28/10/2008

Scène de rue franco-suisse à Paris

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«Merde, chérie, j’ai oublié le natel à la maison!»

Le Plouc a la tête ailleurs en ce jour d’octobre en déambulant dans son XIIIe arrondissement parisien au bras de sa Charmante. Et la privation de téléphone portable équivaut en ces temps de connexions compulsives à la suppression de l’eau pour un poisson rouge. Alors, le Plouc retourne les multiples poches de sa veste couleur mastic d’explorateur du biotope francilien. En vain…

 

C’est alors qu’une jeune passante qui vient de le dépasser sur le trottoir se retourne vers lui. La chose est plutôt rare. Et flatteuse. Mais ce n’est pas le charme très discret, pour ne pas dire secret, du Plouc qui attire la promeneuse:

 

-         Euh… Pardonnez-moi, Monsieur, vous… vous avez bien prononcé le mot «natel»?

 

Le Plouc est forcé de passer aux aveux. Oui, c’est bien ce terme qui a franchi la frontière de ses lèvres. Un terme tout ce qui a de plus «made in Switzerland». Les copains parisiens du Plouc se sont assez payé sa tête chaque fois qu’il prononçait ce mot plouquissime: «natel». «Pfff, natel, ça veut dire quoi natel? C’est quoi un natel?». Le Français, à moins qu’il n’habite Annemasse, Saint-Ju ou Ferney, ignore ce mot. Le natel du Sarkoland est un «portable». Mais alors comment différencier un téléphone «portable» d’un ordinateur «portable»? On ne différencie pas. Un point c’est tout. Y a qu’à se demerdouiller.

 

Les Français utilisent aussi le mot «mobile». Ce qui fait assez procédure criminelle et peut entraîner quelques désagréments au sein de la police judiciaire:

-         Inspecteur, le suspect avait-il un mobile?

-         Non, Monsieur le commissaire, ses poches étaient vides.

-         Mais je n’en ai rien à foutre que ses poches soient vides ou pleines! Je vous demande s’il avait un mobile…

-         Ben. M’sieur le commissaire, je viens de vous dire qu’il n’en avait pas.

-         Mais enfin, un assassin a toujours un mobile, il suffit de creuser…

-         Creuser tout ce parc pour trouver un mobile? Euh, c’est pas gagné. M’sieur le…

-         Foutez-moi ce crétin à la circulation!

 

Revenons à la jeune femme qui poursuit son évocation d’une voix émue:

 

-         Mais alors, vous êtes Suisse? Ah, c’est merveilleux. Si vous saviez le plaisir que j’ai eu à entendre ce mot «natel». Il me rappelle mes vacances chez ma grand-mère qui est Neuchâteloise. Je me revois à Vevey ou en Valais… C’est tout un monde pour moi, vous savez? Le monde de mon enfance, si loin de ma banlieue.

 

Après quelques minutes sur ce trottoir parisien à évoquer la Suisse qui devient terriblement exotique vue d’ici, la passante poursuit son chemin. Et le Plouc retourne chercher son… Son quoi? Son natel, bien sûr.

 

 

Jean-Noël Cuénod

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26/10/2008

DSK et son aventure davosienne, une faute professionnelle

Cette version a été actualisée dimanche matin 26 octobre en fonction de la décision du Conseil d'administration du Fonds monétaire international. Le paragraphe modifié est rédigé en italique.

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17/10/2008

Marina Petrella, Carla Bruni-Sarkozy ou le fait de la princesse

Un aimable lecteur-blogueur m'a demandé de pondre un texte sur la décision du président Nicolas Sarkozy de ne pas extrader Marina Petrella, sur les instances de son épouse et de sa belle-soeur. Je me suis donc exécuté. Si j'ose dire. Le papier ci-dessous est paru jeudi dernier en rubrique "Perspective" dans la Tribune de Genève et "Réflexion" dans 24 Heures.

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12/10/2008

Reportage à Colombey-les-Deux-Idylles. Angela et Nicolas ne se bouderont plus. Promis!

