06/12/2017

Ma brève passion pour Johnny Hallyday

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Voilà le 856 000 000ème blogue sur Johnny Hallyday. C’est ça, être une icône. Elle meurt et chacun a un bout de mémoire qui lui remonte à la tête comme une migraine, légère mais persistante. Même ceux qui ne communient pas en l’Eglise des Fans ont un chapelet de souvenirs à égrener à propos de l’Idole des jeunes devenus vieux.

Juin 1960, j’ai 11 ans. La colère paternelle m’a foudroyé, pour je ne sais quelle sottise. Il fait chaud. Très chaud dans ce faubourg de Genève appelé Grange-Canal. Le repas va commencer. Devant la table de la salle à manger, trône l’imposant poste de radio, de marque Sondyna, dont l’œil vert s’allume progressivement, à mesure que le courant irrigue ses méninges secrètes.

Il faut, tout en mangeant, sacrifier à la cérémonie du «Bulletin d’information de l’Agence Télégraphique Suisse» délivré sur les radios romandes (alternativement à Genève et à Lausanne) que personne n’appelle autrement que Sottens, le nom du village vaudois où se trouve l’émetteur (qu’a dit Sottens ? Que va dire Sottens ?)

Le culte commence

Le silence règne. Le silence doit régner. « Arrête de faire du bruit en avalant ta soupe ! » En guise d’introït, l’heure donnée par l’Observatoire chronométrique de Neuchâtel : «Au troisième top, il sera exactement 12 heures et 45 minutes. Tip, tip, top… »

Le monde traduit en helvète peut alors couler dans les oreilles. Le même speaker, chaque jour que Berne fait, lit ce Bulletin comme le lecteur monacal dans le réfectoire du couvent. On entend non seulement voler une mouche – chassée d’un revers de main par le père –, mais aussi le froissement du nœud papillon que le speaker doit forcément porter avec la voix sépulcrale et pastorale qu’il prend pour nous annoncer que Monsieur John Fitzgerald Kennedy semble bien placé pour devenir candidat démocrate à la Maison-Blanche («un catholique ! Vous vous rendez compte, un catholique »… soupire mon père) ou que Monsieur Nikita Khrouchtchev a convoqué le præsidium du Soviet Suprême. Beaucoup de nouvelles internationales et fédérales. Peu de locales. Point de sport. Indigne, le sport. Vulgaire. Il y a d’autres émissions pour cela.

En guise de prière finale, les prévisions de la météorologie. Toujours la même, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, qu’il fasse beau : « Nord et centre des Grisons, Sud des Alpes et Engadine… Nébulosité variable, ensoleillement partiel en cours de journée, pluie possible en début de soirée». On ne se mouille pas, à la météo suisse. Elle est neutre comme un conseiller fédéral.

Apparition de Johnny en démon salutaire

Le repas est terminé. Le café arrive. Le poste de radio ronronne quelques ritournelles. On appelle ça de la « musique légère », genre « Caravelli et ses violons magiques ».

 Soudain, explosion dans le Sondyna. Un inconnu hurle de sa voix juvénile « Souvenirs, souvenirs » sur fond de guitare électrique. Très électrique, la guitare. Comme l’atmosphère. Mon père en reste muet de saisissement. Son regard jette des éclairs un peu partout. Ma mère fait semblant de rien et préfère regagner sa cuisine pour éviter les éclats de l’orage qui menace.

La chanson est terminée. D’un air gêné, le présentateur annonce le nom du coupable : «Un jeune chanteur franco-américain qui se nomme Johnny Hallyday». La rage paternelle jaillit dans un geyser d’imprécations contre « cette musique de sauvages». Et le père de bondir vers le téléphone mural pour composer le numéro de Radio-Genève et faire part à la malheureuse téléphoniste de sa plus vive réprobation contre « ce Johnny Holiday ou je ne sais quoi ». Un peu calmé, l’imprécateur termine son café, déplie la « Tribune de Genève » et laisse tomber : « De toute façon, ce petit con ne fera pas six mois… »

Dans mon coin, je jubile. Il se passe enfin quelque chose de musclé dans ce Sondyna boursouflé. Et un type qui met le paternel dans une telle colère est très fortiche. Forcément. Voilà qui va faire du bruit sur les préaux ! Presque tous mes congénères ont assisté à la même scène. Pauvre téléphoniste de Radio-Genève… « Paraît qu’il se roule par terre sur scène et qu’il casse tous les fauteuils. Ouah, génial ! » « C’est une vraie terreur, ce type, t’as qu’à voir la gueule des parents ». « Mon père dit que c’est un blouson noir ! » « Un blouson noir ? Ah dis donc, c’est super ! » Les yeux s’allument d’admiration. L’Idole des jeunes est née.

Les plus gâtés disposent d’un transistor. Idéal pour s’échapper du Sondyna familial. D’un air entendu, les membres de cette caste condescendent à informer les ploucs de la classe que sur Europe numéro 1, passe une émission consacrée au rock : « Salut les Copains ». Tous les jours à 5 heures. Comment faire quand on n’a pas encore de transistor ? Ruser. Négocier avec la mère l’écoute contre la promesse de faire les devoirs avant. Le père, lui, est au travail. Sinon…

Daniel Filipacchi nous donne bien notre Johnny quotidien. Mais on en veut plus. Un copain prend son stylo pour écrire à « Salut les Copains » que ça ne va pas, qu’on exige du Johnny, encore du Johnny, toujours du Johnny. Chaque morceau nouveau est accueilli avec une ferveur collective qui laisse pantois les adultes. Pour payer mon premier super 45 tours de Johnny ­– 7 francs 65 – j’ai dû travailler pendant deux mois dans le jardin de la grand-mère. C’était « Kili Watch » (Kili Kili Watch, Watch, Watch, Watch, Ké om ken, ken, aaba).

Johnny se roulait de plus en plus sur scène, ses fans cassaient de plus en plus de fauteuils. Les blousons noirs, ces héros de 18 ans qui nous fascinaient par la peur qu’ils nous inspiraient, se faisaient des coupes à la Johnny. Premières bagarres, chez les grands du quartier, entre la bande de Rive et celle d’Annemasse, à coups de chaînes à vélo. Premiers émois. « Paraît qu’au bar Stop 12, y a des filles qui se font peloter les nichons, j’t’assure ! »

Johnny nous fait fuir en retenant la nuit

La passion est soudainement retombée en janvier 1962. A Noël, j’avais pourtant obtenu de haute lutte mon premier transistor, un Phillips bleu, avec une sorte de roue en plastique pour changer de stations. Mais voilà que « Salut les copains » lance le nouveau tube de Johnny : « Retiens la nuit ».  Un slow ! Une guimauve plein de jolis sentiments. Et avec des violons en plus !  Consternation sur les préaux. Johnny est rentré dans le rang. Les parents l’acceptent désormais. Fini, le mauvais garçon. Rangé, le blouson noir. Réparés, les fauteuils.

Bye bye Johnny. Bonjour, la nostalgie.

Jean-Noël Cuénod

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30/11/2017

Comment le salafisme infiltre les syndicats en France

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«La laïcité est trop souvent bafouée dans les entreprises». Un syndicaliste «musulman et républicain» fait part de son inquiétude. Et dénonce l’influence toujours plus forte des intégristes islamistes mais aussi évangélistes à la base des organismes de salariés

 

 Pratiquer l’islam et militer en faveur des valeurs laïques de la République française n’a rien d’incompatible pour Mustafa. Toutefois, en affirmant publiquement cette double position, il prendrait de gros risques vis-à-vis des musulmans intégristes – souvent regroupés sous la dénomination de salafistes– dans un contexte intercommunautaire particulièrement tendu depuis la série d’attentats djihadistes qui ont visé la France. Aussi, Mustafa n’est-il pas le vrai prénom de ce responsable d’un grand syndicat (son identité est connue de la rédaction).

S’il souhaite ne pas être identifié, il tient toutefois à sonner l’alarme sur un fait peu et mal connu : l’infiltration des salafistes à la base des syndicats et les violations des principes de la laïcité au sein de certaines entreprises. «C’est la France de très en bas», poursuit-il, «la France qui se lève à 5 h. du matin pour le salaire minimum.»

La représentation du personnel et sa défense s’effectuent à plusieurs niveaux en France. D’une part, les salariés d’une entreprise élisent leurs représentants au sein de trois instances (Délégués du personnel, Comité d’Entreprise, Comité d’Hygiène, de sécurité et des conditions de travail) qui, dès le 1er janvier prochain, fusionneront au sein d’un seul Comité social et économique (CSE) créé par les ordonnances Macron. D’autre part, les syndicats désignent leurs représentants au sein des entreprises. Les premiers sont des élus, les seconds, des mandataires. Il est possible de cumuler les deux fonctions.

Effets de la concurrence entre syndicats

«Voilà ce que j’ai pu constater dans certaines boîtes d’Ile-de-France», explique Mustafa. «Des salariés fréquentant les mêmes mosquées d’inspiration salafiste et vivant dans les mêmes quartiers, parfois dans les mêmes rues et provenant souvent des mêmes pays d’origine se portent candidats aux élections professionnelles, parfois sur plusieurs listes différentes. Les uns seront candidats de tel syndicat, d’autres, de tel autre, etc. Lorsqu’ils font campagne, ils prennent bien soin de ne pas afficher leurs convictions intégristes. Souvent, ils profitent du manque d’engagement des autres salariés au sein de ces structures représentatives pour s’imposer comme de bons défenseurs de la cause du personnel. Une fois élus, certains de ces intégristes s’entendent pour quitter leur syndicat et rejoindre celui qu’ils jugeront le plus puissant. Leur poids au sein du Comité social et économique de l’entreprise et de leur nouveau syndicat en sera renforcé d’autant. »

Mustafa relève également la vivacité de la concurrence entre les nombreuses centrales syndicales (en France, on en dénombre au moins huit) pour expliquer leur bienveillance vis-à-vis de ces élus de base qui leur apportent des sièges:  «Non seulement, ils seront élus comme délégués du personnel, mais encore leur syndicat les désignera volontiers comme délégués au sein des entreprises. Ce sont de véritables petits sultans qui s’installent dans ces structures de représentation et de défense du personnel. Leur stratégie consiste à investir la base mais sans chercher à grimper dans la hiérarchie syndicale. Dès lors, ils ne gênent personne au sommet !»

A noter, que les intégristes évangélistes adoptent la même stratégie, en visant d’autres buts. Ils contribuent, eux aussi, à leur manière, à ce «communautarisme» bien contraire à la «République une et indivisible»    

L’imam payé par son employeur

Cette présence importante des salafistes au sein de ces organismes n’est pas sans conséquence, loin de là, comme le précise Mustafa: «Tout d’abord, ils font tout pour discriminer systématiquement les femmes et même les dénigrer. Par exemple, un représentant des salariés, récemment, s’est attaqué à des responsables de la coordination au sein d’une boîte, uniquement parce qu’il s’agissait de femmes. Pourquoi la direction ne réserve-t-elle pas ces postes aux hommes ? Voilà ce qu’on peut entendre au sein d’un Comité d’entreprise, de la part d’un élu du…personnel! Tout est fait pour sortir les femmes du monde de l’entreprise afin qu’elles regagnent leur foyer ». En outre, les comités d’entreprise reçoivent de leurs employeurs une subvention représentant 0,2% de la masse salariale brute, somme qui se révèle fort importante selon la taille de l’entreprise. Cette manne patronale sert à financer les œuvres sociales de ces comités d’entreprise (lieux de vacances, bons cadeaux, événements divers). Les élus d’entreprises en sont les dispensateurs. Ce qui accroît leur prestige auprès de leurs collègues.

Mustafa ajoute que ces salafistes, forts de leur statut d’élus, répandent leur idéologie antisémite. Quant à la sécurité, cette présence salafiste pose de très sérieux problèmes. Notre interlocuteur cite un exemple parmi d’autres: «Un représentant du personnel d’une société de service n’a pas reçu l’autorisation de se rendre dans le périmètre d’un ministère, car il est repéré comme musulman intégriste par les services de renseignement. Sa boîte n’a pas pu le licencier car il est protégé par son statut d’élu représentant du personnel. Pour ne pas avoir d’histoire, son employeur a préféré lui verser son salaire sans obligation de se rendre au travail. Comme il est imam, il peut donc accomplir sa mission religieuse tout en étant salarié par son entreprise!».

