28/03/2015

Le copilote Andreas Lubitz ou l’inextinguible désir d’éternité personnelle

 

 

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«Un jour, je vais faire quelque chose qui va changer tout le système, et tout le monde connaîtra mon nom et s'en souviendra.» Voilà ce qu’aurait dit le copilote Andreas Lubitz (photo) à sa fiancée, dont l’interview vient de paraître sur le site du quotidien allemand Bild.

A propos des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, auteurs des attentats de janvier à Paris, le ministre français de l’Intérieur Bernard Cazeneuve avait déclaré qu’eux aussi recherchaient ce quart d’heure de célébrité, cher à Andy Wahrol, l’islam n’étant pour eux qu’un vecteur à leur quête violente de notoriété. En d’autres temps, ils auraient trouvé d’autres causes. L’important est de marquer les esprits au fer rouge, peu importe l’outil.

 

 Comme il est plus aisé d’être tueur de masse que prix Nobel de physique, la voie sanguinaire est la plus courte pour parvenir à ce Graal. D’ailleurs, décrocher le prix de Nobel de physique ne mène pas forcément à la gloire. Citez donc celui qui l’a obtenu l’an passé[1]!

Et ça marche! Les tueurs de Charlie-Hebdo et de l’Hyper casher ont réussi à faire défiler dans les rues de Paris les dirigeants politiques de la planète; Andreas Lubitz a attiré sur les lieux de son crime-suicide, Angela Merkel, François Hollande et Mariano Rajoy. Ces desperados ont désormais leur fiche Wikipédia, ce qui tient lieu de viatique pour une célébrité qui durera plus qu’un modeste quart d’heure. Petit bras, Andy Wahrol!

 D’aucuns rétorqueront que ces massacres sont perpétrés par des malades mentaux et qu’on ne saurait donc en tirer leçons. Pourtant, la folie dit beaucoup de choses sur la société. La nôtre a évacué la mort et la transcendance pour fixer les humains sur deux objectifs impératifs : la production et la consommation. Produire pour consommer. Consommer pour produire. L’humain tourne de plus en plus vite sur sa roue d’écureuil. Mais voilà, il ne vit pas que d’iPhone 6, l’humain. Il a besoin d’autre chose qu’il ne sait pas ou plus nommer.

 

Certes, les croyances religieuses lui offrent la vie éternelle. Jadis, cette perspective pouvait étancher, au moins en partie, sa soif d’éternité. Mais aujourd’hui, l’humain n’est pas attiré par cet espace éthéré qui n’empêche nullement l’oubli de son nom dans la mémoire des générations suivantes. Tout le monde ne peut pas s’appeler Mozart. L’éternité en question ne concerne donc que la perpétuation de son moi, que la survie de son ego, célébré par notre société médiamercantile – à la fois marchande et médiatique. C’est le moi qui consomme et qui, donc, produit. C’est le moi qui vibre au diapason de ce monde d’images. Quitte à perdre ce qui fait ma raison de vivre, ce moi impérieux, autant laisser une trace, fût-elle de sang.

 «Le moi est haïssable». La formule de Blaise Pascal  s’impose au XXIe siècle plus que jamais. Mais pour le quitter, la société médiamercantile est bien incapable d’offrir le moindre remède. Pour dépasser l’égo, il faut viser au-delà de lui-même. Peu importe, le mot que l’on donnera à ce «Quinousdépasse». Ce peut-être le Christ, Dieu, le Grand Architecte de l’Univers, le Tout, la Nature, voire le Cosmos du philosophe athée Michel Onfray. L’essentiel est de sortir de ce moi-même devenu toxique.

 

Jean-Noël Cuénod



[1] Après consultation de Wikipédia, il s’agit des chercheurs japonais Isamu Akasaki, Hiroshi Amano et Shuji Nakamura (ce dernier est devenu citoyen des Etats-Unis)

 

11:54 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : crash a320, terrorisme, suicide | |  Facebook | | |

27/03/2015

TRAIT DE NUIT

Exquise

 Esquisse

 Vers tes

Cuisses

  Ma main

 Dessine

  Tes seins

 Ta peau

 Caresse

       Les ombres

Le soir

 Soyeux

Frémit

Ondule

 Rideaux

  Cheveux

   L’air tisse

   Ton corps

Textile

 Charnel

 Je m’en

Revêts

Et pars

Vers ma

Nuit

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Jean-Noël Cuénod

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21/03/2015

Aider la Tunisie après l'attentat? Alors annulons sa dette publique!

 

terrorisme,islamismem

Photo: Journée de la Femme à Tunis

L’industrie textile tunisienne fut l’une des victimes de la mondialisation version chinoise qui avait inondé ce marché de camelotes à prix cassés. Puis, les troubles qui suivirent la chute de la dictature Ben Ali avaient provoqué le naufrage de l’industrie touristique. Après les premières élections libres et le début de stabilisation politique, les touristes ont commencé timidement à reprendre le chemin des plages tunisiennes. Jusqu’à ce que les terroristes de l’Etat Islamique commettent leur attentat, pour étouffer dans l’œuf ce qui aurait pu devenir un début de reprise.

Les appels ­– tels ceux de l’écrivain Jean d’Ormesson (voir vidéo) – à séjourner en Tunisie malgré tout ne sont, certes, pas inutiles. Mais ils risquent fort d’être insuffisants pour surmonter les craintes des touristes.

 

La Tunisie, déjà mal en point, se trouve donc placée au seuil d’une crise économique majeure. Comme d’habitude, les intégristes s’empresseront d’en profiter pour recruter de nouvelles forces et dénigrer la démocratie tunisienne encore fragile.

Cette situation est encore aggravée par la présence à proximité de la Tunisie d’un territoire libyen aux mains de l’Etat Islamique. C’est d’ailleurs dans cette zone que les deux islamoterroristes, auteurs de l’attentat contre le Musée du Bardo à Tunis, ont été entraînés.

 

Soit, les démocraties occidentales se laissent couler dans leur impotente maussaderie houellebecquienne en ne faisant rien d’autres que pleurnicher. Et la démocratie tunisienne ne sera plus qu’un rêve nostalgique. Soit, elles décident de tout employer pour sauver l’économie de la seule démocratie arabe.

Mais alors, les démocraties occidentales doivent y mettre les moyens. Et commencer par annuler les dettes[1] qu’elles détiennent contre la Tunisie. Les altermondialistes avaient initié un mouvement en ce sens, mais apparemment sans succès. Il est donc urgent de le réanimer et de l’élargir à d’autres milieux.

Ensuite, c’est un véritable plan Marshall pour la Tunisie que les démocraties occidentales doivent entreprendre. Le soutien économique à ce pays doit être massif. Les mesurettes ne serviraient à rien d’autres qu’à enduire les Occidentaux de ce léger vernis de bonne conscience dont ils aiment à faire parade.

 

Jean-Noël Cuénod

 

ESPACE VIDEO



[1] La dette publique tunisienne (dette de l’Etat) est estimée pour 2014 à 41. 754 millions de dinars. Soit 19. 894 millions d’euros. Ce qui représente 49,1% du PIB (source : presse économique tunisienne).

17:26 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : terrorisme, islamismem | |  Facebook | | |

18/03/2015

Je suis Tunisien !

 

 

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En frappant au Musée du Bardo à Tunis, les terroristes n’ont pas fait que tuer des Tunisiens et touristes étrangers (bilan final: 23 morts en comptant les deux agresseurs abattus) et blesser 47 personnes. C’est la seule démocratie arabe qu’ils ont voulu ainsi atteindre.

 Pour les terroristes, la Tunisie, c’est un scandale permanent dont il convient de se débarrasser au plus vite. Le seul pays où la Révolution de Jasmin est parvenue à installer un régime pleinement républicain et l’unique Etat de cette région où les droits de la femme sont respectés. Il y avait donc urgence de faire couler le sang pour que la liberté tunisienne ne fasse pas tache d’huile.

 Le tourisme est une industrie essentielle pour la Tunisie. Il apporte les devises nécessaires au redémarrage de l’économie ravagée par les années Ben Ali et les troubles qui ont suivi sa chute. Le plan des terroristes est donc limpide : faire fuir les touristes pour assécher l’économie du pays afin qu’il tombe dans la main des salafistes djihadistes.

 La bonne réplique serait, justement, de privilégier désormais la Tunisie comme lieu de villégiature. Mais ce ne sera pas suffisant. Il appartient aux démocraties européennes d’aider, de façon massive, l’économie tunisienne, notamment, en donnant à ses produits notre « préférence démocratique » et en facilitant ses exportations.