 

merkelSarkoCroix.jpgMatinale mission pour le Plouc, samedi 13 septembre: se rendre à Colombey-les-Deux-Eglises afin d’assister à la rencontre entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Le plus dur est de s’extirper d’un lit douillet à cinq heures pour sauter dans le métro numéro 5 puis de ressauter à la Gare de l’Est sur un siège du Corail en partance pour Chaumont. A la sortie de la halte ferroviaire de ce bourg de la Haute-Marne, le service de presse distribue les badges d’accréditation aux journalistes qui se traînent sur le quai en baillant.
Et hop, voilà le Plouc et ses confrères embarqué dans un car. Direction: Colombey-les-Deux-Eglises. Pas très bling-bling, le paysage, Ni très pétillant. Pourtant, nous sommes en Champagne. Emmitouflés dans une brume opiniâtre, des champs à la blancheur calcaire s’étendent par vagues grasses. Leur monotonie est rompue par des collines portant un uniforme gris-vert. Mais lorsqu’un brave soleil parvient enfin à déchirer l’écharpe grise, la nature se montre sous un nouveau jour que l’automne colore. Avec ses collines inspirantes, le paysage se met à plagier Barrès. Un vrai paysage d’Action Française. Quant au Mémorial Charles de Gaulle, impossible de le rater: la colline où il siège est signalée par une immense croix de Lorraine, visible à des kilomètres à la ronde.

Testostérones en majesté

Et devant ce Mémorial, qui sont-ils, ces types en costumes militaires rouges et bleus et portant un casoar dont le plumage frémissant fait penser à un pigeon rouge et blanc grelottant sous la bise? Des Saint-cyriens, bien sûr. La foule des journalistes et celle des fidèles du Général s’engouffrent dans le bâtiment. Les uns sont accourus pour assister à la rencontre entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Les autres ont voulu participer à l’inauguration de nouveau Mémorial. Curieux mélanges de bobos mal rasés, de notablieaux couperosés, de grognards décorés comme des maréchaux russes, de gaullistes historiques, de gaullistes hystériques aussi – dont l’un promène une grosse croix de Lorraine en bois avec des mines de Christ allumé - et de superbes créatures dont le système hormonal déclenche une révolution chaque fois qu’un détenteur du pouvoir déboule, avec ses testostérones en majesté.interdit-aux-escarpins-et-aux-godillots.jpg
Cette macédoine entre provinciaux et parigots parvient à s’entremêler grâce à l’application basique des principes de l’indifférence polie. Mais lorsque sonne l’heure du buffet, les civilités explosent. Le sauvage qui dort en chacun de nous se réveille en pleine forme. C’est comme au foot américain, tout est permis. Et à ce jeu-là, les escarpins vernis des Champs-Elysées n’hésitent pas à écraser les godillots cirés des messes dominicales.

Cette masse attend donc Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Grâce aux photos et aux vidéos sur grand écran, tout rappelle la rencontre franco-allemande initiale, entre le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer, les 14 et 15 septembre 1958 qui «a gravé dans le marbre», comme le dit Sarkozy, la réconciliation entre les deux ennemis héréditaires. L’inauguration de ce Mémorial ajoutée à ce jubilé tombait à pic pour réchauffer le couple franco-allemand qui depuis le début de la crise financière a connu de fâcheuses scènes de ménage. Et de méninges. Cest Colombey-les-Deux-Idylles, celle du général de Gaulle et de Konrad Adenauer et celle, vivement espérée politiquement, de Sarkozy et Merkel.

Papy fait de la résistance

Les uns comme les autres s’efforcent de célébrer cette amitié «essentielle pour l’Europe». Des petits drapeaux français et allemands s’agitent ici ou là. Ah, une fausse note tout de même dans ce concert de louanges. Un ancien combattant - le béret enfoncé sur son crâne chenu, ses médailles en bataille - s’égosille: «Ah, Messieurs, si vous saviez ce que les Boches nous ont fait subir, à moi et à ma famille». Sourires gênés. Regards fuyants. Vite une diversion! Qu’on parle d’autre chose. C’est urgent! Grand-papa n’est vraiment pas dans le ton: «Viens papy, on va boire un coup».

Roulement de tambours. Les gardes du corps avec oreillettes incorporées se disposent un peu partout avec leurs valises pare-balles en prenant l’air pénétré des héros virtuels. Les personnalités commencent à débouler vers les sièges que leurs postérieurs de haute importance Bernadette-chirac-.jpghonoreront: Bernadette Chirac, très applaudie; son mari, un peu moins; Gérard Larcher, le nouveau président du Sénat même pas épuisé par le marathon des banquets qu’il a dû engouffrer pour se faire élire par ses collègues; Brice Hortefeux; le président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer; le premier ministre François Fillon; les enfants de Konrad Adenauer. Et l’amiral Philippe de Gaulle, dont la ressemblance avec son père est plus que frappante: bouleversante.

Les héros sont fatigués

Les vedettes se font acclamer en dernier. Le président Sarkozy et la chancelière Merkel se hissent sur le podium. Le tsunami boursier laisse SarkoMerkelFatigues.jpgdes traces. Le visage de Sarkozy s’est creusé de sillons. Celui d’Angela Merkel présente quelques bouffissures de fatigue. Prendre des décisions dans la nuit, avant l’ouverture des marchés financiers ne vous fait pas un teint de rose.

Dans son discours, le président débite sa litanie sur le caractère essentiel de l’amitié franco-allemande. Rien que de très convenu. Il ne pouvait d’ailleurs pas en aller autrement. Une petite note surprenante, tout de même, dans ses propos: «Au fond le gaullisme est une histoire qui a commencé avec le général de Gaulle et qui s’est achevée avec lui.». Certes, Sarkozy ajoute aussitôt, «Mais c’est une histoire qui a encore pour nous une signification profonde». Toutefois, cette phrase dénote une prise de distance avec le gaullisme qui peut faire jaser au sein de l’UMP.

Après les invocations sacramentelles sur «l’inaltérable amitié franco-allemande», Angela Merkel a dressé un réquisitoire contre les excès du marché qui, il y a quelques semaines encore, aurait entraîné son expulsion de la CDU. Elle a même appelé de ses vœux une société «qui contienne l’économie de marché dans un ordre social.» Et pourquoi diantre Olivier Besancenot n’a pas été invité à cette «social party»?

Quant à la conférence de presse qui a suivi, elle a été expédiée par Nicolas Sarkozy. Absurde exercice, puisque ni la chancelière, ni le président ne pouvaient dire quoi que ce soit afin de ne pas griller le sommet de l’Eurogroupe (les 15 pays de la zone euro) qui se tenait le lendemain à Paris. On a simplement appris qu’Angela Merkel ne voulait pas d’un fonds européen d’aide aux banques et que Sarkozy jure ses grands dieux que ce fonds ne lui a même pas traversé l’esprit. Et on est vraiment prié de le croire. La chancelière, très discrètement, a pris ses distances avec le sarkozysme en réclamant que désormais, il faut en Europe "plus d'actes et moins de paroles". On sait qu'elle reproche souvent à Sarkozy, cette propension à confondre verbe et action.

 

La Boisserie et le vieux pays

Boisserie.jpgAlors tout ça pour ça? Tout ce remue-ménage pour des fadaises? Peut-être pas. Après la mésentente ouverte entre Sarkozy et Angela Merkel, il fallait absolument recoller les morceaux. Conformément à la vision du général de Gaulle et de Konrad Adenauer, le couple franco-allemand se trouve désormais dans l’impossibilité de faire chambre à part, même en cas d'allergies réciproques!

Le Plouc jette un ultime regard vers la Boisserie, la gentilhommière du général et de sa famille, éclairée par les feuillages d’automne. L’homme de la France Libre a doté son pays d’institutions qu’un regard helvétique jugerait outrageusement autocratiques. Mais force est de constater que ces instruments, à peine démocratiques, correspondent à l’esprit de ce vieux pays monarchique, régicide, catholique et anticlérical. Un vieux pays à l’image de cette campagne douce au regard mais torturée par l’Histoire.

 

Jean-Noël Cuénod, à Collombey-les- Deux-Eglises.

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08/10/2008

Elections américaines: j’ai fait un cauchemar

 

sarahpalin.jpg
«J’ai fait un rêve» avait formulé le pasteur Martin Luther King dans son discours devenu historique. La nuit dernière, ce n’est pas un rêve américain qui a hanté le sommeil du Plouc. Mais un cauchemar provenant du même pays.

John McCain est élu président des Etats-Unis à la surprise générale, malgré de mauvais sondages. Le cauchemar installe Le Plouc à la Maison-Blanche le jour même de l’investiture du nouveau chef mondial. Rayonnant, mais les traits tirés par une rude campagne et par l’âge – 72 ans – qui se fait plus présent quand la fatigue persiste, McCain s’avance vers la tribune pour prêter serment sur la Bible. A côté de lui, Doubleyou paraît plus Bush que jamais. Le pasteur prononce les paroles sacramentelles. John McCain jure de remplir les devoirs de sa charge. Il est désormais le 44e président des Etats-Unis. Il se tourne pour embrasser sa femme. Et s’effondre. Le pasteur en laisse tomber sa Bible. Les forces de sécurité courent dans tous les sens. Mais l’assassin n’est autre qu’un infarctus du myocarde.

Le nouveau président est immédiatement transporté dans la salle d’opération de la Maison-Blanche. Hélas, les médecins n’ont d’autres ressources que de constater son décès. On ramène le pasteur et sa Bible à la tribune présidentielle. Et la vice-présidente Sarah Palin devient califette à la place du calife.

C’est désormais l’ancienne miss Wasila, reine des hockey moms et terreur des ours qui doit prendre le destin du monde en main, résoudre la plus grande crise financière de l’Histoire, affronter une Russie en plein retour de fierté impériale, analyser la situation intérieure de la Chine, neutraliser la poudrière afghano-pakistanaise, désamorcer la bombe iranienne, résoudre la quadrature du cercle israélo-palestinien.

Du propre aveu de Sarah Palin, la différence entre elle et un pitbull tient dans l’emploi du rouge à lèvres. Faut-il en conclure qu’elle ne situe Sarahpalin2.jpgpas cette différence au niveau du quotient intellectuel? En tout cas, ses déclarations démontrent qu’elle peut enfin réaliser l’espoir de Françoise Giroud qui affirmait que l’égalité entre les sexes sera atteinte lorsqu’une femme incompétente obtiendra, comme un homme, les plus hautes fonctions.

En sueur, Le Plouc s’est réveillé. Au café, il a raconté son cauchemar à un ami banquier qui s’est contenté de hausser les épaules en laissant tomber: «Bof, il est de toute façon impossible de faire pire que Bush, alors…»

Le Plouc n’en fut pas rassuré pour autant.


Jean-Noël Cuénod

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05/10/2008

«Il faut dire la vérité aux Français»

verite.jpg("La Vérité", sculpture du Bernin 1598-1680, vue de dos, bien sûr)


«Il faut dire la vérité aux Français!» A l’instar de ces perroquets chatoyants qui égayent la jungle, les politiciens du Sarkoland répètent cette phrase rituélique chaque fois qu’un micro se tend vers leur bec… Sans doute, ces docteurs en communication qui vibrionnent à l’Elysée ont-ils signifié cette consigne aux porte-flingues de la majorité: «L’heure est grave, les gars. Vous devez inspirer confiance. Et donner l’impression de ne pas agiter la langue de bois en vos palais. Mais attention, hein? Pas de blague! Cherchez uniquement à donner l’impression! On vous connaît, vous livrez un bout de vérité avec vos gros sabots et c’est la Bourse qui prend le mors aux dents.»

De la majorité, la phrase s’est répandue dans l’opposition. François Hollande aussi veut «dire la vérité aux Français», Fabius également, Delanoë itou. Ce qui fait un nombre imposant de vérités contradictoires. Quant à Ségolène Royal, elle préfère la mimer grâce à sa nouvelle gestuelle qui a comblé de joie ses 4000 supporteurs au Zénith. Elle ferait un tabac dans «Bécassine, c’est ma camarade». Un tabac à rouler? La fumitude, c’est tout un art.

«Il faut dire la vérité aux Français». Mais pas aux Européens. On peut donc leur mentir, chef? «On fait comme d’habitude, les gars. De toute façon, c’est pas grave. A Bruxelles, plus personne ne croit personne.»

«Il faut dire la vérité aux Français». Mais pas aux citoyens. Citoyens, c’est un mot trop connoté. On se voit tout de suite plongé en période révolutionnaire. Certes, Sarkozy est trop mince et pas suffisamment serrurier pour jouer les Louis XVI. Mais Carla ferait une Marie-Antoinette très acceptable: «Le peuple a faim? Qu’il dévore «Ma Came» sur mon dernier album».

