30/04/2008

Mai 68, très mort et bien enterré

313924517.jpgMa blonde entends-tu dans la ville
Siffler les fabriques et les trains?
Allons au-devant de la vie
Allons au-devant du matin

 



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25/04/2008

Nicolas Sarkozy, témoin de l’impotence du pouvoir

1904135852.jpg1890446610.jpgRéforme par ci. Réforme par là. Nous sommes tous des réformistes, à gauche, à droite, au centre, de la cave au grenier. Dans son show télévisuel du 24 avril, le président français a usé de ce mot comme un chaman en déroute le ferait d’un talisman.
Il n’est pas le seul. La veille, devant l’Association de presse étrangère à Paris, le premier secrétaire du Parti socialiste français, François Hollande - dont le totem «Flamby sarcastique» lui va comme un gant beurre frais – s’est lui aussi présenté en réformiste. De même que son Parti qui, d’après sa nouvelle «Déclaration de principe», ne se revendique plus comme organisation révolutionnaire. Stupéfiante nouveauté, bouleversement sémantique sans précédent… Et dire que le Plouc pensait qu’entre les positions politiques de Guy Mollet et celles de Che Guevara, il n’y avait pas l’épaisseur d’un papier à cigarette. Quel Plouc, ce Plouc!

Si la caste politicienne bavarde autant autour de la réforme, c’est que celle-ci est bien mal en point. On en cause à défaut d’en faire. Incantation vaut action.

Dans notre propos, il s’agit des réformes-phares, c’est-à-dire celles qui vont changer de façon sensible la vie de la Nation et du peuple et qui portent la marque du président.
A cet égard, si l’on compare en qualité les réformes entreprises par le général de Gaulle pendant un an à celles initiées par Nicolas Sarkozy durant le même laps de temps, le résultat se révèle fort cruel pour l’actuel monarque élyséen. Toutefois, il s’agit moins d’une différence d’envergure entre deux hommes – elle saute à la gorge! - que d’un mouvement historique profond qui dépasse les personnalités. Au fil des ans, l’espace du pouvoir se restreint comme peau de chagrin. Dès lors, installez de Gaulle à la place de Nicolas Sarkozy, et vous risquez d’obtenir un résultat assez semblable.

La France étant la démocratie qui donne le plus de pouvoir à un seul individu, il est intéressant de relever les réformes prises par les présidents de la Ve République durant la première année de leur mandat. On y constatera qu’à chaque étape, leur espace de pouvoir diminue.

Charles de Gaulle, réformes prises entre 1958 et 1959

  •  Nouvelle constitution qui change fondamentalement les institutions de la République.
  •  Premières dispositions concernant la décolonisation (indépendance de la Guinée).
  •  Assainissement des finances publiques.
  •  Bouleversement de la politique étrangère (rapprochement avec l’Allemagne, indépendance vis-à-vis des Etats-Unis).

Georges Pompidou, réformes prises entre 1969 et 1970

  •  Dévaluation du franc français.
  •  La filière charbon-gaz est abandonnée au profit du nucléaire pour la fourniture de l’énergie; la France deviendra l’une des puissances principales du nucléaire civil.
  •  Loi instaurant l’actionnariat ouvrier au sein de Renault, entreprise alors étatique.
  •  Apparition de la concurrence entre les deux chaînes de télévision.

Valéry Giscard d’Estaing, réformes prises entre 1974 et 1975

  •  Réformes fiscales et économiques afin, notamment, d’enrayer l’inflation.
  •  La majorité passe de 21 à 18 ans.
  •  Légalisation de l’interruption volontaire de grossesse.
  •  Divorce par consentement mutuel.

François Mitterrand, réformes prises entre 1981 et 1982

  •  Abolition de la peine de mort.
  •  Suppression de la Cour de Sûreté de l’Etat.
  •  Autorisation des radios locales privées.
  •  Impôt sur les grandes fortunes.
  •  Nationalisation des banques et de grands groupes industriels.
  •  Retraite à 60 ans.
  •  Semaine de 39 heures.
  •  Abrogation du délit d’homosexualité.

Jacques Chirac, réformes prises entre 1995 et 1996

  •  Reprise des essais nucléaires militaires.
  •  Professionnalisation de l’armée entraînant la suspension du service obligatoire.
  •  Engagement militaire avec l’OTAN en Yougoslavie.