« Je suis Charlie», «Je suis Tunisien », même combat !

 

 

Jean-Noël Cuénod

 

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16/03/2015

Transparence fiscale : la Suisse gagne une importante étape

 


Et voilà, la Suisse est désormais un pays en odeur de sainteté fiscale. Enfin presque, car elle reste sous contrôle. Le Secrétariat d’Etat suisse aux questions financières internationales vient de publier (ce lundi 16 mars à 11 h.05) un communiqué à ce propos. Le «Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements fiscaux», proche de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), vient d’admettre le passage de la Suisse en phase II en matière de lutte contre la fraude fiscale internationale.

 De quoi s’agit-il ? La Suisse a dû se plier à toute une série d’examens sous la férule de ce Forum mondial qui comprend 123 pays membres (Union européenne y compris) ; il est lié pour son organisation à l’OCDE. Pendant longtemps, la Confédération a été l’une de ses principales cibles. En 2009, elle apparaissait au deuxième rang des paradis fiscaux et n’était devancée que par le Delaware (Etats-Unis).

Première place mondiale pour la gestion de fortune off-shore, gérant 26% de ce marché, la Suisse a tout d’abord fait le dos rond, face aux accusations la donnant comme championne de la fraude fiscale internationale. Puis, elle a été reléguée en 2011 au rang des Etats les plus opaques de la planète, avec onze autres pays comme le Libéria ou le Panama. Son prestige sur la scène internationale a dégringolé, ce qui n’est jamais bon pour les affaires.

 La Suisse a donc durci sa législation et réduit la portée de son secret bancaire. Pour ce faire, il lui a fallu franchir deux étapes. La phase I consistait pour le Forum, avec l’aide logistique de l’OCDE, à vérifier si les textes légaux du pays contrôlé permettaient l’échange d’informations contre la fraude fiscale.

Finalement, la Confédération a été admise en phase I et, non sans peine, est parvenue à «concourir» pour atteindre la phase II afin de prouver qu’elle applique bien les échanges d’informations fiscale entre Etats.

En résumé, la phase I, c’est la théorie et la phase II, on vérifie si théorie est mis en pratique.

 La Suisse a donc réussi à passer en phase II, ce qui, en soi, est un exploit. Toutefois, la Suisse n’est pas pour autant parvenue à bon port. Il lui reste encore quelques bords à tirer. Elle est admise à passer l’examen. Mais il lui faut encore réussir l’examen final, soit «la notation globale de l’examen de phase II ». Or, son principal concurrent, le Luxembourg qui se trouve en phase II lui aussi,  demeure "non conforme", car la mise en œuvre concrète de sa législation anti-évasion fiscale n'a pas donné satisfaction.

 

 

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 L’un des principaux artisans de cette réussite helvétique se nomme Jacques de Watteville (photo), le secrétaire d’Etat aux questions financières internationale. Il a dû non seulement convaincre les dirigeants d’Etats qui étaient tout sauf bien disposés à l’égard de la Suisse, mais surtout convaincre la classe politique de notre pays de ne pas lui mettre des bâtons dans les roues. 

Dans son travail d’approche, il a pu compter sur la France qui a été le principal atout suisse pour l’admission en phase suisse. Voilà qui devrait faire chauffer l’unique neurone de ceux qui crachent sur la France.

 Pour qu’un pays soit accepté en phase II, il doit obtenir l’assentiment de tous les 123 Etats membres, moins un. Si deux Etats refusent, le candidat est recalé. Or, la Suisse a dû affronter l’hostilité de l’Inde qui avait annoncé qu’elle s’opposerait au passage de la Confédération en phase II. Un litige oppose actuellement les deux Etats. L’Inde a réclamé l’aide de la Suisse pour poursuivre 500 fraudeurs indiens qui se trouvaient sur les listes volées à l’agence genevoise de la banque britannique HSBC. Or, les autorités helvétiques ne peuvent pas faire droit à une demande qui serait basée sur le produit d’un délit. Il y a donc eu refus de Berne de collaborer. Ce qui a valu à la Suisse de se faire traîner dans la boue par la presse indienne.

L’Inde militant contre la Suisse, celle-ci a tenté de l’amadouer en lui murmurant à l’oreille que l’aide fiscale lui serait accordée si elle n’évoquait pas les fichiers dérobés si elle donnait des éléments non-entachés par un délit. Après vérifications, la liste des 500 fraudeurs indiens s’est réduite, nombre d’entre eux ne vivant pas en Inde. Pour l’instant on en est là, entre l’Inde et la Suisse. Mais apparemment, les choses vont mieux entre les deux pays.

 Cela dit, cet épisode des fichiers volés illustre le dernier obstacle à la normalisation fiscale de la Suisse. Et nul doute qu’il en sera question lors de l’examen de la phase II, à savoir l’utilisation de preuves frauduleusement obtenues pour accepter l’entraide fiscale à un pays tiers. Si l’on s’en tient au standard de l’OCDE, cette entraide doit être accordée même si la demande dudit Etat tiers est fondée sur des données provenant d’un vol. Pour la Suisse, le vol annule le caractère probant de la donnée. Il reste donc du grain à moudre pour Jacques de Watteville et son équipe.

 Jean-Noël Cuénod

 

 

 

Reponse officielle du Conseil fédéral au rapport du Forum mondial.

 

La Suisse va continuer ses efforts visant à se conformer aux recommandations formulées par le Forum mondial. La Suisse développe ainsi son réseau d’accords permettant l’échange de renseignements au standard, y compris à travers le processus de ratification de la Convention du Conseil de l’Europe et de l’OCDE concernant l’assistance mutuelle fiscale qui a débuté récemment. En outre, les mesures visant à identifier les détenteurs d’actions au porteur devraient entrer en vigueur au cours de l’année 2015. La Suisse continuera également à répondre aux requêtes de ses partenaires de manière prompte et efficace en ligne avec les exigences du standard en matière d’échange de renseignements sur demande. La Suisse réitère sa disponibilité à discuter avec ses partenaires de toute question qui pourrait se poser dans le cadre de leur coopération en matière fiscale. Pour ce qui est de l’avenir, la Suisse a informé la réunion du Forum mondial à Berlin en octobre 2014 de son engagement à introduire l’échange automatique d’informations. Conformément à cet engagement, la Suisse a lancé son processus législatif interne en janvier 2015. La Suisse exprime ses remerciements à l’équipe d’évaluation et au secrétariat du Forum mondial pour leur travail remarquable dans la préparation du rapport supplémentaire. La Suisse se réjouit de pouvoir travailler avec eux pour le rapport de phase 2.

 

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12/03/2015

J’ENTENDS

Ville sans oreille les cloches sont muettes

Le ballet des ombres agite le silence

Comme si de rien n’était elles s’étreignent

Mais les phares d’une voiture les séparent

Et la lumière s’en va poursuivre sa route

 

Mes pas maintenant font un bruit du tonnerre

Je suis le dieu qui chemine sans but

Brut comme un trottoir et sec comme un lendemain

Au fond de ma mort je cherche le pain de vie

Pour vous le transmettre prenez-en de la graine

 

Un jour je vous le dis les cloches chanteront

Et vous verrez alors de quel feu je me chauffe


Jean-Noël Cuénod

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11/03/2015

Esprit du 11-Janvier es-tu las?

 

 

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Le grand parti des chouineurs et autres pleureuses y va donc de sa larme plus au moins saurienne sur l’ «esprit du 11-Janvier» qui n’aurait pas survécu à l’arrivée du printemps. 

­

– Esprit du 11-Janvier es-tu là?

­– Non, je suis las…

– Ah lala!

 Croyait-on sans rire que cette effervescence, née des marches républicaines en réponse aux attentats de janvier à Paris, allait perdurer? Comme l’a écrit le poète soviétique Maïakovski dans la lettre annonçant son suicide : «La barque de l'amour s'est brisée contre la vie courante». Maintenir l’effervescence est malaisé en chimie mais en politique, un tel prodige est impossible à réaliser. Le destin du soufflé, c’est de retomber.

D’autant plus que nombre de médias ont identifié l’ «esprit du 11-Janvier» avec la cote de popularité du président français. Tant que les sondages souriaient à l’Elysée, l’esprit restait présent. Dès qu’il a fait la grimace à François Hollande, pffuit, le voilà transformé en pet de lapin. Absurde! C’est confondre l’écume de la chose publique avec la vague de fond.