Et la lutte contre le terrorisme ? «Je ne dis pas que ces salafistes d’entreprises sont tous des terroristes, bien sûr. Il n’empêche que dans un pareil contexte, un terroriste y évoluerait comme un poisson dans l’eau».

Un cadre supérieur d’une entreprise publique – qui tient lui aussi à ce que son nom ne soit pas publié – confirme en tous points les dires du syndicaliste. Il ajoute : «Une grande partie des intégristes sont liés au gangstérisme et aux réseaux mafieux. Il y a osmose entre intégrisme et gangstérisme.» Ce cadre met en cause les scissions fréquentes au sein du monde syndical : «Cette fragmentation fragilise les organisations qui deviennent ainsi des cibles plus aisées à atteindre pour les intégristes.»  

Contre le salafisme en entreprise «Promouvoir les femmes» 

Comment lutter contre ce fléau? Réponse de notre interlocuteur syndicaliste et musulman: «Le plus urgent est de promouvoir les femmes dans les organismes de représentation du personnel et les instances syndicales. La laïcité ne doit pas s’arrêter aux portes des entreprises, charge à elles de disposer d’une charte à cet effet comme il s’en trouve dans les écoles publiques. Et enfin, il faudrait que les employeurs cessent de se montrer laxistes vis-à-vis des violations de la laïcité et que les plus hauts responsables des syndicats prennent enfin la mesure de l’infiltration des réseaux salafistes à leur base. Pour moi, être musulman dans son cœur, c’est respecter pleinement la liberté de conscience. »  

Jean-Noël Cuénod

Article paru mercredi 29 novembre 2017 dans la Tribune de Genève et 24 Heures.

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29/11/2017

Ariane Ferrier, un hommage

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Ainsi Ariane[1], tu ne seras pas une vieille dame. Devant ton visage de madone, le temps en est resté interdit. Piteux, il s’en est retourné avec ses âges et ses outrages. Te voilà jeune à jamais. Grâce à toi, l’éternité ne prendra pas une ride.

Mais cela nous fait une belle jambe, puisque nous ne te verrons plus, puisque nous n’écouterons plus tes formules caustiques décochées de ta voix flûtée, mine de rien. Courtoisie narquoise. Nuage persiffleur dans la tasse de Darjeeling. Griffe dans la tapisserie, rue des Granges. Fêlure sur un vase de Sèvres.

Les patriciens genevois ont de l’esprit mais point d’humour, dit-on. Tu avais le bon goût de partager et l’un et l’autre. La cascade de ton rire ne sera pas tarie de sitôt. Il nous reste tes chroniques à relire et à découvrir ta «Dernière gorgée de bière», Dieu merci… Mais faut-il vraiment Le remercier ? Envie de lui faire la gueule, aujourd’hui. Car tu aurais pu en écrire tant d’autres sur l’avalanche de ridicules qui encombrent nos voies de façon bien plus massive que des amas neigeux sur la ligne du Simplon.

Tu avais le chic pour débusquer la bouffonnerie cachée sous les lourdes tentures de la componction, pour faire sortir le burlesque de ses buissons médiatiques, pour traquer le Père Ubu dans les plis de la mode.

Ariane, tu avais l’élégance de la légèreté. N’ayons pas le cœur lourd. Enfin, essayons. Pour toi.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Ariane Ferrier vient de nous quitter à 59 ans. Journaliste et chroniqueuse de talent, elle a travaillé aux quotidiens La Suisse, La Tribune de Genève, La Liberté, entre autres ainsi qu’à la Télévision suisse romande. A lire « La Dernière gorgée de bière » Éditions BSN Press qui sort aujourd’hui.

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27/11/2017

Sinaï : Frères soufis qui avec nous vivez !

L’islamoterrorisme a frappé au Sinaï « le cœur de l’islam » en massacrant 305 personnes dans la mosquée al-Rawda, dédiée au soufisme. «Le cœur de l’islam » c’est ainsi que l’on appelle ce courant initiatique et ésotérique. Le Soufisme, persécuté par les tyrans du salafisme, comme le fut la Maçonnerie sous les dictatures européennes. Que les francs-maçons n’oublient pas ces frères en initiation.

Même si Daech n’a pas encore revendiqué ce carnage, il en porte la marque. Le soufisme est perçu par l’Etat Islamique comme l’un de ses pires ennemis, car se tenant à l’intérieur de l’islam. Ce faisant, les islamoterroristes ne font que mettre en actes l’idéologie salafiste qui a toujours mené contre l’islam ésotérique une guerre implacable.  Il est difficile de donner une définition générale du soufisme qui inspire de nombreuses tarîqat (voies) fort différentes les unes des autres en fonction du maître (Cheikh) qui les a créées. Par ce lien, l’influence spirituelle, cette étincelle divine, se transmet de maître à disciple par une chaîne de transmission initiatique (silsila). Il s’agit pour l’initié de « goûter » Dieu, de s’efforcer à se purifier pour atteindre l’Unicité, la fusion dans le Divin. Cette conception n’est pas si éloignée de la doctrine de la Réintégration étudiée par un des rites maçonniques, le Régime Ecossais Rectifié.

Pour parvenir à cet état ­– Dieu sait si le chemin est long ! – le soufi doit pratiquer un ensemble de prières, de méditations, de rituels, d’incantation et de discipline de vie. Mais il doit aussi percevoir les vérités cachées du Coran. Cette volonté de placer au premier plan l’esprit du livre sacré de l’islam plutôt que la lettre, de le questionner, d’en tirer la substantifique moelle, a suscité la colère des musulmans intégristes soucieux de diffuser la lecture exclusivement littérale du Coran : nul besoin de réfléchir, il faut se contenter d’apprendre les sourates par cœur.

 Cette liberté de chercher Dieu hors des sentiers battus reste insupportable aux intégristes de toutes les époques. Le premier martyr du soufisme est Ibn Mansour al-Halladj qui fut crucifié en 922 à Bagdad, d’autres ont suivi. L’un des plus récents a pour figure celle du chanteur pakistanais Amjad Sabri, assassiné par des talibans en raison de son appartenance au soufisme et de ses « blasphèmes ».

En mai 2016 à Mostaganem en Algérie, s’est tenu le 1er congrès mondial du soufisme réunissant les représentants d’une quarantaine de pays afin d’élaborer une stratégie pour se défendre contre l’islamisme radical. Cette réunion n’avait alors guère suscité l’intérêt des médias européens. La nouvelle était pourtant d’importance dans la mesure où, selon Jeune Afrique, le soufisme compte 300 millions d’adeptes sur 1,6 milliard de musulmans. Ce qui démontre, une fois de plus, que considérer l’islam comme un bloc monolithique relève de l’ineptie. Une ineptie largement partagée par les partis dits « populistes » qui ne font ainsi que conforter les éléments les plus toxiques de l’islamisme. Dans ce contexte, la présence des soufis est, pour reprendre l’expression du regretté Abdelwahab Meddeb (écrivain et animateur à France-Culture), « un antidote au fanatisme ».

Chercher l’esprit pour ne pas se faire étouffer par la lettre a toujours suscité la réprobation des hiérarchies confessionnelles et des Etats autoritaires qui craignent que cette fâcheuse quête aboutisse à la remise en cause de leurs pouvoirs respectifs (mais pas forcément respectables). Ainsi, au XXIe siècle, l’Eglise romaine considère toujours que les catholiques francs-maçons sont en état de péché grave et leur interdit la Sainte Communion. Mussolini, Hitler et Franco mais aussi Lénine et Staline les ont persécutés.

Soufis et francs-maçons ont en partage cette histoire et l’initiation qui, sous des formes très diverses, n’est qu’une, depuis le premier matin de l’univers. Cette fraternité, il serait temps d’en prendre conscience. L’émir algérien Abdelkader et le penseur français devenu égyptien René Guénon, tous deux soufis, n’ont-ils pas reçu l’initiation maçonnique ?

Frères soufis qui avec nous vivez, vous n’êtes pas seuls.

Jean-Noël Cuénod

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23/11/2017

Le Plouc « En état d’urgence » vient de sortir !

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Le nouveau recueil de poésie pondu par Jean-Noël Cuénod, vient de sortir des presses de La Nouvelle Pléiade après avoir reçu le Grand Prix de Poésie des Jeux floraux 2017 à Pau. Le Plouc cède le clavier à Vital Heurtebise, président de « Poètes sans frontières » et auteur de la préface. A lui, grand merci.

Le poète vrai assume une double fonction, une fonction sociale : il est témoin de son temps, il en dénonce et combat les excès. Il est alors le « veilleur au créneau », et une fonction spirituelle : il apporte un message par lequel le lecteur se sent transporté en esprit, il est alors « éveilleur d’âmes ». Les deux fonctions peuvent d’ailleurs se retrouver dans un même texte, sur un même sujet.

Jean-Noël Cuénod assume cette double fonction !

Journaliste de profession et de surcroît…poète, comment ne se sentirait-il pas agressé par les horreurs de notre belle actualité ! Quand le journaliste ne peut que « balbutier les évènements » dans un article objectif, certes, mais peu propice à l’expression de sentiments personnels, la poésie, par contre, est bien cette « parenthèse de vie ouverte dans l’existence » et que l’on ne referme pas sans avoir crié toute sa révolte, sans avoir hurlé de la douleur d’autrui, sans avoir condamné la haine, la violence et le meurtre perpétué par des fous.

« En état d’urgence », écrit après l’attentat du Bataclan, marque le chemin du poète d’une pierre noire, un chemin déjà et depuis longtemps jalonné de pierre semblables. Le poète ne cessera jamais de croire en l’Homme mais au prix de combien de désillusions ! Une vague d’amour passera toujours et repassera sur nos désespérances, et s’il n’en reste rien « qu’un peu de sel à nos âmes » remercions en le poète : il nous a montré la voie de l’honneur.

Vital Heurtebize Président de « Poètes sans frontières »

 OÙ SE PROCURER LE BOUQUIN ?

 « En Etat d’Urgence » (15 euros) peut être commandé sur le site de Poètes sans frontières – L’Etrave en cliquant sur le lien hypertexte suivant :

 http://www.psf-letrave.fr/ds/nos-editions/989/-en-etat-d-...

 A Genève, il est disponible à la Libraire Le Parnasse, 6 rue de la Terrassière (Rive-Eaux-Vives, cyberadresse : leparnasse@vtxnet.ch)

 Plusieurs lectures-danses autour de ce livre sont prévues à Genève et à Paris pour le début 2018. Nous vous tiendrons au courant.

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17/11/2017

Conte Délirant signé Le Plouc & Burlingue

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Grâce à l’excellent éditeur Alain Miquel, Le Plouc a rencontré un compagnon de délire, Burlingue, alias Xavier Bureau, un dessinateur qui allie poésie, cocasserie, folie et talent. Rien que ça. Il va exposer à Paris à La Galerie des Patriarches, (12 rue des Patriarches, Ve arrondissement) du 23 novembre au 20 janvier[1]. Le vernissage se déroulera mercredi qui vient, soit le 22 novembre. Si vous êtes l’Hexagonale Capitale, poussez vos pas jusque-là, vous ne le regretterez pas.

Ci-dessus, une gouache de Burlingue « Cavalcade » qui a inspiré au Plouc ce conte délirant.

CAVALCADE  

J’ai le mal de terre. Tous ces virages à tordre les boyaux du diable, ces épingles à cheveux qui vous défrisent, ces tournants qui vous tourneboulent. Il faut monter, que voulez-vous. Ne pas se contenter de la plaine pleine de vide. Là-haut, c’est mieux. C’est toujours mieux, là-haut. La vue y est dégagée. Mais dégagée pour aller où ? Hein ? Pour le savoir, il faut monter. Pas d’autre issue. Et on ne monte pas en ligne droite. Jamais. Impossible. Le plus novice des mulets le sait bien. Désignez-lui le sommet. Et il vous tracera le chemin. Mais en zigzag. La nausée, c’est le prix à payer pour s’extirper des émouvants marais mouvants du pays d’en-bas.

Un puissant parfum de patchouli me fout la gerbe. L’odeur jaillit de la terre comme un geyser odorant. D’étranges visions palpitent dans l’air épais transformé en vaste écran de cinéma.