Nicolas Sarkozy, réformes prises entre 2007 et 2008

  • «Paquet fiscal» ou loi TEPA destinée, notamment à défiscaliser les heures supplémentaires et instaurer un bouclier fiscal pour les plus fortunés afin de tenter de les dissuader d’exporter leurs capitaux. 
  • Minitraité européen.
  •  Réforme des régimes spéciaux de retraite.
  •  Loi sur l’autonomie de l’université.

Les principales réformes introduites durant la première année du règne de Sarkozy ne sont certes pas bénignes. Mais elles demeurent limitées dans leurs effets. Aucune d’entre elles ne mérite le qualificatif de «réformes-phares» car aucune d’entre elles ne changera fondamentalement la vie de la Nation et des citoyens. A cet égard, même Chirac fait mieux avec l’abolition du service national obligatoire.
Ce fait est dû en partie à la méthode Sarkozy: ouvrir de multiples chantiers afin de ne pas braquer l’opposition sur un seul sujet mais de la diluer sous le flot des thèmes à débattre. Toutefois, cela ne suffit pas à expliquer ce manque d’ampleur.

On remarque que du général de Gaulle à François Mitterrand, les réformes-phares de la première année de pouvoir sont bien pourvues tant en quantité qu’en qualité. Dans le film de Robert Guédiguian «Le Promeneur du Champ de Mars», Mitterrand – génialement incarné par Michel Bouquet – déclare qu’il sera le dernier vrai président de la République, doté de pouvoirs réels. Le présent lui donne raison.
Mais c’est justement ce même Mitterrand qui, le premier, a subi le rétrécissement du pouvoir! En effet, que reste-t-il des grandes réformes qu’il a entreprises ? L’abolition de la peine de mort, la suppression de la Cour de Sûreté de l’Etat – un tribunal d’exception indigne d’une démocratie – la libéralisation des ondes et l’abrogation du délit d’homosexualité, c’est-à-dire des réformes liées à la justice, à la société. Aucune de ses réformes économiques (les nationalisations) n’a tenu le coup. Même les réformes sociales (retraite à 60 ans et semaine de 39 heures) sont plus ou moins remises en cause.
Pourquoi? Parce que les institutions européennes et les organismes supranationaux, comme l’Organisation mondiale du commerce, sont devenus les véritables lieux du pouvoir économique mondialisé.
Or, dans leur discours, les politiciens prétendent encore imprimer leur marque sur les politiques économiques, monétaires et financières. Ce faisant, ils mentent. Et ils mentent stupidement dans la mesure où les citoyens s’aperçoivent bien qu’ils se parent des plumes du paon, alors qu’ils ne sont plus que des moineaux prenant leurs électeurs pour des pigeons. Il en résulte une déconsidération généralisée de l’acte politique, ce qui met la démocratie en péril.

Comment les citoyens peuvent-ils défendre leur autonomie et leurs intérêts face à ce pouvoir multiple et sans visage de l’économie globale? Ne cherchez pas ce sujet dans les programmes des partis de gouvernement, vous y perdriez le peu de foi qui vous reste. Et vous donneriez à ceux qui les incarnent des noms d'oiseaux.

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Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris

 

 

 

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21/04/2008

Aimé Césaire ou la lucidité nègre (2)

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Contrairement à Paul Eluard et Louis Aragon – autres poètes issus du surréalisme et qui ont adhéré au Parti communiste français   Aimé Césaire n’a jamais écrit un seul vers de propagande. Sa poésie ne se plaçait au service d’aucun mouvement organisé, pas même celui qu’il a fondé, le Parti progressiste martiniquais, après sa démission du PCF en 1956. C’est dans les profondeurs de son être qu’il a puisé les forces nécessaires pour briser les aliénations et la première d’entre elles, la colonisation. Et c’est en cela que son œuvre est politique. Non pas au sens étroit de ce terme, mais dans son acception la plus large. A cet égard, le surréalisme - dans lequel il s’est engagé après sa rencontre avec André Breton en 1941 - lui a offert des armes redoutables. Mais des armes qu’il a aiguisées à sa façon, comme il l’explique dans un entretien avec le remarquable poète mauricien Edouard J. Maunick (1):

Je concédais bien volontiers que notre moi superficiel pouvait être blanc ou européen. Mais je savais aussi qu’il y avait un autre moi, plus profond, qui était le réceptacle de l’Afrique et que c’était ma véritable richesse intérieure (…) L’écriture automatique était un moyen de rompre cette logique européenne et d’accéder à ce trésor qui était mon moi profond, donc mon moi africain.