 

Ce qui s’est passé dimanche 11 janvier, a dépassé le coup médiatique et le simple répit d’un président aux abois qui, eux, étaient destinés à s’évaporer rapidement. Une prise de conscience d’une telle ampleur – quatre millions de citoyens dans les rues – aura forcément des prolongements à moyen et long termes.  L’ «esprit du 11-Janvier» agira mais de façon souterraine et diffuse. Un peu à la manière de Mai-68 qui a sombré dans le vote pro-gouvernemental un mois plus tard, mais qui est tout de même parvenu à bouleverser les mentalités au fil des années 70. 

 

Quelles que soient les vicissitudes électorales, le germe semé dans les consciences lors d’un froid dimanche de janvier va croître. Mais sous quelle forme? C’est là le vrai sujet. C’est le véritable projet à concevoir dès maintenant, à savoir comment capter cet esprit pour qu’il irrigue la France. Et au-delà.

Il reste un obstacle de taille à surmonter: les institutions de la Cinquième République. De par leur caractère autocratique, leurs structures fortement hiérarchisées, leurs modes d’élections qui favorisent les batailles d’égos, elles réduisent le débat politique à un steeple-chase pour écuries présidentielles. Les marches républicaines ont démontré qu’il y avait dans le peuple un réel «désir de politique» – mais de politique «autrement»! – que seule une forme, encore à déterminer, de démocratie directe peut assouvir.

 

La question des institutions n’est pas qu’une polémique pour spécialistes. Elle est devenue cruciale pour donner un corps à l’ «esprit du 11-Janvier».

 

Jean-Noël Cuénod

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09/03/2015

Avec Boko Haram, l’Etat Islamique à proximité de l’uranium nigérien

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 Ainsi, le groupe sectaire nigérian Boko Haram a-t-il fait allégeance à l’Etat Islamique.  Jusqu’alors, les troupes d’Abubakar Shekau restreignaient leurs opérations au Nigéria afin d’imposer la sharia version salafiste dans tous les Etats de cette République fédérale, y compris ceux à majorité chrétienne. Son action principale ne visait donc pas, jusqu’à maintenant, à rejoindre le grand combat internationaliste enclenché par Al Qaïda et perfectionné par l’Etat Islamique.

Mais ses récents revers et la grande contre-offensive des armées tchadiennes et Nigériennes l’ont convaincu qu’il lui fallait s’insérer dans le camp de l’Etat Islamique afin de recevoir l’aide financière nécessaire pour se refaire une santé militaire.

 En effet, Daech regorge de pétrodollars. Il affirmait la mois dernier disposer d’un budget de deux milliards de dollars. Selon Newsweek, les revenus de l’Etat Islamique s’élèvent à six millions de dollars par jour grâce à la contrebande de pétrole (Daech occupe des champs pétroliers d’importance en Irak, en Syrie, en Libye), aux rançons et à l’aide de riches particuliers dans les pays du Golfe.

 Avec ce budget, l’Etat islamique peut, non seulement se faire des vassaux, mais aussi construire les structures d’un Etat avec ses fonctionnaires, son armée et son système d’assistance sociale et médicale (très apprécié par les sunnites qui en profitent). La chose est d’autant moins malaisée à édifier que l’Irak et la Syrie – bases de départ de l’Etat islamique – ne sont que des entités artificielles fondées en 1920 par les puissances britanniques et françaises.

 De nombreux experts de l’islam radical traçaient une nette différence entre les stratégies de l’Etat islamique et d’Al Qaïda, l’un prenant appui sur un territoire pour l’organiser à sa main tout en cherchant à l’étendre et l’autre, n’ayant nul souci de ce genre, préférant lancer des actions tous azimuts exécutées par des groupes autonomes franchisés «Al Qaïda».

Le système qaïdiste avait ses avantages en multipliant les actes terroristes par des groupes difficilement identifiables. Mais ses inconvénients n’étaient pas minces : le financement était mal assuré et les liens très lâches entre « la base » (le nom arabe d’Al Qaïda) et ses lointains franchisés empêchaient la poursuite à long terme d’une organisation cohérente.

 Aujourd’hui, cette distinction n’a plus lieu d’être. L’Etat Islamique cumule désormais les deux stratégies. Il reste ancré sur les territoires qu’il a conquis en Irak et en Syrie mais il s’est assuré la vassalité de groupes djihadistes, situés hors de sa base, en  Libye, en Egypte, au Yémen, en Arabie saoudite et en Algérie. Avec l’allégeance de Boko Haram, l’Etat Islamique élargit notablement sa sphère d’influence. Désormais, Daech est présent sur des territoires d’une importance stratégique essentielle pour le camp occidental. Grâce à sa suzeraineté sur Boko Haram, l’Etat Islamique se trouve désormais à proximité des mines d’uranium du Niger.

 L’Etat Islamique est certes barbares. Mais le passé nous a appris que la barbarie et l’efficacité stratégique vont souvent de pair.

 

Jean-Noël Cuénod

Photo: le calife autoproclamé Aboubakr Al-Baghdadi

 

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05/03/2015

L’EVASION DES PARFUMS

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        Ouvre le portail et laisse échapper

                  Les parfums

           Couleur de l’esprit musique du corps

                  Pluie sèche

     Trace d’infini et divine empreinte

                   Sur la boue

     Odeur de sainteté dans les replis

                   De nos sexes

Pont invisible entre ciel et sol

                    Peau d’étoile

                Poumons emplis de saveurs et d’arômes

                    Air soyeux

                      Reprends ton chemin de fraises et de mûres

                    En riant

             Il n’est pas d’autre guide que ton nez

                    Vin devin

 

 

Jean-Noël Cuénod

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04/03/2015

Drones de drame

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On vous surveille. Le gouvernement a un dispositif secret, une machine qui vous espionne jours et nuits, sans relâche.

 L’intro de Person of Interest, la série américaine bien partie pour décrocher l’Entonnoir d’Or au Paranoïa Award, déroule son gros délire habituel, mardi soir. De son regard de taupe connectée, Harold Finch contemple ses écrans et doit faire face à une machine d’électrosurveillance aussi puissante que la sienne mais bien plus méchante.

 Au même moment, l’alerte du Parisien s’affiche sur l’écran : « Dix drones survolent actuellement Paris, Saint-Mandé et Charenton ».

 C’est quoi ça ? Les ennemis de Finch ont-ils lancé une attaque sur la Tour Eiffel pour faire voir un peu de quel câble ils se chauffent ? Tous aux abris ! Mais comment sortir ? Les drones sont là qui guettent prêt à vous envoyer une fléchette empoisonnée. Peur dans la fiction. Peur dans la réalité. Mais où se niche la fiction ? Quel complot la réalité ourdit-elle ? On ne sait plus à quel écran se vouer. Ecran. Et crainte. Voilà le programme du soir.

 La peur est la véritable énergie renouvelable, inépuisable, autoalimentée. Poutine se goinfre en Ukraine et lance son regard sibérien sur les pays baltes. Pendant ce temps, Boko Haram, de crainte de paraître petit bras, se met à égorger devant les caméras façon Etat Islamique, devenu l’arbitre des élégances barbares. Et qui sévit maintenant en Libye, à quelques brasses de l’Europe. Les reporters doivent utiliser des « fixeurs » pour déambuler dans les banlieues à la fois « chaudes », « sensibles » et « déshéritées » tous adjectifs qui ont comme un petit air d’érotisme misérabiliste et donnent à cette angoisse urbaine, un frisson particulier.

 Nous sommes assomés de peur brute. Encerclés par des écrans paniques.

 Comment trouverions-nous encore le temps de réfléchir ? La peur nous épargne de cet effort. Ne pensez plus, ayez peur. C’est tellement bon d’être aliéné.

 Jean-Noël Cuénod

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Survols interdits : faut-il avoir peur des... par lemondefr

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03/03/2015

L’OR DU TEMPS

 

 

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 Le vent passe et repasse son souffle abrasif

Sur le corps offert des pierres blanches et nues

 

Des frissons de poussière donnent la fièvre

Tourbillonnent puis s’éteignent dans l’ombre

 

Les eaux souterraines murmurent sans surgir

Le moment du geyser n’est pas encore venu

 

L’air seigneur des règnes et des éléments

N’a pas fini de travailler la chair des pierres

Pour qu’elle rende le feu dérobé au ciel

 

Lumière enrobée de sel, d’os et de sable

Il n’y a pas de miracle, que du labeur

Pour restituer à notre monde l’or du temps


Jean-Noël Cuénod

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26/02/2015

Islamo-fascisme, réalité ou rhétorique?

