29/05/2009

Les pensées de Sarkonaparte – chapitre 2 : la démocratie des vilains sentiments

La Sarko-pensée s’est déployée, jeudi 28 mai 2009, avec toute l’ampleur des aigles impériales planant sur Austerlitz. Alors ministre des flaches-bolles, Sarkonaparte  avait passé les cités banlieusardes au quart-cher. Hélas, cela n’a pas suffi à calmer la plèbe délinquante. Alors comme les élections européennes s’enlisent dans un ennui abyssal, le Totipotentat Omni-impérial, a décidé de pousser un de ses coups de clairon qu’il affectionne : fini, le quart-cher, place au lance-flammes.

Bondissant sur ses talonnettes, mues sans doute par quelque ressort occulté, Sarkonaparte s’exclame : « Mais qu’on ne s’y trompe pas, la délinquance ne procède que très rarement de la souffrance sociale ». Les lambris dorés, le luxe des lustres, les lustres du luxe, les décors somptueux de l’Elysée nimbent ces virils propos d’une aura impressionnante. Nul doute que dans un tel environnement, la « souffrance sociale » s’exprime mieux qu’ailleurs, par effet de contraste.
 Il faut souligner tout l’à-propos de la Sarko-pensée. Son auteur ne vient-il pas lui aussi de la banlieue, à Neuilly-sur-Seine ? Et qui dira la « souffrance sociale » de ces milliardaires neuilléens tombés à l’état de millionnaires sous les coups du tsounami financier ? Ils restent dignes, eux. Et ne brûlent pas leur Rolls ! Des exemples à suivre, assurément !

Quelques secondes plus tard, le Totipotentat lance ce vibrant appel à  ceux qui doivent monter à l’assaut des méchantes banlieues. « Ne vous laissez donc pas intimider par la dictature des bons sentiments. »

Cette formule illustre la puissante et saisissante originalité de la Sarko-pensée. Car il a échappé à tout le monde que les cités en question sarkozy-bonaparte1.JPGfussent à ce point dominées par les « bons sentiments. » En matière de dictature banlieusarde, on avait cru qu’elle était plutôt le fait des caïds qui tiennent leurs stupéfiantes épiceries dans les sous-sols de barres HLM et ne paraissent pas particulièrement guidés par les « bons sentiments ». Surtout, lorsqu’ils les expriment à coups de Kalachnikov.
Cela dit, ces caïds de l’au-delà du Périph’ ne connaissent pas la crise, eux. Depuis des années de pouvoir sarkozyen à la tête de la police, ils n’ont cessé de prospérer, fidèles à l’idéal sarkonapartiste : s’en mettre plein les fouilles.

Eux au moins sont libérés de ces  « bons sentiments » qui représentent la plus indécente des monstruosités !
Un « bon sentiment », c’est un truc gluant qui vous emplâtre le cœur et intoxique l’esprit. C’est l’ennemi, quoi ! Et un ennemi qui s’insinue partout. Ne voyez-vous donc pas, braves gens, que toute notre société est dominée par cette infâme « dictature des bons sentiments » ? Que les rapports humains sont guidés par eux ? Que partout règnent en hideuses maîtresses, la solidarité, la fraternité et la – berk ! – générosité ?

Alors, suivant les pas glorieux de Sarkonaparte, instaurons illico la démocratie des vilains sentiments !

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25/05/2009

La revanche du béret sur le chapeau melon

Melon1.jpgbéret3.jpg

Belle revanche du béret sur le chapeau melon . «The Economist» vient de consacrer sa «une» et une longue analyse à melon.jpgl’efficience du modèle social et économique français. Naguère encore, ce prestigieux hebdomadaire libéral et britannique n’avait pas de mots assez durs pour se moquer du ringardisme bureaucratique d’une France vouant à l’étatisme la foi ardente et désespérée que l’on réserve aux idoles déchues.
Mais le tsunami financier de l’automne 2008 a bouleversé toutes les idées préconçues. Avec le fair-play digne d’un rugbyman de bonne famille, «The Economist» admet que la France résiste mieux que les autres pays à la crise et que l’absence de régulation financière qu’elle prônait a provoqué l’actuel désastre.