L’écriture automatique théorisée par André Breton préconise de laisser couler sur le papier les idées, les images, les mots qui sautent à l’esprit, sans les filtrer par la raison. Contrairement à ce que trop de poètes du dimanche ont cru, il ne s’agit pas d’une solution de facilité destinée à contourner les difficultés nées de la rime ou de la métrique. Au contraire. L’écriture automatique est une ascèse, une discipline qui mobilise l’être dans toutes ses dimensions. Et c’est grâce à ce travail, à cet accouchement de soi-même qu’Aimé Césaire a découvert en lui ce qu’il nomme le «Nègre fondamental», c’est-à-dire la substantifique moelle de son être, sans les artifices de la raison. Quelle que soit la couleur de notre peau, nous possédons tous en nous ce «Nègre fondamental», cet être sans borne dont les racines poussent en sous-sol et au ciel.

La raison, Aimé Césaire n’en ignorait nullement les bienfaits. Sans elle, il n’aurait pu conduire la Martinique à la départementalisation, c’est-à-dire la mise en égalité d’une ancienne colonie avec les institutions de la métropole française, ni rester pendant un demi-siècle le porte-parole de son peuple. Mais il savait aussi qu’elle recèle bien des aspects pervers et mortifères lorsqu’elle est érigée en absolu. Cette déification de la Raison serait-elle la faute fondamentale de l’Europe? Dans l’un de ses entretiens avec Edouard J. Maunick, Aimé Césaire livre cette réponse:

On a coupé tout le côté mystique du monde. On a développé de manière presque monstrueuse, la raison, la seule raison. Pas seulement pour comprendre mais pour dominer. (…) Le culte européen de la raison a conduit tout droit à un totalitarisme, à l’esprit de domination, au surhomme qui est le contraire de l’homme fraternel dont nous rêvons.

Il est urgent de lire, de relire Aimé Césaire en ces temps où la raison devient folle


Jean-Noël Cuénod

(1) Ces entretiens entre Césaire et Maunick se sont déroulés en janvier 1976 sur les ondes de France-Culture. Ils sont retranscrits sur le site Internet de Potomitan, destiné à promouvoir les cultures et langues créoles.

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20/04/2008

Aimé Césaire et la lucidité nègre (1)

1029546798.jpgA Fort-de-France, le cercueil d’Aimé Césaire a parcouru les rues, les quartiers, accompagné par la ferveur du peuple en fête et en larmes. Cette poussée de sève populaire vaut tout les Panthéon et fait oublier les lamentables tentatives de récupérations ourdies par le Microcosme, de Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy. Récupérations que nous répugnons à qualifier de «politiques». Car il y a dans ce mot «politique» une noblesse oubliée certes, mais vivace lorsqu’il est prononcé par des humains majuscules comme Aimé Césaire.
Le tintamarre qui préside à sa disparition aurait déplu au poète qui avait les honneurs en horreur. Mais il recèle des aspects positifs, comme celui d’amener à l’œuvre de Césaire de nouveaux lecteurs.

Mieux que tout autre, Aimé Césaire a montré en quoi l’acte poétique et l’acte politique coulaient de la même source.
 Après la Deuxième Guerre mondiale, deux conceptions radicalement opposée de la poésie s’affrontaient. D’un côté, les poètes inspirés par le Parti communiste sous la direction d’Aragon qui voulait imposer le réalisme socialiste dans toutes les activités artistiques et littéraires. Elles devaient servir au prolétariat dans sa lutte pour la conquête du monde. L’écrivain avait pour fonction celle d’ «ingénieur des âmes» comme le prescrivait Staline. Il s’en est suivi une poésie de propagande au service, non pas du peuple ou du prolétariat, mais du Parti ou plutôt de sa caste dirigeante.
 La poésie s’est ainsi dégradée en slogans, en textes écrits au premier degré alors que dans son essence même elle est foisonnement de degrés, bouillonnement de sens, champ magnétique des contradictions. Elle n’est l’esclave de personne et encore moins de ceux qui l’écrivent. Dans cette soupe totalitaire, la poésie d’Aragon a surnagé, certes, mais en raison du génie contradictoire de l’auteur du «Roman Inachevé» qui prenait bien garde de ne pas obéir systématiquement aux ordres qu’il prescrivait à ses disciples.

De l’autre côté, ce qui restait du groupe surréaliste s’est insurgé contre cette pseudo-poésie « garde-à -vous- fixe ». Benjamin Péret – grand ami de Césaire – a écrit à ce propos un pamphlet, «Le Déshonneur des Poètes», pour clouer le bec aux fils soumis du Petit Père des Peuples.

Les intellectuels européens, esclaves du «tiers exclu» (1), ont donc divisé l’art et la poésie en deux camps: «les politiques» et les «non-politiques». Or, rien n’est plus faux que cette division. Certains poèmes d’Eluard célébrant les «cerveaux d’amour» de Staline sont nettement moins révolutionnaires que ceux où il communie dans l’amour fou. Cet amour qui bouleverse tous les ordres établis.

Dans un prochain blogue, nous tenterons de voir en quoi l’apport d’Aimé Césaire est, dans ce contexte, essentiel.


Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris.

(1) Tiers exclu en résumé: selon Aristote, soit une chose existe, soit elle n’existe pas. il n’y a pas de troisième terme.

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15/04/2008

Manif: casseurs et lycéens, deux mondes séparés

 

Grosse manif mardi à Paris, entre Bastille et Nation, tout au long de l’interminable boulevard Voltaire. 20 000 manifestants, estime la préfecture de police; 40 000, annoncent les organisateurs, les syndicats de lycéens en l’occurrence. Tête de Turc désignée: le ministre de l’éducation nationale Xavier Darcos, dont le nom est parfois orthographié «Darkos»… un K de force mineure qui donne à ce Périgordin rondouillard une inquiétante teinte germanique. Le motif: protester contre la suppression de postes   8000 à 11 000 – dans l’enseignement. En fait, il s’agit d’exprimer l’angoisse des lycéens qui voient leurs frères et sœurs aînés disposer  de bacs et même de diplômes universitaires qui ne leur donnent accès qu’à des boulots précaires. Pourquoi accumuler les études, si c’est pour servir des cheeseburgers dans un McDo?1127163450.jpg
Comme toujours, fleurissent banderoles et de pancartes sur tous les tons. Inquiet: «Laissez-nous étudier, on ne veut pas devenir policier»; langue de bois: «Tous contre les suppressions de poste dans l’enseignement»; sarkophobe: «Un seul emploi à supprimer, celui de l’Elysée».

Le déploiement de force est impressionnant. Les CRS avec canons à grenade, casques à visières rabattues et armures de Robocop entourent le cortège. Mais le plus gros du travail de sécurité est assuré par les services d’ordre internes des manifestants. Arborant brassards avec la rose au poing du PS ou sigle de la CGT ou de Force Ouvrière, les vieux de la vieille qui ont fait Mai 68 se placent au centre pour rythmer la marche du cortège. Les ailes sont occupées par le service d’ordre des deux grandes organisations lycéennes – l’UNL et la FIDL. Les filles sont au moins aussi nombreuses que les garçons à assumer cette tâche délicate que ces jeunes mènent avec beaucoup de maturité.

La tension s’élève. Les casseurs tentent de s’introduire au sein du cortège. Certains portent des maillots avec le numéro de leur département: 93 (Seine-Saint-Denis) ou 78 (Yvelines). Autre mode de reconnaissance des «lascars»: le capuchon relevé sur la casquette portée, pour une fois, à l’endroit.
Petit à petit, presqu’insensiblement, les lycéens les écartent du cortège. Les casseurs – quelque 200-300 ados - envahissent alors les trottoirs. Aux embranchements des rues adjacentes au boulevard Voltaire, ils se trouvent coincés entre les services d’ordre internes et les CRS. Et c’est là que des affrontements se sont produits. Mais l’étanchéité du cortège étant bien assurée, ils restent brefs et localisés. Selon l'AFP, la police a interpellé 24 "lascars" et compte trois blessés légers dans ses rangs.

Pourquoi un affrontement éclate ici et non pas là? Un lycéen nous l’a expliqué. Les casseurs se divisent en plusieurs gangs rivaux. Tout au long du cortège, ils se défient du geste et de la voix. Et lorsqu’ils aperçoivent une possibilité de rencontres, c’est la castagne. Variante: les gangs s’unissent pour se frotter aux forces de l’ordre. Mais là, les coups de tonfa font mal.1936647618.jpg Mardi, les CRS ont chargé à trois reprises, avec emploi des gaz. Le Plouc en a pris pour son rhume! Au cours de ces bagarres entre casseurs, un ado a été sérieusement blessé (traumatisme crânien). Une ambulance des pompiers est parvenue à le secourir malgré la densité de la foule.

En fait, il y a eu deux manifs. Celle des lycéens et celle des casseurs, chacune avec son rituel particulier. Or, les uns et les autres appartiennent souvent aux mêmes cités, portent les mêmes vêtements, proviennent des mêmes origines socioculturelles. Mais entre ceux qui sont parvenus à intégrer le système scolaire et les autres qui en ont été éjectés, un mur s’est désormais élevé.


Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris

PS: le Plouc est un âne et s'excuse platement. Dans les éditions "papier" de mercedi 16 avril de la Tribune de Genève et de 24 Heures, il a écrit que la manif s'était déroulée de la Bastille à Nation. Or, il fallait lire de République à Nation. La prise de la Bastille, ce sera pour une autre fois.  

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11/04/2008

Extinction des feux olympiques

Ni Courteline, ni le Père Ubu, ni le Sapeur Camembert n’auraient osé ce que le régime de Pékin a conçu dans son délire bureaucratique: la transmission de la flamme olympique à huis clos!
Après les manifestations londoniennes et parisiennes au passage de la torche, les organisateurs ont donc décidé qu’elle traverserait San Francisco à l’abri des regards. Et surtout des huées qui ne cessent de la suivre depuis que les stalinopékinois ont réprimé dans le sang les manifs indépendantistes au Tibet.
Ces incidents multiples ont aussi montré le fossé qui sépare le commerce chinois – très au fait de la demande économique de l’Occident – de la direction politique de ce pays – dont la méconnaissance de la réalité internationale paraît abyssale. Une anecdote narrée par le quotidien sportif français «L’Equipe» offre une bonne image de la stupidité diplomatique dont Pékin a fait preuve ces dernières semaines.

Les athlètes désignés pour participer au relais de la flamme à travers Paris avaient décidé d’arborer le badge ci-dessous. Le choix de la formule «Pour un monde meilleur» a suscité plus de ricanements que de soupirs d’admiration. Quel audacieux slogan! «Pour un monde encore plus dégueulasse», voilà qui aurait été vraiment révolutionnaire. D’ailleurs 212042575.jpgd’Attipoléon à Stalhitler, tous les tyrans de l’Histoire ont voulu édifier un «monde meilleur». C’est bien là, le problème. Des montagnes de cadavres ont été élevées en l’honneur de ce monde en perpétuelle amélioration.

C’est tout juste si ces braves relayeurs   qui ont réinventé pour l’occasion les bonnes vieilles motions radicales mi-chèvre mi-choux – n’étaient pas traités de complices du régime communiste. Pékin n’allait-il pas utiliser ce badge pusillanime à des fins de propagande? Dans le genre: «Mais bien sûr, amis sportifs français, courez donc pour «un monde meilleur» puisque nous aussi œuvrons sans relâche, et avec succès, pour parvenir à ce noble objectif !»

Or, les dirigeants chinois n’ont même pas eu ce réflexe dialectique. Quelques heures avant le départ de la torche, l’ambassade de Chine a ordonné aux relayeurs français d’enlever le fameux badge. L’ambassadeur a même  menacé de le faire arracher par le service d’ordre. Réplique de l’himalayesque judoka David Douillet: «Ils n’ont qu’à essayer de me l’enlever!» Même les «gardiens de la flamme» - flics d’élite chinois qui suivent la torche avec l’amabilité d’un adjudant sortant d’une gueule-de-bois - ne s’y sont pas risqués.

Grâce aux dirigeants de Pékin, l’initiative frileuse des sportifs est devenue un acte d’une ardente bravoure.

Manifestement, l’appareil étatique chinois ne comprend rien à l’Occident. Or, son dynamisme contraint l’économie de ce pays à conquérir toujours plus de parts de marché en Europe et en Amérique. Entre un pouvoir politique borné et une direction économique forcément tournée vers l’extérieur, les Chinois sont en train de vivre une phase de ce que Marx appelait «les contradictions internes du capitalisme». «Das Kapital» est-il encore traduit en chinois?


Jean-Noël Cuénod

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08/04/2008

Le Plouc veut allumer sa flemme olympique

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Suivre la flamme olympique à Paris n’a rien d’une promenade de santé. Oublions la pluie neigeuse qui, par intermittence, a éteint la Ville-Lumière, lundi 7 avril. Le plus difficile est de l’apercevoir entre les cars de CRS, les chevaux de la Garde Républicaine, les doubles ou triples rangées de flics coureurs et rolleurs qui protègent les athlètes porteurs de cette flamme désormais honnie. Franchement, à quoi bon dépenser 400 000 euros pour une si lamentable cérémonie? Pour la morale, rappelons que ce relais a été conçu à l’ère moderne par Karl Diem afin de promouvoir les Jeux nazilympiques de 1936 à Berlin et complaire ainsi au désir de puissance de son Führer.

Le Plouc parvient tout de même à guigner de très très loin, la torche aussi protégée que Bush. Pendant 5 secondes, lorsque Stéphane Diagana – spécialiste des courses de haies mais pas de haines – descend les marches du premier étage de la tour Eiffel. Sous les sifflets, les huées, les lazzis que tentent de couvrir les officiels pékinois avec force tambours et cymbales. Les sifflets, les huées, les lazzis montent donc d’un cran eux aussi. Dans cette épreuve sonore, le régime de Pékin n’a pas décroché la médaille d’or.

Pfuit, la flamme disparaît dans une nuée d’uniformes ! Le cortège s’arrête. Personne ne sait ce qui se passe. «On a éteint la flamme», clame une voix saluée par une salve d’applaudissements. «C’est Diagana qui a soufflé dessus», suppute une autre. «C’est pas vrai, elle est toujours allumée», croit savoir une troisième. «C’est le bordel», conclut une quatrième qui résume fort bien la situation.
On apprend plus tard que les policiers ont décidé d’éteindre la flamme pendant une vingtaine de minutes pour raison de sécurité. Elle a été ranimée par le feu olympique qui crépite à l’abri d’un énorme bus caparaçonné comme un éléphant d’Hannibal.

Après le Palais Bourbon, la foule se regarde parmi: «Mais où elle est c’te flamme?». Comme le furet de la chanson, elle a passé par ici, par là. Mais personne ne l’a vue. Un peu plus loin, même absence de torche. En revanche, flottent moult drapeaux tibétains et noirs frappés des anneaux olympiques en forme de menottes. Tout au long du parcours, les manifestants manifestent mais les autres spectateurs n’ont pas la moindre étincelle à se mettre sous la pupille. Heureusement d’ailleurs pour le bien-être de leur rétine.


Partons donc au stade Charléty, c’est là qu’elle doit être remise pour s’en aller se faire conspuer à San Francisco. On va donc forcément la voir cette fois-ci, non? Plus d’un millier de personnes ont pris la même décision et se pressent aux barrières. Des CRS habillés en gardiens de hockey sur glace ordonnent à des Protibétains de mettre leur drapeau dans leurs poches. Aussitôt, des dizaines d’étendards tibétains fleurissent pour les narguer. Les gardiens de hockey se consultent du regard: «On fait quoi?». Puis, prennent d’un commun accord la solution EM (1) qui s’impose: regarder ailleurs.

Un gaillard a réussi à franchir le premier barrage de police et court au milieu du boulevard Kellermann. Il court, mais à la poursuite de quoi? La torche demeure invisible. Remarquez, il ne court pas longtemps. D’autres gardiens le cueillent pour le porter vers son destin d’interpellé. Quelle classe, les gardiens de hockey à Paris! S’ils laissent des plumes contre les Lions zurichois, les Aigles du Genève-Servette devraient en essayer un ou deux…

Un gros car, accompagné par l’armada policière, s’arrête devant le stade Charléty. On entend des gueulées. On ne voit rien, comme d’habitude. Un flic en civil mais avec brassard se marre: «La flamme, elle a pris le bus!» C’est donc à l’intérieur de ce car ventru que le brasier olympique s’est frayé un chemin dans le Sud parisien. Pour fêter l’événement, un feu d’artifice éclaire le stade. Les huées redoublent. La foule tourne le dos à cette minable exhibition pyrotechnique. Et le Plouc s’en retourne chez lui, tirer sa flemme olympienne.

 

Jean-Noël Cuénod

 


(1) Bien connue de tous ceux qui ont subi l’Armée, la Protection Civile ou les deux, la solution EM signifie: «Emmerdement minimum».

 

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02/04/2008

Quarante ans après Mai-68, il ne fait pas bon être jeune

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A chaque manif sur le pavé parisien, les souvenirs du Plouc remontent. Il y a quarante ans, il faisait partie de ceux qui se couraient de Paris à Lyon, de Lyon à Genève pour participer à ce grand bouleversement de la génération née après le Deuxième Désastre Mondial. Contrairement à ce qu’ânonnent les médias, ce vaste mouvement n’a pas commencé à Paris, mais aux Etats-Unis, dans la foulée de la lutte contre la guerre du Vietnam et la discrimination raciste. Il franchit l’Atlantique au début de l’année 1968 et parvient en Allemagne de l’Ouest, surtout à Berlin, sous l’impulsion d’un sociologue de gauche, Rudi Dutschke qui conteste tout à la fois le pouvoir stalinien de l’Allemagne de l’Est et le régime capitaliste de l’Ouest. Les manifs berlinoises prennent de l’ampleur. «Rudi der Rote» est la cible favorite de la presse de droite. Le 11 avril 68, Dutschke est victime d’un attentat: un de ses collaborateurs lui tire trois coups de feu à la tête. Les circonstances de ce crime ne seront jamais élucidées. Après plusieurs interventions délicates, Rudi Dutschke surmonte ses blessures. Il sera l’un des fondateurs du parti Vert allemand. Sa mort prématurée en 1979 à l’âge de 39 ans est due à une séquelle de l’attentat de 1968.
Sur la lancée berlinoise, le «Mouvement du 22 mars» de Daniel Cohn-Bendit amorce la contestation à Nanterre, Paris, puis à l’ensemble de l’Hexagone. En juin, tout rentre dans l’ordre. La France vote massivement pour le parti gaulliste. En Suisse, le 1er août 1968 à Delémont se déroule à l’ombre des tanks de l’armée, les indépendantistes réclamant le départ de l’Ours des terres jurassiennes.

L’année 68 s’est terminée dans la nuit du 20 au 21 août à Prague. Les chars soviétiques écrasent l’expérience d’un «socialisme à visage humain» en Tchécoslovaquie. A l’Est et à l’Ouest, l’ordre règne. Silence de plomb d’un côté, consommation de masse de l’autre. Malheureux, ceux qui rêvent…

Et aujourd’hui, les jeunes rêvent-ils encore? A eux comparés, leurs ancêtres de Mai-68 sont des enfants gâtés. A l’époque, ces futurs papys qui tenaient le haut du pavé voulaient terrasser le pouvoir des profs afin de faire cesser le caporalisme des cours magistraux. Lors de la récente manif des lycéens à Paris, changement de décors: les ados volent au secours de leurs enseignants. Le non-renouvellement des départs à la retraite va en réduire le nombre et les lycéens crient en chœur: «Sarko, touche pas à nos profs!»
«Les études, c’est tout ce que nous avons pour sortir de nos cités. Si l’on n’a plus cette possibilité, ça ne vaut même pas la peine d’espérer quoi que ce soit», explique un des manifestants qui a quitté son bahut de Seine-Saint-Denis pour tenir une banderole boulevard Montparnasse. Et la révolution qui mobilisait les soixante-huitards? «Vous parlez de quoi, là?» En effet, on parle de quoi, là? Je vous le demande?

Dernière image. Un lycéen aveugle tâtant le pavé de sa canne blanche participe à la manif de mardi 1er avril. Un de ses copains le guide en lui tenant le bras. Il veille sur lui de façon presque maternelle et cherche des yeux une issue en cas de charge des CRS.

La solidarité, elle, n’est pas morte…


Jean-Noël Cuénod

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