 

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Islamo-fascisme. Ce néologisme fait florès depuis que le premier ministre français Manuel Valls l’a utilisé dans l’une de ses interventions (voir la vidéo). Mercredi, son ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve l’a de nouveau remis en service pour qualifier les terroristes qui se réclament de l’islam. Sont visés en premier lieu, l’Etat islamique (Daech) et les groupes de type Al-Qaïda. Abus de langage ou expression brute d’une réalité ?

 

Essayons d’aborder froidement cette question brûlante. La difficulté d’utiliser aujourd’hui le mot «fascisme»  tient au fait qu’il est né dans un contexte bien précis, celui de l’entre-deux-guerres en Italie et en Allemagne. Toutefois, le mot a bel et bien prospéré après la Deuxième guerre mondiale et encore actuellement, indiquant ainsi que ce qu’il qualifie n’est pas forcément enfermé dans les geôles du passé.

Il convient tout d’abord de rappeler les définitions, nombreuses, du mot «fascisme». Nous avons choisi celles-là sur la base de plusieurs auteurs (Gentile, Paxton). 

 

Le fascisme :

 

- combat la démocratie, le libéralisme, l’individualisme ou le socialisme internationaliste en tant que mouvement d’émancipation réunissant les classes salariées au-delà des frontières ;

 

- exprime sa volonté de créer un parti unique rassemblant l’ensemble d’une population donnée sous une seule bannière et un seul chef ;

 

- défend une vision nationaliste ou exclusiviste de la politique ; la nation ou la communauté primant sur l’individu dont les droits sont subalternes par rapport à ceux de la communauté ou de l’Etat ; le groupe incarné par le chef prime sur toutes les libertés de l’individu;

 

- promeut la notion de «races» et établit entre elles une hiérarchie, les unes supérieures, les autres inférieures ; cette hiérarchie est intangible, les «races supérieures» ayant toujours la prééminence sur les «inférieures»;

 

- veut figer les rapports humains dans une vision passéiste, le passé étant vu comme un état idéal dont il convient de s’inspirer (la Rome antique pour Mussolini, les traditions germaniques et nordiques pour Hitler) ;

 

- appuie son action politique par l’usage de la force armée incarnée par une ou plusieurs milices armées dévouées au chef ; l’usage des instruments de la démocratie ne peut qu’être temporaire, dans le but unique d’arriver au pouvoir ;

 

- exalte la pulsion de mort (le cri de guerre des franquistes, «Viva la muerte», les insignes de la SS, la couleur noire de l’uniforme fasciste italien, la rhétorique usant de la fascination pour la mort).

 

Les principales entités du terrorisme se réclamant de l’islam obéissent-elles à toutes ou parties de ces définitions? Examinons-les, l’une après l’autre.

 

- Le fascisme combat la démocratie, le libéralisme, l’individualisme ou le socialisme internationaliste en tant que mouvement d’émancipation réunissant les classes salariées au-delà des frontières.

Tant dans leur pratique que dans leurs discours, l’Etat islamique ou les groupes Al-Qaïda démontrent qu’ils combattent toutes ces notions jugées «impies».

La première définition est remplie.

 

- Le fascisme exprime sa volonté de créer un parti unique rassemblant l’ensemble d’une population donnée sous une seule bannière et un seul chef.

Le propos de l’Etat islamique est clairement de ranger tout le monde musulman sous un seul drapeau, le sien, incarné par un chef, Abou Bakr al-Baghdadi.

La deuxième définition est remplie.

 

- Le fascisme  défend une vision nationaliste ou exclusiviste de la politique ; la nation ou la communauté primant sur l’individu dont les droits sont subalternes par rapport à ceux de la communauté ou de l’Etat ; le groupe incarné par le chef prime sur toutes les libertés de l’individu.

Si l’Etat islamique et ses homologues ne partagent pas la vision nationaliste au sens où nous l’entendons en Occident, ils n’en défendent pas moins une vision exclusiviste de la politique prônant la primauté de la communauté musulmane, la Oumma, sur les droits de l’individu. En cela d’ailleurs, ils s’écartent du Coran qui, au chapitre II, sourate 256, prescrit : «nulle contrainte en religion». La liberté individuelle figure parmi leurs bêtes noires, à éradiquer en priorité.

La troisième définition est remplie.

 

- Le fascisme promeut la notion de «races» et établit entre elles une hiérarchie, les unes supérieures, les autres inférieures ; cette hiérarchie est intangible, les «races supérieures» ayant toujours la prééminence sur les «inférieures».

La notion de «race» défendue par le fascisme mussolinien et hitlérien est étrangère, non seulement à l’islam mais également aux groupes terroristes s’en réclamant. D’ailleurs, l’Etat islamique fait étalage de sa très grande diversité ethnique.

La quatrième définition n’est pas remplie.

 

- Le fascisme veut figer les rapports humains dans une vision passéiste, le passé étant vu comme un état idéal dont il convient de s’inspirer (la Rome antique pour Mussolini, les traditions germaniques et nordiques pour Hitler).

C’est le modèle des compagnons du prophète Mohammed que l’Etat islamique et les groupes homologues veulent imposer. Ils s’inscrivent donc dans cet état d’esprit.

La cinquième définition est remplie.

 

- Le fascisme appuie son action politique par l’usage de la force armée incarnée par une ou plusieurs milices armées dévouées au chef ; l’usage des instruments de la démocratie ne peut qu’être temporaire, dans le but unique d’arriver au pouvoir.

L’actualité démontre chaque jour à quel point l’Etat islamique et ses homologues utilisent la force armée pour s’imposer.

La sixième définition est remplie.

-Le fascisme exalte la pulsion de mort (le cri de guerre des franquistes, «Viva la muerte», les insignes de la SS, la couleur noire de l’uniforme fasciste italien, la rhétorique usant de la fascination pour la mort).

La glorification des «martyrs» et le recours aux attentats-suicides démontrent à quel point la pulsion de mort anime l’Etat islamique et ses homologues.

La septième définition est remplie.

 

Sur sept définitions du mot «fascisme», les terroristes se réclamant de l’islam, en satisfont (si l’on ose dire) six. Ce n’est pas du 100% mais c’est quand même beaucoup ! Dès lors, employer le terme «islamo-fascisme» n’est pas un abus de langage, même s’il ne saurait traduire à lui seul une réalité complexe.

 

Jean- Noël Cuénod 

 

 

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Manuel Valls aux juifs : "La France est blessée... par rtl-fr

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19/02/2015

HAÏKUS POUR LES ANIMAUX DE PARIS (2)

 

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Le rire  du merle

Secoue le ventre des parcs

Et le dos des rues

 

***   *** ***

 

Drôle de canard

Qui aboie dans les allées

Du parc Montsouris

 

*** *** ***

 

Au Parc Montsouris

Tous les chats claquent du bec

Et les canards rient

 

*** *** ***

 

Tout est dans la mouche

L’immondice et le miel

Le bleu et le brun

 

*** *** ***

 

Une musaraigne

Règne sans gêne sur l’herbe

Sage de Bercy

 

*** *** ***

 

Toujours le chat guette

La surprise au fond du trou

Tueur fasciné

 

*** *** ***

 

L’oraison du merle

S’est envolée ce matin

L’âme est de retour

 

Jean-Noël Cuénod

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16/02/2015

Monsieur Netanyahou, les juifs sont chez eux en Europe

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Synagogue Vieille-Nouvelle à Prague 

Les attentats commis à Copenhague ressemblent comme deux balles de kalachnikov à ceux perpétrés il y a cinq semaines à Paris. Avec les mêmes cibles: les juifs et les défenseurs de la liberté d’expression.

 

D’ailleurs, les uns et les autres ont souvent eu partie liée dans l’Histoire. Les bûchers que les nazis réservaient aux livres mal-pensants annonçaient Auschwitz-Birkenau. Et en même temps qu’il commençait sa campagne contre le «cosmopolitisme» juif à la fin de son règne, Staline donnait plusieurs coups de fouets supplémentaires à sa chasse contre la moindre virgule dissidente.

 

Le judaïsme ayant de tout temps privilégié l’étude, la compréhension, à multiples niveaux, des textes bibliques et le décryptage de formules complexes, il a tout naturellement développé en son sein la critique, la réflexion, l’analyse et le doute, toutes dispositions d’esprit qui sont mortifères pour les totalitarismes. Dès lors, que les Juifs soient ciblés actuellement par les tenants de l’islam des ténèbres reste dans le triste ordre des choses. Le conflit israélo-palestinien n’est qu’un prétexte pour alimenter leur propagande. Ce n’est pas la cause palestinienne – ils s’en soucient comme de leur premier pain de plastic – que les Barbus veulent servir, c’est l’intelligence juive qu’ils cherchent à atteindre.

