30/11/2007

Villiers-le-Bel: une violence muette

Voyoucrates, les émeutiers de Villiers-le-Bel? Pour les meneurs, cela ne fait aucun doute. Ils sont juste un peu plus âgés que les membres de leurs troupes et cachent sur les toits des immeubles, revolvers à grenailles, parpaings, fusils de chasse. Pour eux, il s'agit de préserver leur territoire de tout regard étranger. Ce qui est facile en temps normal, puisque la présence policière dans ces cités est inversement proportionnelle à celle que l'on remarque aux abords des ministères. Il est donc peu probable que les voyoucrates aient mis le feu aux poudres à Villiers-le-Bel. Ils n'avaient pas intérêt à attirer des compagnies de CRS. La colère des jeunes du quartier de la ZAC était vraisemblablement spontanée, après l'accident mortel qui a mis en cause une voiture de police. Mais lorsque les premiers éléments des forces de l'ordre sont parvenus dans le quartier en ébullition, les voyoucrates ont pris l'émeute en main, comme le montre le caractère structuré de la guérilla suburbaine qu'ils ont menée contre les CRS. Des embuscades aussi bien montées, avec la volonté délibérée de tuer des policiers, cela ne doit rien au hasard ou à la colère débridée. Il s'agissait pour eux de défendre leur territoire trafiquant. Dès lors, on ne saurait confondre les meneurs avec ceux qu'ils manipulent. Cela dit, pour quelles raisons, ces jeunes qui ne sont pas forcément des délinquants suivent-ils les apprentis caïds? Les raisons sont multiples. L'une d’entre elles relève, semble-t-il, de l'impossibilité de ces jeunes à verbaliser leur révolte. Durant trois jours, nous avons tenté de nouer, ne serait-ce qu'une banale conversation avec ceux qui se nomment "les lascars". Certains d'entre eux ont accepté le dialogue. Mais l'extrême pauvreté de leur langage les a rendus quasi muets. Ils avaient la rage, la haine - et même "la mort" comme l'a dit l'un d'entre eux. Mais dans leur besace scolaire, ils ne possédaient pas suffisamment de termes pour qualifier leur mal-être. Et à la moindre contrariété, les "lascars" se montraient physiquement menaçants. Le geste remplaçait aussitôt l'embryon de parole. Demain que feront-ils de leur révolte sans mots? Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris.

16:12 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | | |

28/11/2007

Le journaliste face à la haine des émeutiers

Suivre les émeutes de Villiers-le-Bel, dans la région parisienne constitue une rude leçon pour le journaliste. D'habitude, lorsque le reporter couvre une manif, il est généralement bien reçu. Les protestataires n'ont aucun intérêt à brusquer celui qui, bien ou mal, relaie le contenu de leur révolte. A Villiers-le-Bel, à Sarcelles, à Gonesse  et dans ces cités du Val d'Oise (le 9 - 5 ainsi que ses habitants le nomment comme s'il s'agissait d'un numéro matricule), rien de tout cela. D'ailleurs, on ne saurait parler de manifs en l'occurrence. Point de défilés avec drapeaux rouges ou noirs, de calicots moqueurs contre le gouvernement, de slogans scandant des revendications.  Les "lascars" cassent en se taisant. Il y a la rage - qui s'explique par une situation sociale dramatique. Mais il y a aussi le sentiment de garder un territoire. Le policier est un intrus qui va mettre son nez dans les trafics de l'économie souterraine. Mais aussi le pompier. Et maintenant le journaliste. Un reporter porte-t-il une caméra? Il est agressé. Moins pour voler son appareil que pour le fracasser. Les photographes subissent un sort semblable. Epargnés jusqu'alors, les journalistes de l'écrit deviennent eux aussi des indésirables. Un de ces "lascars"  n'a pas hésité à prendre sous mon nez le carnet de note de mon confrère de "Ouest-France" pour en lire son contenu. Avant de le rendre d'un air las, n'ayant pas réussi à décrypter les hiéroglyphes.

Naguère encore, le reporter de manif avait l'impression de servir de trait d'union entre une colère et les institutions. Il en tirait, sinon de la fierté, du moins le sentiment de se rendre utile à la société. Aujourd'hui, les damnés du macadam le regardent comme un rouage de cette Grande Machine dont ils ne comprennent pas le mécanisme. Notre rôle pourrait être de leur en donner le mode d'emploi. Encore faudrait-il qu'ils le souhaitent. Ce qui est une tout autre histoire.

Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris

17:43 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | | |

22/11/2007

Internet fait grève à son tour

Le plouc est enfermé à Paris. Non pas "à la Santé pour se refaire une honnêteté" (merci Georges Brassens), mais par les murs d'embouteillage qui ceinturent la Plus Belle Capitale du Monde. Car ne croyez pas un mot des dépêches d'agences qui claironnent que la fin de la grève est arrivée, en vous assénant des taux de grévistes à la baisse. Dans le réel parisien, les métros se font toujours aussi rarissimes. Explication de mon vendeur de journaux à la Butte-aux-Cailles: "Ceux qui reprennent le travail à la RATP sont employés dans les bureaux et aux guichets. Mais la plupart des conducteurs, eux, poursuivent la grève. Alors ça nous fait une belle jambe que les comptables bossent à nouveau, hein?" Cher Monsieur, si le mouvement social continue, ça va effectivement nous faire une très belle jambe. Et des mollets de lutteurs suisses. 

