27/02/2009

«Rêvolution» ou cauchemar?

besancenot1.jpg

La révolution devient très tendance en France. Certes, lors de son congrès fondateur, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) a renoncé à s’appeler «révolutionnaire». Mais à 46 voix près. Et son porte-parole, Olivier Besancenot, avait rappelé que le NPA restait une organisation politique révolutionnaire lors de l’interview qu’il nous avait accordée au cours de ce congrès (lire les éditions "papier" de La Tribune de Genève et de 24 Heures du 7 février).

Toutefois, l’extrême gauche reste extrêmement… vague sur sa définition du mot «révolution».

Besancenot-Cabrel même combat?

A écouter Besancenot, la violence révolutionnaire ne serait qu’un acte d’autodéfense des comités de travailleurs face aux forces capitalistes. Une violence réduite au strict nécessaire.

Malheureusement, à regarder les expériences de l’Histoire, cette vision relève de la chansonnette façon Cabrel. Il est impossible de freiner la violence collective lorsqu’elle déferle en un fleuve de colères.

Un fleuve qui charrie du sang, de la fange et non des pétales de rose. «La révolution n’est pas un dîner de gala», proclamait Mao Tsé-toung. Qui, en matière de déferlement sanguinaire, en connaissait un rayon.

Rien n'est simple. Tout se complique

La révolution est, certes, le lieu de rencontre de tous les possibles. Les cadres anciens sont détruits. Et les nouveaux n’ont pas encore été installés. Mais les humains ne peuvent survivre dans cette parenthèse. L’ordre doit être établi par une nouvelle classe dirigeante ou rétabli par la restauration de l’ancienne. Et c’est là que tout se complique.

Pour le marxisme-léninisme, il suffit de changer l’infrastructure (l’économie) pour que la superstructure (la politique, les rapports sociaux, les comportements humains, la morale) s’adapte à son tour. Ainsi, lorsque les moyens de production sont socialisés, les comportements humains et les rapports politiques se modifient par la grâce d’un mouvement dialectique.

Or, la réalité est infiniment plus complexe et les comportements humains révèlent une très forte capacité de résistance aux changements.

Rapacité et cupidité: plus que des sentiments, des forces

En supprimant l’exploitation capitaliste, les bolcheviks prétendaient éradiquer la rapacité et la cupidité dans le comportement humain. Très vite, ils se sont rendu compte qu’elles ne relevaient pas du sentiment mais qu’elles constituaient des forces. Ou destructrices. Ou constructrices. Le capitalisme a choisi de les canaliser.

Les bolcheviks se faisaient forts de les éradiquer par l’éducation mais aussi, et surtout, par la répression. Ce n’est pas par hasard que l’un des premiers actes du gouvernement bolchevik fut de créer la Tchéka le 20 décembre 1917, l’ancêtre de la police politique soviétique. On connaît le résultat.

Loin de supprimer la rapacité et la cupidité, la répression sanguinaire a aiguisé les féroces appétits des nouveaux dirigeants et des maîtres de l’économie souterraine.

Aujourd’hui, la crise montre les limites du capitalisme à canaliser rapacité et cupidité, tant sur le plan économique qu’écologique.

Dès lors, on aimerait écouter de la part des anticapitalistes d’autres propositions que le sempiternel recours à une «rêvolution» qui, jadis, a dégénéré en cauchemar. (Ce texte est paru jeudi 26 février en "Perspective" dans la Tribune de Genève et en "Réflexion" dans 24 Heures.)

09:37 | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | | |

22/02/2009

Le secret bancaire, une immoralité largement partagée


On peut retourner ce thème dans tous les sens pour se dorer la pilule. Mais sous quelque angle qu’on le scrute, le secret bancaire est immoral. En effet, protéger les fraudeurs fiscaux d’un pays tiers, c’est empêcher ledit Etat à financer ses investissements collectifs. Le secret fiscal est donc bien, en ce sens, un acte hostile et déshonnête. Et il faut toute la talentueuse mauvaise foi des banquiers et avocats fiscalistes pour dire le contraire.

Toutefois, cette immoralité est largement partagée. Tous les grands pays recourent aux services des paradis fiscaux. Et les Etats-Unis qui, aujourd’hui, mènent la charge contre la Suisse par UBS interposée – ont utilisé en abondance le secret bancaire helvétique pour leurs basses œuvres, notamment au Nicaragua lors de la présidence Reagan. Il est donc permis de rigoler devant les leçons de morale américaine. Mais de rigoler doucement. Car, sous Obama la puissance américaine se révèle tout aussi hégémonique que sous l’ère Bush. A cette différence près : la crise mondiale a changé les objectifs de la présidence.

"Est-ce une crise? Non, sire, c'est une une révolution"

D’ailleurs, le mot « crise » paraît bien faible pour qualifier les événements que nous vivons. Celui de révolution semble mieux approprié. S’agirait-il de la première révolution mondialisée de l’Histoire ? Une révolution qui, comme tous les bouleversements de cet ordre, commence par l’économie. Une révolution qui prend acte du dépérissement des Etats-Nations de puissances moyennes – créés dans le sillage de la Révolution française – au profit d’entités supranationales aux contours encore flous pour la plupart ou d'Etats-Nations qui ont le gabarit de sous-continents. Dans cette nouvelle Révolution mondialisée, les Etats-Unis paraissent mieux armés dans la mesure où ils possèdent la taille d’une entité supranationale tout en disposant des instruments politiques d’un Etat-Nation d'imposante dimension.

Les bouleversements économiques mettant en danger les équilibres sociaux de la puissance américaine, celle-ci réagit avec toute la force de son poids. Le secret bancaire n’arrange plus les Etats-Unis ? Feu sur les paradis fiscaux ! Tous les paradis fiscaux ? Il serait intéressant de voir si les établissements des Bahamas et autres îles sont aussi attaqués que les banques helvétiques.
Si tel n’est pas le cas, les banquiers suisses seraient légitimés à se plaindre d’une décision de Washington visant à protéger ses propres banques dans le contexte d’une guerre économique.
Mais si les autres paradis fiscaux subissent de façon égale les foudres de la Maison-Blanche, alors le secret bancaire rendra ses ultimes soupirs. Et un nouvel ordre mondial s’imposera.

Par absence d’autorité mondialisée créée par consensus général, cet ordre se trouve dans les mains des Etats-Unis. Aujourd’hui, la Suisse s’y pliera. Et demain ?



Jean-Noël Cuénod

18:55 | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook | | |

14/02/2009

Trafic d’êtres humains : délation ou dénonciation?

Corbeau2.jpg

« Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur la plaine… » Ainsi commence le Chant des Partisans qui fut celui de la Résistance. C’est dire si, en France, les « corbeaux » ont mauvaise presse. Non point, ces corvidés qui hantent les parcs, mais les autres qui ont besoin de guillemets pour se cacher. Non point ces braves corbeaux. Mais les vilains « corbeaux ». En d’autres termes, les délateurs. Ceux qui fabriquent dans la forge de leurs haines, les lettres courageusement anonymes (les ancêtres de nos « cybercorbeaux » qui aujourd’hui prennent un pseudo pour masque de leur lâcheté) livrant à la vindicte un voisin étranger ou un cousin gênant.
 Entre 1940 et 1944, le régime de Vichy et les autorités nazies occupant la France avaient reçu entre 3 et 5 millions de lettres anonymes – cela dépend des historiens – dénonçant à la Gestapo ou aux forces collaborationnistes Juifs, résistants, gaullistes, communistes, francs-maçons.

 La circulaire Besson

Dès lors, tout ce qui ressemble à une dénonciation suscite outre-Jura une réprobation automatique. Or, il est erroné de confondre délation et dénonciation. La polémique qui s’enfle actuellement  à propos de la décision du nouveau ministre de l’immigration Eric Besson illustre bien cette confusion.
Ce gouvernant ex-socialiste et néo-sarkozyste vient de signer à l’intention des préfets une circulaire «ouvrant la possibilité à tout  immigré clandestin d'obtenir un titre de séjour en France s’il dénonce à la police ses passeurs, ses exploiteurs, voire ses proxénètes. Si, après avoir réussi à « se soustraire à l'influence de ses exploiteurs », le sans-papiers porte plainte, il pourra recevoir une carte de séjour temporaire de six mois minimum et « un accompagnement social renforcé ».
La carte de résident de dix ans ne serait obtenue que « si une condamnation effective est prononcée » contre les membres de la filière.

