21/04/2008

Aimé Césaire ou la lucidité nègre (2)

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Contrairement à Paul Eluard et Louis Aragon – autres poètes issus du surréalisme et qui ont adhéré au Parti communiste français   Aimé Césaire n’a jamais écrit un seul vers de propagande. Sa poésie ne se plaçait au service d’aucun mouvement organisé, pas même celui qu’il a fondé, le Parti progressiste martiniquais, après sa démission du PCF en 1956. C’est dans les profondeurs de son être qu’il a puisé les forces nécessaires pour briser les aliénations et la première d’entre elles, la colonisation. Et c’est en cela que son œuvre est politique. Non pas au sens étroit de ce terme, mais dans son acception la plus large. A cet égard, le surréalisme - dans lequel il s’est engagé après sa rencontre avec André Breton en 1941 - lui a offert des armes redoutables. Mais des armes qu’il a aiguisées à sa façon, comme il l’explique dans un entretien avec le remarquable poète mauricien Edouard J. Maunick (1):

Je concédais bien volontiers que notre moi superficiel pouvait être blanc ou européen. Mais je savais aussi qu’il y avait un autre moi, plus profond, qui était le réceptacle de l’Afrique et que c’était ma véritable richesse intérieure (…) L’écriture automatique était un moyen de rompre cette logique européenne et d’accéder à ce trésor qui était mon moi profond, donc mon moi africain.

L’écriture automatique théorisée par André Breton préconise de laisser couler sur le papier les idées, les images, les mots qui sautent à l’esprit, sans les filtrer par la raison. Contrairement à ce que trop de poètes du dimanche ont cru, il ne s’agit pas d’une solution de facilité destinée à contourner les difficultés nées de la rime ou de la métrique. Au contraire. L’écriture automatique est une ascèse, une discipline qui mobilise l’être dans toutes ses dimensions. Et c’est grâce à ce travail, à cet accouchement de soi-même qu’Aimé Césaire a découvert en lui ce qu’il nomme le «Nègre fondamental», c’est-à-dire la substantifique moelle de son être, sans les artifices de la raison. Quelle que soit la couleur de notre peau, nous possédons tous en nous ce «Nègre fondamental», cet être sans borne dont les racines poussent en sous-sol et au ciel.

La raison, Aimé Césaire n’en ignorait nullement les bienfaits. Sans elle, il n’aurait pu conduire la Martinique à la départementalisation, c’est-à-dire la mise en égalité d’une ancienne colonie avec les institutions de la métropole française, ni rester pendant un demi-siècle le porte-parole de son peuple. Mais il savait aussi qu’elle recèle bien des aspects pervers et mortifères lorsqu’elle est érigée en absolu. Cette déification de la Raison serait-elle la faute fondamentale de l’Europe? Dans l’un de ses entretiens avec Edouard J. Maunick, Aimé Césaire livre cette réponse:

On a coupé tout le côté mystique du monde. On a développé de manière presque monstrueuse, la raison, la seule raison. Pas seulement pour comprendre mais pour dominer. (…) Le culte européen de la raison a conduit tout droit à un totalitarisme, à l’esprit de domination, au surhomme qui est le contraire de l’homme fraternel dont nous rêvons.

Il est urgent de lire, de relire Aimé Césaire en ces temps où la raison devient folle


Jean-Noël Cuénod

(1) Ces entretiens entre Césaire et Maunick se sont déroulés en janvier 1976 sur les ondes de France-Culture. Ils sont retranscrits sur le site Internet de Potomitan, destiné à promouvoir les cultures et langues créoles.

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Commentaires

Peut-être, Jean-Noël, que les poètes du mardi s'imaginent facilement qu'en s'abandonnant à l'instinct, on trouve le moi ultime. Peut-être que cela non plus n'est pas forcément vrai.

Cela dit, Aimé Césaire, précisément en laissant parler son instinct, pour moi à la suite d'un Desnos, a certainement trouvé des images fortes et des rythmes forts, aussi, parce qu'ils naissaient d'une colère animée par un sentiment légitime d'injustice. Il en est venu des choses réellement profondes.

Le vrai problème est que l'automatisme même ascétique en lui-même peut très bien ne rien amener. Ce n'est pas plus une garantie que les vers et la rime. Le mardi n'est pas en soi plus génial que le dimanche. Tout dogme, à cet égard, est également dérisoire. Césaire a fait de beaux vers parce qu'il avait une âme forte, et peut-être que la force de cette âme avait besoin de ne pas se laisser encadrer par des rythmes raisonnables, une métrique classique. Mais l'âme d'Aragon en avait au contraire besoin.

Avez-vous connu Charles P. Marie ? Il contestait à la fois l'écriture automatique et les vers classiques. Il disait que l'on devait faire un automatisme transcendantal, au fond. Un jour, je l'ai mis fou de rage en lui demandant à quoi il reconnaissait, dans un résultat donné, que l'automatisme était passé par Dieu, ou était resté dans l'instinct : impossible à voir, en fait. A l'issue, il n'y a que les mots d'une langue humaine, enchaînés dans des rythmes humains - qu'ils soient réguliers ou non.

Sinon, l'obtention d'un département montre bien que Césaire avait finalement abandonné la voie révolutionnaire, sur le plan politique.

Écrit par : R.M. | 21/04/2008

J'ai vraiment honte des des Chefs de Gouvernement des pays africains, je suis affligé, scandalisé et révolté par leur comportement.
Il n'y avait pas un seul chef d’Etat Africain aux funérailles du Nègre Fondamental qui s‘est battu durant toute sa vie pour l‘Afrique!!!
Honte à vous Africains! Honte à vous Chefs d’Etat sous fifres, larbins, remplaçants du Maitre Blanc sur la négraille! Honte à vous!

"Un baobab est tombé, un phare qui s'éteint..." Tout ce que vous avez à proposer en hommage!
Honte à vous Africains, Présidents d'Etat. Pas un seul chef d'Etat Africain ne s’est déplacé pour rendre hommage à celui qui vous a sorti de la torpeur ténébreuse avec son cri de la Négritude,
à celui qui vous a arraché des griffes du colonialisme avec son discours du colonialisme,
à celui qui vous a rendu votre dignité salie dans la boue, traînée dans la merde et déversée dans les poubelles,
à celui qui a hisser votre valeur de nègre au rang de l’Universel.
Honte à vous!!! La tragédie du roi Christophe vous résume parfaitement.

Honte à vous tous les chefs d'Etat africains!!! Honte à vous!!!

Écrit par : angolo | 22/04/2008

Enfin, un endroit raciste, ou parler de négritude, de négrailles, de nègre, ne pose aucun problème à SOS-Racisme et autres organisations...

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 22/04/2008

Aimé Césaire avait décidé de s'assumer comme nègre, un peu comme j'ai accepté de m'assumer comme "Savoyard de la Tribune", toutes proportions gardées. C'est pour embêter le bourgeois, qui croit qu'on devrait avoir honte. Jean-Noël Cuénod lui-même, en se disant un Plouc, a voulu faire pareil. Mais moi, en plus, j'assume ma savoyardité, lorsque je m'exprime.

Écrit par : R.M. | 22/04/2008

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Écrit par : coiffeuse afro tresses africaines dreadlocks rastas | 08/07/2008

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