Le plouc n'est pas seulement embastillé par la grève. Trahi par Internet, il a été privé de connexion avec Lausanne et Genève. Et a dû dicter son papier, comme autrefois. Explication des informaticiens: un pirate aurait désorgarnisé les liaisons de Swisscom, hier entre 17 h. et 22 h. isolant ainsi une partie de la Suisse. Nous vivons une époque formidable, comme le dessinait feu le génial Reiser. Il suffit d'un conflit social mettant en cause une seule branche d'activité pour bloquer un pays. Et un pirate tout seul dans son coin peut isoler une région. Plus la société progresse dans les technologies de la communication, plus elle devient fragile. A quand le retour des signaux de fumée? Ah non, ça c'est impossible! La fumée sera interdite dans tous les bars-tabac en france dès le 1er janvier.

Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris.

 

10:18 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

20/11/2007

Le plouc cloué au sol

Aujourd'hui, c'est jour de grève en France. Vous allez me dire: "ben comme d'habitude, rien de nouveau sous le cumulus!". Ah mais cette fois-ci, c'est toute la fonction publique qui se croise les bras. Et pas qu'elle: les typos font de même. Donc pas de journaux. Et puis, le coiffeur du quartier ferme aussi. Il en a marre sans doute de se taper des kilomètres de bouchon chaque matin pour couper les cheveux en quatre.

Ayant dû faire un saut de puce à la Républiquetcanton, le plouc a cru malin de prendre son avion lundi soir pour parvenir à Paris juste avant la grève des fonctionnaires. Mais les grèvomaniaques sont beaucoup plus finauds. Les contrôleurs aériens d'Orly ont décidé d'arrêter le travail la veille. Histoire de mettre encore un peu plus d'ambiance dans le chaos gaulois. Et voilà le Plouc cloué à Cointrin toute la soirée, comme un vulgaire jet de feue la Swissair zurichoise. Un espoir, l'aéroport de Roissy est encore ouvert. Air-France a encore des places libres. Chic. Mais une hôtesse de terre très terre -à - terre, d'un air sadique, claironne le prix du billet: 557 francs. L'arnaque totale! Et de toute façon, une fois parvenu à Roissy, qu'est-ce qu'on fait? Le RER? Autant espérer gagner au Millionnaire. Le taxi? Autant être millionnaire. Par chance, le plouc à une belle-mère à Chambésy qui lui offre un repli stratégique bienvenu. Ceux qui n'ont pas de belle-mère à Chambésy, comment font-ils? Qu'ils se débrouillent.

Mardi matin 4 h. 15, le plouc se réveille en espérant qu'un avion décollera vers Orly. Il y en a un qui part avec un retard de 45 minutes. C'est vraiment un détail. A Orly, l'attente d'un bus est encore plus longue. Qu'importe. Et pour rejoindre le XIIIe, il faut marcher. Comme d'habitude. L'important, c'est d'être à Paris pour suivre la grande manif des fonctionnaires. Et marcher avec eux. La France est un pays qui marche de mieux en mieux.

Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris.

 

11:21 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

16/11/2007

Le plouc se les gèle à l'Elysée

Mission pour le plouc: il doit se rendre à l'Elysée afin d'assister à la rencontre entre Sarkozy et notre Micheline Calmy-Rey fédérale. En temps ordinaires, du XIIIe arrondissement au palais présidentiel, le trajet est aussi aisé que de joindre Carouge à la Place des Nations. Ou Renens à l'EPFL (vous choisissez la formule qui vous convient). Mais en temps grévistes, tout change. En premier lieu, vous devez consulter le site internet de la RATP (les TL ou les TPG du coin) pour connaître les lignes de métro qui circulent un peu et celles qui ne roulent plus du tout. Bien entendu, les métros de votre quartier appartiennent à la deuxième catégorie. En fonction de ces paramètres, vous choisissez ensuite votre parcours en essayant d'additionner les lignes qui fonctionnent et concevez le meilleur itinéraire pédestre pour parvenir à plus ou moins bon port.

Une heure et demi plus tard, le plouc parvient au Saint des Saints de la République française, une et indivisible (ça reste à voir...): la Cour d'honneur de l'Elysée. Il y sévit un froid glacial.  Une vingtaine de journalistes, de perchistes et d' hommes-caméra, engoncés dans des doudounes attendent la présidente. En face, une compagnie de Gardes républicains - uniformes d'hiver noirs et bleus, képis Second Empire rouge et blanc (seuls les sous-offs ont droit aux trois couleurs) - prend la position "au repos". Le capitaine, moustaches à la Guillaume II au vent, se tient devant eux sabre au clair. L'esthétique militaire de la Monarchie Républicaine, c'est quand même quelque chose! Le plouc en est  tout ebaubi.

