18/04/2009

Le Christ, «Les Experts» et la société décomposée

 

Descente Croix.jpgLes séries télévisées américaines en disent long sur nous et notre fascination du cadavre, de préférence, décomposé en ses plus putrides éléments. Et l’on se prend à redouter l’apparition – qui ne saurait tarder – de la télévision olfactive.

Cela dit, il n’est pas certain que cette innovation odorante nous repousserait. Naguère encore, «Les Experts: Miami», «Bones», «NCIS» auraient provoqué une gigantesque nausée collective et un rejet définitif. Or, ces séries connaissent aujourd’hui un succès impressionnant. D’ailleurs, l’auteur de ces lignes passe à table: oui, lui aussi contemple chaque semaine, horrifié et attentif, fragments de cervelle et contenu stomacal que touillent de superflics en blouse d’un vert chirurgical qui paraissent aussi éloignés du commissaire Maigret que Pamela Anderson l’est de la princesse de Clèves.

Procédés vieux comme le monde. Et même au-delà

Ces récits ne sont pas seulement des fabrications audiovisuelles destinées à offrir «à Coca-Cola du temps de cerveau disponible», pour reprendre l’éclairante formule du délicat télécrate Le Lay (ancien patron de TF1). Elles vont beaucoup plus loin et utilisent des procédés symboliques qui sont vieux comme le monde. Et même au-delà. . .

Le soin et la punition

Tout d’abord, elles réunissent dans un même ensemble la Médecine et la Justice, soit le soin et la punition. Certes, ce n’est pas un patient qui est soigné. Ou du moins, si patient il y a, sa patience n’a point de fin puisqu’il s’agit d’un mort! Mais justement, il faut le guérir, ce cadavre. Lui offrir la vérité qui le délivrera de l’injustice que son assassin lui a infligée.

Un acte religieux

Ensuite, ces séries nous font entrer dans le religieux. En effet, l’acte premier d’une religion est de distinguer ce qui relève du sacré de ce qui doit rester dans le monde profane (de «profanum» qui signifie «devant le temple»). Or, le geste initial qu’accomplissent ces Experts, consiste à délimiter la scène de crime afin d’empêcher les profanes (curieux et journalistes) de pénétrer dans cette zone strictement réservée aux initiés, dont les uniformes et les appareils sont autant d’habits et d’objets sacerdotaux.

Processus alchimique

Enfin, les séries reconstituent le processus alchimique qui, dans sa forme au moins symbolique, imprègne la plupart des initiations traditionnelles, maçonniques ou autres. Les alchimistes médiévaux travaillaient la «materia prima», c’est-à-dire un élément de la matière en son aspect le plus vil, pour en faire de l’or. Comme l’initié part de sa condition d’humain englué de matière pour parvenir, avec effort, à s’élever spirituellement. Les Experts, eux, découvrent la vérité en partant des organes en putréfaction.

Tout cela n’élucide qu’en partie notre fascination pour ces séries. Il existe – peut-être – une autre raison, d’ordre social.

Ces récits nous expliquent aussi, de façon sous-jacente, que nous vivons dans une société décomposée: familles éparpillées ou divisées, perte du sens collectif dans le travail, individualisme forcené.

Résurrection et réunion de ce qui est épars

Le moment est alors venu, pour ne pas sombrer, de se rappeler un autre récit qui transcende tous les autres: la Résurrection pascale avec le Christ qui, triomphant de la mort, réunit en nous ce qui est épars.

(Ce texte a paru jeudi 16 avril 2009 dans la rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" dans 24 Heures. Illustration: gravure de Gustave Doré)

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