 

Dès lors, les appels du premier ministre Netanyahou aux juifs d’Europe pour qu’ils quittent leur pays sont particulièrement troublants. Les juifs sont chez eux en Europe. Ils font partie de ses bâtisseurs les plus talentueux. Le judaïsme est une composante indissociable de la civilisation européenne qui a pour source, dans le désordre, Rome, Jérusalem, Athènes. Prétendre que les juifs vivent, ici, en terre étrangère, c’est donner gain de cause aux antisémites les plus toxiques, c’est apporter à leur moulin bancal une eau polluée. Voilà qui est pour le moins étonnant de la part d’un chef du gouvernement israélien.

 

Personne ne saurait reprocher aux juifs de partir en Israël faire leur Aliya et accomplir ainsi une étape essentielle dans leur voyage spirituel. Mais qu’ils partent pour des raisons de sécurité, est d’un tout autre ordre qui met en cause, principalement, les Etats européens. Nombre d’entre eux ont mis trop longtemps à prendre conscience du développement de l’antisémitisme en leur sein; un antisémitisme qui, en s’affublant d’un faux-nez labellisé «antisionisme», a fait son œuvre d’intoxication avec efficacité.  

Dès lors, protéger, ici et maintenant, nos concitoyens juifs est devenu la priorité des priorités. Il en va aussi de notre âme.

 

La stratégie suivie par l’islam des ténèbres a pour nom «purification ethno-religieuse». Pour les Barbus, même si chrétiens et juifs l’occupent depuis toujours, il faut qu’ils débarrassent le Proche-Orient de leur présence. Avant qu’ils débarrassent la terre tout court lorsque la planète se couvrira enfin de barbe!

Emprunter cette voie, en incitant les juifs d’Europe à laisser leur maison derrière eux, ne mènera qu’à une sorte de communautarisme à l’échelle globale. Chacun enfermé chez soi. Et Dieu pour moi tout seul. Est-ce le monde que nous voulons?

 

Jean-Noël Cuénod

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12/02/2015

DSK. Les noces explosives du droit et de la morale

 

 

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Le procès de Dominique Strauss-Kahn qui se déroule actuellement à Lille ne met pas en lumières que les relations sexuelles «rudes» – euphémisme utilisé par DSK – de l’ancien patron du Fonds Monétaire Internationale. Il révèle d’autres relations, moins cradingues et moins anecdotiques, celles qui se nouent ou se dénouent entre la morale et le droit. A lire les comptes-rendus et à ouïr les commentaires, ce procès dit «du Carlton de Lille» patauge dans la confusion.

 

Sur le terrain bien délimité du droit que reproche-t-on à l’ex-futur président de la République? De s’être rendu coupable de proxénétisme aggravé en bande organisée; la peine maximale s’élève à vingt ans de réclusion criminelle. Ce chef d’accusation se réfère aux articles 225-5 et suivants du Code pénal français qui réprime celui qui aide, assiste ou protège la prostitution d’autrui. Dans le cas présent, l’accusation retient comme circonstance aggravante, le fait que ces actes ont été commis dans le cadre d’une bande organisée.

 En d’autres termes, DSK serait l’organisateur des partouzes dont il était le roi et aurait déployé, pour développer cette cour du stupre collectif, un véritable réseau de prostituées, avec l’aide, notamment, de Dédé-la-Saumure, célèbre figure du proxénétisme franco-belge. DSK soutient – si l’on ose dire ­– qu’il ignorait que les femmes fournies par son entourage se prostituassent. Par conséquent, il ne pouvait, selon lui, se trouver à la tête d’un réseau de souteneurs.

 

Voilà le cadre bien borné. Tout le reste ­– les mœurs fangeuses de DSK, ses appétits libidineux, ses habitudes répugnantes – n’est qu’élément pour ouvrages à ne lire que d’une seule main. Néanmoins, l’impression qui ressort de ces débats sur les ébats strauss-kahniens est que la morale et le droit sont tellement interpénétrés qu’il devient de plus en plus malaisé de les distinguer l’une de l’autre. Or, une telle confusion peut mener au pire.

 

Lorsque l’on se trouve devant un tel méli-mélo, il faut retourner aux définitions de base. La morale est l’ensemble des règles de conduite propres à une société; elle distingue le bien du mal. Le droit est l’ensemble des normes régissant les rapports humains, normes énoncées par la coutume (situation de plus en plus rare) ou inscrites dans des textes (lois, codes, contrats, recueils de jurisprudence).

 

La morale est forcément floue. Elle n’est pas gravée dans le marbre mais flotte dans l’air du temps. Distinguer le bien du mal est affaire d’interprétations fluctuantes, souvent personnelles, ou émises par des groupes plus ou moins restreints.

 

Le droit est forcément précis. Il décrit des normes dûment circonscrites et suit un processus balisé. Il ne distingue pas le bien du mal, mais le légal de l’illégal, ce qui n’est pas la même chose. On peut être condamné par le droit pour avoir agi en fonction de ses impératifs moraux. De même, une conduite jugée immorale par la clameur publique, ne signifie pas qu’une infraction au droit soit commise.

 

En introduisant la morale dans le droit, on instille des notions floues dans un domaine qui requiert la plus fine des précisions. On le parasite et on le travestit en arbitre des moeurs. La clameur publique se fait justicière, ce qui ouvre la porte à toutes les dérives, à tous les abus, à tous les arbitraires. Dans nos contrées démocratiques, la Bible ou le Parti n’est pas le code et le juge n’est pas le prêtre, ni le commissaire politique. Dans les pays totalitaires, le droit se place au service de l’idéologie, qui peut être assimilée à une forme de morale, avec toutes les monstruosités que cette situation a permises.

 

Toutefois, le droit et la morale ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Pour que le droit soit reconnu légitime par ceux auxquelles ses normes s’appliquent, il ne saurait trop s’écarter de la morale d’une société. Il serait impensable, par exemple, qu’une loi qui serait reconnue par tous comme immorale soit introduite dans le droit. Imaginerait-on que la loi autorise la pédomanie, par exemple?

 

Cette proximité entre droit et morale doit donc être respectée mais tout en observant entre les deux, la distance nécessaire pour éviter la confusion. Placer le curseur au bon endroit oblige à faire preuve d’habileté et d’intelligence. Mais qui a dit que vivre ensemble était chose facile?

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

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Exemple de confusion entre droit et morale. Les Femen  manifestent devant la voiture qui conduit Dominique Strauss-Kahn au tribunal.


Procès Carlton: des Femen sautent sur la... par LEXPRESS

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10/02/2015

SwissLeaks : nous avons une guerre fiscale de retard

 

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Photo : le pauvre Gad Elmaleh qui se fait épingler pour 80 000 euros déposés à Genève, situation qu’il a régularisée depuis. Ah, si seulement, il avait connu l’optimisation fiscale… 

L’affaire SwissLeaks confirme que la fraude fiscale est une industrie de grande envergure. Les banquiers suisses se sont particulièrement distingués dans ce domaine, pour le meilleur quant à l’ampleur de leur profit, pour le pire quant à l’image de leur pays. Mais Jean Ziegler le disait déjà dans les années 1970. Et que d’avanies n’a-t-il pas subies pour avoir dit trop tôt ce qu’aujourd’hui les médias disent trop tard!

Certes, les révélations apportées par l’exploitation des fichiers volés à HSBC Suisse sont importantes dans la mesure où elles débusquent les détails d’un système dont on connaissait les grandes lignes. Et comme le diable s’y niche souvent, dans les détails, il est utile de les scruter. Identifier les petits malins et gros fraudeurs peut aussi apporter une saine crainte du gendarme fiscal.

 

Toutefois, ces fichiers ont été dérobés en 2008 et révèlent des relations bancaires qui appartiennent déjà à un autre monde. Depuis, les Etats-Unis ont fait le ménage en contraignant la Suisse à abandonner son secret fiscal. A partir de 2017, la Confédération s’alignera sur l’échange automatique d’informations scellant la fin du XXe siècle bancaire helvétique. Dès maintenant, les banques suisses se débarrassent de leurs clients fraudeurs qui, après leur avoir rapporté des sommes colossales, sont devenus des boulets improductifs.