«Il faut dire la vérité aux Français». Mais pas au peuple. C’est un vilain mot, peuple. Il confère à la masse des anonymes une puissance qu’il ne serait pas convenable de réveiller lorsque tout va mal sur plan économique.

«Il faut dire la vérité aux Français». Mais pas leur confirmer que la France est en récession. «Il faut dire la vérité aux Français». Mais pas leur annoncer que les plans de rigueur sont des plans de rigueur. «Il faut dire la vérité aux Français». Mais pas leur expliquer que supprimer 30 000 emplois dans le secteur public, c’est une mesure d’austérité.

«Il faut dire la vérité aux Français». Bon, ça va Coco, tu peux rentrer dans ta cage. On a compris…


Jean-Noël Cuénod

 

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01/10/2008

Actes préparatoires en vue d’assassiner le jury

justice.jpgDans l’ombre chafouine des lois, Berne trame ses «actes préparatoires» (article 260 bis CPS) en vue de commettre un «assassinat» (article 112 CPS) sur la personne des jurés populaires de la République et canton de Genève.
En effet, cette institution démocratique ne correspondrait pas au nouveau Code de procédure pénale fédérale. Le premier réflexe serait de se dire: «Eh bien puisque cette loi ne répond pas aux exigences de la démocratie, jetons-la dans la corbeille à papier. Un lieu d’où elle n’aurait jamais dû être extirpée». Mais nous vivons des temps où le peuple est cette chose qui ne fait rien qu’à embêter ceux qui savent. Et par vengeance, ceux qui ne savent pas votent pour les blochériens qui savent encore moins que les autres, mais crient plus fort. Passons. Et revenons à nos moutons judiciaires.

Par bonheur, tous les droits populaires n’ayant pas encore été abolis, les citoyens genevois devront se prononcer en 2009 sur le maintien ou non du jury devant nos cours. D’ores et déjà, moult politiciens hérauts de la raison bureaucratique plaident en faveur de cette suppression afin que Genève s’aligne. En voulant ignorer les effets particulièrement pervers de leur tentative de jurycide.

Alors voilà ce qu’en un quart de siècle de chronique judiciaire, j’ai pu constater. Le petit monde de la justice genevoise vit en vase clos. Avocats et magistrats ont souvent partagé les mêmes bacs à sable, les mêmes écoles, le même collège, la même fac de droit. Et parfois, les mêmes unités militaires. Chacun sait ce qu’a fait l’autre d’avouable et d’inavouable. Et tout le monde se ménage. Un président de Cour hésitera à donner tort au juge d’instruction qu’il rencontre tous les jours au «Pied de Cochon» ou au «Mortimer». Un avocat mettra la pédale douce contre un procureur qu’il doit ménager dans une autre affaire. Il n’y a rien là d’atrocement scandaleux. C’est humain.

Dans cette atmosphère confinée, les jurés débarquent et ouvrent les fenêtres de la salle d’audience, y apportant enfin la bise roborative de la vraie vie. Ils n’ont d’autres comptes à rendre qu’à leur conscience et qu’à leur serment. Et ne caressent aucun espoir d’avancement, n’ont aucun ascenseur à renvoyer, ne craignent aucune mesure de rétorsion. Seraient-ils dépassés par la technicité des dossiers? Pour avoir couvert des dizaines de procès financiers, je puis témoigner du contraire. De nombreux jurés experts-comptables semblaient d’ailleurs s’y mouvoir avec beaucoup plus d’aisance que certains présidents de cour!

Un argument encore plus fondamental plaide en faveur du jury. Cette institution permet au peuple de vivre avec intensité cet acte d’une sublime gravité et sans lequel aucune vie en société n’est possible: juger autrui. Cette responsabilité ne concerne pas qu’une caste de juristes. Elle doit rester l’apanage du peuple. Afin que le mot «justice» ne soit pas confisqué par quelques-uns mais continue à relever de la volonté générale.

La tendance actuelle est de séparer le peuple de l’Etat dans ses fonctions essentielles. Bientôt, l’armée de milice sera supprimée au profit de la caste des militaires professionnels. Et maintenant, voilà que la justice sera débarrassée à son tour de la présence du peuple. Cela signifie que la notion de citoyens sera remplacée par celle de clients.

Cela fait peut-être une société anonyme. Mais certainement pas une nation.

 

Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris et ex-envoyé au Bourg-de-Four

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