07/02/2009

De Ségolène Royal à Bernard Kouchner, l’actualité vampirise la réalité

 

Sego2.JPGDepuis janvier, vous savez tout du dernier livre de Ségolène Royal, «Femme debout», édité par Denoël. A son sujet, vous avez été abreuvé de dessins de presse, d’interventions télévisées, de débats radiophoniques, d’analyses journalistiques, d’éditoriaux ironiques, de critiques laudatives.
Pourtant, ce bouquin n’est disponible en librairie que depuis jeudi 5 février. Chacun donne donc son avis sur un livre que personne n’a ouvert mais dont certains ont pu picorer les «bonnes feuilles».
Il en va de même de l’ouvrage que Pierre Péan consacre à Bernard Kouchner. L’actualité se montrant maîtresse exigeante, l’auteur de ces lignes a dû procéder comme ses confrères et analyser la possible disgrâce du ministre français des affaires étrangères en ne se fondant que sur les «bonnes feuilles» du futur livre de Péan!

« Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer »

Dans ce type d’édition marketing, le bouquin n’est qu’un objet secondaire. Seuls comptent les extraits que l’on peut en tirer pour les distiller dans certains médias jugés porteurs par les éditeurs. En espérant que les autres moyens de communication suivront ces heureux élus afin de produire le maximum de bruit médiatique avant même la parution. Avec trente ans d’avance, l’incomparable Cavanna avait tout compris de notre début de XXIe siècle en intitulant sa rubrique dans Charlie Hebdo, «Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer». On entend causer. Et ça suffit pour gloser!
Cette tactique n’est pas propre au marketing éditorial. Elle est le reflet dans un domaine particulier d’une tendance générale de notre société médiamercantile. C’est-à-dire une société qui associe le monde marchand à celui de la communication.

Epreuve de vitesse entre médias

La concurrence entre les différents types de médias aboutit à une épreuve de vitesse à l’intensité croissante. Sites Internet, radios et télévisions font la course en tête et se disputent le sprint. C’est alors que la presse «papier» veut combler son handicap technologique en tentant des échappées. Obama doit-il prêter serment le 20 janvier? Une semaine avant, les journaux sortent des dossiers spéciaux narrant la cérémonie comme si vous y étiez déjà. Voyant cela, les médias électroniques réagissent en balançant des émissions du même tonneau. Résultat: lorsque survient le moment solennel, chacun Kouchner1.jpgéprouve une lassante impression de déjà-vu.

La dépossession du temps

L’actualité étrangle la réalité, la vide de sa substance, la vampirise. Et les repères sont supprimés, d’où cette sensation de flottement que nous éprouvons dans la vie quotidienne, ce sentiment d’être dépossédé de son temps.
«Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux», dit l’Ecclésiaste. A l’époque du tout-actuel, il n’y a plus de temps, il n’y a que des instants. Qui se succèdent sans lien apparent. Or, la pensée a besoin de repères, de se situer dans une chronologie puisque, malgré tout, nous sommes filles et fils du Temps.
A une époque de profonds bouleversements, il conviendrait, au contraire, de remettre les pendules du réel à l’heure et de prendre le temps. Mais comment arrêter cet infernal manège médiatique?

Ce texte a paru en « Perspective » dans la Tribune de Genève et « Réflexion » dans 24 Heures, jeudi 5 février.

Jean-Noël Cuénod

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