22/01/2008

Dieu,Sarkozy et nous (2): le discours de Ryad

Le mot «Dieu» fleurit sur les lèvres de l’Omniprésident comme les primevères à Pâques. Peut-être veut-il faire oublier à son électorat catholique ses frasques et frusques pipolesques. Poursuivons donc notre petit florilège des dévotions sarkoziennes.
Au cours de son voyage en Arabie saoudite, Nicolas-le-Preux a débité ce prêche aux membres du Conseil consultatif de la monarchie saoudienne à Ryad:

 

«Le Dieu unique des religions du Livre. Dieu transcendant qui est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme. Dieu qui n'asservit pas l'homme mais qui le libère. Dieu qui est le rempart contre l'orgueil démesuré et la folie des hommes. Dieu qui par-delà toutes les différences ne cesse de délivrer à tous les hommes un message d'humilité et d'amour, un message de paix et de fraternité, un message de tolérance et de respect.»

 

S’il écorchera les oreilles sensibles des athées militants, ce discours ne manque pas d’allure. Quant à ceux qui sont mus par la foi, comment refuserait-il ce «Dieu qui n’asservit pas l’homme mais qui le libère»? Certes, lorsque le monarque électif parle du «message d’humilité» prodigué par ce «Dieu transcendant», on ne manquera pas d’être surpris tant cette vertu paraît éloignée de la pompe élyséenne et de ce Pipole 1er tout en Rolex, jet-set et bling-bling. Mais enfin, nous savons tous que les voies du Seigneur sont aussi impénétrables que Ses desseins.

 

Ce n’est donc pas tant le discours en lui-même qui pose question que la fonction de l’homme qui le fait sien et le lieu où il est prononcé.
Depuis la séparation de l’Eglise romaine et de l’Etat en 1905, le président de la République et son gouvernement ne doivent pas s’immiscer dans la religion. Les médias ont récemment rappelé que Charles de Gaulle, grand catholique devant l’Eternel, ne communiait jamais en public et s’interdisait toute allusion religieuse dans ses allocutions. Certes il y a, en France, une conception dogmatiste et même intégriste qui fait de la laïcité une vache sacrée et interdit toute évolution dans les rapports entre le religieux et le politique. Et cet intégrisme laïcard doit être bousculé, comme tous les intégrismes, pour que la société ne reste pas figée. Il faut donc repenser constamment ces rapports complexes entre Dieu et César. Mais il n’en demeure pas moins que le rôle du chef de l’Etat n’est pas de défendre une profession de foi. Il doit garantir à toutes les formes de croyances et de non-croyances le droit à l’expression, tout en renonçant pour sa part à prêcher.

 

De plus, les discours présidentiels ne sont jamais dépourvus de vues intéressées sur le plan matériel. Dans le contexte de celui de Ryad, on ne peut s’empêcher de penser que Nicolas Sarkozy, par ses paroles édifiantes, a voulu séduire son auditoire en vue d’obtenir des avantages diplomatiques et économiques. Réduire Dieu à un argument de vente pour la maison Dassault ou l’industrie nucléaire a de quoi révulser les croyants.

 

Enfin, le lieu où cette allocution s’est tenue – le Conseil consultatif du Royaume saoudien – était particulièrement mal choisi. Ce pays défend une conception intégriste et liberticide de l’islam qu’il colporte dans le monde entier avec ses pétrodollars. D’ailleurs, de nombreux islamoterroristes, à commencer par Ben Laden lui-même, sont issus de cette idéologie politico-religieuse. De plus, toutes les autres religions sont interdites sur le territoire saoudien. C’est ainsi que le drapeau suisse avec sa croix ne peut être arboré à l’ambassade de la Confédération helvétique à Ryad! Dès lors, parler de Dieu dans un tel contexte revient à légitimer l’ignoble usage que fait l’Arabie saoudite de la religion.

Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris.

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Commentaires

Oui, l'intégrisme laïcard, j'en ai parlé sur mon blog (cliquer ci-dessous) sous le titre "Sphère privée" ( http://ramiel.fr.arviblog.com/article-208777.html ). Il est vrai que, en France, il devient difficile, même quand on n'est qu'un simple petit écrivain, d'exprimer sa religiosité. Il est vrai aussi que l'Etat qui veut diriger les consciences, dans un sens ou dans un autre, les uniformise, et les prive de liberté. Enfin il est vrai que la croix blanche sur fond rouge heurte aussi la sensibilité des laïques jacobins en France, mais c'est à propos de la Savoie, en général.

Écrit par : R.M. | 22/01/2008

Merci , Jean-Daniel Cuénod ! Voici une analyse qui répond presque intégralement aux questions que l’excellent Bruce Lincoln, historien des religions de Chicago, suggère que l’on pose à propos de toute prise de position religieuse : 1) qui parle et qui est à l’arrière-plan (personne, groupe, institution… quel que soit l’auteur apparent du discours) ? 2) A qui cela s’adresse-t-il, dans quel contexte, à travers quels médias et dans quel intérêt ? 3) De quoi veut-on persuader l’audience ? 4) Quelles seront les conséquence si cette tentative de persuasion réussit : qui gagne quoi, combien et qui perd ?
Bruce Lincoln, à qui l’on doit ce questionnaire (qui peut sembler aller de soi mais cela va encore mieux en le disant…), vient de publier un magnifique essai sur Religion, Empire et Torture (Religion, Empire and Torture, University of Chicago Press), qui ne sera vraisemblablement pas plus traduit en français que le précédent (Holly Terrors, Thinking Religion after September 11 - Saintes Terreur : Comment penser la religion après le 11 septembre).
Philippe Borgeaud

Écrit par : Borgeaud | 23/01/2008

Oui, en somme, dès que quelqu'un exprime des sentilments religieux, il est rationnel de se montrer paranoïaque. Cela me rappelle un article que j'ai publié un jour sur Alain Juppé, qui disait que le voile islamique cachait des stratégies politiques de grande envergure pour conquérir de nouvelles choses, et que c'est pour cela qu'il fallait l'interdire. Mais en fait, si on est malin, on met à jour les gens qui sont derrière, au lieu de s'en prendre à leurs instruments inconscients et innocents. Si on n'est pas malin, on ne suppute pas. En tout cas, c'est mon avis : tant qu'on ne sait pas qui est derrière, on n'accuse pas, et on ne préjuge pas ; on laisse aussi les gens exprimer librement leurs sentiments mystiques personnels. D'ailleurs, derrière les plantes qui fleurissent, et qui suscitent des sentiments mystiques chez les adorateurs de la nature, il y a peut-être aussi de bons anges du printemps qui célèbrent les cieux : qui sait ? Ce n'est pas parce que quelqu'un se tient derrière un buisson qu'il est méchant.

Écrit par : R.M. | 23/01/2008

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