Les femmes ? Où sont les femmes ? Je ne les vois pas ! Ah si, en voilà une, en tête du cortège, danseuse sur le cul d’un cheval de parade à la queue enrubannée. La belle – certes, je ne la vois pas bien mais elle ne peut être que belle, toutes les femmes sont belles quand elles dansent. Où en étais-je ? Elle me rend chèvre, cette Cavalcade... La belle, disais-je, brandit haut une ombrelle. Pour l’équilibre. Pas pour le soleil. Elle le précède, le soleil, tenu par un Africain en babouches, juste un peu plus loin. Les jambes nues de la danseuse forment un 4. Je me mettrai bien en 4 pour satisfaire ses 4 volontés aux 4 coins du monde. Elle est l’âme du corps animal. D’un coup d’ombrelle, elle ferait vaciller la planète. La force est dans la grâce, voyez-vous ? Non. Vous ne voyez rien. Bien sûr…

Et le grand crétin en habit d’aristo qui la suit peut bien faire le chef avec son tricorne vissé sur sa tête de piaf, ses gestes véhéments et son jarret tendu, il n’est qu’un pantin qui reste de bois. Le chef serait plutôt l’Indien, avec sa cascade de plumes, tirant sur sa pipe sous un dais pour envoyer des signaux de fumée à un mystérieux correspondant. Juché sur son rhinoféroce blindé, l’Indien n’a plus besoin d’être chef. Il a dompté le corps animal et sait que seule la danseuse dirige l’univers. Il lui reste les plumes, certes. Pour faire joli. Sans plus.

Le paon suit. Sternum faraud mais roue pliée. Pas même une roue de secours. Pas du tout une roue de secousse. Paon digne mais paon de peu.

 Et ce geyser de patchouli qui rejaillit encore plus fort… Si le ciel avait des aisselles, elles auraient cette odeur tenace, nauséeuse, capiteuse, stomacale. Fourrer son nez dans les aisselles du ciel… But de cette montée cavalcade ? En guise de touffes poilues, les nuages. Sous les nuages, la peau bleue souple comme la membrane d’un organe palpitant.

Avant de renifler, il faut monter, monter en serpentant. Nous sommes tous des boas. Nos langues bifides captent les molécules divines dans les jets de patchouli. Le film continue sur l’écran du parfum.

 Un Louis XIV se balance dans son carrosse décapotable. Son engeance sera décapitée. Il n’en perd pas la tête pour autant. Il faut bien une tête pour porter la perruque, non ? C’est la perruque qui fait le roi. Plus de tête, plus de perruque. Plus de perruque, plus de roi. C’est net, simple tranché. Louis XVI ne l’avait pas compris. Où avait-il la tête ?

Encore une femme, nous sommes sauvés ! Habillée comme une comtesse russe qui aurait pris le thé chez Tchekhov, elle conduit de son fessier magistral le dinosaure devenu doux comme un agnelet pour carte postale. Le monstre ne bouffe même pas l’agaçant roquet qui le devance. Castratrice, la comtesse russe ! Elles se sont fait la malle, les couilles du mâle. « Où est le mal ? » s’exclame la comtesse. « Il n’a même pas eu mal. Un petit couinement préhistorique et hop, les testicules ont rejoint l’espace quantique. Mon dino est désormais indéterminé. Mort et vivant à la fois. Ici et ailleurs en même temps. Un dino de Schrödinger » La comtesse russe a bien envie d’en faire de même avec Tchekhov qui a la chance d’être tout à fait mort.

 L’automobiliste en crayon à moteur négocie son virage. Mais vous connaissez les virages… Redoutables partenaires ! Le virage l’attend donc au tournant. Le juge, le jauge et ne laissera le crayonmobile poursuivre sa route que s’il signe un exploit. N’importe quel exploit.

Tiré par une jument noire qui se cabre, le carrosse vide ressemble à un corbillard qui aurait laissé partir son cercueil. A moins que la cavale n’ait pris le mort aux dents.

L’hyène cycliste est en position de sprinteuse. Et pourquoi n’y aurait-il pas d’hyène cycliste ? Nous avons bien eu jadis, au temps sartrien, une hyène dactylographe. Le vélo fait partie de l’hygiène des hyènes. Pourquoi tant d’hyènes dans le monde ? Ah ça, c’est une autre histoire… Ici, il n’y en a qu’une, qui cherche à dépasser tout le monde de façon subreptice. Une vraie hyène, quoi !

Entre l’hyène cycliste et le filiforme qui court en dansant, il paraît perdu, le mégacéphale sans cou, sans épaules dont les bras et les jambes surgissent de sa tronche inquiète. Il est dépassé par les événements et ça le rend morose. C’est dur de se voir dépassé par plus rapide que soi. Mais l’être par les événements, quel sort funeste ! Vous voilà seul, sans événements. Vous n’êtes même pas dans un désert. Car un désert, c’est encore un événement. Vous n’êtes même plus un événement pour vous-même. Vous flottez dans un vide indéfini, infini. Fini, vous êtes.

Chevauché par un autre Louis XIV emplumé, le coq géant caquette son agacement. Il s’en va piquer les minces fesses du filiforme, rien que pour passer sa colère d’être cornaqué par l’empanaché. Et puis, il ne peut pas y avoir deux Louis XIV. Cela ferait un Louis XXVIII. Et il n’y jamais eu de Louis XXVIII, relisez bien votre manuel d’histoire. Lorsque la cavalcade aura atteint ses sommets, il faudra couper la tête à ces deux Louis. Nous aurons ainsi un Louis 0. Et tout rentrera dans le désordre.

Soyons juste et impartial. L’ire du coq a peut-être une autre origine. Un ange à roulettes piloté par un diablotin souffle de la double trompe dans le cul du gallinacé agacé. Il y a de quoi mécontenter le plus placide des monarques de la basse-cour, non ? D’ailleurs, même ceux de la haute-cour détestent qu’un ange – même à roulettes, même conduit par un sous-diable – leur souffle de la double trompe au prose ; ça leur donne des vers.

Un souverain oriental portant barbe assyrienne, suivi de son esclave porteur d’ombre, traine toge et robe dans la poussière des chemins. Il s’en fiche. Ses esclaves feront la lessive. Un jour nous retournerons tous, esclaves et souverains, à la poussière originelle. En attendant, il y a ceux qui nettoient et ceux qui sont nettoyés. Nous ne sommes pas tous nés de la même poussière. Certaines sont plus légères que d’autres et lorsque le vent souffle, elles vont au ciel. L’égalité des poussières n’est pas encore à l’ordre du jour. Ni de la nuit.

 Le dinosaure qui suit le souverain oriental n’a pas de barbe, même assyrienne et arbore sur son dos saurien une crête de punk tout à fait démodée. Sait-il que depuis des lustres (en plastique, pas en cristal) les Sex Pistols ont débandé ? Mais non, il n’en sait rien, le dinosaure ! Vous avez vu l’étroitesse de son crâne ? Pas de quoi abriter des nichées de neurones.  Il n’est bon qu’à tirer la langue en même temps qu’un char portant un vase antique garni de fleurs du même âge et surmonté d’un dais dont les montants ne tiennent que par la force du Saint-Esprit. Il faut bien qu’il serve à quelque chose, le Saint-Esprit.

 Sain d’esprit, tel est Neptune chevauchant un paquebot. Pas que beau, le Neptune, bodybuildé, surtout. Sain de corps aussi. Les muscles roulent sous la peau comme des courants sous-marins. Dans cette chair abondante, des mystères aquatiques se meuvent avec force et délicatesse. De son trident, Neptune fera surgir des monstres marins lorsqu’avec la Cavalcade, il sera parvenu tout en haut, là où la mer et le ciel ne font plus qu’une même soupe d’âmes.

 Le fou mandoliniste, échappé sans doute d’un carnaval belge, danse les yeux fermés. Pourquoi belge ? N’avez-vous pas remarqué le lion flamand qui lui colle aux fesses d’un air narquois ?

Comme tous les fous – les vrais, pas ceux qui se prennent pour des rois – son troisième œil, bien ouvert, suffit à lui montrer le chemin. C’est le seul qui permet de voir l’invisible. Il est préférable de laisser les deux autres yeux dans leur nuit, lorsqu’on veut atteindre le sommet où tous les mondes se rejoignent. Nécessité de la cécité.

 Un chien ferme la marche, tête basse, à la recherche d’une odeur perdue. Et un dragon, queue entre les jambes, regarde en arrière la plaine qui s’éloigne et s’estompe dans la poussière du soleil. Il me contemple courant en vain derrière ce cortège. Et je reste seul, seul, seul dans une plaine sans parfum.

 Jean-Noël Cuénod

[1] La Galerie est ouverte du jeudi au samedi, tous les renseignements se trouvent sur le site www.galeriedespatriarches.fr ; adresse électronique : galeriedespatriarches@gmail.com.

 

 

15:58 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : art, poésie, conte, fantastique, dessin | |  Facebook | | |

13/11/2017

«Laïcité» laxiste ? «Laïcité» sectaire? «Laïcité» identitaire ? Laïcité tout court!

laïcité, identité,Etat,liberté

La polémique soulevée par Charlie-Hebdo contre Edwy Plenel à propos de l’affaire Tariq Ramadan doit être dépassée. On devine, derrière ces attaques, des règlements de comptes personnels et confraternels[1] qui polluent et parasitent le seul débat qui vaille : quelle laïcité pour quelle République ? Surtout en ce triste anniversaire des attentats du 13-Novembre 2015.

Placer au bon endroit le curseur de la laïcité paraît fort malaisé à pratiquer, en France, à Genève et ailleurs, surtout lorsqu’il s’agit d’islam. Ainsi, trois pseudo-«laïcités» sont-elles mises en avant : laxiste, sectaire et identitaire.

«Laïcité» laxiste 

 Pour certains militants d’extrême-gauche, notamment parmi certaines variétés trotskystes, il est possible de s’allier avec les fondamentalistes musulmans dans la mesure où les uns et les autres ont deux ennemis communs, à savoir l’impérialisme américain et le capitalisme mondialisé. Cette position – qui fait fi des aspects les plus rétrogrades et antidémocratiques, voire fascistoïdes des islamistes – s’explique, en partie du moins, par la frénétique recherche du prolétaire perdu. Pour cette frange gauchiste, le vrai prolétaire est désormais le musulman militant engagé contre l’Occident. Il s’agit donc de se concilier ses bonnes grâces dans le but d’en faire un camarade de combat.

 L’ennui, c’est que ça ne marche pas ainsi. Le prolétaire en question ne se perçoit pas comme lié à sa condition ouvrière. Il se vit essentiellement en tant que musulman fondamentaliste ou salafiste. Il n’a que faire d’une identité ouvrière qui, à ses yeux, le rabaisse.

Or, ces gauchistes ont oublié ce point essentiel du catéchisme marxiste : pas de classe, sans conscience de classe. Dès lors, l’islamiste ne se reconnaissant pas comme un prolétaire mais comme un héraut de l’islam intégriste, le combat qu’il mènera ne sera pas celui de la libération des travailleurs, mais de la diffusion de l’islam dans sa version fondamentaliste. Pour ce faire, il utilisera ces gauchistes comme Lénine manipulait les « idiots utiles », c’est-à-dire les intellectuels, compagnons de route du Parti bolchévique.

La laïcité est considérée, par cette aile du gauchisme, comme une tambouille bourgeoise au fumet colonial.

Du côté des ultralibéraux, la même complaisance envers l’islamisme peut se vérifier, avec, bien sûr, une autre forme de discours. Ainsi, lors des élections parlementaires de 2012 aux Pays-Bas le Libertarische Partij (Parti libertarien) draguait sans complexe l’électorat musulman lui promettant de ne jamais voter contre le port du voile islamique et l’abattage rituel. Dans cette optique, la laïcité est un avatar de l’Etat. Moins il en a, mieux le libertarien se porte. Voilà pour la version laxiste. Voyons maintenant, la laïcité sectaire.

«Laïcité» sectaire 

Elle est souvent défendue, sur des modes divers, par d’autres branches de l’extrême-gauche, de la gauche ou par les défenseurs de l’athéisme. Elle consiste à interdire aux institutions religieuses toute expression dans le domaine public ou sur le champ politique.

