02/09/2008

On tire sur notre langue!

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A peine Le Plouc a-t-il regagné Paris qu’il est victime d’un attentat. Crapahutant sur la Toile, des attachés de presse ont tiré sur sa langue. Sur notre langue. Venant de ces officines qui cherchent à vendre aux journalistes n’importe quoi – une bagnole, une couscoussière, une ville, une exposition, un acteur, un Airbus, un téléphone, un politicien, une paire de caleçons – une fusillade de courriels (le premier qui dit: imèle est prié de quitter immédiatement ce blogue) transforme la boîte électronique plouquesque en passoire servettienne. Tous, ou presque, sont écrits en anglais. S’agit-il d’entités communicantes aussi anglo que saxonnes? Que nenni mes damoiseaux! Les auteurs de ces américonneries sont tout ce qui a de plus Français. Ils ne se donnent même pas la peine de livrer une traduction. L’anglais est désormais une langue aussi unique que le Parti de Staline.

Et encore, de quel anglais, s’agit-il! Ce sabir gluant et informe n’est pas fait pour échanger des idées, pour transmettre un savoir. Il ne sert qu’à vendre, qu’à fourguer. Et avec ça communique-t-on? Non, on nique le commun, c’est tout.

Bien sûr, on entend d’ici les porteurs de Rolex: «Pff, défendre le français, c’est d’un ringue! Avec ça, on ne peut même pas commander un McDo.»

Le français ne supporte pas la médiocrité. Il réclame de celui qui le sert la précision amoureuse d’un horloger. Notre langue est à la fois ductile et rigoureuse. Elle se plie à l’imaginaire sans tomber dans l’arbitraire. C’est ce qui fait sa richesse, son indispensable richesse à qui veut argumenter, légiférer, émouvoir.

Seule une langue élaborée – l’anglais, le français ou autres - peut donner aux humains les outils pour développer une pensée jusqu’aux extrémités de son cheminement. Si cet instrument disparaît, c’est toute la musique du monde qui sombre dans la cacophonie. Le langage n’est plus alors qu’une mécanique destinée à l’abrutissement et l’aliénation.
«OK», répond le Franglais. «But, the technology speaks english.» La réponse à cette objection est née en Amérique du Nord, dans ce valeureux Québec qui réussit à endiguer la marée anglo-saxonne. L’Office québécois de la langue française offre sur son site http://www.olf.gouv.qc.ca toutes les possibilités pour traduire en français les termes techniques, scientifiques ou informatiques énoncés en anglais.
Un exemple à méditer par les académiciens  dont on ne perçoit même plus les ronflements en se promenant quai de Conti.

 

Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris

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Commentaires

Bien que partageant votre opinion, je me permets d'y ajouter une petite remarque :

tant que ces pourriels auront pour sujet un texte en (semblant d') anglais, voire en traduction automatique française, cela nous facilitera grandement le tri et la mise aux oubliettes !

Et j'ajouterai, pour le plaisir : après la junk-food, la junk-langue...

Écrit par : Greg | 02/09/2008

« Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin l'objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier. C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie des mots l'exigeaient ; et l'inversion a prévalu sur la terre, parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison.

« Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raison, et on a beau par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu'il existe ; et c'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre des sensations : la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n'est pas clair n'est pas français ; ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. »

Antoine de RIVAROL - "L'Universalité de la langue française" (1783)

Écrit par : Scipion | 02/09/2008

Malgré Antoine de Rivarol et "l'Universalité de la langue française", cette universalité diminue comme peau de chagrin. On ne peut s'en réjouir, mais on est obliger de l' "admett'e"!

"Admett'e" un terme de la "Novlangue". Elle a pris gentiment le dessus en France même. Dans tous les médias de parole, les grands prêtres (Heureusement! Ils n'en sont pas encore au maximum des malad'esses de langue, sinon j'aurais écrit: "gands pêtes") ont pris l'habitude de "manger" toute une partie des "R". L'exemple le plus frappant: l'utilisation constante du "kilomètt'e".

Tonne''e de B'est !Ce qui n'est pas clai' est f'ançais; ce qui est clair est reste anglais,italien, grec ou latin!

Écrit par : Père Siffleur | 03/09/2008

Bah, Jean-Noël, l'imaginaire libre et réel repose forcément sur l'arbitraire apparent, au départ. Supprimer l'arbitraire a priori, c'est une forme de censure bien... française.

Rivarol du reste se contredit : il oppose l'universel théorique à l'universel pratique, en reconnaissant que toutes les langues font différemment du français. Et de fait, ce n'est pas seulement à cause de la décadence du monde, que le français n'est plus autant à la mode qu'autrefois. En ancien français, on pouvait inverser à son gré le sujet et les compléments, et ce n'était pas plus mal.

Le vrai problème du français, c'est qu'à cause d'idées comme celles de Rivarol, on l'a rationalisée à l'excès, alors que ceux qui l'utilisent ont justement besoin d'exprimer leurs passions, à travers une langue, quelle qu'elle soit. C'est ce dont j'ai parlé dans mon article "Langues régionales".

Quant à la vente, le vrai malheur est peut-être que le libéralisme à l'américaine permet davantage le développement de la littérature que l'étatisme à la française, ô Jean-Noël.

Écrit par : R.M. | 03/09/2008

(Au reste, le défaut de Rivarol est ici d'appeler "passions" ce qui relève simplement des sentiments, des émotions : il confond une chose et son excès. Changer l'ordre prétendument naturel des mots, cela dépend des sentiments : cela n'a rien d'une "passion". Mais ces confusions sont typiques du rationalisme systématique du XVIIIe siècle. Même au temps de Racine, on ne l'avait pas aussi clairement. Cela dit, dire que l'imaginaire ne doit pas tomber dans l'arbitraire, cela participe aussi du néoclassicisme.)

Écrit par : R.M. | 03/09/2008

On ne LES avait pas aussi clairement (erratum).

Écrit par : R.M. | 03/09/2008

Quelques lignes sur le sujet:

"Outre leur langue maternelle, les collégiens apprenaient jadis une seule langue, le latin : moins une langue morte que le stimulus artistique incomparable d’une langue entièrement filtrée par une littérature. Ils apprennent aujourd’hui l’anglais, et ils l’apprennent comme un esperanto qui a réussi, c’est-à-dire comme le chemin le plus court et le plus commode de la communication triviale : comme un ouvre-boîte, un passe-partout universel. Grand écart qui ne peut pas être sans conséquence : il fait penser à la porte inventée autrefois par Duchamp, qui n’ouvrait une pièce qu’en fermant l’autre."

JULIEN GRACQ, Le Monde des livres, 5 fév. 2000.

Écrit par : Azrael | 03/09/2008

Ce que ne dit pas Julien Gracq, malheureusement, c'est que le français lui-même s'est édulcoré et vidé de sa substance d'âme pour pouvoir devenir une langue commune, entièrement fondée sur des rapports raisonnables. Ce qu'énonce par exemple Rivarol, c'est bien joli, en théorie, mais l'ordre "naturel" répété mécaniquement à l'infini, quoi de moins motivant, quoi de plus ennuyeux ? Or, même sur le plan culturel, l'anglais offre des possibilités d'expressivité auxquelles le français rechigne par excès d'académisme. Les gens aiment l'anglais aussi à cause de cela : pas seulement à cause de l'économie néolibérale. Il ne faut pas réduire la question à la politique.

Écrit par : R.M. | 03/09/2008

(Et honnêtement, le latin est par essence littéraire en théorie, car en réalité, le latin a été étudié, à l'âge classique, dans les facultés de Droit, parce que le droit venait des Romains : il s'agissait d'apprendre à administrer. Or, une langue qui sert à administrer - c'est celle de l'Académie du reste -, ce n'est pas forcément autant qu'on croit une langue "littéraire" par excellence : bien au contraire, même si les concepts juridiques peuvent paraître plus subtils que les concepts de la société marchande, la portée proprement poétique des codes administratifs est en réalité nulle. C'est d'ailleurs là son principal défaut, notamment par rapport à l'anglais, dont l'histoire contient de formidables poètes. Or, cela se reflète jusque dans la chanson "pop".)

Écrit par : R.M. | 03/09/2008

Anecdote.
Lorsque j'étais employé du service de communication d'une grande organisation humanitaire, j'avais pour fonction, entre autres, de "dépouiller" les dépêches d'agences arrivées dans la nuit afin d'en faire un résumé destiné aux différents chefs de secteurs.
Nos deux sources principales étaient l'AFP (en français) et Reuters (en anglais). Or, contrairement à une idée reçue (de qui?) et bien implantée dans les esprits, sur de mêmes sujets, les dépêches de l'AFP étaient toujours plus concises, souvent plus précises et mieux construites que celles provenant de Reuters...
Quelques années plus tard, l'arrivée de l'électronique avait entraîné la mort de ces bons vieux télex... Ils avaient disparus et avec eux les dépêches, en français, de l'AFP...
Sic transit gloria mundi...
Amitiés.
Pierre Gauthier

Écrit par : pierre gauthier | 04/09/2008

"Au reste, le défaut de Rivarol est ici d'appeler "passions" ce qui relève simplement des sentiments, des émotions : il confond une chose et son excès."

Avant de m'en prendre à un littérateur aussi éminent qu'Antoine de Rivarol, je m'interrogerais sur l'acception de "passions" à laquelle il se réfèrait en 1783. Cent ans plus tard, Littré en mentionnait une bonne douzaine...

Écrit par : Scipion | 06/09/2008

"(Et honnêtement, le latin est par essence littéraire en théorie, car en réalité, le latin a été étudié, à l'âge classique, dans les facultés de Droit, parce que le droit venait des Romains : il s'agissait d'apprendre à administrer."

Vous, vous n'avez certainement jamais lu les poètes latins dans le texte. Et je trouve que c'est un raccourci singulier de prétendre que le latin est langue d'administration (donc froide, technique, anti-littéraire...) sous le prétexte que les romains nous ont légué un système juridique et administratif très développé. Ils nous aussi légué leur architecture, leur infrastructure, leur système politique, leur poésie, leur littérature, leur théâtre et tant d'autres choses. Réduire une langue à une seule de ses richesses, c'est de la mauvais e foi. Et si le latin a surtout été étudié au XVIIè, et ce en vu de fonder ce qu'on appelera plus tard le classicisme (Académie, règles de grammaire française, etc...) le latin a toujours été langue littéraire. Charlemagne, qui ne savait ni lire ni écrire, parlait couramment le latin et le grec, et pas pour administrer. C'est grâce à lui que les moines-copistes ont recopié les grands auteurs latins et grecs, avant ça ils se contentaient des ouvrages théologiques, parfois même en réutilisant des parchemins de Cicéron ou autres.

En ce qui concerne cet article, je suis bien d'accord avec son auteur, sauf pour la conclusion.
L'anglais est bien la langue technique, laissons lui ce privilège. Certains mots peuvent supporter la traduction (logiciel, navigateur...), mais ne comptez pas sur moi pour dire "courriel". Vouloir trouver un terme français pour chaque outil et technologie inventé par nos confrères américains a quelque chose d'artificiel et de vain. Les américains utilisent bien des mots français (regardez quelques séries en V.O. pour vous en convaincre), pourquoi ne pourrions-nous pas faire de même avec leur langue ?

Écrit par : tadic | 07/09/2008

Je comprends la colère de M. Cuenod ! Il est lassant d'entendre des francophones émailler leurs discours de mots anglais de tous poils et que parfois même les Anglais ne connaissent pas...(un exemple ? le Slow up !)

Il est aussi - et malheureusement - tout aussi déroutant d'écouter et de lire les journalistes francophones s'exprimer "doctement" dans une langue française plus que douteuse. Quelques exemples ? En voici :

Les "points" pour dire "pourcent". (Dans les sondages, l'avance de B. Obama a progressé de 3 points)

Le "challenge" pour le défi (N'oubliez pas de prononcer Tchallennche)

Mieux encore : "Je ne comprends pas qu'est-ce que vous dites". Ou encore "c'est des..."

Une des meilleures entendues à la radio : " le prisonnier est actuellement détenu dans les Géoles de..."

Faut-il vraiment s'accomoder du drastique pour draconien ?

Avec les expressions "prendre en considération" et "tenir compte", on en n'a fait plus qu'une : "Prendre en compte".

Cela dit, le français manque singulièrement d'aptitudes à intégrer des mots étrangers, faille dans laquelle les accros au "pigeon English" s'engouffrent avec délice. Dommage !

Enfin, on oublie parfois un peu vite que l'italien a donné probablement plus de mots au français que ne le fait l'anglais actuellement. Personne ne s'en offusque (plus).

On peut être un dilettante et ne pas forcément accepter de participer au slow up de son village...

Écrit par : Michel Sommer | 04/10/2008

C'est vrai que défi est le plus souvent aux abonnés absents. Les pauvres en lexique ne connaissent même pas le mot. Il faut dire que challenge a un avantage, celui de posséder son agent, le challenger. Défi ne l'a pas, et si j'écris défieur sur ma machine, mon correcteur me le souligne d'un rouge rageur. Tout cela à cause de Richelieu et de sa bande: il a fait de tout français un Académicien qui se réveille à la moindre alerte. Un Anglais placé devant une lacune invente le mot et toute l'anglophonie lui emboîte le pas. Les dictionnaires font figurer ledit mot dans l'édition suivante. Ils sont informatifs et non pas normatifs. Le français a été riche sous Rabelais et sous la Pléiade. Par une curieuse auto-censure, il ne l'est plus guère. D'où l'invasion (et non l'envahissement, scrongneugneu!) par des mots de langues plus inventives et moins corsetées.

Écrit par : andré thomann | 04/10/2008

Merci pour les infos!

Écrit par : trouver régime | 27/03/2011

Merci d'avoir pris le temps afin d'écrire votre site internet d'excellente qualité. Je vais relire ce site souvent!

Écrit par : maigrir du ventre | 06/07/2011

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