Certes, on peut douter de l’efficacité d’une telle mesure. En 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait fait adopter une loi permettant aux prostituées de recevoir des titres de séjour et un appui social si elles dénonçaient leurs maquereaux aux poulets. Mais cette loi n’a pas porté ses fruits. Seuls quelques menus barbeaux ont été pris dans les filets policiers.

Toutefois, ce n’est pas pour cette raison que la circulaire Besson est vilipendée, mais pour des motifs moraux en ce qu’elle encouragerait la délation. Or, en l’occurrence, il ne s’agit pas de cela.

 

Confusion entre dénonciation et délation

 

Le délateur procède principalement - mais pas uniquement   dans les régimes sans Etat de droit. Ses délations ne se rapportent pas à des infractions pénales fixées par des lois démocratiquement établies. Le délateur ne dit pas qu’un tel a assassiné ou a commis un crime. Il affirme qu’un tel appartient à une catégorie humaine que le régime veut éliminer. Sous le nazisme et le fascisme, le délateur révélait qu’un tel était Juif, communiste ou franc-maçon. En pays stalinien, il avertissait les camarades qu’un tel était koulak (paysan plus ou moins riche), aristocrate ou chrétien. Dès lors, la délation est à la dictature ce que le sang est au corps humain : son fluide vital.
Elle peut aussi sévir en régime démocratique, mais de façon beaucoup plus marginale. Néanmoins, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit toujours de stigmatiser un être humain non pas en fonction de ce qu’il fait mais de ce qu’il est. Par exemple, certains blogues diffusent des listes de personnalités qui seraient homosexuelles. On appelle ce genre de pratique en sabir actuel : « coming out forcés ».

Le dénonciateur, lui, révèle un comportement frauduleux et non pas l’appartenance à une catégorie humaine. Ce faisant, il est l’une des composantes de l’Etat de droit. Certes, il peut dénoncer à tort et de façon malintentionnée pour assouvir, par exemple, une vengeance. Il devra alors s’expliquer devant les tribunaux sous l’accusation de « dénonciation calomnieuse ». Car, à la différence du délateur, le dénonciateur n’est pas anonyme, sinon son témoignage ne saurait être utilisé en justice. Parfois, son identité n’est pas livrée au public. Néanmoins, elle est  connue des acteurs judiciaires. Certes, une lettre anonyme peut initier une enquête de police. Mais les enquêteurs devront engranger d’autres indices,. puis d’autres preuves pour que la justice suive son cours.

 

Fiscalité: la zone grise

 

Il reste une zone grise entre la dénonciation et la délation en régime démocratique : les enquêtes fiscales. Les dénonciations anonymes y sont d’avantage prises en compte que dans les procédures judiciaires. Et dans ce domaine, c’est au contribuable de démontrer sa bonne foi. Dès lors, il arrive souvent qu’un citoyen soit sommé de s’expliquer devant le fisc sur la base d’une lettre anonyme. Certes, le « corbeau », en l’occurrence,  dénonce un individu pour ce qu’il fait et non pour ce qu’il est. On ne pourrait donc pas le ranger ipso facto dans la catégorie « délateur » sur cet unique critère. En revanche, sa démarche masquée correspond bien à de la délation.

Revenons à la circulaire Besson qui pose cet autre problème : faut-il récompenser le dénonciateur ?  A première vue, l’idée d’une rémunération, sous formes diverses, révulse notre conscience. Comment payer un acte qui devrait relever du civisme et non du cynisme ? Mais dans le cas de cette circulaire, une récompense est-elle vraiment scandaleuse ?  Elle s’adresse à des malheureux qui, fuyant la faim, sont contraints de se soumettre à des trafiquants d’êtres humains. Qu’on offre un titre de séjour à ceux qui dénoncent leurs exploiteurs n’a donc rien de révoltant.cobeau1.jpg

Réservons nos indignations aux vrais délateurs.

 


 

12:35 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

10/02/2009

Silence radio, tintamarre médiatique et tyrannie de l’émotion


Après les multiples réactions – parfois pertinentes – suscitées par son dernier blogue, Le Plouc revient à la charge. Ce qui lui permet d’élargir le propos. Celui-ci se focalisait sur un objet particulier : le silence, relatif ou absolu, des médias français sur le « oui » suisse à l’extension de la libre circulation aux Bulgares et aux Roumains. Tous les confrères parisiens qui ont causé avec Le Plouc admettent ce constat : un « non » suisse aurait éveillé chez eux un intérêt bien plus vif que ce « oui » pourtant massif. Et ils en auraient fait leurs gros titres.

Soyons justes ou, du moins, tentons de l’être. Cette réaction est de plus en plus répandue dans les médias, non seulement en France mais partout, y compris en Suisse. Les pires étant les nombreux journaux britanniques qui distillent une haine de l’autre proprement stupéfiante. Leurs têtes de Turcs – si l’on ose dire – étant les… Français.

En fait, presse et moyens de diffusion électroniques obéissent aux lois de notre société médiamercantile. Qui est fondée, non plus sur la production mais sur la communication. La communication et non pas l’information ! Celle-ci doit être calibrée pour obéir aux exigences de celle-là, afin d’obtenir le maximum de rentabilité. Il faut que les consommateurs de médias réagissent. Pour ce faire, évitons tout ce qui fatigue la tête : la réflexion, l’analyse, le pour et le contre, le sens de nuance, la recherche de la bonne mesure. Et privilégions l’émotion et la poursuite effrénée d’un bouc émissaire. Tout ce qui peint l’autre sous des couleurs positives doit être écarté.
 
Pour la société médiamercantile, il n’y a plus de citoyens, mais des clients que les médias sont chargés d’exciter à la manière du chien de Pavlov. Toutefois, à force d’être actionné, ce réflexe automatique tend à s’émousser. Il convient alors d’augmenter les doses de vilenies comme le ferait un drogué avec son héroïne.

La presse papier vit des moments difficiles sur le plan économique. Et si, pour sauver sa peau, elle tentait de prendre à rebrousse-poil cette tendance mortifère ? Ne serait-ce pas une façon de se distinguer et d’attirer des lecteurs saturés de gloubiboulga fangeux ?

Jean-Noël Cuénod

12:31 | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |

09/02/2009

Silence radio en France sur le « oui » suisse

 La votation sur la libre circulation des Roumains et des Bulgares avait une portée européenne évidente. De plus, à l’heure où les Roms subissent des actes racistes dans de nombreux pays du continent, il aurait été intéressant de mesurer ce sentiment dans un état situé au centre géographique de l’Europe et d’analyser la portée de la propagande démagogique qui atteint tous les pays, peu ou prou.

Or, les médias français ont fait silence radio sur cette importante consultation. France-info n’a annoncé le résultat que dans une seule brève, vite oubliée. France-Culture, avant  l'issue du scrutin, a diffusé l’interview d’un avocat suisse. Et c’est tout. Quant aux chaînes télévisées, mieux vaut ne point en parler, ce serait déprimant. Il est vrai qu’elles paraissent plus promptes à pondre un « 5 minutes » sur la Foire aux célibataires de La Canourgue (Lozère) qu’à gloser sur un sujet international.

Et la presse quotidienne nationale ? C’est pareil. « Libération » consacre 6 lignes à l’événement, « Le Figaro », 8 lignes, « Le Monde », 8 lignes et Le Parisien… 0 ligne. Les journaux économiques se révèlent meilleurs, ce qui ne constitue pas une surprise : « Les Echos », 28 lignes et la « Tribune » (non pas celle-ci, l’autre) 4 lignes mais elle a réservé une pleine page au procureur genevois Bernard Bertossa sur son livre !
En revanche, la campagne – ignoble, certes – des blochériens et assimilés avait été, elle, amplement commentée chez nos voisins. Il aurait donc été intéressant d’apprendre que cette propagande n’avait pas porté en Suisse.

Faut-il rappeler aux médias d’outre-Jura que la Suisse partage avec la France une frontière terrestre de 573 kilomètres, que la culture française en est l’une des composantes, que 104.700 frontaliers français travaillent en Suisse et que 200 000 Français y résident ? Oui, sans doute, tant la méconnaissance de la Confédération est abyssale, notamment dans la capitale. Dès lors, si l’on est incapable d’analyser un pays aussi voisin, comment peut-on espérer parler intelligemment de l’Australie ou de la Nouvelle-Zélande ?