Or, si la laïcité  exclut ces institutions des organes de décision et de délibération politiques, elle ne saurait s'opposer à la Convention européenne des droits de l'homme qui, à son article 9, leur garantit la pleine liberté d’expression dans le cadre de la loi. L’Eglise romaine peut manifester – hors de ses Eglises et dans le respect de la tranquillité publique – contre le mariage gay sans que cela ne lèse le principe de la laïcité ; comme d’autres associations ont le droit de descendre dans la rue pour soutenir cette loi. En revanche, cette même Eglise ou certains militants agissant en son nom n’auraient pas le droit de s’opposer physiquement à la célébration des mariages gay, en occupant des mairies, par exemple. Ou des centres pratiquant l’interruption volontaire de grossesse pour contrer l’application de la Loi Veil.

 Il y a, surtout en France, l’idée bien ancrée que la religion doit demeurer dans l’intime de la personne et ne pas s’extérioriser. C’est le thème central de la «laïcité» sectaire qui veut bannir toute trace de religion dans l’espace public. Coca-Cola, McDo, Nike, les partis politiques pourraient donc s’exprimer pour convaincre des clients et des électeurs, mais les institutions religieuses ne le pourraient pas pour convaincre des fidèles. Empêcher l’expression d’un groupe parce que celui-ci ne nous plaît pas est inadmissible en démocratie. La libre expression ne doit avoir d’autres limites que celles imposées par la loi pour garantir l’ordre public.

«Laïcité» identitaire 

Il existe aussi un autre type de fausse «laïcité», celle émise par Marine Le Pen, la «laïcité» identitaire . Qui parvient à mélanger «laïcité» laxiste et «laïcité» sectaire! Dans ses discours, la cheffe des frontistes n’a pas de mots assez durs contre l’islam en réclamant que les lois de la laïcité lui soient appliquées avec la plus extrême rigueur. En revanche, dès qu’il s’agit du christianisme, ces mêmes lois peuvent être contournées dans l’allégresse. Vivent les crèches de Noël dans les mairies ! A l’évidence, la laïcité est ainsi détournée à des fins racistes et pour exacerber une identité particulière, celle des Français chrétiens, au détriment des autres. Cette «laïcité» identitaire proclame que les racines culturelles de la France ne sont que chrétiennes. Que la France possède de solides et profondes racines chrétiennes, c’est l’évidence. Mais elle en a d’autres, druidiques, gréco-romaines, juives, musulmanes, sans oublier celles qui ont poussé pendant le siècle des Lumières. C’est l’ensemble de ces racines qui fait croître la France.

Laïcité tout court

Ces trois «laïcités», l’une laxiste, l’autre sectaire, la troisième identitaire partagent un dénominateur commun : chacune à sa façon vide de sa substance la laïcité tout court, sans guillemet, sans épithète du genre «positive», «affirmative»  «pure et dure» etc.

 La laïcité n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion, ni une «contre-communauté». Elle repose sur trois piliers indissociables : la liberté absolue de conscience, la séparation de l’Etat d’avec les communautés religieuses et la neutralité confessionnelle de l’Etat. Ce dernier et les institutions des communautés religieuses peuvent entreprendre des actions communes lorsque le bien général est en cause. Mais sans jamais confondre l’un avec les autres.

La laïcité protège autant ceux qui croient au ciel que ceux qui n’y croient pas. Elle est la rose et le réséda.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] « La confraternité est une haine vigilante » aimait à dire le très regretté professeur Dominique Poncet à propos du Barreau genevois. Apparemment, la formule s’applique fort bien à la presse parisienne.

 

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08/11/2017

Plenel-Ramadan: diversion et fausse polémique

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Les médias éprouvent la fâcheuse tendance à se lancer dans de fausses polémiques, comme le démontre l’«affaire» Plenel-Ramadan. Elles ont l’avantage d’élever le taux d’UBM (Unité de Bruit Médiatique) et l’inconvénient d’occulter les véritables enjeux de société. Mais peu importe l’inconvénient. Il paraît que marcher dans le beuze porte bonheur.

Dernier avatar : l’actuelle « une » de Charlie-Hebdo caricaturant Plenel et l’accusant de ne rien savoir à propos des accusations de viols qui visent Tariq Ramadan. Ce qui est sous-entendu par ce dessin, c’est qu’Edwy Plenel ayant voulu poursuivre un dialogue avec l’islamologue genevois, il en aurait couvert les turpitudes. Sous-entendu lancé sans la moindre amorce de preuve.

C’est le syllogisme à la Trump : Ramadan est un vilain. Plenel cause avec Ramadan. Donc Plenel est un vilain. Voilà dans quelle vase intellectuelle a sombré le débat entre médias en France !

Les accusations contre Tariq Ramadan viennent d’être révélées par les victimes à la faveur de la vague salutaire qui s’est levée dès l’affaire Weinstein connue. Ni Mediapart, ni le Canard Enchaîné, ni Charlie-Hebdo, ni Valeurs Actuelles, ni les autres ne le savaient avant cela. Ou alors, ils le savaient et se sont tous tus. Youpi, un complot, un !

 En redescendant tout en bas de l’échelle, Le Plouc a lui aussi interviewé à plusieurs reprises Tariq Ramadan dans les années 90 et début 2000. A cette occasion, il n’a reçu aucun message, anonyme ou non, aucun coup de fil, anonyme ou non dénonçant les agissements qui sont aujourd’hui reprochés à l’islamologue. Cela ne signifie rien d’autres qu’à l’époque, ils n’étaient pas connus, ce qui n’invalide nullement les accusations d’aujourd’hui.

Désormais, il appartient aux justices suisse et française de jeter la lumière sur les très graves reproches dont Tariq Ramadan est l’objet et aux journalistes – aux vrais journalistes – qui enquêtent à ce propos d’accomplir leur travail comme ils l’ont toujours fait. A cet égard, Le Plouc recommande les excellents papiers que consacre sa collègue Sophie Roselli à cette affaire et qui paraissent dans la Tribune de Genève.

Plenel-Ramadan : on occulte les vrais problèmes

L’actuelle polémique dirigée contre Medipart et Edwy Plenel est d’autant plus navrante qu’elle fait diversion en occultant les deux véritables sujets : la cause des femmes et le dialogue avec les musulmans en France, en Suisse et dans les autres pays d’Europe. Malgré leurs désaccords ponctuels, Charlie-Hebdo et Mediapart partagent les mêmes valeurs républicaines. Créer un faux débat dans ce camp, ne peut que l’affaiblir et réjouir ses ennemis, les islamistes radicaux qui cherchent à créer des poches de résistance à la laïcité, ainsi que les machistes qui mènent leur combat d’arrière-garde contre le féminisme.

Jean-Noël Cuénod

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03/11/2017

La Catalogne en pleine histoire belgo-suisse

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Le couple infernal Rajoy-Puigdemont continue à multiplier les décisions lamentables. Entre le Catalan qui reçoit l’appui des pires xénophobes de Belgique puis de Suisse et Madrid qui entame des procès politiques contre les membres du gouvernement catalan déchu, impossible de trancher dans le duel de la nullité.

Rien ne justifie de jeter en prison huit des quatorze ministres régionaux catalans et d’organiser contre eux des procès politiques. Madrid les accuse d’avoir fomenté un coup d’Etat. Quel coup d’Etat ? En Espagne postfranquiste, on sait pourtant en quoi consiste un coup de d’Etat. A-t-on vu les forces de police catalanes tirer sur les flics de la Guardia Civil ? A-t-on entendu Puigdemont et ses camarades appeler à la haine et aux armes pour bouter le Castillan hors les murs de Barcelone ? Y a-t-il eu la moindre tentative de prendre le pouvoir par la force ? Non. Alors ?

Alors, Madrid veut absolument judiciariser la question catalane pour éviter de poser la question politique fondamentale des rapports entre le centre et les régions qui sont dotées de statuts fort différents les unes des autres, contrairement à une structure véritablement fédérale. Autre avantage de cette judiciarisation : elle fait écran aux graves accusations de corruption qui pèsent sur l’entourage de Rajoy et de son Parti populaire.

Mais en plaçant sur le terrain judiciaire ce qui relève du débat politique, Madrid ne fait qu’aggraver la crise en excitant les ressentiments, en provoquant un cycle d’accusations-contre-accusations qui risque d’embourber l’Espagne pendant plusieurs années.

Grâce à l’incompétence de l’ex-président catalan Puigdemont et de ses ministres, le gouvernement Rajoy était sorti vainqueur de l’affrontement. Or, c’est justement à ce moment-là que le vainqueur doit faire preuve de modération pour ne pas écraser son adversaire en multipliant les poursuites judiciaires. C’est ce qu’avaient fait les radicaux progressistes suisses du XIXe siècle en intégrant dans le circuit démocratiques les cantons catholiques conservateurs qui avaient échoué dans leur tentative de sécession par la force en 1847. Cette modération dans la victoire a permis à la Suisse de réaliser son unité pour longtemps.  L’acharnement judiciaire de Rajoy, s’il se poursuit, menace plus l’unité de l’Espagne que les rodomontades de Puigdemont.

Tiens, Puigdemont, parlons-en ! Il aurait eu l’occasion de transformer les attaques judiciaires dont il est l’objet en procès de rupture contre Madrid. Il a préféré partir discrètement à Bruxelles. On ne saurait reprocher à quiconque de ne pas être un héros. Mais en Belgique, Puigdemont continue à mariner dans l’ambiguïté. Avant c’était : « je prononce l’indépendance de la Catalogne, tout en ne la proclamant pas mais je n’en pense pas moins, suivez mon regard ». Aujourd’hui, c’est « je ne demande pas l’asile politique mais peut-être que…En fin de compte… Suivez mon regard ». On a beau suivre le regard de Puigdemont, on n’y perçoit que les brumes du néant.

Le plus troublant dans cette histoire belge des indépendantistes catalans est le soutien qu’ils ont reçu de l’extrême-droite nationaliste flamande qui fait tout permettre à Puigdemont d’obtenir l’asile politique en Belgique. Et si celle-ci, le refuse, une autre porte s’ouvrira, celle de la Suisse. Et qui fait office de gentil huissier laxiste ? L’extrême-droite xénophobe et raciste de l’UDC !  Ainsi le conseiller national (membre du parlement) de cette formation, Andreas Glarner a-t-il fait des appels du pied à l’ex-président catalan dans le journal alémanique Aargauer Zeitung : « Persécuté politiquement, c’est un vrai réfugié ». Or, Glarner est le « Monsieur Asile de l’UDC ». C’est lui qui n’a pas de mots assez durs contre les étrangers, les migrants, les réfugiés. Et ceux-là peu importe qu’ils crèvent de faim ou soient torturés dans leurs pays d’origine : « Dehors ! Raus ! Subito ». C’est bien la première fois que ce grand humaniste prend fait et cause publiquement pour un réfugié potentiel. Evidemment, Carles Puigdemont a l’immense avantage de ne pas être Africain…

Mais au-delà de cette ridicule anecdote, la sympathie exprimée par l’extrême-droite flamande et suisse est révélatrice d’un phénomène de fond. Le nationalisme peut revêtir différentes couleurs idéologiques, celles-ci relèvent du marketing électoral et changent d’un pays à l’autre. Ainsi, le parti de Puigdemont (PDCAT-Parti démocrate européen catalan) europhile et libéral s’est-il allié avec le CUP, formation d’extrême-gauche indépendantiste. Cela n’empêche nullement les partis d’extrême-droite en Flandre et en Suisse de passer outre ce vernis de gauche pour apporter leur soutien aux indépendantistes catalans car ils ont bien perçu ce qui fait l’unité entre eux : le nationalisme. C’est-à-dire l’affirmation d’une entité aux dépens des autres. Qui s’assemblent se ressemblent.

Jean-Noël Cuénod

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27/10/2017

La Catalogne indépendante et sous tutelle!

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Le Parlement régional a donc voté cet après-midi la résolution déclarant que la Catalogne sera « un Etat indépendant prenant la forme d’une République ». Dans la foulée, le Sénat espagnol a déclaré la mise sous tutelle de cette région. Les deux logiques opposées entrent dans le dur.

Le Parlement de Catalogne compte 135 députés. La résolution déclenchant le processus de l’indépendance a été approuvée par 70 d’entre eux, 10 s’y opposant et deux ayant voté nul. Mais 53 parlementaires anti-indépendantistes ont refusé de participer à ce vote. Dès lors, 65 députés n’ont pas accepté l’indépendance, d’une manière ou d’une autre. Une minorité, certes mais importante, sur laquelle ne manquera pas de s’appuyer Madrid pour souligner que la séparation n’est pas unanimement partagée par tous les Catalans.