La cigale libérale se trouva dépourvue lorsque le tsounami fut venu

La protection sociale coûte cher, certes, mais lorsque la bise fut venue, la cigale libérale s’est mise à danser devant un buffet vide! Alors que la fourmi française, elle, laisse moins de monde dans les ornières et peut éviter le pire.
Le plus comique est que l’hebdomadaire met en vedette Nicolas Sarkozy. Alors que celui-ci avait axé sa campagne électorale en 2007 sur… la disparition du modèle français!

L’inusable Jean-Baptiste Colbert

Depuis, le président a rangé dans son étui le pipeau libéral pour souffler dans le bon vieux clairon du colbertisme. En effet, qu’elle penche à gauche ou à droite, qu’elle se pare d’une couronne royale ou d’un bonnet phrygien, la France a le plus souvent suivi les traces de Jean-Baptiste Colbert, grand argentier de Louis   XIV, qui a réservé à l’Etat le rôle directeur dans l’économie du pays.
Autre métaphore animale. La France ressemble à cette mule qui refuse obstinément de suivre le chemin dans lequel tout l’équipage libéral mondial s’est engagé. Les uns la poussent, les autres la tirent, puis, lassés, la laissent brouter les bordures en se disant que personne ne parviendra pas à lui faire entendre raison.

La mule française

Or, il aurait été plus opportun de se poser cette question: «Pourquoi la mule française refuse-t-elle ce chemin? Suivons-nous vraiment la bonne route? Ne mène-t-elle pas vers des précipices?»
Mais «The Economist» ne se pose pas ces questions. Après avoir salué l’actuelle bonne tenue du modèle socio-économique français, l’hebdomadaire retrouve son crayon libéral pour tracer l’avenir: la force actuelle de la France se transformera en faiblesse lorsque la reprise économique succédera à la crise. Son étatisme bridera trop les initiatives personnelles, ce qui sera nuisible aux innovations technologiques.
Certes, pour qui s’y frotte, la bureaucratie hexagonale constitue l’un des cercles de l’enfer. Mais elle n’a pas empêché la France de mettre au point le TGV ou de devenir l’un des chefs de file mondiaux en matière d’énergie électrique.

Perdre sa vie à la gagner?

La France partage une vision de la vie qui privilégie la qualité de l’existence par rapport aux résultats économiques. Le slogan de Sarkozy «travailler plus pour gagner plus» n’a connu qu’un très bref moment de gloire.
A quoi bon perdre sa vie à la gagner? Non que les Français bossent moins que les autres, mais ils refusent de n’avoir pour seul horizon que la ligne grise des performances.


(Ce texte a paru en rubrique Perspective vendredi 22 mai 2009 dans la Tribune de Genève)


 

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23/05/2009

Sectes et confusionnisme (suite)

sectes2.jpg
Dans son dernier blogue, Le Plouc expliquait comment il n’était pas parvenu à écrire un papier sur le rapport de MIVILUDES, la mission interministérielle française chargée d’étudier les sectes. En effet, son caractère à la fois empesé, flou et insinuant le rendait inutilisable.

En écoutant le lendemain une émission de France-Culture, Le Plouc a mieux compris les raisons du caractère confus de ce rapport. Comme il l’avait pressenti, la cause réside dans un déficit de définition. Rappelons celle que Le Plouc a puisée dans le Dictionnaire historique de la langue française : « Organisation fermée (…) exerçant un ascendant psychologique fort sur ses adeptes et se réclamant d’une pensée religieuse ou mystique étrangère aux grandes religions constituées ».

« Des sectes athées »

Au micro de cette irremplaçable chaîne de radio – il est des chaînes qui libèrent – le président de la MIVILUDES Georges Fenech a admis que dans son esprit, les sectes ne sont pas forcément liées à un contexte de croyance transcendantale, religieuse ou confessionnelle. « Il peut y avoir des sectes athées » ajoute-t-il. Pour lui appartiennent à cette définition extensive des sectes, les groupes prétendument thérapeutiques qui pratiquent le charlatanisme en vue d’aspirer l’esprit, la volonté et les finances de leurs «pigeons».