Mais il y a plus grave. Prenons le scénario catastrophe : le « non » l’emporte. Alors là, on imagine le déferlement médiatique ! D’ailleurs, une excellente consœur parisienne me l’a confirmé : les médias français auraient largement ouvert ondes et colonnes à la votation suisse en cas de réponse négative. Avec des commentaires du genre : « Le racisme flambe en Suisse », « triomphe de la xénophobie chez les Helvètes », « regain de flamme du populisme alpin ». L’image  d’une Suisse totalement repliée sur elle-même, sorte de nain de jardin crispé sur sa cassette, est très largement répandue. Et les médias voisins en sont les premiers responsables.

Un excellent correspondant, dans un"post" à ce texte, nous informe que France-Inter a diffusé une bonne analyse sur cette votation. A elle, bravo! Un autre indique que des sites ont abordé le sujet de façon moins brève. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Même en février. 

 

 

Jean-Noël Cuénod

15:40 | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook | | |

08/02/2009

Le peuple a volé dans les plumes des « populistes » !

Une campagne gluante de haine sordide, des affiches immondes, conçues par de crasseux cerveaux, assimilant les Bulgares et les Roumains à des corbeaux dépeceurs de Suisse, comme jadis celles des nazis transformant les Juifs en rats rongeurs de Reich. Et tout ça pour se ramasser une claque ! 62% des Genevois ont dit « Oui » aux bilatérales. Maintenant, nous avons la joie – extrême elle aussi – de voir ces « populistes » dont le peuple a claqué le beignet se déchirer entre leurs deux chefaillons que la décence m’interdit de nommer.

Mon excellent confrère Philippe Souaille a raison, nous avons évité le pire, grâce à ce vote moins serré que prévu. Mais tout reste à faire. Car les extrémistes ne manqueront pas de monter en neige les injustices que la crise suscite. Si les courtiers en bourse et les dirigeants bancaires s’acharnent à engranger boni et autres sucettes dorées, si le Conseil fédéral continue à déverser l’argent public sans prendre place dans les conseils d’administration, nul doute que du grain toxique à moudre sera ainsi offert à tous les partis démagogues qui ne pensent pas au bien du peuple mais uniquement à ses suffrages.

Quant à l’Europe, nous autres Suisses devons bien reconnaître -  malgré nos réticences nées de son déficit démocratique -  qu’elle demeure le passage obligé vers l’avenir. Dans la crise actuelle, une Suisse solitaire, sans allié, serait réduite en miettes. La voie suivie, celle des bilatérales, est celle que nous avons choisie. Il faut en assumer désormais jusqu’au bout les avantages et les inconvénients. Mais les premiers surpassant de beaucoup les seconds.


Jean-Noël Cuénod 

14:56 | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook | | |

07/02/2009

De Ségolène Royal à Bernard Kouchner, l’actualité vampirise la réalité

 

Sego2.JPGDepuis janvier, vous savez tout du dernier livre de Ségolène Royal, «Femme debout», édité par Denoël. A son sujet, vous avez été abreuvé de dessins de presse, d’interventions télévisées, de débats radiophoniques, d’analyses journalistiques, d’éditoriaux ironiques, de critiques laudatives.
Pourtant, ce bouquin n’est disponible en librairie que depuis jeudi 5 février. Chacun donne donc son avis sur un livre que personne n’a ouvert mais dont certains ont pu picorer les «bonnes feuilles».
Il en va de même de l’ouvrage que Pierre Péan consacre à Bernard Kouchner. L’actualité se montrant maîtresse exigeante, l’auteur de ces lignes a dû procéder comme ses confrères et analyser la possible disgrâce du ministre français des affaires étrangères en ne se fondant que sur les «bonnes feuilles» du futur livre de Péan!

« Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer »

Dans ce type d’édition marketing, le bouquin n’est qu’un objet secondaire. Seuls comptent les extraits que l’on peut en tirer pour les distiller dans certains médias jugés porteurs par les éditeurs. En espérant que les autres moyens de communication suivront ces heureux élus afin de produire le maximum de bruit médiatique avant même la parution. Avec trente ans d’avance, l’incomparable Cavanna avait tout compris de notre début de XXIe siècle en intitulant sa rubrique dans Charlie Hebdo, «Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer». On entend causer. Et ça suffit pour gloser!
Cette tactique n’est pas propre au marketing éditorial. Elle est le reflet dans un domaine particulier d’une tendance générale de notre société médiamercantile. C’est-à-dire une société qui associe le monde marchand à celui de la communication.