 

Il reste à savoir pourquoi le gouvernement français a remis cette liste des fraudeurs gérés par HSBC Suisse aux journalistes du Monde (qui l’ont ensuite partagé avec des confrères provenant de 48 pays), maintenant, alors qu’il aurait pu le faire avant. La question reste posée. Cela n’entame d’ailleurs nullement la légitimité de cette information. Toute documentation donnée à un journaliste sert à celui qui l’a transmise. Souvent pour de nobles raisons, parfois pour de louches motifs. Au journaliste d’en vérifier la véracité et de tenter de savoir où il met les pieds. Mais cette transmission intéressée n’invalide pas ipso facto ladite info. Tout en étant guidé par des motifs douteux, un informateur peut fort bien livrer une information utile collectivement, une information que le journaliste doit diffuser pour assurer sa mission.

Cela dit, dans le cas de l’affaire HSBC, il serait tout de même intéressant de connaître l’agenda du gouvernement français.

 

Il faut considérer l’affaire SwissLeaks comme une photo d’archive qui nous permet de comprendre le passé et d’en tirer des enseignements pour ne pas réitérer les erreurs. Cependant, elle ne nous dit pas grand-chose de l’avenir, ni même du présent. Il est évident que depuis 2008 et la découverte du pot-aux-euros, les ingénieurs en mécanique financière ont trouvé le moyen de ne plus se faire pincer. La Suisse ne sera peut-être plus le paradis fiscal modèle. Mais, contrairement aux rêveries blochériennes, notre pays n’est pas seul au monde. Et, en fait, c’est une immense chaîne d’évasion fiscale qui s’est tissée autour de la planète. Il y a eu le LuxLeaks, le SwissLeaks. Et demain? Le DelawareLeaks? Le SingapourLeaks ? Le HongKongLeaks?

 

Et puis, pourquoi prendre le risque de frauder le fisc? Les grands groupes économiques et les grosses fortunes cuisinent avec ardeur les recettes de l’optimisation fiscale qui leur permet de diminuer notablement le montant des taxes et impôts, en parfaite légalité, sans craindre de se faire dénoncer par un cadre bancaire qui a piqué des fichiers compromettants. A Genève, à Zurich, à Londres, à Amsterdam, à New-York, des avocats fiscalistes proposent ces précieux services. Des groupes d’outre-Jura – même ceux dans lequel l’Etat français est présent, comme EDF – y recourent allégrement. A Paris également, des cabinets spécialisés vantent leurs compétences en la matière sur leurs sites. Ainsi, celui-ci, parmi bien d’autres:

 

En tant qu'avocats compétents en Droit fiscal nous pratiquons l'optimisation fiscale et gérons les conséquences contentieuses de mauvais conseils en la matière.

Il convient de voir dans l'optimisation fiscale, non seulement la possibilité de supporter une moindre charge fiscale par la réduction ou la suppression de l'impôt ou de la taxe fiscale concernée, mais aussi le moyen de se rendre le plus compétitif possible dans un environnement de plus en plus concurrentiel.

Notre activité d'avocat plaidant les contentieux fiscaux nous permet d'apprécier l'exacte portée de nos conseils fiscaux  en en supprimant les risques de requalification par l'Administration fiscale.

Au «montage» fiscal susceptible de requalification, nous préférons de loin le bénéfice d'un ensemble d' «options» fiscales limpides et avantageuses. Cette organisation nous permet l'obtention de résultats très intéressants; par exemple, de défiscaliser les résultats des entreprises et de certaines rémunérations, de faire en sorte, en relation avec notre département Droit des sociétés, que la plupart des opérations juridiques au sein de l'entreprise ou d'un groupe de société se fasse sans aucune fiscalisation, de supprimer les plus-values fiscales en cas de cession ou transmission d'entreprise ou de supprimer les droits de succession, etc.

 

Ce même cabinet préconise aussi, la création de filiales à l’étranger pour les entreprises et sociétés françaises :

 

La filiale étrangère d'une société mère française dispose d'une personnalité fiscale distincte de cette dernière, ses revenus ne sont donc pas imposés en France mais soumis au régime fiscal du pays où elle se situe.

Ainsi il est en principe possible de créer une filiale dans un état étranger et de la soumette à une fiscalité plus avantageuse qu'en France.

 

C’était notre rubrique, «le patriotisme économique est en marche».

 

Le fond du problème de l’évasion fiscale se trouve dans cette contradiction. Le capitalisme financier est aujourd’hui mondialisé. Mais les Etats qui collectent l’impôt restent confinés dans leurs frontières. Tant que cette contradiction n’est pas résolue, il y aura évasion fiscale. Pour la résoudre, la généralisation de l’échange automatique d’informations fiscales semble, pour l’instant, l’outil le plus efficace. Mais à la condition que tous les pays de la planète l’appliquent de A à Z, y compris la Chine et d’autres contrées qui ne disposent pas – c’est le moins que l’on puisse dire – d’un Etat de droit digne de ce nom. Dès lors, avec SwissLeaks, il est à craindre que nous ayons encore une guerre de retard.

 

Jean-Noël Cuénod

 


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06/02/2015

François Hollande grand bénéficiaire de la magie des circonstances

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C’est impossible. J’ai dû me tromper de journal:

François Hollande veut imposer la mixité sociale; Hollande et Merkel en émissaires de paix; le chef de l’Etat réaffirme la priorité de la guerre au terrorisme international. Hollande entend cultiver «l’esprit du 11 janvier». 

Et ce titre d’éditorial! Vous avez lu ça?

La revanche de l’humilié. Et en plus, il est gentil-gentil pour le président, l’édito.

 

Mais non, c’est bien Le Figaro de ce jour qui consacre cinq pages d’une tendresse d’ourson Paddington à François Hollande, à l’issue de sa conférence de presse semestrielle d’hier. Alors que François Fillon, le chouchou bien peigné, n’a droit qu’à trois quarts de page pour émettre, petit doigt en l’air, quelques réprobations polies sur la politique gouvernementale.

 

 Il y a cinq semaine encore, le quotidien de la droite propre sur elle, tirait à boulets bleus sur ce faux mage de Hollande, ce mou confit dans son impotence, tous juste bon à se faire pincer en train de porter, en casque de motocycliste, des croissants à sa petite amie.

 

Maintenant, le quotidien qui fait sienne la devise de Beaumarchais – sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur – hisse au pinacle un Président De La République avec plein de majuscules dans le regard d’acier. Fini le sergent Garcia qui ratait tout ses coups. Voici Zorro l’Elyséen qui tape du poing sur la table pour que les maires construisent des logements sociaux, qui emporte Angela sous le bras pour ramener la paix entre Kiev et Moscou, qui cultive l’esprit républicain à la manière d’un Le Nôtre en bonnet phrygien. Et qui, en grand Chef des Armées, mène la guerre au terrorisme international. Sur ce belliqueux chapitre, Le Figaro ne manque pas d’à-propos puisqu’il illustre le papier y relatif par une photo du Rafale, cet appareil de combat que construit Serge Dassault, le propriétaire du journal.

 

Et Sarkozy dans tout ça? Naguère encore, Le Figaro psalmodiait ses mantras pour que le battu d’hier revienne sur le ring d’aujourd’hui afin qu’il soit le vainqueur de demain. Dans l’édition de ce vendredi, on ne distingue pas un seul poil de la barbe approximative de Nicoléon Sarkonaparte.

Mauvaise séquence : il est revenu, il a revu mais il n’a pas encore revaincu. Après avoir tapé l’incruste pour tenter d’être sur la photo avec les grandes personnes lors de la marche républicaine du 11 janvier, le Vibrionnant multiplie les déboires.

 

Tout d’abord, en pleine crise de son parti UMP après la défaite à l’élection partielle dans le Doubs, le voilà qui se rend chez ses amis émirs pour leur donner une conférence payée en pétrodollars. Conférencier pour milliardaires émiratis ou patron de parti français, il faudrait choisir. Mais l’Insatiable s’y refuse.

 

Et puis, aujourd’hui même, Nicolas Sarkozy a reçu un prix. Mais quel prix! Celui du «Menteur de l’année 2014» délivré par le politologue Thomas Guénolé sur la base des vérifications systématiques des déclarations politiques (fact checking). Pourtant la concurrence était vive: Jean-Luc Mélenchon, Nathalie Kosciusko-Morizet, Marine Le Pen, Anne Hidalgo faisaient partie des nominés. Or, quant il s’agit de dire n’importe quoi, ces concurrents sont tous des experts chevronnés. Mais aucun d’entre eux ne faisait le poids, face aux 17 mensonges avérés et répétés en boucle par Sarkozy au cours de sa campagne pour reconquérir l’UMP (la liste des mensonges est disponible ici).