Donc, se rangent dans la catégorie « sectes », des entités multiples et protéiformes. Selon la définition Fenech, on peut coller cette étiquette sur tout et n’importe quoi, sur chacun et n’importe qui. Dès lors, on ne sait plus de quoi l’on parle. Ne sachant plus de quoi l’on parle, on peut alors – sur la base de ce rapport   accuser n’importe qui de fomenter une secte, selon nos intérêts et nos haines. Dès lors, des initiatives comme celles de la MIVILUDES paraissent plus néfastes que fastes.

Les bons vieux principes libéraux

Dans ce domaine au contour imprécis, il vaut mieux en rester aux bons vieux principes libéraux – au sens large et non partisan de ce terme : laissons chacun libre de suivre sa voie tant qu’aucune infraction au Code pénal n’a été commise.

Il se déroulera à Paris, dès lundi 25 mai, un procès contre la secte scientologue – en tant que personne morale   et sept de ses dirigeants accusés notamment, d’escroquerie en bande organisée. A la différence d’un rapport confus émanant d’un « machin » administratif, le processus judiciaire exige de la précision. Seuls ses arrêts font foi.


Jean-Noël Cuénod

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20/05/2009

Sectes : voici le papier que Le Plouc n’a pas écrit

scientologue.jpg
Le grrrrrrrrand rapport 2008 sur les sectes en France vient de sortir. Mardi 19 mai, chaînes de radio et agences de presse ont tartiné d’importance sur ce travail effectué chaque année pour le premier ministre par MIVILUDES, c’est-à-dire la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les sectes.
Les ondes bruissaient de ce terrifiant constat : en quinze ans, le nombre des nouveaux mouvements religieux a triplé, passant de 200 à 600. Triplé ! Wouaouh, bonjour les Krishnas à clochettes ! Et qui plus est, ces sectes envahiraient les formations pour chômeurs adultes et trusteraient les officines de pseudo-psycho-thérapo-machins qui sont aux âmes ce que le coiffeur est aux cheveux. On ne confie pas sa chevelure à n’importe qui. Alors, l’âme, vous pensez…

Un rapport, avec un grand « air »

Se fiant à ses confrères, Le Plouc annonce aussitôt ce sujet à sa rédaction. Accueil enthousiaste. Et pourtant, vous avez beau fouiller la Tribune de Genève et 24 Heures, vous n’y verrez pas la queue d’un embryon d’article sur ce Rapport - avec un grand « air ». Que s’est-il passé ? Le Plouc va vous montrer, ici et maintenant, comment un sujet se dégonfle à l’image d’un financier devant la reprise du Servette FC.

La faute en revient au Plouc qui a commis une erreur de débutant : il a lu les 200 pages du rapport MIVILUDES. Or, entre son contenu et ce qu’en ont tiré les médias, la distance apparaît imposante, au fur et à mesure de la lecture.

Où sont les 600 sectes ?

Tout d’abord, Le Plouc n’a pas déniché ce nombre de 600 sectes dans ce texte. Il a beau relire la chose, ce triplement sectaire ne saute pas aux yeux comme un diable de sa boîte. En fait, cette statistique est tirée d’une interview donnée par le président de la MIVILUDES   Georges Fenech, ancien juge d’instruction qui a enquêté sur la Scientologie et ci-devant député UMP – mais sans que l’on sache d’où ces chiffres sont tirés. 600 sectes ? Et pourquoi pas 500 ? 1000 ?

Venons-en au rapport lui-même. Le Plouc espérait tomber sur un document sociologique proposant une définition à ce terme de « secte » qui est un fourre-tout caoutchouteux qui prend la forme qu’on veut bien lui donner et, sur cette base, expliquant les raisons qui poussent un nombre – apparemment – croissant de jeunes à s’y engluer.
Rien de tout cela. Il s’agit principalement d’une compilation d’avis provenant de divers ministères et qui exposent surtout des données générales.