Epreuve de vitesse entre médias

La concurrence entre les différents types de médias aboutit à une épreuve de vitesse à l’intensité croissante. Sites Internet, radios et télévisions font la course en tête et se disputent le sprint. C’est alors que la presse «papier» veut combler son handicap technologique en tentant des échappées. Obama doit-il prêter serment le 20 janvier? Une semaine avant, les journaux sortent des dossiers spéciaux narrant la cérémonie comme si vous y étiez déjà. Voyant cela, les médias électroniques réagissent en balançant des émissions du même tonneau. Résultat: lorsque survient le moment solennel, chacun Kouchner1.jpgéprouve une lassante impression de déjà-vu.

La dépossession du temps

L’actualité étrangle la réalité, la vide de sa substance, la vampirise. Et les repères sont supprimés, d’où cette sensation de flottement que nous éprouvons dans la vie quotidienne, ce sentiment d’être dépossédé de son temps.
«Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux», dit l’Ecclésiaste. A l’époque du tout-actuel, il n’y a plus de temps, il n’y a que des instants. Qui se succèdent sans lien apparent. Or, la pensée a besoin de repères, de se situer dans une chronologie puisque, malgré tout, nous sommes filles et fils du Temps.
A une époque de profonds bouleversements, il conviendrait, au contraire, de remettre les pendules du réel à l’heure et de prendre le temps. Mais comment arrêter cet infernal manège médiatique?

Ce texte a paru en « Perspective » dans la Tribune de Genève et « Réflexion » dans 24 Heures, jeudi 5 février.

Jean-Noël Cuénod

09:53 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

04/02/2009

Bernard Kouchner doit-il être présumé innocent ?

Kouchner.jpg

 

 Ainsi, le plus célèbre des porteurs de sacs de riz subit une salve d’accusations que lui réserve le journaliste d’investigation Pierre Péan dans son livre « Le Monde selon K. ». Avant même d’avoir pu lire le bouquin, les politiciens français de droite comme de gauche ont grand ouvert le robinet à déclarations.

Parmi les arguments avancés par les défenseurs du ministre multicartes, il en est un qui est agité sans cesse : la «présomption d’innocence» doit profiter à Bernard Kouchner.
 
Ainsi le député socialiste Henri Emmanuelli, de sa voix fleurant la Gauloise Bleue, s’exclame dès qu’un micro se tend : « Il faut respecter la présomption d’innocence. Bernard Kouchner y a droit comme tout le monde ».

Sur une autre case de l’échiquier politique, Jean-François Copé, le patron des députés UMP, se rappelle Mitterrand et son discours aux funérailles du premier ministre Pierre Bérégovoy : « On a jeté son honneur aux chiens ». Les canidés ayant donc déjà servi, Copé se rabat sur la pisciculture amazonienne pour se porter au secours de Kouchner : « On jette souvent les responsables publics aux piranhas ». Avant d’ajouter la ritournelle d’usage : « Respectons la présomption d’innocence ».

Retour à gauche, avec l’ancienne ministre de la Justice Elisabeth Guigou qui, à son tour, souligne les impératifs de cette «présomption d’innocence» mise à toutes les sauces.

Et nous pourrions ajouter d’autres exemples. La première leçon à tirer de ces plaidoiries : Bernard Kouchner s’est fait des amis à droite, sans pour autant se fâcher avec tous ses anciens camarades. Il est soutenu par les uns et ménagé par les autres. La seconde est relative à cette «présomption d’innocence » qui revient sur les ondes comme un disque rayé.

Or, le ministre n’a pas le droit à cette « présomption d’innocence », dans la mesure où elle ne s’applique pas à son cas. Il s’agit d’un principe lemondeselonk.jpgde justice pénale qui exige qu’un justiciable accusé d’un délit ou d’un crime soit considéré comme innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit reconnue par un tribunal régulier qui a fondé sa décision sur les preuves consignées dans un dossier et qui ont fait l’objet d’un débat contradictoire. La «présomption d’innocence», c’est cela et rien d’autre.