"Gaaarde à vous!" Du haut du perron, un gradé avec plein de tagliatelles sur son képi hurle l'ordre. Exécuté aussitôt. La présidente de la Conféderation quitte la Mercédès pour passer en revue la compagnie. Ensemble-pantalon noir. Très sobre. Malgré le froid, sa silhouette longiligne défile d'un pas majestueux devant les Gardes. Belle allure. Sur les marches du perron, neuf cuirassiers - portant un casque façon opérette d'Offenbach muni d'une longue queue de cheval - ont tiré le sabre pour rendre les honneurs. Et c'est alors que l'Omniprésident Sarkozy - superbe complet gris avec chemise saumon pâle de l'Atlantique - descend vigoureusement les marches, congratule la conseillère fédérale, l'attire vers les caméras, prend soin de monter une marche afin de ne pas paraître plus petit qu'elle sur les photos et l'emmène à l'intérieur du palais.

Les journalistes, eux, attendent dans le froid ou se réchauffent dans une sorte d'étroit cagibi nommé abusivement "salle de presse". Une modestie destinée sans doute à ramener à sa place la gent journalistique. Les médias, on s'en sert. Mais on ne va pas les servir, hein? Une heure après, le ballet inverse se met en place. Le président dégringole les marches avec la présidente. Re-sourires devant les caméras. Poignées de mains savamment chaleureuse. Et hop, Micheline Calmy-Rey s'embarque dans la Mercédès après avoir discuter "vacances" avec Bernard Kouchner.

Le plouc, lui, est fasciné par les escarpins présidentiels. Fines chaussures noires, presque féminines, miroitantes comme le Palais des Glaces à Versailles. Avez-vous remarqué la dilection particulière des politiciens français pour les beaux escarpins? Les pompes Berlutti de l'ancien ministre Roland Dumas - valant un salaire minimum par godasse - ne figurent-elles pas désormais dans l'Histoire de France? Toujours terre-à-terre, le plouc se dit que ces élégants écrase-bouse ne sont pas faits pour affronter une grève des métros!

Jean-Noël Cuénod

 

09:56 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

15/11/2007

Le bizutage du plouc

Pour un premier jour à Paris, le plouc que je suis a subi a sacré bizutage: la grève des transports qui transforme le quidam en piéton et le piéton en galérien. Première mission journalistique: se rendre dans les gares pour y sentir l'air de la contestation syndicale. Encore faut-il y arriver, à la gare. Et c'est là que le plouc possède un avantage indéniable sur le bobo (pour les ploucs encore plus ploucs, bobo signifie "bourgeois-bohème", classe sociale dominante dans le Paris delanoësque): il sait marcher, lui. Et parvient à la gare de Lyon sans trop d'encombres grâce à la ligne miracle, la 14 qui fonctionne automatiquement. (Le rêve de sarkozy: transformer toutes les autres lignes, en métro 14)

A la gare de Lyon, c'est le désert. Beaucoup d'uniformes et peu de civils. Les CRS montent la garde pour empêcher les étudiants - gréviste eux aussi - de bloquer les rares trains qui circulent. Et les cheminots en colère, où se cachent-ils? Un agent de la SNCF inspecte les trains. Il porte un uniforme azur, un beau badge qui montre combien il est vachement chef. Et surtout, une immense casquette blanche comme celles qu'en portaient les amiraux de la flotte soviétique. Le plouc journaliste déploie son sourire numéro 1bis pour aborder ce magnifique spécimen de la fonction ferroviaire. Mais l'interlocuteur affiche une mine de tchékiste (c'est dû à la casquette, sans doute) pour aboyer: "pas de déclaration!" Bon. On élargit le sourire et on tente de reprendre le dialogue par un autre bout: "Pas de déclaration!". Le sourire devient banane. Mais rien n'y fait: "Pas de déclaration!". Alors tant pis, au revoir Monsieur: "Pas de déclaration!" éructe la casquette blanche derrière mon dos. Je repense alors ce que disait ma grand-mère savoyarde: "Mets un uniforme à un Parisien, affuble-le d'un titre bien ronflant. Et il se prendra aussitôt pour Napoléon en plein soleil d'Austerlitz." Cette maxime se confirme avec d'autres casquettes, tout aussi blanches et tout aussi avenantes. Les casquettes bleues (elles sont moins cheffes sans doute) sont plus sympas. Mais ne savent rien. Je dois d'ailleurs expliquer moi-même à des touristes éberlués comment faire pour prendre un billet de la ligne 14, en usant d'un anglais digne de Jacques Delors.

  A la gare Saint-Lazare, même schéma. Seul changement, les CRS sont remplacés par des...chasseurs alpins aisément reconnaissables à leur immense béret en forme de bouse de vache éclaffée. Fiasco total. Retour à la maison. A pieds bien sûr. De ce premier jour à Paris, j'ai donc rencontré des couvre-chefs grognons et des chaussures fatiguées.

Jean-Noël Cuénod

11:15 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |