10/09/2018

Nostalgie… Mon pote le Gitan s’est taillé

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Les Gitans ne font plus rêver. Les lendemains ne chantent plus. Ils déchantent à tue-tête. De nos jours, qui siffle encore des chansons dans les rues ? Peut-être quelques vieux dont le grand âge n’as pas encore gercé les lèvres. Il faut faire avec nos paradis perdus. Ou plutôt, il faut vivre sans. Mais pas sans rêve. Impossible de vivre sans.

« Mon pote le Gitan » s’est taillé. Ne reviendra plus. Sa roulotte a brûlé quelque part avec ses affaires, selon la tradition mortuaire des nomades. D’ailleurs, il n’y a plus de Gitans, ni de Tsiganes. Gitans, Tsiganes… Mots qui vous tiraient par la manche pour vivre sur les routes, de rien, de pas grand’chose, de pommes volées à un paysan à la fourche furieuse, de l’air du temps. Gitanes, tsiganes… mots qui vous faisaient valser au rythme des longues jupes multicolores qui laissaient apparaître, en un mélodieux mouvement d’éclair, une cheville superbe et fangeuse.

Non, il n’y pas plus de Gitans, plus de Tsiganes mais des Roms. Pensez donc, des Roms, aucun gadjé n’aurait l’idée de les mettre en songe ou en chanson. On les méprise, les Roms. On ne leur trouve aucun charme, aux Roms. C’est simple, on ne les voit plus. Invisibles silhouettes qui tendent une main dans le vide. Gitane… on en faisait même des marques de cigarette et de vélo. Tiens, celui de Jacques Anquetil, par exemple, le coureur à la socquette légère et au maillot solaire. Imagineriez-vous une moto ou une vaporette appelée «Rom» ou «Romette» ? 

Nostalgie sans issue

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Jadis, les lendemains chantaient sur les murs, sur les manchettes de l’Huma.Belles chansons emportées dans les égouts du Goulag. Remarquez, on se doutait bien que tout n’était pas blanc-bleu dans la rouge patrie du socialisme. Mais on chassait fissa ces déplaisantes bouffées qui vous piquaient les yeux. On préférait se réfugier dans une Union soviétique reconstruite par nos soins, village Potemkine à Aubervilliers ou Ivry. Quand la vie était injuste, quand le patron vous en faisant voir de toutes les couleurs, quand les flics cognaient fort, ça faisait chaud de se calfeutrer dans ce Moscou inventé. Ça nous redonnait du cœur au ventre. Prêts à repartir pour la lutte avec les copains, enchantés que nous fûmes par nos lendemains. Maintenant pour quoi, pour qui lutter ? La Révolution ? On a déjà donné, merci.

Nous voilà donc orphelins de nos rêves. La tête embuée de jeux crétins pour smartphone surmené, mélangeant le faux et le vrai, « prenant des chiens pour des loups »[1], perdant chaque jour un peu plus de notre substance humaine.

Si les rêves nous ont guidés vers les pires folies guerrières, ils nous ont aussi porté au sommet de la création. Ils nous ont induits au pire. Et au meilleur. Mais sans rêve l’humain ne l’est plus, humain. Il se mue en zombie et abdique en faveur du dieu Algorithme qui lui façonne un monde à sa mesure, sans rêve, avec confort. Jusqu’à ce que, devenu une bouche inutile, le zombie se dilue dans son néant.

Il faut sauver les rêves, s’en bâtir de nouveaux. En prenant conscience, afin de ne plus en être la dupe, qu’ils ne sont que des espaces virtuels où la pensée peut y recevoir de nouvelles inspirations pour rendre vivable la vie. Des rêves pour partir à la recherche de la vérité. En sachant surtout que l’on peut s’en approcher mais sans jamais la détenir. Ceux qui s’en disent les propriétaires nous conduisent vers l’envers du rêve, le cauchemar. On connaît l’histoire.

 L’humain ne vit que par le récit qu’il se fait de la vie. Même la science est un récit. Plus élaboré que d’autres. Mais un récit tout de même, changeant comme les autres. Et le rêve est le système sanguin du récit. Sans rêve point de récit.

Mon pote le Gitan est mort depuis longtemps. Les lendemains ont regagné leur passé. A l’humain de s’efforcer, au risque de s’anéantir dans le dérisoire, d’être le maître de ses rêves.

Jean-Noël Cuénod

[1] Formule inversée du poème d’Aragon « Est-ce ainsi que les hommes vivent » :

(Extraits) C'était un temps déraisonnable

On avait mis les morts à table

On faisait des châteaux de sable

On prenait les loups pour des chiens

Tout changeait de pôle et d'épaule

VIDEO "Mon Pote le Gitan" chanté par Yves MontandNOSTALGIE EN VIDEO "Mon Pote le Gitan" chanté par Yves Montand (paroles de Jacques Verrières sur une musique de Marc Heyral)

 

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17/05/2018

Le mouvement du 17 Mai-68 …Qui s’en souvient ?

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Chacun y va de son Mai-68. Surtout ceux qui ne l’ont pas connu. Alors pourquoi Le Plouc se gênerait-il ? « J’ai fait Mai-68, moi, Monsieur! », pourrait-il proclamer en se flattant le jabot façon vieux combattant.  « Et dans le service d’ordre des manifs, s’il vous plait ». « Oui, mais c’était à Genève, ça ne compte pas ». « Si, ça compte.»

Depuis 1966, les jeunes cervelles bouillonnaient. Des groupuscules, maos, anarchistes, trotskystes, anarcho-mao-trotskos commençaient à s’organiser. Les émeutes de Berkeley, l’attentat le 11 avril 1968 contre Rudi Dutschke, le leader de la gauche extraparlementaire allemande et puis, Paris transformé en chaudron révolutionnaire…De quoi mettre le feu à nos poignées de poudre. La contagion atteignait une Genève stupéfaite de voir ses enfants défiler et faire le coup de poing contre des flics. Singeries de ce qui se faisait à Paris ? Oui et non.

Oui, car c’est toute la France qui s’embrasait mais aussi l’Italie et l’Allemagne, d’ailleurs bien avant les barricades parisiennes.  Comment la Suisse et Genève auraient pu y échapper ? Non, car la colère de la jeunesse se déversait principalement sur une vache sacrée tout ce qui a de plus helvétique : l’armée. L’armée qui organisait ses Journées militaires à Genève. Provocation !

Il faut bien prendre conscience de l’état moral de la Suisse d’il y a un demi-siècle. Une chape de plomb faite d’hypocrisie, de moralisme gnangnan, de fausse générosité et de vraie cupidité pesait sur les âmes. Les jeunes – fort nombreux, baby-boom oblige – n’avaient qu’une envie, la faire péter, cette chape. C’était une question de vie ou de mort, qu’on respire ! « Rasez les Alpes, qu’on voie la mer !» clamait un slogan sur un mur à Lausanne. Pour illustrer l’état d’embourbement du pays rappelons que les femmes en 1968 n’avaient le droit de voter que sur le plan cantonal, et encore pas partout. Ce droit ne leur sera accordé sur le plan fédéral que trois ans plus tard. L’armée représentait donc en concentré tout ce que nous détestions.

 Les réunions du comité de coordination, tantôt au CUP (Centre universitaire protestant), tantôt au CUC (le même, version catholique), se multipliaient pour décider de l’action du jour. Des figures se détachaient : Fioretta, Bernard Crettaz, Clotilde Aleinik et tant d’autres.

Le 17 mai 1968, le mouvement prenait de l’ampleur. Vertige ! Nous les jeunes, sans moyens financiers, contre les médias, contre les partis, même de gauche, avec nos pancartes confectionnées à la hâte dans des hangars de fortune, nos tracts ronéotypés à la va-vite, nos affiches collées sur les murs au nez et au képi de flics, nous mobilisions des milliers de manifestants qui reprenaient nos slogans ; nous faisions peur aux policiers et aux dirigeants complètement dépassés par ce mouvement.

Pour transformer l’essai, il fallait un but. Qui a eu l’idée de désigner l’aula de l’Université aux Bastions ? Le Plouc a la mémoire qui flanche. En tout cas, l’objectif était bien choisi. Pendant plusieurs jours, l’aula a été occupée. Elle devint le lieu de rencontre des Genevois, non seulement des jeunes mais des vieux aussi. Pour réunir tous ces groupuscules, toutes ces individualités qui découvraient la politique, il fallait un nom qui fît bannière. Mouvement du 17 Mai fut choisi en référence au Mouvement du 22 Mars lancé par Dany Cohn-Bendit.

Puis, le 29 mai, le plus grand cortège se formait, traversant tout Genève. Dans les quartiers ouvriers comme Sécheron ou les Pâquis les fenêtres s’ouvraient, des mains s’agitaient, applaudissaient. Une Mercédès immatriculée à Paris s’était coincée dans la foule. Le service d’ordre s’efforçait d’en protéger les occupants, un couple de grands bourgeois. La femme en chanel criait: « Edouard, ils sont aussi à Genève ! C’est affreux ! » Ces Parisiens venus planquer leur magot en catastrophe furent sauvés par un immense éclat de rire.

Ce jour-là, tout semblait possible. Une rumeur parcourait le cortège comme un frisson sur le dos collectif : « A Paris, personne ne sait où se trouve de Gaulle[1]. Il n’y a plus de gouvernement ». Des copains revenus tout juste de Prague nous racontaient que là-bas, on était en train d’inventer le socialisme à visage humain. Des deux côtés du Rideau de Fer, l’ordre lourdaud était en train de s’effondrer. Et à Genève, jusqu’alors prompts à matraquer, les policiers se tenaient coi. De curieux émissaires – lancés par on ne sait quel conseiller d’Etat, peut-être André Chavanne, le socialiste chargé de l’Instruction publique – tentait de prendre notre température, d’un air respectueux.

 Et si un autre monde allait naître, là maintenant, fait de fraternité et de justice ?

Même les télévisions étrangères avaient couvert cette grande manif. Le correspondant de la RAI demandait au Plouc pourquoi le service d’ordre s’échinait à laisser propre les rues après le passage des manifestants. Les journaux français avaient bien rigolé en relatant cet incongru souci de propreté. Mais la population genevoise en fut touchée positivement. Et c’était ça l’important. Nous n’aimions pas trop ces gauchistes parisiens descendus de leurs barricades pour nous faire la leçon. Nous les tenions bien à l’écart.  

Hélas, tout a une fin même, surtout, Mai-68. A Paris, le vent avait tourné. Le 30 mai, un million de gaullistes descendaient les Champs-Elysées. Les stations d’essence reprenaient du service. La France partait en vacances. Genève se remettait à la sieste sur les plages lémaniques qui n’étaient rouges que par les peaux en voie de bronzage. Le 15 juillet, départ pour l’Ecole de Recrues à la caserne de Colombier. Le 21 août, les chars soviétiques écrasaient le Printemps de Prague. De part en d’autres du Rideau, les partisans de l’ordre étaient soulagés. Songe sitôt rêvé qu'il s'efface. Printemps estival; été hivernal. J’entends d’ici les ricanements :  « Pauvres petits Suisses trop nourris, qu’espériez-vous, franchement ? Le Grand Soir chez Calvin ? Qu’il est ridicule ton Mai-68 ! »

Oh, il n’est pas glorieux, certes. Mais voyez-vous, de ce mois-là, Le Plouc n’a gardé aucun souvenir de pluie. Il a dû certainement tomber quelques averses. Toutefois dans son Mai-68, il fait toujours soleil. Il avait 19 ans et il était amoureux.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Il préparait sa reprise en main à Baden-Baden dans la caserne du général Massu.

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04/04/2018

Le chat pose sa griffe sur le XXIe siècle

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La patte du chien a marqué de son empreinte le XXe siècle. «Rintintin» et «Belle» furent les grandes vedettes du petit écran. Impensable de penser à Tintin sans aussitôt songer à «Milou». Les deux guerres mondiales avaient apporté leur lot de héros à quatre pattes, tel Stubby, médaillé à treize reprises et élevé au grade de sergent par l’armée américaine, lors du premier conflit planétaire.

Le chien devint le totem de ce siècle dédié à l’effort collectif : glorification des masses dans les propagandes politiques, engagement de gros bataillons de prolétaires par le capitalisme industriel, dévouement au service de la cause ou de la patrie, effacement de l’individu au profit du groupe. Le brave clebs élevé au rang de symbole condensait toutes les vertus inhérentes à ce contexte. D’autant plus que, contrairement à l’homme, son dévouement était dépourvu de toute arrière-pensée. Il n’en attendait ni argent, ni gloire, ni espoir de voir son nom gravé dans les mémoires. C’était moins sa pitance quotidienne qui l’animait que le pur amour pour son maître. Un amour nu, sans filtre, sans frein.

A l’orée du XXIe siècle, le capitalisme financier a pris le relai de l’industriel. Changement complet de paradigme. Les bataillons prolétaires sont parcellisés, réduits jusqu’au niveau de l’individu. Celui-ci n’est plus attaché à sa profession. Il en changera mille fois au cours de sa vie professionnelle. Il est devenu l’individu consommateur. Consommateur de biens multipliés par les nouvelles technologies. Consommateur de travail (pour ceux qui n’en sont pas exclus) dans le sens où seul compte le plan de carrière personnel et non le destin d’une entreprise. Le micro-entrepreneur est l’exemple-type de cette nouvelle organisation du travail dominée par de vastes ensembles hors-sol mondialisés qui, aux salariés, préfèrent ces fournisseurs de service non-syndiqués, peu ou mal protégés par les lois.

Symbole de ce bouleversement, le chat a détrôné le chien de son rôle de totem. Le XXIe siècle porte désormais la griffe du matou, fascinant animal qui retombe toujours sur ses pattes, se sort des situations les plus complexes, n’attend rien du groupe et tout de lui-même. Le chien se faisait un devoir d’aimer son maître. Le chat s’en fait un plaisir.

D’ailleurs, le mot «maître» lui est étranger. L’humain du XXIe siècle n’a plus de patron clairement identifié. Le matou n’a donc pas de maître, mais une compagne ou un compagnon.

Le chat dispose d’une dimension supplémentaire par rapport au chien : le mystère. Sa prédisposition à se métamorphoser – rappelez-vous cet énorme greffier qui devient limande pour passer sous une barrière à ras du sol –, son aspect physique à la fois fluide et robuste, ses yeux envoûtants en font un être à part, entre terre et ciel. Dans «Les Fleurs du Mal», Baudelaire évoque ce charme particulier:

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux/ Retiens les griffes de ta patte/ Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux/ Mêlés de métal et d’agate. 

Il émane du chat des ondes puissantes, bienfaisantes et son ronronnement apaise les hypertendus. Le chat est donc une peluche, un clown, un thérapeute, un vecteur de poésie. Et même plus. C’est le Grand Consolateur d’un monde tellement centré sur l’individu qu’il en a perdu son humanité.

Ce Dieu qu’ignore la société sécularisée du XXIe siècle, le voilà qui revient sous la fourrure féline.

Jean-Noël Cuénod

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Si vous aimez les chats, vous serez ému par Cheyenne que chante l’artiste Gita Devanthéry dans ses montagnes valaisannes. Son site vaut le détour http://www.gita-devanthery.ch

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19/10/2017

Weinstein: la puanteur du porc grillé

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Tapi dans le cerveau reptilien du porteur de slip kangourou, le porc roupille. Le danger serait d’ignorer sa présence, ce qui empêcherait la vigilance de le ramener fissa dans sa bauge. Aucun homme ne peut s’exonérer de sa part noire. Il faut vivre avec ça. Avec ce Ça qui fait partie de la vie. Grâce à qui la vie se perpétue. Mais à cause de qui, elle peut sombrer dans la mort, sous ses formes diverses.

 La culture, commence là : en domestiquant les morts et en domestiquant la Bestiole. La sépulture pour les uns, l’érotisme pour elle.

Oui, l’érotisme ! Evidemment, l’érotisme… Il ne s’attache pas à la reproduction médiatique de l’acte sexuel qui relève de la pornographie. C’est le désir qui est l’objet de toute son attention. Le désir qui naît dans l’imaginaire et se déploie par la sublimation poétique du corps de l’autre. Le désir qui fortifie le sentiment amoureux, qui prépare à l’extase de deux corps se priant l’un l’autre dans la première des communions. Le porc se mue alors en prince charmant. Ou en homme, tout simplement.

En tuant l’érotisme, la pruderie américaine a laissé la porte ouverte à la pornographie, à cet étalage mécanique de la sexualité, sans mystère, sans poésie, genre charcuterie (on reste dans le porc). Et la cupidité de l’hypercapitalisme en a fait un objet de profit. Tout fait ventre et tout fait vendre.

C’est tout ce qu’il connaît, l’hypercapitalisme : le profit et le rapport de force. Comme Weinstein, comme tous les autres dont les regards ne vont pas plus loin que leur groin frémissant, comme tous les grands et petits chefs qui paluchent leurs subordonnées dans les recoins. Weinstein, c’est l’hypercapitalisme personnifié.

Que le mouvement de dénonciation né de la diffusion sur touitteure de #balancetonporc dérape dans tous les sens, c’est la loi du genre. Les réseaux sociaux ne sont pas le lieu idoine pour des conversations au coin du feu. Le sens des nuances leur est inconnu. Mais utiliser leurs caractéristiques pour ne pas entendre les cris de souffrance de ces femmes ou pour les discréditer, cela relève de la Tartufferie (« Quoi de nouveau ? Molière », disait Sacha Guitry). Décidément, le porc grillé, ça pue.

Nous vivons dans une société qui a chassé de tous ses secteurs l’érotisme et la poésie. Comme s’il fallait éradiquer de notre cerveau, ces empêcheurs de se faire aliéner en rond. Nous en payons aujourd’hui le prix. Alors, cette parole qui se libère, jusque dans ses outrances, jusque dans ses injustices, elle fait du bien. Et pas seulement qu’aux femmes.

Comme dans l’amour courtois – qui n’était pas que platonique – c’est à la Dame de définir les règles du jeu avec l’homme. C’est elle qui, en portant la vie, porte le monde.

Jean-Noël Cuénod

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Merci à Acé et à Bernard Thomas-Roudeix, les auteurs des dessins.

17:34 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : weinstein, #balancetonporc, porno, érotisme | |  Facebook | | |

24/02/2017

Meklat, le Dibbouk et le facho en moi

Un dibbouk par Ephraim Moshe Lilien (1874–1925) dans le Livre de Job.jpg

Les tweets immondes du « double » de Mehdi Meklat ont fait un bruit tel qu’il a même couvert celui de la campagne électorale. C’est dire. Cet épisode illustre-t-il la confrontation entre deux sociétés, comme l’affirme Le Monde ou celle qui naît en nous ? Les deux sans doute. (Illustration tirée du Livre de Job. "Un Dibbouk" par Ephraim Moshe Lilien; 1874–1925)

Meklat, c’était le chouchou des médias. Un jeune (24 ans) de la banlieue parisienne, formé au Bondy Blog, devenu chroniqueur vedette dans les médias les plus courus, auteur de bouquins, icône de la France des Beurs, modèle des lascars qui soutiennent les murs de leur barre HLM. C’était, car son aura s’est éteinte comme l’ampoule d’un réverbère en panne après son passage, jeudi 16 février, à l’émission « La Grande Librairie » sur France 5.

Parmi les téléspectatrices, une enseignante qui connaît la face cachée de Mehdi Meklat. Elle ne supporte pas de le voir se pavaner devant les caméras et balance sur la Toile un florilège des tweets que Meklat a signés sous le pseudonyme de « Marcelin Deschamps » de 2011 à 2016. De clic en clic, la nouvelle s’est répandue causant un beau scandale dans la sphère médiatique. A titre d’exemples, citons quelques tweets de « Marcelin Deschamps », dans les catégories « antisémitisme », « pro-djihadisme » et « homophobie » : « Faites entrer Hitler pour tuer les juifs » (24 février 2012) ; « Je crache des glaires sur la sale gueule de Charb et tous ceux de Charlie Hebdo » (30 décembre 2012) ; « Vive les PD Vive le Sida avec Hollande » (3 décembre 2013).

Piégé par l’éphémère à longue mémoire

Sommé de s’expliquer sur les médias, son terrain de jeu favori, Mehdi Meklat a soutenu que « Marcelin Deschamps » n’était que son « double maléfique », ajoutant, façon Docteur Jekyll et Mister Hyde : «A travers Marcelin Deschamps, je questionnais la notion d'excès et de provocation. Mais aujourd'hui je tweete sous ma véritable identité » et de battre sa coulpe d’un poing mou : « Je m'excuse si ces tweets ont pu choquer certains d'entre vous : ils sont obsolètes. »

Cet usager impénitent des réseaux sociaux aurait dû savoir que sur la Toile, rien n’est obsolète. Vos photos les plus scabreuses, vos vidéos les plus intimes, vos discours les plus idiots, vos écrits les plus ineptes peuvent vous revenir en pleine poire, même des années plus tard. La Toile, c’est l’éphémère à longue mémoire.

Pour sa défense, Meklat aurait pu plaider qu’il avait « fait du second degré », voire du centième ou du millième degré mais que les réseaux sociaux ne le supportent plus et prennent tout au pied de la lettre. Imaginez, ajouterait-il, le sort réservé à Georges Brassens s’il avait publié sur Facebook le texte de sa chanson Au Marché de Brive-la-Gaillarde (comme je suis moi aussi un brin pervers, la voici)…

 Mais voilà, à partir du moment où vous exaltez l’antisémitisme, crachez sur les victimes du terrorisme et les malades du Sida, il n’y a plus de second degré possible, pas plus hier qu’aujourd’hui. C’est intolérable. C’est tout. Quel que soit le support.

Cela dit, l’excuse du « double manifeste », pour minable qu’elle apparaisse, nous dit tout de même quelque chose. Dans un bel édito, Le Monde de mercredi 22 février souligne que « cette duplicité en reflète une autre, celle de deux sociétés parallèles qui n’arrivent toujours pas à converger ». D’une part, « la société médiatique (…) consciente des ratés de l’intégration des minorités issues de l’immigration, mais réticente à faire elle-même le lent et laborieux effort d’intégration (…) » et d’autre part, « la société des quartiers, que ces difficultés d’intégration rendent de plus en plus rebelles (…)».

Les dibboukeries

Il y a une autre duplicité que révèlent les éclats de Meklat. Si nous cessons de nous raconter des fables roses sur nous-mêmes, nous devons admettre que nous portons tous un facho dans les replis de notre ombre intérieure.

 Un sale reptile qui vient du fond des âges et s’excite contre tout ceux qui ne font pas partie des siens, qui veut dominer son entourage tout en acceptant, dans le même mouvement, d’être dominé par les porte-paroles de ses passions tristes, par tous ceux qui savent le réveiller et l’agiter en nous pour mieux s’en servir dans leurs propres intérêts.

Il est formé par toutes nos frustrations réelles ou imaginaires, nos angoisses non-dites, nos peurs inavouées, nos regrets refoulés, les erreurs d’aiguillage de notre existence, nos remords mal digérés, nos préjugés lourdingues. Il grossit à mesure que s’étiole notre estime de soi.

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Illustration tirée du webzine Ymaginères

 La mythologie juive appelait ce monstre intérieur, le Dibbouk. Meklat l’a nommé « Marcelin Deschamps », un nom bien « français de souche » comme pour le mettre à l’extérieur, en faire une entité noire qui n’aurait rien à voir avec sa personnalité, même si c’est sa main à lui, Mehdi Meklat, qui s’agite sur le clavier du smartphone. S’il avait voulu exorciser son Dibbouk en procédant ainsi, alors c’est vraiment raté. On ne se débarrasse pas comme ça de son Dibbouk. D’autant plus que le reptile en s’extériorisant s’est nourri de tous ses « followers », ses « suiveurs » qui ont applaudi à ses dibboukeries. Il est devenu costaud, bien alimenté, en pleine forme. Et les autres Dibbouk ont été confortés par cette avalanche d’immondices. De Dibbouk en Dibbouk, on en arrive à ce que le pire vienne au pouvoir. Au pouvoir de notre petite vie. Au pouvoir de la société.

Le fascisme, c’est le Dibbouk en liberté. Et ce n’est pas qu’une affaire de blancs ou de chrétiens. Tout le monde en est affecté. L’erreur serait de nous croire forcément meilleur que Mehdi Meklat. C’est d’abord, en nous que le combat contre le Dibbouk doit commencer. Devenir conscients de notre facho interne pour mieux le jeter dans un néant salvateur.

Jean-Noël Cuénod

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18/05/2013

La loi sur le mariage gay est validée: de quoi se mêle l'Eglise catholique?

La loi sur le mariage homosexuel est inscrite dans le droit. Elle a passé les filtres du parlement et du Conseil constitutionnel. Pourtant, par la voix du cardinal Barbarin  - archevêque de Lyon et à ce titre primat des Gaules -, l’Eglise dite catholique(1)  poursuit le combat: «Je pense que cette loi provoquera plus de trouble. Si elle passe, c’est évident que je continuerai ma mission», a-t-il déclaré vendredi devant les caméras d’Orange-Le Figaro (cf. l'intégralité de son intervention où il aborde d'autres sujets dans ESPACE VIDEO).

 

Que l’Eglise romaine fasse entendre sa voix pendant le débat qui a précédé l’adoption de ce texte, qu’elle organise des manifs à grande échelle pour s’y opposer, c’est dans l’ordre des choses démocratiques. Mais qu’elle maintienne ses consignes de bataille, alors que le mariage gay est devenu, en toute légalité, une loi de la République, cette Eglise sort de son rôle et dévoile ce qui constitue, de tout temps, sa véritable nature: une institution de domination qui prend en otage la sublime figure du Christ pour cacher ses desseins trop humains.

 

De quoi se mêle-t-elle, cette Eglise? La République ne cherche pas à lui imposer de consacrer religieusement une union entre personnes de même sexe. Si tel avait été le cas, l’institution aurait, à bon droit, protesté en brandissant la Loi de 1905 qui sépare en France Etat et religions. Maintenant que le «mariage pour tous» est devenu réalité juridique, qu’elle respecte, à son tour, cette séparation. On ne saurait s’en prévaloir lorsqu’elle nous arrange et en faire fi lorsqu’elle nous dérange.

 

En poursuivant son combat, que cherche-t-elle? A changer la loi? Tous ses recours sont épuisés. A entrer dans le jeu politique pour que, chassant la gauche du pouvoir, la droite abroge le mariage gay? Tout d’abord, il n’est guère probable qu’en cas d’alternance, la droite se lance dans une telle mesure qui tiendrait du casse-tête juridique. Ensuite, l’Eglise romaine ne pourrait plus prétendre se situer au-dessus de la mêlée. Elle y entrerait au beau milieu. Et foi d’ancien pilier de rugby, dans une mêlée, on prend beaucoup de coups! De ce mauvais combat, le catholicisme en sortirait encore plus cabossé qu’il ne l’est. 

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

(1)    Selon l’étymologie grecque, «catholique» signifie «universel». Or, l’Eglise qui se prétend telle n’est qu’une branche, parmi d’autres, du christianisme, ni plus ni moins. Elle ne saurait donc prétendre à l’universalité. En tant que chrétien, je n’accepte pas qu’une institution qui doit plus à César qu’à Dieu veuille parler en mon nom.

 

ESPACE VIDEO

 

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