses essais.

En 1602, un pasteur calviniste, Anton Pretorius, au service du prince électeur de Birstein, fait condamner et obtient l'abolition de la torture. L'idée ne semble pas avoir effleuré Calvin, dont on loue pourtant les qualités d’humaniste...

Au XVIème siècle, La réforme condamne souvent à la décapitation pour hérésie, même si elle affiche un point de vue plus nuancé que l'orthodoxie de l'époque.

Résumé du récit de Michel Duchein, dans " Calvin et le calvinisme" : " En 1541, Genève, en proie aux troubles, rappelle Jean Chauvin, dit Calvinus ou Calvin, qui devient le maître d'un état théologique, à la manière d'un Khomeiny. Dans les conseils, la magistrature et les tribunaux de la république, les calvinistes, majoritaires, réduisent les opposants au silence, les chassent, les condamnent à la prison ou à la mort. Le consistoire, organe de surveillance tatillon et rigide, regroupe pasteurs et laïcs, choisis pour la pureté de leur foi."

Comme Luther, Calvin, théologien remarquable est un despote intolérant et vindicatif. De Michel Onfray, dans "christianisme hédoniste" : " A l’ origine d'un traité sur la clémence, Calvin ne s'embarrasse pas de l'amour du prochain".

Calvin fit bien d'autres victimes, qu'on a longtemps dissimulées:
Cédant à la psychose médiévale ambiante, quand la peste éclate à Genève, il y voit l'œuvre du diable, et le bourreau travaille à plein temps : 34 malheureux brulés vifs à Peney, en 1545, pour sorcellerie.
Citant la bible, Exode 22,17 : "Tu n'accepteras pas de laisser vivre une sorcière ", Calvin ordonne ces mises à mort, après des aveux obtenus sous la torture, que Calvin justifie aussi par la Bible...

Jacques Gruet est décapité en juillet 1547, pour une affiche en cathédrale St Pierre. En 1557, un fils du conseiller Berthelier est torturé puis décapité, son frère y échappe en s'évadant.

Le 13 février 1546, Calvin écrit, verbatim, à son ami Guillaume Farel, à propos de Servet: (traduit du latin) «S'il vient ici, et si mon autorité a quelque valeur, je ne permettrai pas qu'il en sorte vivant.» Servet est arrêté à Genève, en 1553...

Écrit par : csny | 12/07/2009

@ JN Cuénod
"A l’évidence, la partie positive l’emporte sur la partie négative. Merci donc, Jean Calvin. Nous ne t’adorons pas, ainsi que tu nous l’as enseigné. Mais nous te respectons."

Nous ne partageons pas cette opinion.
Calvin fut surtout l'enfant de son époque, turbulente et troublée, pleine de certitudes mortifères, pas humaniste pour un liard.
Il faudra, pour cela, attendre 2 siècles..

Écrit par : csny | 12/07/2009

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