 C’est d’ailleurs l’une des rares cartes que le pouvoir castillan possède. Car pour le reste, le gouvernement de la droite espagnole paraît plutôt mal loti. En théorie, Madrid possède un imposant arsenal juridique. La procédure de mise sous tutelle de la Catalogne étant engagée, la région sera placée sous le contrôle direct du gouvernement central. Cela signifie que la police catalane, les Mossos d’Esquadra, sera placée sous le commandement direct du gouvernement de Mariano Rajoy, de même que les finances mais aussi les chaînes publiques de radio et de télévision, afin qu’elles livrent une « information véridique, objective et équilibrée ». Lorsqu’un gouvernement est chargé de contrôler l’information pour qu’elle soit « véridique, objective et équilibrée », le pire n’est même plus à redouter, il est certain !

Pour mes compatriotes suisses, imaginez la situation : Genève voit sa police cantonale dirigée par Berne, de même que son département des finances et surtout, la radio et la télé-romande. De quoi ressortir son fusil d’assaut du placard !

Catalogne indépendante, une vieille revendication

Les Mossos d’Esquadra ne vont sans doute pas obéir à Madrid au garde-à-vous. Dès lors, le gouvernement Rajoy devra déléguer en Catalogne la police nationale et la Guardia Civil, risquant de réveiller les ressentiments nés de l’époque où la dictature franquiste pesait de tout son poids de fer sur Barcelone. De plus, cette police de Madrid sera perçue comme une force d’occupation avec tout ce que cela comporte de violences potentielles.

En France, la volonté d’indépendance des Catalans est souvent perçue comme émanant d’une région riche, soucieuse de ne pas payer pour les autres, moins bien pourvue financièrement. La Catalogne est ainsi fourrée dans le même sac d’opprobre que la Lombardie et la Vénétie. Or, la revendication catalane à devenir un Etat-nation est tout sauf nouvelle. La première tentative d’indépendance s’est déroulée le 17 janvier 1641 et l’avant-dernière le 6 octobre 1934. Elles furent de courtes durées. Mais elles ont laissé des traces dans les mémoires. En trente-six ans de dictature, Franco n’était pas parvenu à éradiquer ce sentiment.

Il est douteux qu’un premier ministre aussi contesté que Mariano Rajoy y parvienne. Tout d’abord, il porte une lourde part de responsabilité dans l’actuelle cacade. Ensuite, son nom est souvent cité dans la presse espagnole dans des affaires de pots-de-vin. Qu’il soit coupable ou innocent, ce n’est pas à nous d’en juger. Mais force est de reconnaître que ces scandales nuisent à sa légitimité. Pas très fringant, l’Hidalgo en chef !  Et il n'est pas certain que les élections anticipées en Catalogne que Rajoy a annoncées pour le 21 décembre résolvent quoique ce soit, tant la crise, qui ne date pas d'hier, laissera de profondes traces.

Pour le président catalan Carles Puigdemont, la conjoncture n’est pas plus rose. Il espère que la Catalogne sera reconnue par d’autres Etats. On ne voit pas lesquels. Les grands groupes ont quitté Barcelone pour Valencia d’où un climat économique qui a tourné à l’orage. Et lorsque les Catalans auront moins de travail, ils ne manqueront pas d’en rendre Puigdemont responsable.

Tant Madrid que Barcelone se sont réfugiés derrière des arguments juridiques, au lieu d’aborder les questions politiques et budgétaires qui sont au cœur de la polémique. Catalans et Espagnols vont en payer le prix. Il suffira d’une manif qui dérape pour que la situation, déjà tendue, devienne incontrôlable.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

 

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25/10/2017

#BalanceTonPorc, délation ou dénonciation ?

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Dans le sillage gadouilleux de l’affaire Weinstein et de la diffusion des témoignages de femmes contre le harcèlement sexuel, les réactions machistes ont aussitôt barboté. Les Gluants se sont mués à leur tour en victimes. De quoi ? De délation.

Alors, dénonciation ou délation ? La confusion pourrait provenir de leur étymologie latine commune, delatio. Le mot denunciatio renvoie plutôt au français « annonce » ou « déclaration » dans le sens de proclamation publique.

Aujourd’hui, dénonciation et délation ne doivent en aucun cas être fourrées dans le même sac à synonymes. C’est l’intention motrice et le but visé qui sépare radicalement l’une de l’autre.

Le délateur qui fournit des informations accusatoires sur autrui est animé, en premier lieu, par le désir pervers de nuire. S’il peut, en plus, toucher les deniers de sa trahison, c’est Noël chez Juda. La démarche du délateur est fondamentalement vile. L’information qu’il diffuse, soit publiquement, soit à une personne nantie d’un pouvoir de coercition, peut être véridique. Sous l’occupation, les Juifs signalés à la Gestapo comme tels par leur voisin ou leur concierge appartenaient bien au judaïsme. Mais énoncer cette vérité dans un tel contexte conduisait aux camps de la mort. En cette occurrence, c’est le mensonge qui était louable et la vérité, blâmable.

Cela dit, le délateur peut fort bien mentir ou diffuser une fausse rumeur. Comme celle-ci par exemple : Jean Boissel, fondateur et directeur du journal collabo Réveil du Peuple, avait affirmé le 31 janvier 1941 dans son torchon que Charles Trenet était Juif, petit-fils de rabbin et qu’il s’appelait en fait « Netter », anagramme de « Trenet ».

Si le délateur n’est pas forcément un menteur, il peut l’être. Dans tous les cas de figure, il reste un salaud. L’objectif qu’il se fixe demeure abject (assouvissement de la haine, de l’envie …)

Délation : les hyènes et le corbeau

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Les délateurs se rangent dans deux grandes catégories qui, elles aussi, peuvent être cumulées. D’une part, les hyènes ; d’autre part, le corbeau.

Les hyènes procèdent de la meute. Elles clabaudent aux trousses de leur victime, sans se cacher. C’est le cas des écrivassiers au service d’un pouvoir totalitaire ou des folliculaires qui déchaînent les haines racistes ou autres.

Le corbeau, agit seul, dans l’ombre. Il forge ses lettres délatrices dans le silence des nuits blanches et sous couvert d’un prudent anonymat. Il distille son poison façon goutte-à-goutte létal. Toutefois, il est possible de faire partie de la horde des hyènes le jour et se muer corbeau la nuit. L’un n’exclut pas l’autre. Animal hybride qui aime haïr sur tous les tableaux.

« Balancer » : une délation ?

Quid de l’indic qui balance un délinquant aux flics ? Doit-il être considéré comme un délateur ? Le Plouc penche vers la réponse négative. L’indic a pour objectif principal, non pas de nuire à autrui, mais de se glisser dans les bons papiers du policier qui, peut-être, fermera les yeux sur un délit mineur.

 « Balancer » n’est certes pas une activité digne d’éloge. Il n’en demeure pas moins que ceux qui, récemment, ont permis l’arrestation de terroristes ont rendu un sacré service à la société. Mais il est vrai qu’entre la « balance » d’aujourd’hui et le délateur sous l’occupation, la distance est celle d’un ruisselet.

La légitime dénonciation

Et le dénonciateur, comment le considérer ? S’il agit dans une intention positive et poursuit un but louable ou noble, celle ou celui qui dénonce ne saurait être assimilé à un délateur. Ainsi, la victime qui accuse publiquement un harceleur sexuel ou un violeur démasque un délinquant ou un criminel. Son annonce publique est de nature à faire cesser la poursuite d’actes qui portent une atteinte grave, voire mortelle aux personnes. Le dénonciateur ou la dénonciatrice fait mal à l’harceleur ou au violeur, mais c’est pour l’empêcher de nuire à la dignité ou à la vie de ses futures victimes. En ce cas, le bien l’emporte, ô combien, sur le mal.

Autre cas plus précis de légitime dénonciateur : le lanceur d’alerte. Il se rapporte surtout au salarié qui, ayant eu connaissance des actes délinquants, criminels ou moralement répréhensibles de son employeur, les aura dénoncés, malgré les menaces directes pesant sur son emploi. On le sait, la loi en France et en Suisse protège peu ou mal le lanceur d’alerte.

Qu’en est-il de la femme ou de l’homme qui dénonce une injustice mais touche une rémunération pour ce faire ?  Le fait de recevoir de l’argent pour poursuivre un objectif louable peut entacher la démarche du dénonciateur qui serait ainsi mu par l’appât du gain autant, voire plus, que pour redresser une situation injuste. Toutefois, il n’est pas pour autant un délateur puisque le but reste noble. L’appât du gain n’est pas vil en soi. Cela dépend du contexte et du but qui est visé.

L’air de la calomnie

Par conséquent, les machistes qui accusent les victimes de harcèlement de se lancer dans la délation ajoutent le non-sens au caractère odieux de leurs propos. Quand la victime désigne son tourmenteur, elle n’agit pas dans un but vil mais, au contraire, fait acte de courage face à celui qui a usé de son pouvoir pour la soumettre.

 Toutefois, dans la masse des dénonciations contre le harcèlement qui ont suivi l’éclatement de l’affaire Weinstein, il est possible de concevoir qu’une poignée d’entre elles pourraient relever de la calomnie (accusation diffusée en sachant qu’elle est fausse), en provoquant la mise au pilori d’un innocent. Or, la calomnie est un peu à la délation ce que la confiture est à la tartine.

Le tout-à-l’égout des réseaux sociaux rend malaisé le tri entre le bon grain de l’ivraie. Cela dit, lorsqu’une femme surmonte tous les traumatismes qu’elle a subis pour désigner en plein jour son tourmenteur, elle prend des risques tels – vis-à-vis de son bourreau, de sa famille, de son entourage professionnel et d’elle-même – que la véracité de ses dires est incontestable, sauf apport de preuves contraires.

La dénonciation est un parcours du combattant, alors que la délation relève de la course du rat.

Jean-Noël Cuénod

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19/10/2017

Weinstein: la puanteur du porc grillé

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Tapi dans le cerveau reptilien du porteur de slip kangourou, le porc roupille. Le danger serait d’ignorer sa présence, ce qui empêcherait la vigilance de le ramener fissa dans sa bauge. Aucun homme ne peut s’exonérer de sa part noire. Il faut vivre avec ça. Avec ce Ça qui fait partie de la vie. Grâce à qui la vie se perpétue. Mais à cause de qui, elle peut sombrer dans la mort, sous ses formes diverses.

 La culture, commence là : en domestiquant les morts et en domestiquant la Bestiole. La sépulture pour les uns, l’érotisme pour elle.

Oui, l’érotisme ! Evidemment, l’érotisme… Il ne s’attache pas à la reproduction médiatique de l’acte sexuel qui relève de la pornographie. C’est le désir qui est l’objet de toute son attention. Le désir qui naît dans l’imaginaire et se déploie par la sublimation poétique du corps de l’autre. Le désir qui fortifie le sentiment amoureux, qui prépare à l’extase de deux corps se priant l’un l’autre dans la première des communions. Le porc se mue alors en prince charmant. Ou en homme, tout simplement.

En tuant l’érotisme, la pruderie américaine a laissé la porte ouverte à la pornographie, à cet étalage mécanique de la sexualité, sans mystère, sans poésie, genre charcuterie (on reste dans le porc). Et la cupidité de l’hypercapitalisme en a fait un objet de profit. Tout fait ventre et tout fait vendre.

C’est tout ce qu’il connaît, l’hypercapitalisme : le profit et le rapport de force. Comme Weinstein, comme tous les autres dont les regards ne vont pas plus loin que leur groin frémissant, comme tous les grands et petits chefs qui paluchent leurs subordonnées dans les recoins. Weinstein, c’est l’hypercapitalisme personnifié.

Que le mouvement de dénonciation né de la diffusion sur touitteure de #balancetonporc dérape dans tous les sens, c’est la loi du genre. Les réseaux sociaux ne sont pas le lieu idoine pour des conversations au coin du feu. Le sens des nuances leur est inconnu. Mais utiliser leurs caractéristiques pour ne pas entendre les cris de souffrance de ces femmes ou pour les discréditer, cela relève de la Tartufferie (« Quoi de nouveau ? Molière », disait Sacha Guitry). Décidément, le porc grillé, ça pue.

Nous vivons dans une société qui a chassé de tous ses secteurs l’érotisme et la poésie. Comme s’il fallait éradiquer de notre cerveau, ces empêcheurs de se faire aliéner en rond. Nous en payons aujourd’hui le prix. Alors, cette parole qui se libère, jusque dans ses outrances, jusque dans ses injustices, elle fait du bien. Et pas seulement qu’aux femmes.

Comme dans l’amour courtois – qui n’était pas que platonique – c’est à la Dame de définir les règles du jeu avec l’homme. C’est elle qui, en portant la vie, porte le monde.

Jean-Noël Cuénod

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Merci à Acé et à Bernard Thomas-Roudeix, les auteurs des dessins.

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13/10/2017

Catalogne: les deux mulets dans l’impasse

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Quelle que soit l’issue de l’affrontement entre Barcelone et Madrid, on connaît déjà les perdants: l’Espagne et la Catalogne. Le premier ministre Rajoy, comme le président de la Generalitat Puigdemont ont déployé toute l’étendue de leur incompétence. Il devient donc urgent de remiser ces deux mulets dans leurs écuries, avant de s’occuper de réensemencer les prés qu’ils ont ravagés.

Carles Puigdemont s’est lancé dans son entreprise séparatiste avec une légèreté qui laisse pantois. Quoi, c’est aujourd’hui qu’il apprend qu’une partie des Catalans ne veut pas de l’indépendance ? Quoi, c’est aujourd’hui qu’il se rend compte que les grands groupes économiques et financiers[1], convergent vers Valence pour ne pas sortir de l’euro ? Quoi, c’est aujourd’hui qu’il se rend compte que Madrid n’allait pas dérouler le tapis vert des négociations pour lui faire plaisir ?

Ce n’est pas à nous mais aux Catalans de décider s’ils veulent ou non l’indépendance. Contrairement à ce que nombre de médias, surtout en France, prétendent, le séparatisme n’est pas forcément illégitime et condamnable en toute circonstance. Il n’empêche que déclencher un tel processus demande une stratégie particulièrement fine, en s’assurant tout d’abord que l’aspiration indépendantiste répond aux vœux d’une très large majorité ; en se ménageant des alliés, notamment dans les autres régions espagnoles, et en prenant langue avec les décideurs économiques pour les rassurer.

Au lieu de cela, Puigdemont a sauté du jet d’Air Ibéria en ayant oublié de prendre son parachute. Le voilà maintenant condamné à balbutier un discours inaudible proclamant l’indépendance tout en la suspendant, ce qui facilite le travail de Rajoy et rend furieux ses alliés d’extrême-gauche du CUP qui exigent la séparation hic et nunc.

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Côté Mariano Rajoy, la situation est tout aussi consternante. Envoyer la Guardia Civil pour matraquer des citoyens en train de voter, c’est prendre le risque de réveiller les vieux démons, de rouvrir les plaies profondes qui ont été mal cicatrisées dans un pays qui a poussé les années franquistes sous le tapis.

Surtout, le premier ministre de la droite hispanocentriste a réduit un problème politique à sa seule dimension juridique et constitutionnelle. A l’instar du Shabbat vu par le Christ, la Constitution est faite pour l’humain et non l’humain pour la Constitution. Ce n’est pas un Coran descendu du ciel, une Constitution. C’est un texte fondamental certes, mais qui est le fruit des rapports de force d’un pays à un moment donné. Elle s’amende, elle se corrige, elle abroge ici, elle ajoute là. C’est un organe politique vivant.

Le gouvernement central aurait dû entamer depuis fort longtemps de discrètes discussions avec les indépendantistes en vue de la modifier. En donnant, par exemple, à la Catalogne la même capacité budgétaire que celle qui a été attribuée au Pays Basque. Il est probable qu’une partie des nationalistes catalans se serait satisfaite de cette réforme. Mais maintenant, c’est trop tard. Les événements se sont enchaînés trop vite pour revenir en arrière.

Mariano Rajoy va brandir l’article 155 de la Constitution pour demander au Sénat (la droite y est largement majoritaire) de placer les autorités catalanes sous tutelle. Cela ne manquera pas de renforcer l’influence des nationalistes les plus radicaux en Catalogne. Et que fera-t-il, Rajoy, comme tuteur des Catalans ? Emploiera-t-il la force au risque de déclencher un mécanisme infernal de répliques et contre-répliques ?

Les solutions paraissent toutes plus mauvaises les unes que les autres, Rajoy et Puigdemont s’étant placés dans la nasse sans la capacité d’en sortir. Le moins pire serait de les y laisser et de confier à un personnel politique plus capable le soin d’entamer le déminage.

 Jean-Noël Cuénod

[1] Sur sept grandes sociétés barcelonaises cotées à l’Ibex 35, l’indice boursier espagnol, six ont quitté la Catalogne.

 

18:18 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : catalogne, espagne, indépendance | |  Facebook | | |

08/10/2017

Catalogne-Espagne, vers le bord du gouffre

 

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Le Plouc a causé dans le poste à France-Info, dans l’émission de Marie-Christine Vallet, Micro Européen. Echanges à propos de la Catalogne et de ses velléités d’indépendance entre le journaliste espagnol Juan-José Dorado et son confrère suisse Jean-Noël Cuénod, sous la houlette de leur consoeur française. Ici, l’émission, ci-dessous la présentation de l’émission par France-Info

Aux manifestations en faveur de l'indépendance de la Catalogne succèdent les cortèges s'y opposant. La grave crise en Espagne, après le référendum catalan, peut-elle déboucher sur une transformation du pays ? C'est l'une des questions auxquelles répondent les deux invités : Juan Jose Dorado, correspondant du groupe de presse espagnol La Region et Jean-Noël Cuénod, l'un des correspondants à Paris de La Tribune de Genève et de 24 Heures à Lausanne.

Des erreurs politiques

Selon Juan Jose Dorado, il va falloir attendre encore quelques jours pour voir si l'Espagne tombera dans l'abîme. Depuis 2006, quand un nouveau statut a été décidé pour la Catalogne par la Cour constitutionnelle, les tensions ont commencé, et les gouvernements des deux côtés n'ont jamais cherché à dialoguer. Il y a donc eu des erreurs politiques.

Les indépendantistes catalans veulent s'inspirer de la Suisse et aller vers une sorte de fédération. Mais selon Jean-Noël Cuénod, les deux modèles sont totalement différents, notamment parce que les cantons suisses ont tous les mêmes pouvoirs, alors qu'en Espagne, les provinces n'ont pas les mêmes autonomies. Le Pays basque, par exemple, a une capacité budgétaire que la Catalogne n'a pas.

Négocier et transformer ?

La crise actuelle va pousser l'Espagne à transformer son modèle territorial actuel mais cela passe par une négociation. Ce serait bien si elle était menée par des juristes. En tout cas, cette négociation ne peut être qu'interne, l'Union européenne n'a aucun pouvoir d'intervenir dans les affaires espagnoles et la souveraineté de l'Espagne ne se négocie pas.

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18:12 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : espagne, catalogne, indépendance | |  Facebook | | |

03/10/2017

Las Vegas : l’acte surréaliste du bourgeois terroriste ?

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Stephen Paddock, l’auteur de la fusillade de Las Vegas, la plus meurtrière de l’Histoire des Etats-Unis (58 morts, 515 blessés) n’était ni un fou échappé d’un asile, ni un SS réincarné, ni un psychopathe cannibale mais juste un comptable à la retraite.

Les tueurs de masse s’ingénient à briser les clichés en même temps qu’ils arrachent des vies. Des assassins comme Mohamed Merah ­– la Cour d’assises spéciale de Paris juge son frère actuellement –, les frères Kouachi, Amedy Coulibaly étaient bien pratiques. Basanés ou noirs, natifs des banlieues-en-crise, petits délinquants, islamistes radicalisés en prison… Bref, des étrangers avec un passeport français, faciles à ranger dans des cases. Rien de commun avec ces gens-là, n’est-ce pas ?

Pourtant, on savait depuis longtemps que les pires fonctionnaires de la mort nazis se montraient pères attentionnés, hôtes charmants, amateurs de Bach et Mozart, lisant Goethe dans un fauteuil de velours pendant que les fours crématoires fonctionnaient à plein régime. A-t-on assez péroré sur la banalité du mal.

Ce discours s’est estompé car l’humain ne peut pas se résoudre à appréhender sa face la plus maléfique ; il s’efforce de la rejeter sur un autre dissemblable. Et voilà qu’un ancien comptable de 64 ans – tout ce qui a de plus blanc, vivant en bordure d’un golf dans une communauté de retraités au nord d’une petite ville du Nevada – engrange 42 armes à feu et organise de façon millimétrique le massacre de Las Vegas. Certes, l’Etat Islamique revendique la tuerie. Mais actuellement Daech ferait siens les ouragans, les tsounamis et les accidents du week-end. Le FBI n’a pour l’instant établi aucun lien avec l’islamoterrorisme. Et les proches de Paddock affirment qu’il n’avait aucune engagement politique ou religieux.

A première vue, le comptable amateur de poker et de tacos aurait donc commis l’acte surréaliste du bourgeois terroriste tel que le poète André Breton l’avait prophétisé dans Le Second Manifeste du Surréalisme : «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule». Cette phrase lui est aujourd’hui reprochée par des médiacrates comme Michel Onfray, notamment dans le livre de ce dernier (excellent au demeurant), L’Ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus.

 Or, lorsque Breton a rédigé ce passage en 1929, le fait de tirer gratuitement dans la foule est encore inimaginable, sauf par un poète. La boucherie de la Première Guerre mondiale relevait du combat militaire, même si des millions de civils ont été tués. Les attentats anarchistes visaient des groupes humains. Mais tirer au hasard sur n’importe qui, cela ne s’était, à ma connaissance, jamais produit à cette époque. En tout cas pas avec la fréquence que nous connaissons et subissons aujourd’hui.

Il faut laisser au poète la liberté de ses visions. Car c’est bien une vision que Breton exprime sous cette forme véhémente. Et de visions, André Breton n’en était pas dépourvu, lui qui a écrit – en 1925 – dans sa Lettre aux voyantes : «Il y a des gens qui prétendent que la guerre leur a appris quelque chose ; ils sont tout de même moins avancés que moi, qui sais ce que me réserve l’année 1939».

Aujourd’hui, pondre la formule de Breton sur «l’acte surréaliste le plus simple» serait plus qu’odieux, ridicule, car la vision révoltée de Breton en 1929 a rejoint l’actualité de 2017. Ce n’est d’ailleurs plus une vision mais le reflet d’un miroir.

 Jean-Noël Cuénod

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27/09/2017

Pourquoi tant d’amour en politique ? (+Vidéo)

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 Embrassade entre Brejnev et le patron de l'Allemagne de l'Est Honecker. La guerre n'était pas froide pour tout le monde.

C’est devenu un tic et même un média-tic. Chaque fois que le sujet de l’Europe est abordé, les médias hexagonaux glorifient le « couple franco-allemand ». A l’issue du discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, les débordements conjugaux gaulo-teutons n’ont pas manqué d’envahir gazettes, numériques ou non, boites à babil et étranges lucarnes[1]. Mais pourquoi tant d’amour en politique ?

Cette passion française pour le voisin germanique n’est d’ailleurs guère partagée. A l’image du couple, les médias d’outre-Rhin préfèrent celle du « moteur franco-allemand ». Mercédès plutôt que Pénélope.

La Françallemagne n’est pas le seul domaine qui voit fleurir les métaphores amoureuses. Dès qu’un président français entretient de bonnes relations avec un autre chef d’Etat, la sphère politico-médiatique évoque aussitôt un « flirt » (moult télés et radios ont même parlé d’un « flirt entre Macron et Trump », c’est dire si la métaphore est filée dans ses derniers retranchements !) ; une « idylle, si le « flirt » devient plus poussé ; voire des « fiançailles » si l’« idylle » est en voie de d’être consommée. Et si elle est consumée ? Eh bien, les gazettes déploreront le « désamour » qui commence à s’installer entre les deux pays et craindront une « rupture » et même un « divorce » ! Sortez vos mouchoirs… Mais rassurons-nous d’emblée car, les mœurs évoluant, les « ménages à trois » deviennent plus fréquents, à l’instar de ce titre du Monde : « La Chine et la France dans un ménage à trois avec l’Afrique ». La polygamie et la polyandrie ne sont pas loin.