Dessine-moi une secte

Quant à la définition du mot « secte », voici celle que Le Plouc a puisée dans le Dictionnaire historique de la langue française : « Organisation fermée (…) exerçant un ascendant psychologique fort sur ses adeptes et se réclamant d’une pensée religieuse ou mystique étrangère aux grandes religions constituées ».

A propos de la formation professionnelle des adultes, chômeurs notamment, certains organismes privés offrent des cours permettant à ceux qui les suivent de changer leur comportement pour améliorer leurs chances de dénicher un travail. Le rapport antisecte accuse mais dans le flou :

C’est là que l’on trouve des pratiques ésotériques, charlatanesques pouvant conduire les bénéficiaires à l’exercice illégal de professions médicales réglementées. Si le phénomène n’est pas massif, il exige de la vigilance de la part des services de contrôle, puisque 90% des régions déclarent avoir été confrontées à des dossiers présentant un risque sérieux de charlatanisme et/ou de dérive sectaire.

Problèmes de définitions

Quelles sectes sont-elles concernées ? Comment agissent-elles ? Le rapport est muet.
 De même, en évoquant les « pratiques ésotériques » qu’entend-il par cette formule ? Vise-t-il les rituels maçonniques ? Non sans doute, car ils n’ont aucune prétention thérapeutique. Cible-t-il les actes de chamanisme – qui ne relèvent pas forcément de l’ésotérisme ? Mais alors lesquels ? Comment et par qui sont-ils pratiqués ? Quant au charlatanisme, les sectes n’en ont pas le monopole, même si elles en usent plus souvent qu’à leur tour.

Les psycho-gourous

Le rapport MIVILUDES s’intéresse ensuite aux dérives sectaires dans le domaine psychothérapeutique. Reprenant un article de la psychologue clinicienne Delphine Guérard, il expose les cinq éléments qui révèlent le caractère sectaire d’un grand nombre de ces dérives psychothérapeutique :

- Position de toute puissance et de tout pouvoir du thérapeute (…).
- Injonction de rupture avec la famille (…),
- Embrigadement théorique. La théorie n’est pas à considérer comme un ensemble d’hypothèses à interroger, mais elle est sacralisée (…).
- (…) Les interventions font intrusion dans la psyché
- (…) Dans une sorte de fusion, sans dégagement possible, le thérapeute entraîne l’autre dans un processus destructeur de singularité.

Sur ce point, le rapport est un peu moins vague. Il stigmatise la « nouvelle médecine germanique » du docteur Ryke Geerd Hamer ainsi que l’induction de faux souvenirs chez des patients afin de créer en eux un choc qui, selon les lois du bon sens, se révélera certainement plus destructeur que salvateur.

Mais là encore, le rapport ne donne aucune information sur les sectes qui se prêteraient à ces pratiques néfastes. Et c’est ce flou et cette imprécision qui confèrent au rapport une sourde impression de malaise.
 La MIVILUDES est mue par un idéal qu’on ne saurait trop louer : défendre les personnes les plus fragiles des manipulations sectaires. Mais condamné à rester dans la brume, le lecteur de ce rapport éprouve le désagréable sentiment d’être manipulé, lui aussi !


Jean-Noël Cuénod

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17/05/2009

La justice est désormais en Berne

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Le peuple a donc librement décidé de s’amputer du pouvoir judiciaire en votant à plus de 62% en faveur de la modification constitutionnelle qui supprime le jury aux Assises et en Correctionnelle. La pression exercée par la procédure pénale fédérale était trop forte. La justice est désormais en Berne dans tous les sens du terme. Espérons que les citoyens ne seront pas trop bernés.

Sans doute, les partisans du jury ont-ils été trompés par les divers mouvements d’opinion qui les donnaient gagnants. Il s’en est suivi une démobilisation fatale à leur cause.  

Cela dit, le résultat est incontestable. En démocratie, le peuple a toujours raison. Les perdants – parmi eux, Le Plouc et quelques autres – ont politiquement tort aujourd’hui. Et bravo au libéral Olivier Jornot qui a mené l’assaut contre le jury populaire avec autant de talent que d’efficacité. Ce vote constitue à son endroit plus qu’un succès, un triomphe. Le Plouc a le cœur gros. Mais n’en ôte pas moins son béret, au passage de ce jurycide.

Cela dit, que le peuple continue à s’intéresser à ce qui est désormais de moins en moins sa justice. Qu’il n’hésite pas à élever la voix lorsque la caste judiciaire fera montre de son arrogance. Qu’il lui rappelle alors qu’elle ne détient ses pouvoirs que par délégation.

Le Plouc renvoie à ce propos au bouquin qu’il a écrit avec l’avocat Jacques Barillon « Ne tirez pas sur le jury ! » paru aux éditions Slatkine à l’occasion de cette votation. Les grandes lignes du futur jury y sont tracées. En voici l’une des conclusions, hélas, prémonitoires :

Le jury, dans sa forme actuelle, est mort : nous plaidons pour qu’il renaisse sous une autre forme dans notre justice de demain.

Jean-Noël Cuénod

 

 

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15/05/2009

20 000 numéros sous « Le Monde »

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« Le Monde » a donc célébré jeudi 14 mai son 20 000ème numéro. Chargé de pondre un papier sur cet événement historique, Le Plouc s’est assigné une mission : se rendre à la rédaction de la Référence Journalistique afin de voir comment ses glorieux confrères fêtaient l’événement. Cela tombe bien : « Le Monde » tient siège juste en dessous de la Butte-aux-Cailles, le village parisien du Plouc.

Impossible de rater l’immeuble sis boulevard Blanqui : l’œuvre est signée par l’un des plus célèbres architectes du monde – avec un « m » minuscule, soit la planète – Christian de Portzamparc. Magnifique. Imposant. Novateur, juste ce qu’il faut.
 Toujours aussi terre à terre, Le Plouc ne peut chasser de son vil esprit cette basse pensée : ce truc achevé en 2004 a dû coûter la peau des fesses. Et pas de n’importe quelles fesses. A l’heure où les journaux claquent du bec, c’est plaisant de voir que d’aucuns font primer le faste sur le déficit. En France, Louis XIV n’est jamais bien loin.

Le Plouc se pointe au pied de l’édifice en fin de matinée. L’édition du jour doit être terminée. Le moment où les journalistes se détendent après le coup de feu.
Mais voilà, on n’entre pas dans « Le Monde » sans montrer patte blanche – que dis-je blanche, immaculée plutôt ! L’entrée du public est fermée. On doit sonner pour qu’un garde imposant appuie sur un bouton qui libère la porte. Puis, il faut encore passer sous un portique magnétique comme dans un aéroport. Pas très engageant.
De plus, l’intérieur paraît désert. Un silence de catacombe plombe l’atmosphère. Rien à voir avec l’impression de ruches frénétiques des rédactions de naguère.
Le Plouc hésite. Son élan est coupé. Il n’a pas envie de se faufiler dans un lieu dont l’allure d’hôpital le rend inhospitalier.

Voyons plutôt le bistrot d’à côté. Il doit être plein de journalistes qui cancanent et piapiatent. Tu parles ! En comparaison, le Sahara fait périphérique aux heures de pointe. Pas âme qui vibre. A part un vieux chien qui ronfle.

De retour dans son trou à rat, Le Plouc téléphone à la rédaction du Monde. Il se trouvera bien quelqu’un qui prendra un petit noir avec lui, histoire de causer. Malheureusement, les confrères n’ont pas de temps à perdre.

Pourtant savoir perdre son temps vous aiguise l’écriture. Demandez-le donc au Divin Marcel.


Jean-Noël Cuénod

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14/05/2009

Hadopi : l’œil de l'Etat dans l’âme des ordinateurs

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 Le Sénat français a définitivement adopté une législation qui va ronger l’espace de liberté créé par l’Internet. Pourtant la loi Hadopi — du nom de l’administration qui sera chargée en France de mener la répression sur la Toile — a été adoptée dans la douleur. Refusé le 9 avril en première lecture à la grande colère du président Sarkozy, ce texte est donc avalisé en fin de compte, après une vigoureuse remontée de bretelles subie par les parlementaires de l’UMP récalcitrants.