 

Hollande au sommet. Sarkozy au fond du trou. La magie des circonstances – la réaction populaire après les attentats de janvier – a opéré une fois de plus. Hollande a surfé sur la vague en gardant l’équilibre, le Frénétique s’est agité et a plongé.

Mais demain, un autre événement peut surgir et la donne, être bouleversée une fois de plus. Jadis, les dirigeants de ce monde disposaient d’astrologues pour prédire leur destin. Aujourd’hui, ils se tournent vers les sondeurs d’opinions. La différence? Il n’y en a pas. Les deux coûtent les yeux de la tête.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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La conférence de presse de François Hollande, jeudi 5 février, en intégrale.

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03/02/2015

Entre Galilée et Rome, la grande bataille du ciel

 

 book-07210650.jpgVoilà un roman qui tombe à pic – et du ciel – pour rappeler que l’intégrisme religieux traverse toutes les époques et contamine toutes les religions. Aux barbus du XXIe siècle répondent les tonsurés du XVIIe. «Splendor Veritatis», tel est son titre. Il vient d’être publié par Slatkine. Sous le pseudonyme de l’auteur – François Darracq (photo en fin d'article) – se cache un jeune historien, Genevois d’adoption. Ce faisant, il veut dissuader le lecteur de confondre cette sienne fiction avec son travail universitaire. Cela dit, les personnages qui figurent dans son ouvrage sont bien les produits de l’Histoire et les acteurs d’une époque cruciale pour l’humanité, celle où l’humain va changer radicalement sa place dans l’univers.

 

Depuis Aristote, le monde était inchangé et inchangeable. La Terre immobile se trouvait au centre de l’Univers, le soleil tournait autour d’elle et les étoiles lui servaient de guides nocturnes. Au centre du centre, l’Humain solitaire sous le regard de Dieu.

L’Eglise romaine était la gardienne de cette vérité qui, dévoilée par l’insatiable curiosité humaine, deviendra illusion, puis mensonge. Parmi les savants qui ont déniaisé le ciel en expliquant que la Terre tournait autour du soleil, Galileo Galilei ou Galilée.

 

Le roman met en scène ce prestigieux savant toscan et son adversaire acharné, le jésuite hongrois Melchior Inchofer. Le génie de Galilée balaiera tout d’abord les arguments traditionnalistes du jeune Inchofer, envoyé au casse-pipe par son supérieur Orazio Grassi. Et puis, le pape Urbain VIII fait partie des soutiens les plus fidèles de l’astronome. L’Eglise romaine serait-elle prête à changer son regard vers le ciel? Mais en humiliant l’un des leurs, Galilée a attiré sur lui la rancune des jésuites, une rancune opiniâtre, calculatrice, manipulatrice et efficace. A cette stratégie de la vengeance s’associe la force du dogme qui sert de bouée de sauvetage à une papauté malmenée par la Réforme. Pas question de changer la vision aristotélicienne du monde, au risque de donner libre cours aux hérésies!

Galilée sera donc sacrifié. Pour sauver sa peau, il a dû renier publiquement ses théories. Emprisonné, puis assigné à résidence dans sa maison villageoise sise à Arcetri, près de Florence, Galilée retrouve la protection de son ami Ferdinand II, grand-duc de Toscane ; ce représentant de la famille Médicis lui adjoint pour collaborateur, un jeune mathématicien, Vincenzo Viviani, qui se révèlera d’un précieux secours pour le vieil astronome.

 

Alors que le fier Galilée descend, son ennemi Melchior Inchofer, lui, grimpe dans la hiérarchie de son ordre, après avoir manœuvré pour obtenir la condamnation de l’astronome. Mais cette victoire lui laisse un goût de cendre. En secret, il va reprendre ses observations astronomiques.

 Pendant ce temps, les partisans de la liberté de penser s’organisent très discrètement autour de Galilée pour faire parvenir en terre protestante les écrits de l’astronome afin qu’ils soient publiés au nez et à la barbe de la papauté. Parmi ces propagateurs de la cause scientifique, le Genevois Elie Diodati tient un rôle capital.

 

Melchior Inchofer va traverser une violente crise intérieure. Lors de ses observations clandestines,  le jésuite découvre ce qu’il redoutait et espérait à la fois: la justesse des thèses de Galilée. La hargne déployée par Inchofer contre l’astronome toscan est à la mesure de l’immense admiration qu’il lui porte. Le jésuite se débat comme un diable dans un bénitier, entre la splendeur de la vérité et les contraintes du dogme. N’en disons pas plus afin de laisser le suspens ouvert.

 

Parmi les nombreuses conclusions que l’on peut tirer de ce duel, c’est le peu de confiance que les dogmatiques accordent au Dieu dont ils sont les dévots aussi zélés qu’encombrants. Leur foi est si vacillante qu’ils veulent la conforter par des certitudes immuables.

Or, c’est l’Eternel, la puissance de vie, qui a initié le mouvement de la création; aucun humain ne saurait la fixer, l’enfermer dans ses certitudes. L’immuable n’est pas de ce monde. Le scientifique qui doute est près de l’Eternel, alors que l’intégriste qui censure s’en éloigne, comme un astre mort qui va rejoindre son néant dans un trou noir.

 

Jean-Noël Cuénod

 

«Splendor Veritatis» - François Darracq - Editions Slatkine – Genève - 296 pages.

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09:32 | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : intégrisme, science, dogme | |  Facebook | | |

29/01/2015

Tsipras, la dette grecque et la force des faibles

 

1087433_grece-tsipras-voudrait-voir-lallemagne-payer-pour-les-crimes-de-guerre-nazis-web-tete-0204112448492_660x466p.jpg

 

Le succès de Syriza, coalition de la gauche radicale, aux élections grecques a donc amené Alexis Tsipras au pouvoir, avec l’apport du petit parti de la droite souverainiste Les Grecs indépendants. Un tel attelage est pour le moins original. Mais pour le moment, les deux formations tombent d’accord pour arrêter les privatisations, rétablir certains services publics et, surtout, renégocier la colossale dette de la Grèce: 321,7 milliards d’euros, soit 175% du produit intérieur brut (à titre de comparaison, la Suisse est à 42,6% - Source : Les Echos).

Le succès de Syriza tient, entre autres, au fait que son patron Tsipras a bien fait comprendre à ses électeurs que celui qui est vraiment très mal en point se situe, vis-à-vis de ses interlocteurs, en position de force. Non pas pas malgré, mais à cause de sa faiblesse.

 

Qu’elle est la seule puissance de la bande européenne? L’Allemagne. «Tapons donc sur elle», se dit Tsipras. Si elle cède, les autres suivront. Tout d’abord, le nouveau chef du gouvernement grec fait vibrer la corde mémorielle en exigeant que l’Allemagne d’Angela Merkel paye pour les crimes commis par celle d’Adolphe Hitler. Après tout, la Grèce n’a jamais reçu les 200 milliards de dollars représentant les dégats commis par les armées allemandes durant la Seconde Guerre mondiale. Dès lors, pourquoi ne pas en tenir compte pour dégonfler la dette grecque ?

Après tout, selon le New York Times, plus de 300 000 Grecs sont morts de faim durant l’occupation allemande (ce qui, soit dit en passant, explique l’intensité du ressentiment grec vis-à-vis de l’Allemagne). L’argument semble à la fois juste et solide. Semble, car en fait cette situation est plus compliquée qu’il n’y paraît.

Dans la seconde partie de la décennie 40, tous les Alliés, y compris les Grecs, avaient décidé de ne pas répéter les erreurs commises à la fin de la Première Guerre mondiale. L’Allemagne d’après 1918 fut saignée à blanc par ses vainqueurs, ce qui avait fait le lit du nazisme. Dès lors, les réparations de guerre réclamées aux Allemands à la fin des années 1940 étaient volontairement limitées. D’autant plus, que l’objectif principal était de redresser l’Allemagne de l’Ouest dans un contexte de guerre froide avec Moscou.

Par conséquent, il semble douteux, pour le moins, que les Grecs puissent faire partager sa proposition par d’autres pays européens.

 

Toutefois, pour Athènes, cette argumentation relève aussi de la tactique psychologique, afin éveiller la mauvaise conscience allemande et tenter ainsi d’entamer la rigueur de Berlin lors des prochaines discussions sur le remboursement de la dette grecque.  D’ailleurs, pour bien souligner la chose, Alexis Tsipras s’est rendu, sous les regards des caméras, à Kaisariani, un site où 200 Grecs ont été exécutés par les nazis en 1944 (photo).