Il fut un temps où ce genre de clichés cucul-la-praline était l’objet d’une traque impitoyable de la part des correcteurs. Aujourd’hui, ces derniers sont de moins en moins nombreux, quand ils n’ont pas disparu. Hélas ! Mais ce phénomène n’explique pas à lui seul cette fâcheuse tendance à ramener les débats politiques sur le terrain de l’affectivité et des relations conjugales ou extraconjugales. Comme si la politique devait rester claquemurée dans les alcôves et chambres à coucher.

Je vois d’ici les machos piétiner sur leurs gros sabots et mettre ce sentimentalisme journalistique sur le compte de la féminisation de la profession. Rien n’est plus faux ; les hommes se montrent tout aussi prompts que leurs consœurs à nous servir du sirop de mièvrerie. Ce n’est pas une affaire de genres mais plutôt de formation et, surtout, de climat idéologique.

L’amour sorcier du pouvoir

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Jadis, les journalistes venaient des horizons les plus divers. Certains sortaient des facs de lettres, de droit, d’économie, ou même de théologie, voire de professions aussi variées que la comptabilité, les assurances etc. D’autres provenaient de la filière des typos. Chacun arrivait donc avec son bagage particulier pour accomplir son stage et disposait des résistances naturelles pour éviter le formatage. Aujourd’hui, une grande partie des journalistes, voire la majorité, s’est coulée directement dans le moule des écoles professionnelles, sans avoir disposé de ce temps d’expériences d’adulte hors de la sphère des médias. D’où risques accrus de formatage qui induit les uns et les autres à se copier.

Cela dit, des causes plus profondes expliquent sans doute cette omniprésence de la métaphore sentimentale. Elle permet de distraire les citoyens en posant un voile de mariée sur la réalité des rapports de force politiques. Chaque époque à ses contradictions. La nôtre consiste à mettre en scène la violence et à prôner l’euphémisme consensuel dès que le pouvoir est en jeu. La violence développe un aspect hypnotique qui est utilisé par la publicité pour faire tourner la machine commerciale. Mais dès qu’il s’agit d’interventions sur le terrain politique, la violence doit retourner à la niche, de peur qu’elle embrase toute la société. D’où la tentation de dédramatiser les jeux de pouvoirs en les érotisant. Dans cet exercice, la France semble mieux armée, de par sa longue culture courtoise, que d’autres sociétés plus rugueuses. La métaphore sentimentale en politique permet donc de contenir la violence sous-jacente dès qu’il s’agit de rapports de force.

 Mais elle peut aussi aller à fin opposée. La sphère médiatique, en réduisant tout à la sentimentalité, risque d’attirer le contraire de celle-ci, la haine. Le tout est donc de faire preuve de mesure en disant les choses telles qu’elles sont, sans chichi. Evidemment, ce n’est pas très sexy.

Jean-Noël Cuénod

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Et un petit coup de « Foule sentimentale » pour la route !

 

[1] Hommage à l’inventeur des deux dernières formules, l’ancien directeur du Canard Enchaîné, feu Roger Fressoz, alias André Ribaud, inoubliable rédacteur de la chronique des années gaulliennes, « La Cour ».

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22/09/2017

Ni gauche ni droite, la fumisterie fait long feu

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Associer le flamboyant président Emmanuel Macron au malencontreux démissionnaire du FN Florian Philippot semble pour le moins audacieux. Ils présentent pourtant un point commun : chacun dans son camp et à sa manière a promu la notion de « ni gauche ni droite ». La fumisterie aujourd’hui fait long feu (dessin d'Acé).

Macron a associé à son « ni gauche ni droite », un concept publicitaire qui lui a permis de marcher sur les deux trottoirs en même temps, le fameux « et de gauche et de droite ». Premier temps : en bolidant sur l’autoroute vers le pouvoir, je refuse d’être borné par le classique clivage de la politique (ni gauche ni droite). Second temps : pour ma com’, je pioche ici à gauche, là à droite pour réaliser la synergie dans les urnes (et de gauche et à droite). Une soustraction accolée à une addition. Le macronisme est un oxymore idéologico-arithmétique. Ce mythe a pulsé à plein régime durant les élections présidentielle et législative. Mais, rançon de cette gloire éphémère, Président Toutneuf, risque de cumuler les mécontentements chez ses électeurs des deux camps. D’où l’actuel effondrement de sa cote de popularité. Mais souvent sondage varie, bien fol qui s’y fie. Ce n’est point cet aspect qui a fait tomber les masques macroniens.

Maintenant que ses réformes se précisent et commencent à entrer dans la viande sociale, le président apparaît pour ce qu’il est, à savoir un chef d’Etat représentant la droite libérale. Ce n’est pas lui faire injure, c’est tout simplement dresser un constat qui tombe sous le coup de l’évidence.

Les premières mesures d’Emmanuel Macron dessinent ce qui figurait bien dans son programme mais que ses électeurs de gauche n’ont pas voulu percevoir. Il s’agit d’accepter et de faire accepter le capitalisme financier-globalisé comme une fatalité aussi incontournable qu’indépassable et de préparer les Français à s’y adapter. Pour Macron, s’opposer à cette réalité est vain ; ne nous ferait que perdre du temps et de l’énergie. Il n’y a pas d’alternative, air connu depuis Margaret Thatcher et sa « Tina ». L’important est de donner toute facilité aux entreprises pour qu’elles se coulent dans le moule du capitalisme financier-globalisé. Le sort des salariés est secondaire. Il s’agit pour eux d’admettre que la précarité de l’emploi et les baisses de salaires seront le prix à payer pour une reprise économique qui annoncerait la fin du chômage de masse. Il y aurait moins de chômeurs et davantage de salariés sous-payés, un peu comme en Allemagne. La droite française en rêvait, Macron est en train de le réaliser. Dès lors, l’Hexagone retrouve le bon vieux clivage gauche-droite bien tranché, avec Jean-Luc Mélenchon comme seul opposant digne de ce nom. Un clivage qui n’avait jamais disparu mais qui fut occulté par les fumées macroniennes.

Clivage politique fondamental

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Emmanuel Macron ne devait sans doute pas croire à son « ni-gauche-ni-droite-et-de-droite-et-de-gauche ». En revanche, il est vraisemblable que Florian Philippot, lui, comptait bien imposer son « ni gauche ni droite » au Front national. Après tout, ce n’est pas Philippot qui a inventé ce slogan; il figurait sur les affiches frontistes dès les années 1990 (c’était d’ailleurs durant les années 1930, le slogan du Parti populaire français-PPF, le parti fasciste de l’ex-communiste Jacques Doriot-voir la photo d’une affiche du PPF pour célébrer le 1er Mai).ppf.gif

Venant de la gauche souverainiste de Jean-Pierre Chevènement,  Philippot n’a pas manqué de l’exhumer. Il a convaincu Marine Le Pen du bien-fondé de cette renaissance. La frontiste était d’autant plus convaincue des opportunités offertes par cette ligne politique qu’elle voulait conforter et développer ses positions électorales au sein des ouvriers. De plus, son implantation dans le Nord de la France, terre jusqu’alors fortement ancrée à gauche, ne pouvait que la conduire à prendre cette posture. Que d’aucuns qualifieront d’imposture !

Ce Front national « ni gauche ni droite » devait présenter à l’électorat populaire une offre qui, grosso modo, copiait le programme économique et social de la France Insoumise mais en y ajoutant la touche frontiste, à savoir la lutte contre l’immigration, et en faisant la promotion de la souveraineté monétaire, dada de Florian Philippot. La tactique aurait pu se révéler payante ; avec 10,6 millions de voix captées au second tour de la présidentielle par Marine Le Pen, elle a d’ailleurs failli réussir. L’élan n’a été brisé que par l’effarante prestation de la cheffe frontiste lors de son débat avec Emmanuel Macron. Nous revenons de loin. Ne l’oublions pas.

Ce calamiteux (pour le FN, bien sûr !) débat a eu pour conséquence de donner aux frontistes opposés à Phillipot et à sa ligne politique le prétexte pour l’éliminer puisqu’il était chargé de préparer Marine Le Pen à l’affrontement télévisuel. Dès lors, sous l’impulsion de l’aile nationale-libérale-conservatrice du FN, le parti du clan Le Pen vient d’éjecter Florian Philippot et avec lui sa ligne « ni gauche ni droite », son souverainisme monétaire qui a fait tant peur aux épargnants et aux retraités.

Le Front national va donc en revenir à la défense du libéralisme économique tout en s’opposant au libéralisme des mœurs et en accentuant la propagande xénophobe. Bref, le FN va retrouver ce bassin d’extrême-droite – où barbote, notamment, l’UDC suisse – sans chercher à faire le grand écart avec l’autre extrême.

Ces dernières semaines auront eu le mérite de nous rappeler que le clivage gauche-droite n’est pas qu’une vague idée parmi d’autres. Il est le fondement même de la politique.

 Jean-Noël Cuénod

17:24 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : politique, france, macron, philippot, gauche, droite, fn | |  Facebook | | |

18/09/2017

Théâtre : le Tartuffe de Fau prêche le vrai (+vidéo)

Par son génie Molière parvient à déceler ce qui traverse les siècles dans les rapports sociaux en permanente mutation. Le Malade Imaginaire se porte toujours comme un charme. Quant à Tartuffe, la mise en scène de Michel Fau (qui joue aussi le rôle-titre) au Théâtre de La Porte Saint-Martin démontre à quel point, il reste un personnage-clé au XXIe siècle.

Bien sûr, tout le monde a les yeux braqués sur Michel Bouquet – il aura 92 ans le 6 novembre – qui campe un Orgon plus borné que jamais. Mais pour impressionnante qu’elle soit, cette performance ne devrait pas masquer ce qui fait la justesse du parti-pris de Michel Fau. Les décors baroquissimes d’Emmanuel Charles (assisté par Emilie Roy) font allusion au XVIIe siècle mais leur grandiloquence peut caractériser toutes les époques. Il en va de même pour les costumes de Christian Lacroix (assisté par Jean-Philippe Pons) qui évoquent l’Ancien Régime sans pour autant s’y appesantir. Costumes, décors et mise en scène n’occultent pas le contexte historique de l’œuvre, tout en lui ménageant les ouvertures nécessaires pour que le spectateur se dise : « Mais enfin, Tartuffe, c’est le portrait craché de mon voisin ! » 

Réussite de Michel Fau en tant que metteur en scène, donc. Et même constat pour son travail d’acteur. Le rôle-titre est d’autant plus malaisé à incarner que Molière lui a réservé de longues plages d’absence. L’acteur doit faire en sorte de donner une telle épaisseur à son personnage que sa présence reste palpable lorsqu’il n’est plus sur scène. Fau a relevé ce défi. Impossible d’oublier la figure chafouine de ce Tartuffe, une figure qui, si l’on ose dire, appelle les coups de pieds aux fesses.  Michel Fau prêche le vrai en réunissant en lui la masse des bigots gouroutiques, d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui, de naguère et de jadis. En se drapant dans sa toge de soie rouge cardinalice, il les enrobe tous.

Les autres acteurs – Juliette Carré (la mère d’Orgon), Nicole Calfan (sa femme, Elmire), Bruno Blairet (Cléante), Georges Bécot (l’huissier), Alexandre Ruby (le fils d’Orgon, Damis), Dimitri Viau (L’Exempt) ­– sonnent au diapason. Un bémol majeur pour Christine Murillo, pétulante et maternante Dorine. Les deux plus jeunes acteurs – Justine Bachelet (Marianne, la fille d’Orgon) et Aurélien Gabrielli (Valère, le prétendant d’icelle) – ont moins convaincu Le Plouc. Comme il arrive souvent aux acteurs de leur âge, la diction est imparfaite et la voix, mal posée. Le contraste avec les comédiens plus chevronnés est saisissant.

Théâtre politique au sens le plus élevé

Le Tartuffe est une pièce politique au sens le plus élevé – et même aérien – du terme. Elle est même révolutionnaire sous bien des aspects en ce qu’elle renverse les rôles sociaux, alors même que son auteur était le protégé de Louis XIV qui fit de l’Etiquette la clé de voûte de son pouvoir. Comme souvent chez Molière, les domestiques tiennent une place inversement proportionnelle à celle qu’ils occupent dans cette société plus fixée que figée. C’est Dorine qui est la gardienne du bon sens et s’évertue à défendre les intérêts de la famille. Elle n’hésite pas à houspiller, à bousculer, à railler son maître. D’ailleurs, les femmes ont le beau rôle, à l’instar d’Elmire qui déploie toute l’étendue de sa finesse pour déciller les yeux d’Orgon, son mari, et confondre Tartuffe.