Vertueuses intentions infernales

Comme l’enfer, la loi Hadopi est pavée de vertueuses intentions. Elle veut préserver les intérêts des artistes et créateurs, en réprimant les internautes qui téléchargent gratuitement des œuvres protégées par le droit d’auteur. Les vedettes de la gauche «pipole» sont d’ailleurs montées à l’assaut du Parti socialiste — opposé à ce texte — pour chanter gloire à ce Sarkozy qu’ils abreuvent de sarcasmes entre deux «smoothies», la boisson chic et bio des Bobos.
En fait, cette loi est-elle destinée à protéger le droit des créateurs ou celui des grandes compagnies qui les exploitent? Car il est troublant de constater que de nombreux artistes — indépendants des circuits du glamour industriel — s’opposent à ce texte.

La licence globale

A l’instar de Jacques Attali, ces créateurs anti-Hadopi préfèrent le système dit de la licence globale. Il s’agit de la rétribution forfaitaire redistribuée aux auteurs en fonction du volume de téléchargements de leurs œuvres.
Le système Hadopi, lui, paraît beaucoup plus compliqué. Après un premier avertissement, le fraudeur récidiviste en reçoit un second. Puis, en cas de réitération, la Haute autorité (Hadopi) suspend son accès à l’Internet pour une période de deux mois à un an, assortie à l’impossibilité de souscrire un autre contrat durant le même laps de temps. Et le fraudeur devra continuer à payer son opérateur internet.

L’œil de l’Etat dans l’âme des ordinateurs

Pour appliquer ce processus, les cyberflics utiliseront des instruments de contrôle aussi perfectionnés qu’intrusifs. C’est donner ainsi à l’Etat les moyens de surveiller plus étroitement cette Toile dont la liberté fait forcément peur à tous ceux qui sont agrippés au pouvoir. Alors, cette loi destinée à prendre sous son aile les créateurs, ne pourra-t-elle pas servir un jour ou l’autre à des fins plus musclées?
Certes, le président français n’a rien d’un dictateur. Néanmoins, toute sa politique d’investissement des médias a de quoi troubler les consciences les moins paranoïaques. Et un récent incident vient souligner cette inquiétude.

Viré pour avoir fait son devoir de citoyen

A titre privé, un responsable du secteur Internet de TF1 avait envoyé un courriel à sa députée, l’UMP Françoise de Panafieu, lui faisant part des dangers que recelait la loi Hadopi. Afin de se renseigner, la députée a transmis ce courrier électronique au ministère de la Culture qui est chargé de défendre la dite loi. Un membre du cabinet de la ministre Christine Albanel a alors réexpédié ce message à... la direction de TF1. Qui a aussitôt licencié l’auteur du courriel!

 


Le grand cauchemar orwellien

Bien sûr, le président Sarkozy ne porte aucune responsabilité directe dans cette mésaventure. Mais elle démontre à quel point il a verrouillé les médias. Les dirigeants des grands groupes médiatiques ont tellement intériorisé l’influence du président qu’ils devancent ses désirs. Une manière de « surmoi » sarkozyen leur souffle les bonnes décisions.
La liberté d’expression est moins mise à mal par les pressions directes du pouvoir que par cette autocensure qui fonctionne avec l’efficace automaticité d’un réflexe pavlovien. Le grand cauchemar orwellien prendrait-il forme ?

(Ce texte a paru dans une version plus courte à la rubrique « Perspective » de la Tribune de Genève et « Réflexion » de 24 Heures, jeudi 14 mai)

Jean-Noël Cuénod

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07/05/2009

Le Plouc et la Plouquette pris en otages au Grand Palais

force de l'art.JPG

C’est forcé et contraint que le Plouc écrit ces lignes. Son ami Philippe Rillon est un peintre de grand talent, certes. Et qui préside la Peau de l’Ours (voir son site: http://lapeaudelours.free.fr), ce mouvement qui cherche à promouvoir l’art véritable et lutte contre la bouillie que les Zofficiels de la Kulture emplâtrent dans nos âmes repues sous la formule du « tout se vaut ». Pour eux, entre le pétomane et Mozart, il n’y a pas un souffle de différence.

Mais Philippe Rillon est un emmerdeur. Un sacré emmerdeur. Tout d’abord, il traîne le Plouc et sa Plouquette au Grand Palais pour y voir « La Force de l’Art 02 ». Et ensuite, il l’oblige à en pondre un compte rendu. Le Plouc tente d’échapper à cette corvée sortie du crâne permanenté de l’alors premier ministre Dominique de Villepin (à qui le Plouc pardonne tout, puisqu’il aime René Char. Ce qui nous change de l’Autre) :

- Euh, Philippe, pas la peine d’aller là-bas, tu vois bien que cette expo s’est déroulée en 2002 !
- Mais non, le 02, c’est pour signifier qu’il s’agit de la deuxième édition de la « Force de l’Art ». La première a été lancée en 2006. Bon, tu viens ou faut-il que je t’assomme ?

La batte de baise-bol que brandit Philippe Rillon paraît trop menaçante pour lui résister. Entrons donc dans ce Grand Palais.

Seigneur, quelle beauté impressionnante ! Quelle émotion esthétique ! Avec ses armatures métalliques élancées, sa sérénité veinée de forces et ses divines proportions, la verrière du Grand Palais nous propulse vers le ciel de Paris. Une paix magique s’installe.

Que Rillon interrompt brusquement :

- Arrête de contempler cette verrière et baisse un peu la tête. L’exposition, elle est là, en bas.

Retour sur terre. C’est quoi la « Force de l’Art 02 » ? Ce n’est rien. Et pour vous en convaincre, voici ce qu’écrit à son propos la ministre cultureuse Christine Albanel dans ce sabir gluant que baragouine le pouvoir lorsqu’il fait l’artiste :

Cette manifestation traduit l’engagement affirmé de mon ministère en faveur de la création artistique avec une politique de grand rendez-vous, de manifestations dont les objectifs sont de mettre en lumière l’importance de l’art contemporain en France. Prenant appui sur le travail considérable accompli au quotidien par les principaux acteurs publics et privés œuvrant en faveur de la création, centres d’art, fonds régionaux d’art contemporain, musées, galeries, fondations, écoles d’art, mon ambition est d’offrir à tous les publics un point de vue sur les créations artistiques dans leur actualité et leur diversité avec un regard ouvert, généreux et pluraliste.

Vous vous êtes endormis ? Pas étonnant. Pour vous réveiller, apprenez que ce rien coûte 4 millions d’euros subventionnés aux trois quarts par l’Etat français.

En fait, cette exposition a pour auteur, non pas les 43 artistes invités, mais ses trois commissaires et son architecte qui emboîtent une série d’installations (voire photo de la Plouquette) aussi passionnante que la reconstitution d’un logement ravagé par un incendie – le Plouc en a connu de beaucoup plus esthétiques lorsqu’il était localier à la Julie – une constellation de mouches, un appartement dans lequel personne ne peut entrer, la projection d’un faux documentaire conçu pour être raté, un portail roumain doré, un igloo en polystyrène expansé.

Selon les vœux de la ministre culturatrice, cette expo est destinée au grand public avec un prix d’entrée de 4 à 6 euros. Apparemment, le grand public a raté ce rendez-vous. Le jour où Philippe Rillon y a pris le Plouc et la Plouquette en otages, cette expo n’était traversée que par quelques escouades de gosses que cornaquaient leurs institutrices.
Mais comme le grand public est bête comme ses gros pieds d’éléphants, on doit lui expliquer tout bien comme il faut. Lui dire ce qu’il y a à voir. Et lui montrer ce qu’il y a à comprendre. Pour accomplir cette mission, la « Force de l’Art 02 » a engagé plusieurs médiatrices et médiateurs culturels, le plus souvent de charmantes étudiantes ou de jolis rapins.

La Plouquette n’a pas manqué de suivre l’amourette qui s’est nouée entre un médiateur de 20 ans à l’œil qui frise et une belle japonaise nimbée de mystères aussi extrêmes qu’orientaux.

Espérons que ces deux agréables représentants de l’espèce humaine auront pris ailleurs le plaisir que cette « Force de l’Art 02 » nous refuse.

 

Jean-Noël Cuénod

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01/05/2009

Périlleux grand écart entre droit et justice

BalanceJustice.jpgLes actes de violence commis en France par des travailleurs désespérés contre des patrons ou des institutions d’Etat augmentent chaque semaine en nombre et en gravité. Ils mettent en lumière le fossé qui se creuse entre droit et justice.

 


Le droit est constitué de règles et de normes. La justice, elle, est avant tout formée de principes et de sentiments. Son principe premier demeure l’équité entre les citoyens; il met en forme rationnelle le sentiment qui naît en nous devant une situation ressentie comme «juste» ou «injuste».

Séquestrations de patron. Mise à sac d’une sous-préfecture

Séquestrer patrons, directeurs des ressources humaines — quel titre provocateur en temps de crise! — ou cadres supérieurs constitue à n’en pas douter un délit, voire un crime au regard du Code pénal. De même, lorsque certains travailleurs de Continental mettent à sac les bureaux de la sous-préfecture de Compiègne, les infractions au droit apparaissent évidentes.
Sur l’autre rive sociale — de plus en plus éloignée — Axel Miller, l’ancien président-directeur général de la banque franco-belge Dexia, va toucher, en tout, 1 461 500 euros (2,2 millions de francs) comme indemnités de départ. Or, sous sa gouverne, Dexia a tellement perdu dans ses investissements aux Etats-Unis que les contribuables français, belges et luxembourgeois ont dû assurer sa survie en lui injectant 6,4 milliards d’euros (9,6 milliards de francs)!

Parachute en platine

Et ce n’est pas tout. En octobre dernier, Miller a dû renoncer, non sans mal, à un parachute en platine de 3,7 millions d’euros (5,6 millions de francs). Chacun pensait que l’appétit vorace de ce PDG avait été ainsi coupé par la bronca qui suivit l’annonce de son parachute platiné. Pas du tout! Le voilà qui revient sur le devant de l’actualité six mois après, avec une coquette indemnité.
Or, sur le plan du droit, il n’y a rien à lui reprocher. Recevoir de plantureuses compensations, même dans un pareil contexte, n’est pas un acte punissable par le Code pénal.
En revanche, le sentiment de justice se trouve fort maltraité devant un tel étalage de cupidité, c’est le moins que l’on puisse écrire.

L’autre rive sociale

Sur une rive sociale, on observe donc des travailleurs qui lèsent le droit mais que le sentiment de justice absout. Sur l’autre, on remarque des dirigeants qui respectent le droit mais que le sentiment de justice condamne.
Dès lors, ce récent sondage de la société BVA n’a rien d’étonnant: 55% des personnes interrogées estiment que les séquestrations de patrons sont justifiées. Et deux Français sur trois souhaitent que les ouvriers qui les ont commises ne soient pas poursuivis devant les tribunaux.

Le droit, instrument des inégalités ?

Un tel écart entre le droit et la justice fait courir à la société un danger majeur. Le droit apparaît alors comme l’instrument de l’inégalité, au lieu d’être considéré comme l’outil de l’égalité. Les deux rives sociales ne se verront bientôt plus, tant sera grande la distance qui les sépare. Le droit risque ainsi d’être considéré comme un corps étranger par la partie la plus nombreuse de la population. Avec toutes les violences que cela suppose.
Dès lors, il devient essentiel de légiférer sur les hauts revenus, d’une manière ou d’une autre. Le droit doit aujourd’hui rejoindre la justice.

(Ce texte a paru en rubrique « Perspective » de la Tribune de Genève de jeudi 29 avril 2009)

Jean-Noël Cuénod

 

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