 

Le gouvernement Tsipras a développé une autre offensive en direction de Berlin. Il rappelle qu’en 1953, un accord pris à Londres avait amputé de 60% la dette publique de l’Allemagne de l’Ouest tout en lui accordant un moratoire de cinq ans sur le solde, jusqu’à ce que l’industrie allemande redémarre. Ajoutons que 21 Etats avaient signé cet accord, dont le grec.

Dès lors, pourquoi ne pas faire la même chose pour la Grèce de 2015? C’est oublier qu’en 1953, il était possible de diminuer de 60% la dette allemande, car ce pays était seul en cause. Outre que l’économie occidentale commençait à fonctionner à plein régime, il n’y avait pas de risque de contamination à d’autres Etats. Or, si l’on diminue la dette grecque maintenant, les autres pays européens fortement endettés, comme le Portugal, vont aussitôt demander à bénéficier de la même mesure.

Quant au moratoire de cinq ans, les créanciers de l’Allemagne ne prenaient pas de grands risques; malgré les destructions massives, le potentiel industriel restait de grande qualité. En Grèce, l’industrie est quasi-inexistante; son potentiel est proche de zéro. Il reste deux gisements économiques, le tourisme et les profits des armateurs grecs. Sur le plan touristique, la concurrence ne manque pas et ce seul secteur ne saurait, à lui seul, opérer le redressement économique. Et les armateurs grecs ? Leur faire payer des impôts relève de la mission impossible.

 

Dès lors, la Grèce de 2015 paraît en bien plus mauvaise posture que l’Allemagne de 1953. Ce n’est donc pas ce genre d’argument qui pourrait servir à la plaidoire de Tsipras vis-à-vis de Berlin. En fait, c’est son absence d’atout qui en constitue un de taille.

 Le patron de Syriza tient en premier lieu cet argument imparable: les gouvernements grecs qui l’ont précédé avaient docilement appliqué pendant cinq ans les purges sévères réclamées par la «Troïka» (Commission Européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international). Résultat : la dette reste à un niveau très élevé et les Grecs ont sombré dans la pauvreté, voire la misère. 

Ensuite, Tsipras tient en main le destin de l’euro. S’il fait sortir la Grèce de la monnaie et retourne à la drachme, tous ceux qui détiennent de la dette grecque seront remboursés en billets de Monopoly, ce qui créerait une crise majeure.

Dès lors, bien que la chancelière allemande insiste pour que la dette grecque ne soit pas entamée, on ne voit pas comment elle pourrait maintenir cette position qui, n’est sans doute, que de la posture d’avant-négociation.

Alexis Tsipras n’a rien dans les mains, rien dans les poches. Mais dans son cas, il vaut mieux n’avoir rien que posséder un peu. S’il manœuvre bien, s’il s’allie avec les autres pays européens endettés au lieu de s’en faire des concurrents, alors sa stratégie du faible au fort peut se révéler…payante.

 

Jean-Noël Cuénod

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28/01/2015

Rencontre inopinée entre Beaumarchais et Charlie Hebdo, au Théâtre 14 (+VIDEO)

 

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Les théâtreux captent l’air du temps mieux que quiconque. Ainsi, la veille de l’attentat contre Charlie Hebdo, le Théâtre 14 à Paris a-t-il programmé deux pièces qui allaient entrer en collision avec l’actualité de façon détonnante, à savoir le chef d’œuvre de Beaumarchais, «Le Mariage de Figaro» et une adaptation de «L’Etranger» d’Albert Camus qui sont encore à l’affiche. Si vous vous rendez dans la capitale française, n’hésitez pas à prendre place dans ce merveilleux théâtre du quatorzième arrondissement.    

 

Lorsque Figaro – parfaitement incarné par Eric Herson-Macarel – déclame son magnifique monologue, le XVIIIe siècle secoue les épaules du XXIe en lui rappelant à quel point, la liberté, l’égalité, la fraternité –Sainte Trinité laïque – restent des vœux pieux. «En deux siècles et demi, qu’avez donc accompli, citoyens?», invective Beaumarchais en nous jetant sa perruque à la face. Pas grand chose, en effet. Ou si peu. Et que de sang versé pour ce «si peu»!

 

Toutes les baudruches que crève d’un trait sarcastique la plume de Beaumarchais sont aujourd’hui bien gonflées à l’égo:

Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!… Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier! Qu’avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus.

Chacun pourra plaquer un nom bien contemporain sur cette figure de l’héritier, sempiternel vainqueur de la lutte des places. 

 

La cause des femmes a fait, certes, quelques progrès. Mais osera-t-on dire que cette envolée de Marceline (interprêtée par Claire Mirande) a perdu toute pertinence?

Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de

vous qu'une considération dérisoire; leurrées de respects apparents, dans une

servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos

fautes!

 

Quant à la liberté d’expression et au droit de blasphémer, même à propos de Mahomet, un murmure de saisissement parcourt le public lorsque Figaro-Eric Herson-Macarel déclame :

Je broche une comédie dans les moeurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule: à l’instant un envoyé de… je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant: chiens de chrétiens! – Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant.

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait en aucun cas être fortuite.

 

Lorsqu’au moment des salutations, Eric Herson-Macarel lit une déclaration des comédiens pour soutenir Charlie Hebdo et saluer la mémoire des victimes juives de l’Hyper Cacher, le public lui fait une ovation debout. A lui et surtout au sublime visionnaire Beaumarchais.

 

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Avec l’autre pièce présentée au Théâtre 14, l’adaptation de «L’Etranger», les liens avec l’actualité sont moins visibles mais tout aussi solides (photo : Meursault – Stéphane Pirard – et sa fiancée – Lormelle Merdrignac)

Après avoir tué, sur une plage d’Alger, un Arabe d’un coup de revolver suivi de quatre autres, Meursault est condamné à mort. L’Arabe n’a pas de nom, pas de visage. C’est une ombre. Il est à la périphérie. Combien de Français musulmans éprouvent-ils encore ce sentiment de n’être là que pour servir de repoussoir?

Le thème le plus connu de «L’Etranger» est l’indifférence au monde de Meursault qui s’exerce sur tout être et toute chose, même lorsque meurt sa mère – on sait l’attachement de Camus pour la sienne. Cette indifférence se brise devant l’aumônier qui tente d’amener le condamné à mort vers la foi. Mais c’est l’absence de foi que découvre Meursault ; il se révolte alors – enfin – contre l’illusion figurée par le prêtre.

«L’Etranger» décrit aussi les efforts de la justice pour peindre une image rationnelle sur l’acte de Meursault, acte irrationnel s’il en est. Pour que ses cadres n’explosent pas par la puissance de l’irrationnel, la société doit mimer la raison, à défaut de l’incarner. Mais ce n’est qu’un faux-semblant.  

Aujourd’hui, la société éprouve de plus en plus de difficultés à faire entendre sa raison. L’irrationnel apparaît partout et, en premier lieu, dans les délires sanguinaires des fous de Dieu. Mais il envahit aussi le cerveau félé de ces «pousseurs» qui se suicident sous les roues du métro, après avoir emporté avec eux un quidam qui attendait sur le quai.

Camus avait montré à quel point la société humaine est une construction fragile. Cette fragilité apparaît désormais dans toute sa nudité.

 

Jean-Noël Cuénod

 

Distribution du «Mariage de Figaro»

 

Mise en scène : Jean-Paul Tribout

Figaro : Eric Herson-Macarel

Marceline : Claire Mirande

Suzanne : Agnès Ramy

Chérubin : Thomas Sagols

Bazile, Double-Main : Marc Samuel

Fanchette : Alice Sarfati

Le comte Almaviva : Xavier Simonin

Don Gusman Brid’oison : Jean-Marie Sirgue

Antonio : Pierre Trapet

Bartholo : Jean-Paul Tribout

 

A l’affiche jusqu’au 21 février 2015

 

 

Distribution de «L’Etranger»

 

Adaptation : Benoît Verhaert et Frédéric Topart

Mise en scène : Benoît Verhaert

Avec Stéphane Pirard (Meursault), Lormelle Merdrignac et Benoît Verhaert

 

A l’affiche jusqu’au 13 février 2015.

 

Renseignements pratiques

 

Théâtre 14, 20 avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris. Location : +33 (0)1 45 45 49 77. Courriel : contact@theatre14.fr. Site: http://theatre14.fr

 

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