Alors que les hommes apparaissent englués dans leur crétinisme (Orgon), leur cynisme (Tartuffe) et leur impuissance verbeuse (Cléante), Dorine et Elmire agissent, manipulent les marionnettes mâles et triomphent.

La scène finale est particulièrement parlante. Orgon se désole d’avoir fait donation de sa maison au Gourou lubrique qui a pris pour complice, la justice personnifiée par le mal (ou trop bien) nommé Monsieur Loyal, huissier de son état. C’est alors que le représentant du Roi transcende l’acte judiciaire pour chasser l’injustice et embastiller Tartuffe.

Bien entendu, Molière se devait de caresser son Louis XIV dans le sens du poil de perruque et donner ainsi à celui qui le protégeait les gages nécessaires pour demeurer en Cour. Mais cela va beaucoup plus loin. Dans toute cette pièce où il n’est question que de Lui, Dieu n’intervient jamais. Nulle statue du Commandeur mise en mouvement par l’Eternel pour rétablir la justice, comme dans Don Juan. Certes, le Roi est de droit divin mais il reste un humain. Et c’est lui, royal mortel, qui se substitue à Dieu pour faire justice. A l’époque, une telle idée est explosive. Louis XIV, bien qu’il appréciât fort la pièce, l’avait interdite de représentation publique pendant cinq ans et Molière dut en rédiger une nouvelle version.

Il est aussi remarquable qu’aucun homme d’Eglise ne vienne porter contradiction à l’imposteur. Celui qui tient le rôle du bon chrétien sage et aristotélicien n’est pas un prêtre mais un laïc, Cléante, le beau-frère d’Orgon. Ce sont donc les humains qui tiennent tout en main dans leur sphère d’activité. En cela, Molière met en scène les paroles de l’Evangile, « rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ». Mais l’Eglise officielle se souciait de l’Evangile comme de sa première chasuble. Elle ne visait qu’à se maintenir au pouvoir. L’institution ecclésiastique aurait pu se satisfaire de la peinture d’un dévot hypocrite. Mais le fait d’être ainsi écartée de l’acte final où justice est faite, avait de quoi la bouleverser. Cent-vingt ans après la création finale de la pièce (1669), c’est la France puis l’Europe qui seront mises cul par-dessus tête.

 Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO 

Le Tartuffe – Théâtre de la Porte Saint-Martin – Paris – Renseignement : https://www.portestmartin.com

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13/09/2017

Lettre au camarade inconnu

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Les lendemains chantent sur cette photo d’un ouvrier aux yeux clairs brandissant le poing. Derrière lui, son copain fumeur de pipe se marre comme s’il avait fait une bonne farce aux patrons. Nous sommes le 30 mai 1936, dans l’une des nombreuses usines parisiennes en grève après la victoire du Front populaire. Lettre à un camarade inconnu.

Cher camarade,

Je t’écris du futur. De ce futur auquel tu as sans doute voué ta vie. Il y a dans ton regard tout l’espoir du monde. Tu n’étais qu’une fiche dans le casier de l’horloge-pointeuse, te voilà, non plus sujet, mais citoyen. Pour la première fois, tu as prise sur ta vie. Ton usine, c’est toi et tes potes qui la maîtrisent en ce 30 mai 1936. Et le patron devra en passer par les négociations. C’est lui qui tremble, désormais.

 Au début du mois, le Front populaire a remporté les élections. Dans la foulée, les grands bataillons du prolétariat, enfin unis, se lancent dans la bataille sociale. Grèves dans toute la France, usines occupées. La justice et la fraternité semblent à portée de main. Après des années de luttes et de privations, de colères rentrées et de révoltes avortées, toi et les tiens approchent enfin du but. Le socialisme, ce grand soleil qui illuminait tes nuits, est débarrassé de ses brumes. Il fait chaud en ce mois de mai, comme un printemps qui n’en finirait jamais.

Dans trois mois, les premiers accords de Matignon t’offriront ce que ton père n’osait même pas rêver : les congés payés et les 40 heures de travail hebdomadaire sans diminution de salaire. Tu entends encore ton paternel : « Tu vois un peu le patron nous payer à rien foutre ? Et bosser 40 heures par semaine pour la même paye ? Mais c’est de la folie tout ça ! Ils ne voudront jamais. » Eh bien « ils » ont dû céder ! Le papa et la maman iront bientôt avec les gosses voir enfin la mer.

Bien sûr, tout ne tombe pas cuit dans le bec. Il faut se battre ; ce que le patron te donne, il cherche aussitôt un biais pour te le reprendre. Dans quelques mois, l’inflation, cette hyène affamée, va bouffer les augmentations de salaire que tu viens d’arracher.

Bien sûr, tu seras trahi à toutes les sauces durant le XXe siècle. Et par les tiens, qui plus est. Du moins, les tiens qui prendront du galon à l’usine, au syndicat, en politique.

Si tu es socialiste à la SFIO, tes élus te conduiront dans des guerres, surtout en Algérie, dont tu auras tout à perdre et rien à gagner. Et ils renonceront à combattre le capitalisme pour un plat de lentilles. Copieux d’abord, le plat de lentilles, puis se réduisant au fil des crises, avant que le Parti socialiste lui-même se dilue dans l’impotence.

Si tu es communiste, tes dirigeants couvriront les pires horreurs du goulag au nom d’une « dictature du prolétariat » qui n’est autre qu’une dictature sur le prolétariat, commise par de nouveaux bourgeois encore plus rapaces que les anciens. Au XIXe siècle, l’anarchiste Michel Bakounine avait pourtant lancé cet avertissement : Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes les Russies ou confiez-lui un pouvoir dictatorial [...] et avant un an il sera devenu pire que le Tsar lui-même.

A propos d’anar…Peut-être l’es-tu après tout ? Alors tu en baveras comme tes camarades tués à droite et à gauche, fusillés à Kronstadt par Trotski, éradiqués par Staline, massacrés par Franco et Hitler, assassinés par Mussolini, emprisonnés ici, exilés là. Les anarchistes ne tiennent guère le couteau par le manche. Ils ne t’ont pas déçu, eux. Soyons lucides, ils ne se sont pas souvent trouvés en position de décevoir quiconque.

Aujourd’hui, tes descendants sont éparpillés dans des métiers improbables et jetables. Remplacé par des décideurs hors-sol, le patron d’autrefois a disparu. On le détestait souvent. On le haïssait parfois. Mais enfin, il avait un visage.

Le futur n’est plus ce qu’il était, cher camarade. Tu seras vendu, spolié, bafoué. Mais ce moment-là, où tu brandis ton poing joyeux, personne ne pourra te le voler. Il reste inscrit pour l’éternité. Ton regard clair nous assure toujours que l’impossible est possible.

Jean-Noël Cuénod

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07/09/2017

Genève ou le déclin doré sur tranche

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Il n’y aura plus de quotidien 100% genevois, désormais. Les rédactions des pages « Suisse », « Monde », « Economie » et « Sports » de la Tribune de Genève et de 24 Heures (Lausanne) seront concentrées en une seule entité basée à Lausanne. Ne subsisteront dans les deux quotidiens que les pages locales et culturelles. Genève, ville internationale… Vraiment ?

Cette involution est tout sauf surprenante et ne constitue qu’une étape supplémentaire dans le long processus agonique du quotidien genevois créé en 1879 qui est passé des mains du groupe lausannois Edipresse en 1991 à celles du zurichois Tamedia en 2011. Que Zurich ait choisi Lausanne pour vassal principal, voilà qui n’a rien d’étonnant. Les bonnes âmes mettront la géographie en avant en excipant du caractère plus central de la capitale vaudoise. Mais cette explication ne suffit pas. La vérité est, hélas, plus rude à entendre pour nos oreilles genevoises.

Lorsque le visiteur débarque à Cointrin ou à Cornavin, il est saisi ­par les multiples travaux de constructions qui rendent la circulation problématique, le caractère cosmopolite de la ville, l’activité qui paraît prospère, les bagnoles de luxe qui engorgent le pont du Mont-Blanc. Et pourtant, Genève amorce depuis plusieurs années son déclin. Un déclin doré sur tranche. Mais un déclin tout de même.

Sur le plan de l’animation culturelle, Lausanne a bien su gérer la culture « squat », celle qui irrigue la jeunesse de toute sa vitalité. Au contraire, Genève l’a brimée et misé sur l’élite et son prestigieux Grand Théâtre. C’est bien pour conserver la culture du passé. C’est nul pour développer celle de l’avenir. Au moment où Lausanne s’est réveillée, Genève s’est endormie.

D’autres signes de déclin sont apparus. Alors que le Servette FC était l’un des plus grands clubs de foot de l’Histoire suisse, avec ses exploits en coupes européennes, il ne s’est trouvé aucune force à Genève pour le replacer à son niveau.

De même, les succès électoraux des partis démagogistes – UDC et MCG – ont illustré le mécontentement populaire devant ce déclin mais ces choix funestes ne pouvaient qu’aggraver la situation. Sur le plan national, l’UDC, notamment par les déclarations de Blocher[1], a démontré le peu de cas qu’il faisait des Romands et de leurs intérêts. Dès lors, du point de vue genevois, voter pour ce parti revient à élire un chasseur au parlement des chevreuils.  

Quant au MCG, sa haine contre les frontaliers français relève de la stupidité suicidaire. A l’étroit dans ses limites, la ville-canton a besoin de son arrière-pays savoyard et gessien pour se développer harmonieusement. Le MCG ignore encore qu’on peut changer beaucoup de choses dans le monde, mais pas la géographie. Par son pouvoir de nuisance, ce parti a contribué fortement au déclin en s’opposant à ce que Genève devienne une grande métropole transfrontalière.

Pour un média vraiment indépendant à Genève

Le triste sort réservé à la Tribune de Genève n’est donc pas séparable de ce processus de régression. Il ne sert à rien d’incriminer les « vilains Zurichois » et leurs « vassaux lausannois ». Inutile aussi de mettre nos déboires sur le compte de la révolution numérique qui a bouleversé les médias de fond en comble. Elle n’a épargné personne, cette révolution ; force est de reconnaître que d’autres ont su, bien mieux que nous, tirer leur épingle du jeu (ou les marrons du feu, c’est selon). Nous autres Genevois sommes les premiers responsables du déclin de la République et canton en général et de sa presse[2] en particulier.

Le député PDC Guy Mettan – qui a dirigé la Tribune de Genève – a déposé une motion au Grand Conseil (parlement genevois) pour tenter de s’opposer au projet de transfert rédactionnel à Lausanne et lutter en faveur d’une presse locale forte et indépendante. Heureuse et courageuse initiative qui rompt d’avec la torpeur ambiante. Il convient de la soutenir car tout est bon pour éteindre le feu au lac. Toutefois, ne nous berçons pas d’illusion. Le groupe Tamedia ne changera pas de politique et tout ce qui pourra être dit à son propos glissera comme gouttes d’eau sur les plumes des cygnes qui attendent leur pitance au pied de l’Ile Rousseau.

Si Genève veut à nouveau détenir un média qui représente la vision du monde d’une ville internationale tout en développant les informations locales et transfrontalières, elle ne doit tabler que sur elle-même en créant une plateforme médiatique qui harmonise éditions « papier » et numériques. En effet, il ne faudra pas compter sur les autres pour défendre le point de vue et les intérêts d’une cité qui ne sera jamais comme les autres, de par son Histoire si particulière.

Les talents existent. L’argent abonde. Il manque l’essentiel : la force morale.

Cette nouvelle étape dans l’agonie médiatique réveillera-t-elle « l’esprit genevois » ,dont nous nous sommes tant glorifiés naguère, pour créer cette plateforme d’information ? Le Plouc n’est guère optimiste. Mais il aimerait tant que ses concitoyens le détrompent !

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Basler Zeitung, 13 février 2014 : « Les Romands ont toujours eu une conscience nationale plus faible. »

 [2] Lorsque Le Plouc était stagiaire, c’est-à-dire il y a quelques millénaires, entre 1972 et 1975, il y avait à Genève cinq quotidiens : Voix Ouvrière, Journal de Genève, La Suisse, Le Courrier, Tribune de Genève. Le quotidien socialiste Le Peuple-La Sentinelle venait de disparaître en 1971.

18:07 Publié dans Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : genève, médias. | |  Facebook | | |