Phénomène révélateur de l’actuelle confusion des esprits : au moment où les médias et même de nombreux magistrats et policiers bafouent la «présomption d’innocence» dans les affaires judiciaires – l’exemple de Julien Dray est le plus récent – ce principe est brandi pour couper court à un débat légitime sur le comportement public d’un homme politique.


Jean-Noël Cuénod 

23:06 | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | |

02/02/2009

Miracle de la neige à Paris : les zombies reviennent à la vie !

neige-a-paris-visoterra-23745.jpgFélix – un matou genre lascar récupéré à Saint-Denis – se tourne furibard vers Le Plouc, son valet. Qui vient, pourtant, de lui ouvrir la porte pour que Sa Dignité du 9 – 3 s’ébroue après son petit-déjeuner, comme d’habitude. Mais ce matin, Félix fusille Le Plouc du regard pour lui darder ce message subliminal :  « Eh, Dugenou, t’as vu ce que tu m’as fait comme turbin ? » Quel turbin ? « Ben, t’as qu’à regarder dehors, paraît que tu fais la pluie et le beau temps avec tes deux pattes à la flan ».

Oulà, je comprends la fureur féline ! Cette nuit, la neige est tombée sur Paris. Cinq centimètres de flocons collants comme du Carambar blanc garnissent la cour. En maugréant, Félix va se vautrer sur son canapé en jetant un dernier regard comminatoire au Plouc : « T’as intérêt à faire fissa pour partir à la chasse aux croquettes. Y a plus rien dans mon garde-manger ». Alors, allons affronter les éléments adverses, puisque tel est le bon plaisir de Môssieur Félix.

Le spectacle des Parisiens enneigés est croquignolet. Pour une fois, les voitures roulent lentement sans tenter d’écraser les piétons, se privant très temporairement de leur plaisir favori. De ce côté-là, c’est plutôt rassurant. En revanche, les marcheurs sont complètement déboussolés par cette petite couche neigeuse. D’autant plus que, rapidement, elle se transforme en diaffe, un mot que les Romands utilisent souvent ces jours-ci. Et rien n’est pire pour les cols du fémur que cette mélasse poisseuse et glissante virant au gris tuberculeux puis à l’anthracite bubonique.

Cette neige provoque tout de même un miracle : la résurrection des zombies. Le Plouc vous explique la chose. Sans doute, pour se protéger de la multitude, le piéton parisien créé sa petite bulle qu’il transporte sur les trottoirs et dans les couloirs de métro. Il enfonce dans ses oreilles les écouteurs de son baladeur, pianote pour choisir son morceau et en avant pour la musique d’intérieur. Son regard devient vide, sa mâchoire inférieure s’affaisse ; souvent les rythmes l’agitent de soubresauts ; parfois, un filet de bave glisse des commissures de ses lèvres. Grâce sans doute à son cerveau reptilien encore en éveil, le zombie dispose d’une sorte de radar personnel qui lui permet d’éviter ses congénères qui, comme lui, piétonnent d’un air idiot.

Il existe une autre espèce de zombie, en majorité féminine. C’est la télézombie. Le portable ne quitte pas son oreille. Il devient organe. Le regard n’est plus gâteux comme dans le premier cas. Il suit les méandres de la discussion. Mais là aussi, on diagnostique une absence totale au monde extérieur. Ainsi, lorsqu’on se tasse dans le métro avec une télézombie, nous savons tout des règles douloureuses de Marjorie et suivons minute par minute le développement des oreillons du petit Jules. C’est alors qu’on se demande si, au fond, les zombies à musique n’ont pas raison et que l’achat d’un MP3 ou un bidule du même tonneau ne serait pas une bonne chose.

Avec la neige, ces deux catégories de zombies sont aussitôt rendues à la vie. Plus personne ne branche son baladeur et les portables en action se font rares. Chaque Parisien se concentre sur un seul point : marcher sans se casser la gueule. Tout élément d’ordre auto-hypnotique – Britney Spears ou appel téléphonique de tante Yasmine – est donc banni.

Pour célébrer ce miracle, paraphrasons de Gaulle dans son discours à la Libération:

Paris enneigé, Paris emmerdé. Mais Paris libéré de ses zombies avec le concours de la météo.

Jean-Noël Cuénod

 Et à la demande générale, voici une photo de Félix, Sa Dignité du 9 - 3 en plein boulot (photo La Plouquette)Chatfelix2 045.jpg

12:03 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |