24/07/2015

Suite grecque : De l’énergie cupide ou de la grande trouille climatique, qui l’emportera? (2 et fin)

 

grexit,capitalisme,pollution climat

 

Dans le précédent papier intitulé « La Grèce, première victime de la dictature molle », le Plouc tentait d’expliquer la fin du «moment social-démocrate» et du libéralisme au sens classique, effacés par la révolution de l’hypercapitalisme financier qui a été traduit sur le plan politique par Reagan-Thatcher et dont le gérant actuel pour notre continent est la Germaneurope.

 Le capitalisme n’est pas qu’un ensemble de caractéristiques économiques et sociologiques. Il a aussi une dimension d’ordre psychique, faute de trouver un meilleur qualificatif. Le capitalisme est mû par une force interne qu’alimente l’ «énergie cupide». C’est cette force interne qui garantit sa pérénité. Elle est d’autant plus puissante qu’elle est inscrite au fond de chacun de nous. L’humain devant se débrouiller pour assurer sa subsistance sans pouvoir recourir à des moyens physiques exceptionnels, il a non seulement utilisé ses ressources intellectuelles pour obtenir de quoi se nourrir et se protéger des intempéries, mais il a aussi essayé d’amasser les plus possible de biens dans le but de se préserver pour l’avenir. La thésaurisation est devenue une obsession. Le «toujours plus» était né et avec, lui, la volonté d’exploiter la nature et autrui par la force ou la ruse.

 

Mais voilà, l’homme n’est pas un tigre solitaire capable de compter sur ses propres forces pour persévérer dans son être. Il a besoin de ses semblables pour assurer sa survie. D’où cette tension, jamais résolue définitivement, entre cupidité et fraternité. L’humanité a inventé divers systèmes pour tenter de mettre un frein à l’ «énergie cupide»  afin qu’elle ne transforme pas l’existence humaine en champ de bataille permanent. Les institutions religieuses, la féodalité figurèrent parmi ces systèmes de freinage. Mais tout système s’use et devient obsolète. Les révolutions américaine et française avaient donc proclamé que le roi était nu. Et surtout qu’il ne servait plus à rien, sinon à étouffer les forces productives.

Le capitalisme industriel a été tempéré par la régulation libérale puis sociale-démocrate. Aujourd’hui, comme on l’a vu dans le précédent texte, ces deux freins ont fondu sous la chaleur de la finance qui a pris la tête du capitalisme – devenu l’actuel hypercapitalisme financier – en renversant les frontières nationales qui empêchaient son moteur, l’ «énergie cupide», de tourner à plein régime et en s’attaquant aux institutions de prévoyance sociale.

 Avant la chute de l’empire soviétique, la peur de la «tentation de Moscou» a persuadé les formes politiques du capitalisme industriel à modérer un tant soit peu l’ «énergie cupide». Le communisme autoritaire étant mort, ladite énergie peut s’exprimer sans frein. C’est ce que nous sommes en train de vivre. Tout obstacle sur sa route est balayé. La loi du plus fort – ou plutôt la loi du plus mafieux, la loi du plus cynique – triomphe. Rien ne l’arrête. C’est la seule loi qui compte, celle de la jungle. Dès lors, pourquoi s’étonner que des jeunes se lancent dans le trafic, la violence et le terrorisme puisque ce sont justement les anti-valeurs prônées par l’hypercapitalisme financier sous son aspect médiamercantile? La société récolte ce qu’elle a semé.

Aujourd’hui, aucune forme politique ou sociale ne se trouve en mesure de freiner cette «énergie cupide» déchaînée – au sens premier du terme – par l’hypercapitalisme financier. Pour ce faire, seule une immense trouille – c’est-à-dire une pulsion d’intensité supérieure – pourrait l’amener à se calmer, comme celle qui s’est emparée des capitalistes industriels lorsque l’Empire rouge faisait figure d’ogre.  

 La seule grand’peur qui apparaît maintenant est d’ordre environnemental et climatique. La multiplication des catastrophes provoquées directement ou indirectement par l’humain (pollution majeure, réchauffement climatique tel qu’il entraîne des désordres incontrôlables, etc.) pourrait alors limiter sérieusement «ce toujours plus» qui nous mènerait vers le «rien pour toujours». Le développement sans limite de l’hypercapitalisme qui veut tuer le citoyen au profit du consommateur conduit, comme tout excès, à la mort.

 L’«instinct de conservation» pourrait alors brider l’«énergie cupide». Mais comme cette dernière s’est trouvée des expressions politiques pour assurer sa prééminence dans la société, l’«instinct de conservation» devra en faire de même. Or pour l’instant, on ne peut vraiment pas dire que les partis écologistes européens se placent à la hauteur de ce défi.

Un jour peut-être, les associations de base qui sont en train de se développer, à un rythme soutenu, sur des sujets particuliers (mouvements d’opposition à des projets atteints de gigantisme, défense de telle région menacée et autres) feront-elles émerger une nouvelle forme d’écologie politique suffisamment bien organisée, bien implantée et cohérente pour servir d’opposition crédible aux formes politiques de l’hypercapitalisme.

 Mais si l’humanité tarde trop à tirer la manette de frein à l’ «énergie cupide», celle-ci sera parvenu à une telle puissance que rien ne pourra l’arrêter. Et cette énergie qui aura participé à la vie des hommes achèvera de se transformer en porteuse de mort.

 

Jean-Noël Cuénod

 

     Jean-Noël CUÉNOD vient de publier ENTRAILLES CÉLESTES, préfacé et illustré par Bernard THOMAS-ROUDEIX. Il est édité par Edilivre à Paris et disponible directement chez l’éditeur en cliquant sur ce lien :

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21/07/2015

La Grèce, première victime de la dictature molle (1)

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Le véritable symptôme que révèle le diktat imposé à la Grèce par la Germaneurope n’est pas la dette colossale – et inremboursable ­– d’Athènes. Après tout, il y a eu d’autres exemples de ce genre dans l’Histoire. A commencer par les dettes allemandes au XXe siècle qui n’ont jamais été intégralement remboursées. En fait, l’affaire grecque met au grand jour cette dictature molle dont on sentait la croissance depuis plusieurs années mais qui aujourd’hui apparaît au grand jour. Molle, cette dictature, car elle n’a pas (encore ?) besoin d’instaurer un ordre violent pour s’imposer. Elle préfère le doux consentement des ex-citoyens confits dans leur indifférence.

De même, elle ne brise pas les institutions démocratiques mais les vide de leur substance, petit à petit, sans faire trop de tintamarre. Les Grecs ont-ils choisi un gouvernement anti-austérité ? La dictature molle va manœuvrer en sorte de contraindre les nouveaux élus à renier leur programme pour appliquer, non pas le mandat du peuple, mais celui édicté par la Germaneurope, représentant régional de la dictature molle.

 Pour comprendre comment elle s’est instaurée, reprenons le fil de l’Histoire. Après la grande dépression de 1929, la capitalisme industriel, bien ébranlé, a commencé à accepter le «moment social-démocrate» pour sauver ses meubles. Ce «moment» a été illustré Etats-Unis par la politique interventionniste du président démocrate Roosevelt. Dans un registre plus modeste, les industriels suisses ont fini par accepter la Paix du Travail en 1937 et la généralisation des conventions collectives; en France, le Front populaire a pris d’importantes mesures sociales (les congés payés, notamment) entre 1936 et 1938.

 A la Seconde Guerre mondiale, a succédé la période de reconstruction où le capitalisme industriel avait besoin du «moment social-démocrate» pour se développer sans trop de heurts avec ses imposantes troupes prolétariennes. Plus tard, la peur inspirée par l’empire soviétique a convaincu ce capitalisme industriel de continuer à supporter le «moment social-démocrate», en acceptant des réformes sociales destinées à détourner la classe ouvrière de la tentation de Moscou.

 Ce type de capitalisme, basé essentiellement sur l’industrie ­– la finance se plaçant au service de son développement – a amorcé son déclin vers la fin des années 70. Durant les années 80, la finance est devenue de plus en plus autonome vis-à-vis de l’industrie. Il est frappant de constater qu’elle a inventé le concept de «produits financiers» destinés à être vendus comme des biens de consommation. Auparavant, lorsqu’on parlait de «produits», on pensait «voitures», «ampoules électriques», «médicaments» mais certes pas «contrats à négocier sur le marché des capitaux».

 Pendant la décennie 80, les nouvelles technologies ont magnifiquement servi au développement du capitalisme financier qui, désormais, a supplanté le vieux capitalisme industriel. Dès lors, pourquoi s’encombrer du «moment social-démocrate» ? Il est devenu d’autant moins nécessaire que l’Empire soviétique craquait de toutes parts, avant de s’effondrer dès le début des années 90. Le Bolchévique au couteau entre les dents n’était plus qu’un ectoplasme.

 Devant ce constat, le couple infernal Reagan-Thatcher a fait en sorte de donner au capitalisme financier son assise politique en effaçant le «moment social-démocrate». Reagan a consciencieusement démantelé les acquis sociaux du New Deal de Roosevelt ; Margaret Thatcher en a fait de même en détruisant la plupart des mesures prises par les travaillistes et en muselant les syndicats.

 Reagan-Thatcher juraient de leur attachement à la démocratie, à preuve, leur volonté d’abattre la dictature soviétique. Mais en fait, ces deux leaders de la révolution conservatrice ont initié le mouvement vers la dictature molle. En proclamant son fameux slogan TINA (There Is No Alternative), Margaret Thatcher a bien illustré cette tendance. En clair, il n’y a pas d’alternative au capitalisme financier, devenu hypercapitalisme. S’il n’y a pas d’alternative, il n’y a pas de choix. S’il n’y a pas de choix, il n’y a pas de politique. S’il n’y a pas de politique, il n’y a pas de démocratie. Nul besoin de dresser les échaffauds et de brûler les urnes. Si le peuple vote dans le bon sens, grand bien lui fasse. S’il vote dans le mauvais, il sera tout naturellement conduit vers le droit chemin, les Etats n’ayant plus les moyens de s’opposer aux puissances financières supranationales.

 Si ce phénomène est apparu dans toute sa clarté en Grèce, c’est en raison de ses faiblesses particulières. Dans la plupart des autres pays occidentaux, l’Etat a quelques vestiges qui peuvent encore donner l’illusion d’un pouvoir, certes vacillant. Mais, pour sauver les apparences, la Grèce moderne ne peut même pas s’appuyer sur les ruines d’un Etat digne de ce nom, un Etat qui n’a jamais existé depuis l’indépendance obtenue en 1830.

 Le «moment social-démocrate» est bien mort. Il a rejoint au cimetière des idéologies perdues, le libéralisme, lié au capitalisme industriel. Aujourd’hui, l’hypercapitalisme financier impose, mine de rien, sa dictature molle. Existe-t-il un moyen pour sortir de cette situation ? Nous verrons ça dans le prochain blogue du Plouc intitulé : «De l’énergie cupide ou de la grande trouille climatique, qui l’emportera?»   

 

Jean-Noël Cuénod

Le Plouc vient de publier son livre de poésie ENTRAILLES CELESTES à commander sur le site: 

 

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16/07/2015

MIRAGE VALAISAN

 

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Haleine solaire sur les mélèzes

Leur peau verse des larmes de résine

Parfum de chapelle à l’ombre des pentes

Qui serpentent vers le nid des chalets

 

Coups d’encensoir le long des sentiers

La marche a pour oraison l’horizon

Mais la messe n’est pas encore dite

Sous les souliers roulent les pierres

 

Vêtu de ciel le vide menace

Espérer la présence secourable

Car dans la chaleur les morts reviennent

Sache-le les morts toujours reviennent

 

Leurs pas vibrent à l’unisson des nôtres

Comme un rire venu du fond des âges

Fragiles fragments de l’éternité

 

 

Dès qu’un bruit de ville retentit

Ils disparaissent et nous laissent seuls

Face à la plaine de tous nos vertiges

 

Jean-Noël Cuénod

 

Photo © JNC vers le sommet de Chrindellicka (Lötschental)

                                                                      

Le Plouc vient de publier ENTRAILLES CÉLESTES, préfacé et illustré par Bernard THOMAS-ROUDEIX. Il est édité par Edilivre à Paris et disponible directement chez l’éditeur en cliquant sur ce lien :

 

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14/07/2015

L’Europe évite le Grexit mais pas le Démocrexit

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« Peuples d’Europe, vous pouvez voter ce que vous voulez, votre suffrage ne pèse pas plus lourd qu’une flatulence de musaraigne ». Voilà le message que l’Union européenne et sa zone euro, sous la direction de l’Allemagne, viennent d’envoyer en forçant le gouvernement grec à signer sa reddition. L’  « accord » qui permet à la Grèce de rester dans la zone euro n’en est pas un. Il s’agit, ni plus ni moins, d’une capitulation sans condition et sous contraintes.

Les Grecs avaient clairement, et à plusieurs reprises, signifié leur refus de continuer à subir des mesures d’austérité qui, pendant cinq ans, n’ont fait qu’aggraver la crise économique sans permettre de dégonfler l’énorme dette publique de leur pays (317 milliards d'euros à la fin de 2014, soit 171,3% du Produit Intérieur Brut). Une élection et un référendum n’ont donc eu aucun effet. L’important était de sauver les institutions créancières qui veulent bien engranger des bénéfices mais sans en payer les risques. Devant cet impératif financier la voix du peuple est inaudible.

A cet égard, l’Allemagne s’est montrée intraitable, menant une véritable guerre contre le gouvernement Tsipras. Berlin ne voulait pas d’un gouvernement anti-austérité en Grèce qui aurait pu donner de mauvaises idées à d’autres pays. Il fallait donc l’abattre. Que l’Epicière berlinoise nomme elle-même les membres de l’exécutif grec, ce serait moins hypocrite.

L’Europe a peut-être évité – pour combien de temps ? – le Grexit. Mais elle n’a pas échappé au Démocrexit, c’est-à-dire la sortie de la démocratie en Grèce. Selon les termes de la capitulation, Athènes « doit consulter les institutions créancières et convenir avec elles de tout projet législatif dans les domaines concernés dans un délai approprié, avant de le soumettre à la consultation publique ou au parlement ». En d’autres termes, la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) vont se substituer au peuple et à ses représentants pour les principales décisions. On leur laissera, peut-être, le soin de choisir la couleur de leurs chaînes. Dès lors, à quoi peut servir l’urne électorale dans le pays qui a inventé la démocratie ?

Le premier ministre grec Tsipras a dû céder, car une sortie de l’euro aurait eu des conséquences cataclysmiques pour la Grèce. La BCE menaçait d’assécher du jour au lendemain les banques grecques. Le gouvernement Tsipras n’ayant pas le temps d’imprimer une nouvelle monnaie, il n’avait donc pas d’autres choix que de se soumettre au diktat de Berlin.

Que les Grecs portent une part de responsabilité dans ce qui leur arrive, c’est un fait. Que Tsipras n’ait pas compris les rouages de la diplomatie européenne par manque d’expérience, en est un autre. Mais que dire de l’attitude des instances européennes ? L’homme qui, aujourd’hui, a la main sur le robinet des finances à la Grèce – le patron de la BCE Mario Draghi – a joué un rôle pour le moins trouble dans le maquillage des comptes qui a permis à ce pays de rester dans l’euro il y a une dizaine d’années.

En 2000, la Banque Goldman Sachs vend au gouvernement grec un produit financier « swap » qui permet d’inscrire une partie de sa dette publique hors bilan et de la faire ainsi disparaître provisoirement, le temps de présenter un bilan financier qui a permis à la Grèce d’entrer dans la zone euro. Certes, Mario Draghi n’a été engagé chez Goldman Sachs qu’en 2002, soit deux ans après la vente du « swap » et, lors de son audition devant les députés européens avant d’être nommé à la tête de la BCE, il a affirmé n’avoir travaillé qu’avec le secteur privé. Pourtant, le titre qu’il portait chez Goldman Sachs contredit cette assertion : « vice-président pour l'Europe-Goldman Sachs International, entreprises et dette souveraine ». S’occupant de la dette souveraine en Europe, il est difficile de croire que Draghi n’avait pas au moins supervisé les développements du contrat entre sa banque et la Grèce, même s’il en n’était pas l’initiateur.

De même, l’Allemagne qui donne des leçons de vertu à la Grèce, ne se vante pas d’avoir mis la main dans une grave affaire de corruption. En 2010, plusieurs cadres de la société allemande Ferrostaal, filiale du groupe MAN, avaient, selon leblogfinance.com, « avoué avoir distribué au total 60 millions d’euros à des intermédiaires grecs dont l’ancien ministre de la défense ». La justice de Munich a condamné Ferrostaal à une amende de 140 millions d’euros.

Autrement dit, les Allemands qui sont les plus décidés à bouter les Grecs hors de l’Europe n’ont pas été les moins prompts à les corrompre.

D’ailleurs, la Grèce fut longtemps une très bonne affaire pour les marchands de canons, son armée étant suréquipée en raison des tensions récurentes avec la Turquie. Dans ce contexte, l’Allemagne a été, il y a une dizaine d’années. le deuxième plus important fournisseur d’armes de la Grèce, après les Etats-Unis. Dès lors,  on comprend mieux pourquoi Berlin et les autres pays se sont montrés peu regardant pour accueillir Athènes dans la zone euro.

L’Allemagne et ses alliés auraient pu considérer, au vu des torts partagés, qu’il convenait d’aider les Grecs à surmonter cette dette colossale. Ils ont préféré les humilier en les privant, de fait, de leur pouvoir.

Le pire est que ce prétendu « accord » ne résoud en aucun cas la question fondamentale de la dette. Il risque fort de déstabiliser le gouvernement Tsipras et de provoquer des troubles sociaux de forte intensité. Or, cette situation ne peut que satisfaire les néonazis d’Aube dorée – troisième force politique du pays – toujours prompts à canaliser à leur profit la colère populaire.

Ailleurs qu’en Grèce, ce déni de démocratie, cette Union qui n’a pour ambition que de servir au plus près les exigences du capitalisme financier, ne font que donner des arguments supplémentaires aux partis de l’extrême droite nationaliste.

 L’Europe à l’heure allemande est complètement déréglée.

 

Jean-Noël Cuénod

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06/07/2015

Dirigeants de l’Europe, allez vous faire voir chez les Grecs !

 

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Ce n’est pas un camouflet que Bruxelles a reçu, c’est une claque des plus retentissantes. Les Grecs ont voté par référendum « non »  aux propositions des créanciers, alors que la gouvernance allemande de l’Union européenne a multiplié les menaces pour que triomphe le « oui ». Chantage à l’exclusion de la zone euro, voire de l’UE, menace d’assécher les banques, surtout, dénigrement du premier ministre Tsipras et son parti Syriza. Pendant des semaines, les dirigeants de l’Union européenne ont multiplié les confidences et les petites phrases pour caricaturer le chef du gouvernement grec en une sorte de clown incapable de suivre une ligne claire, un type dangereux avec lequel il n’était pas question de continuer à parler. Le « oui » des Grecs devaient donc débarrasser l’Europe de cet inapprivoisable animal politique.

  Le Fonds monétaire international et l’Europe allemande voulaient aussi bouter hors du gouvernement grec la gauche radicale,  afin d’imposer de nouvelles mesures d’austérité, sans renégocier la dette. Les dirigeants allemands avaient même ouvertement prévu l’installation d’un gouvernement de technocrates, Tsipras étant censé démissionner en cas de victoire du « oui ». Ah, le bonheur de traiter avec des technocrates, malléables à souhait, sourds aux cris du peuple, prêts à défendre les intérêts du système financier comme de braves petits soldats de la cause comptable !

 Mais c’est le « non » qui a déferlé dans les urnes grecques. Un « non » qui sonne comme un « oui »  franc et massif à la politique suivie par Tsipras.

 Les Grecs ont subi huit plans d’austérité en échange des programmes d’aide internationale depuis 2009. Résultat : la dette grecque n’a fait que croître. De plus, les efforts consentis par le peuple hellène ne servent qu’à rembourser les banques, sans faire avancer le pays. Et c’est cette méthode désastreuse que les créanciers ont proposée aux Grecs. Ils avaient parié sur leur peur de l’inconnu et d’être expulsés de la zone euro pour les inciter à voter « oui ». Tsipras n’est donc pas le seul à jouer au poker dans cette histoire. Mais lui au moins, il gagne !

 L’Epicière berlinoise, son commis Schäuble, l’Ectoplasme de l’Elysée et les gnomes de Bruxelles ont démontré qu’arrogance et incompétence peuvent rimer. Rime pauvre sur le plan politique, misérable même. Si nous vivions dans un système européen un tant soit peu démocratique, ces piètres négociateurs devraient être prier d’aller se faire voir, par exemple, chez les Grecs. Mais voilà, les mêmes dirigeants  qui ont si mal mené la barque européenne – et qui n’ont fait preuve d’aucune imagination créatrice pour sortir de l’imbroglio de la dette grecque – seront dès demain aux commandes. Dès lors, l’espoir de trouver une solution intelligente paraît aussi mince qu’un mannequin de chez Lagerfeld.

Des solutions intéressantes existent pourtant,  comme la proposition de transformer la dette en certificats d’investissement. Cela aurait pour avantage de ne pas effacer la dette tout en permettant le démarrage de l’économie grecque. Elle est formulée par les Français Gabriel Colletis, Jean-Philippe Robé et Robert Salais, deux économistes et un avocat. On peut lire cette proposition en cliquant sur ce lien :

http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/annuler-une-par...

 Quant aux Grecs, ils ne sont pas sortis de l’auberge. Il leur reste à construire non seulement une économie, mais un Etat digne de ce nom.

 

Jean-Noël Cuénod

Le livre de poésie ENTRAILLES CELESTES vient de sortir chez Edilivre à Paris sous la plume de Jean-Noël CUÉNOD. Il est préfacé et illustré par le peintre, sculpteur et céramiste Bernard THOMAS-ROUDEIX.

Il est disponible sur le site de l’éditeur :

http://www.edilivre.com/entrailles-celestes-20bca8a41a.ht...

 

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01/07/2015

FAIT DIVERS

 

 

 

 

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L’éclair embrasse la mer

Les nageurs blêmes s’extirpent

Hors de l’eau sans cri sans mot

La peau enduite de sel

Léchée par le vent d’autan

Lampes de chair ils s’éteignent

Absorbés par les ténèbres

Jean-Noël Cuénod 

 

Ce poème fait partie de l’ouvrage ENTRAILLES CELESTES de Jean-Noël CUÉNOD, préfacé et illustré par Bernard THOMAS-ROUDEIX. Il est édité par Edilivre à Paris et disponible directement chez l’éditeur en cliquant sur ce lien :

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30/06/2015

Que ce soit « oui » ou « non », les Grecs devront apprendre l’Etat

 Le référendum voulu par Tsipras à au moins un immense mérite, celui de mettre enfin en première ligne l’aspect politique de la crise grecque. Obnubilés par les exercices comptables, l’Epicière Berlinoise et ses commis bruxellois avaient passé jusqu’à maintenant cette dimension, pourtant essentielle, par pertes et profits. Surtout pertes, d’ailleurs.

Si la Grèce s’est trouvée aspirée par le vortex d’une dette astronomique, c’est en partie dû au fait que les Grecs ont toujours considéré l’Etat comme un corps étranger. Sous la domination ottomane, l’Etat était tout naturellement considéré comme extérieur au peuple grec. De façon clandestine ou par la révolte ouverte, il fallait donc s’opposer à lui. Après une sanglante guerre d’indépendance et de nombreux essais d’autonomie au sein de l’Empire, la Grèce est devenue officiellement « indépendante »  en 1830. Les guillemets s’imposent en effet. Car cette indépendance de façade était un cache-misère. Ou plutôt un cache-dette! Le pays se trouvait alors, non plus sous la coupe des Ottomans mais sous celle de ses « puissance protectrices », la France, la Russie et l’Empire britannique, la Grèce ayant dû leur emprunter à tour de bras pour s’acheter des armes lors de sa lutte contre les Ottomans. Eh oui, la dette publique abyssale, c’est une longue histoire !

 

-Othon_with_the_Decree_Founding_the_National_Bank_of_Greece-_(c._1898-1899)_-_Nikiphoros_Lytras.jpgEt ce sont ces mêmes puissances qui ont imposé leurs rois aux Grecs. Des rois bien étrangers : le Bavarois Othon 1er, puis le Danois Guillaume. S’il y avait eu un noble inuit sur le marché des couronnes, il ne fait aucun doute que les Grecs en auraient hérité ! Comment incarner l’Etat hellène avec de tels monarques venus du froid ? (illustration: noble bavarois déguisé en roi grec – Othon 1er)

Par la suite, les Grecs ont tâté de la République de 1924 à 1935. Puis, sont revenus à la monarchie et ont goûté à une première dictature (celle du général Metaxas) de 1936 jusqu’à l’invasion nazie. Celle-ci a ravagé le pays ­– d’où le lourd contentieux entre la Grèce et l’Allemagne – causant la mort de plus de 300 000 Grecs. Dès la fin de l’occupation  nazie, la Grèce a connu jusqu’en 1949, une guerre civile particulièrement sanglante, le bilan en pertes humaines s’élevant à 200 000 morts. Entre 1939 et 1949, les deux conflits ont donc provoqué la disparition de plus d’un demi-million de personnes, ce qui, pour un pays qui comptaient 7 222 000 habitants en 1939 est considérable. De plus, la guerre civile entre communistes et non-communistes a durablement divisé le peuple.

 Considéré par les Grecs au mieux comme un ectoplasme, au pire comme une calamité, l’Etat n’a pas trouvé grand monde pour le défendre, si ce n’est quelques puissantes familles qui en ont fait leur propriété quasi personnelle, tissant des réseaux de suzeraineté et de clientélisme. A cet égard, les dynasties Papandréou, Karamanlis et Mitsotakis décrochent le pompon (celui qui garnit les souliers des evzones). Et ce n’est pas la dictature des colonels (1967 à 1974) qui a réconcilié peuple et Etat.

Dans ce contexte, la fraude fiscale, les petits arrangements, les grosses combines et les rentes-cadeaux deviennent la règle. Les familles régnantes se goinfrant de biens publics et les armateurs grecs ayant pour patrie d’élection les paradis bancaires, pourquoi se gêner ?

 La Grèce est donc entrée dans l’Union européenne et la zone euro sans Etat digne de ce nom, avec des habitudes qui devaient forcément entrer en contradiction avec les règles à observer en matière budgétaire. Mais cela, chacun pouvait d’emblée le constater à Bruxelles, Paris, Londres et Berlin. Cela n’a pas empêché l’Allemagne, la France et les autres d’accepter ce nouveau maillon qui ne cachait guère sa faiblesse.  Les pays européens doivent aussi payer les conséquences de leur… inconséquence. S’asseoir sur une partie au moins de la dette serait la moindre des choses.

Quant aux Grecs, quelle que soit l’issue du référendum, ils vont vivre des années de vaches anorexiques. Mais cette rude épreuve peut aussi leur permettre de construire cet Etat qu’ils n’ont jamais eu la possibilité de bâtir selon leurs propres plans. C’est le bon moment, puisque les grandes familles qui ont pourri leur pays ont été balayées.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

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26/06/2015

La France, la Tunisie et le chi’isme en première ligne de la guérilla mondiale

 

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Un homme décapité et une attaque dans l’usine à gaz de Saint-Quentin-Fallavier (Isère, à 24 kilomètres de Lyon) ; 38 personnes abattues à la kalachnikov sur la plage d’un hôtel de Sousse ; 25 morts et 202 blessés provoqués par un attentat-suicide – revendiqué par l’Etat islamique – dans une mosquée chi’ite de Koweït-Ville (photo). Voilà le bilan de ce nouvel épisode de la guérilla mondiale qui s’est déroulé ce vendredi.  

Si ces trois attentats islamoterroristes ont visé la France, la Tunisie et le chi’isme cela ne doit rien au hasard. Certes, il est bien trop tôt pour savoir si les trois attaques ont été coordonnées par l’Etat islamique ou un autre groupe du même tonneau de dynamite. Mais le choix des deux pays et du chi’isme comme cibles privilégiées obéit à la logique développée par l’islam radical. Faut-il rappeler qu’aux massacres de janvier dernier à Paris ont succédé ceux du Bardo à Tunis en mars et que les chi’ites sont persécutés par l’Etat islamique avec la même cruauté que les chrétiens d’Orient et les autres communautés non-sunnites ?

 

La Tunisie exsangue

 

La Tunisie est l’unique Etat arabo-musulman à vivre dans le respect de la femme, de la démocratie et des droits humains. Affaibli économiquement par les années Ben Ali et le contrecoup de la Révolution de 2011, ce pays n’a guère que le tourisme pour commencer à sortir la tête de l’eau. Dès lors, les islamoterroristes ne cessent d’attaquer ce secteur faisant ainsi d’une balle deux coups : ils tuent des «infidèles» et détruisent tout espoir de reprise économique en Tunisie. Ils espèrent ainsi qu’accablés par la misère, les Tunisiens finirons par les rejoindre.

 

La France ex-coloniale

 

La France abrite la plus grande communauté musulmane d’Europe avec 3,5 millions de personne, à en croire le Zentralinstitut Islam-Archiv-Deutschland. Elle aussi constitue un maillon faible, dans la mesure où ses gouvernements successifs ont laissé croître des ghettos caractérisés par le chômage de masse, irrigués par l’économie souterraine et animés par l’islam radical. De plus, le passé colonial de la France fait de ce pays une cible idéale pour «vendre» idéologiquement l’islam radical dans les pays arabes.

 

Le chi’isme ennemi numéro 1 de l’Etat islamique

 

Quant au chi’isme, il est l’objet de la part du sunnisme d’une guerre interislamique qui remonte à la mort du prophète Mohammed, c’est dire que nous ne sommes pas près d’en voir la fin. L’Etat islamique a été tout d’abord créé contre les chi’ites d’Irak puis, par la suite contre les différents avatars du chi’isme en Syrie. Eradiquer le chi’isme de l’islam est le premier objectif de l’Etat islamique. L’explosion de la mosquée chi’ite de Koweït-Ville fait partie de cette stratégie.

 Il faut donc tenir compte de ces trois cibles – Tunisie, France, chi’isme – avant d’élaborer une stratégie contre celui qui est désormais notre ennemi principal : l’Etat islamique. Dans cette optique, la police et l’armée ne constituent qu’une composante parmi d’autres.

 

Les limites de la réponse militaire

 

Certes, la police française, dans l’ensemble, fait très bien son travail et a pu arrêter ou mettre hors d’état de nuire de nombreux terroristes. De même, son armée a su réagir de façon efficace aux agressions intégristes au Mali. Mais la réponse militaire et policière n’est jamais déterminante dans une guérilla. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas de la troisième guerre mondiale, mais de la première guérilla mondiale de l’Histoire. Ce ne sont plus des armées qui combattent front contre front. Mais des guérilleros qui frappent ici ou là, de préférence dans le dos, se replient ou laissent des pseudo-martyrs sur place et réattaquent ailleurs de façon tout aussi brève et explosive, avec utilisation accrue des images médiatiques fortes.

En privilégiant l’option militaire contre la guérilla, les Etats-Unis ont perdu le Vietnam et la France, l’Algérie. Répéter la même erreur contre l’Etat islamique aurait des conséquences catastrophiques. La réponse doit donc aussi se situer sur les plans politiques et économiques. Et c’est là que le bât blesse car les deux entités qui disposent du poids démographique nécessaire pour répondre à l’islam radical – les Etats-Unis et l’Union européenne – montrent d’inquiétants signes de faiblesse.

 

Obama l’Asiatique

 

Obsédé par la Chine et l’extrême-orient et se désintéressant des vielles problématiques européennes et moyen-orientales, Obama n’a pas élaboré une stratégie cohérente et convaincante face à l’islam radical. Cela restera l’énorme point noir de sa présidence. Tardivement, le président des Etats-Unis a compris qu’il était impossible d’avoir deux ennemis musulmans à combattre en même temps, à savoir l’Iran chi’ite et l’Etat islamique. D’où son changement de pied vis-à-vis de Téhéran. Mais il lui reste bien peu de temps, son mandat tombant à échéance dans un an et demi.

 

L’Epicière berlinoise et son carnet du lait

 

Quant à l’Europe, c’est le vide politique qui la caractérise. Sa principale dirigeante – l’Epicière berlinoise – est obnubilée par son carnet du lait et n’a pas d’autres perspectives que comptables. Or, pour apporter une aide concrète à la France – qui doit affronter la hausse exponentielle de ses dépenses militaires – et organiser le sauvetage économique de la Tunisie exsangue, l’Europe doit se trouver en capacité de prendre des mesures rapides, ce qui n’est pas le cas actuellement. De même, c’est aussi sur le plan européen qu’il faut entreprendre une politique idéologique digne de ce nom pour convaincre les jeunes musulmans du continent, souvent fraîchement convertis, de ne pas combler le vide qu’ils ressentent par un engagement au service de l’islam radical.

 

Jean-Noël Cuénod

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Attentat en Tunisie : "le terrorisme est notre... par lemondefr

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18/06/2015

Ce voile islamique qui voile les vrais sujets qui fâchent

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Voulez-vous gagner un pari sans risquer de le perdre? Alors, misez sur le voile islamique comme première question qui sera posée lors d’une conférence ou une émission consacrée à la laïcité. Vous gagnerez à tous les coups. Je n’évoque même pas le voile intégral, burqa ou niqab, qui reste le signe le plus manifeste de la régression obscurantiste. Non, je parle du simple voile qui cache la chevelure des musulmanes. C’est incroyable la passion ce que ce bout de tissu provoque!

Voilà qui est regrettable, car trop souvent l’essentiel des discussions se focalise sur cette question textile et l’on en vient à oublier les vrais sujets qui fâchent dans le débat entre musulmans et non-musulmans en Europe. Or, il y en a deux, au moins, qui mériteraient que les représentants de l’islam en Europe se mettent d’accord pour clarifier leur position et la diffuser massivement auprès de leurs ouailles.

Premier sujet épineux, celui des versets mecquois et médinois du Coran. Cette question d’apparence technique se trouve au centre de nos préoccupations les plus actuelles. Le texte coranique, «dicté» directement par Allah au prophète Mohammed, est composé de 114 sourates (chapitres). 86 d’entre elles furent révélées lors des treize années durant lesquelles Mohammed a prêché à La Mecque; les 28 autres l’ont été à Médine, après le départ en exil (l’Hégire) du prophète et de ses compagnons vers cette ville.

VERSETS DE LA PAIX,
VERSETS DE LA GUERRE

Les sourates mecquoises mettent principalement l’accent sur la paix et la tolérance, alors que les sourates médinoises prônent surtout la guerre et font montre souvent d’intolérance. Si des sourates sont intégralement mecquoises ou médinoises, il en existe d’autres qui mélangent les deux inspirations. Il convient donc d’utiliser la notion de versets plutôt que celle de sourates.

Leurs caractéristiques stylistiques propres permettent aux spécialistes de distinguer entre versets de La Mecque et versets de Médine. Certains musulmans utilisent les versets mecquois pour souligner le caractère pacifique de leur religion alors que d’autres brandissent les versets médinois pour en appeler au Djihad.

Alors à quels versets se vouer? Après la révélation coranique, dès le Xe siècle, les savants de l’islam ont élaboré la doctrine de l’abrogation pour répondre à cette question. En principe, c’est la «dernière parole d’Allah» qui abroge la plus ancienne. Dès lors, les islamistes radicaux ont beau jeu de proclamer que les versets guerriers de Médine abrogent les versets pacifiques de la Mecque, ces derniers étant les plus anciens.

Aujourd’hui, d’autres docteurs de l’islam affirment que ce sont les versets mecquois (pacifiques) qui, étant révélés en premier, ont la primauté sur les versets guerriers. D’autres envisagent le Coran comme une unité composée d’éléments contradictoires mais en apparence seulement; ils veulent dépasser ces contradictions apparentes et placer les versets médinois dans le contexte de guerre qui était le leur au moment de leur révélation.

SUJET ÉPINEUX DE L’APOSTASIE

Second sujet épineux, l’apostasie. Quitter l’islam est un péché majeur, une trahison vis-à-vis d’Allah et de la communauté musulmane. Mais l’apostat est-il justiciable de la colère divine uniquement ou doit-il être condamné à mort par la justice des hommes comme en Arabie Saoudite, en Iran ou en Mauritanie? à ce propos, les prédicateurs musulmans divergent considérablement.

À l’évidence, tant la primauté des versets médinois (guerriers) que la répression de l’apostasie sont inacceptables pour l’ordre public des pays européens. Il n’y a pas de négociation possible à ce propos. Il appartient donc aux musulmans d’Europe de donner à leurs compatriotes non-musulmans les assurances que ces derniers sont en droit d’exiger. L’absence d’une autorité centrale, de type Vatican, en islam ferait-elle obstacle à une prise de position commune?

Rien n’empêche les musulmans d’Europe de se fédérer afin de débattre de ces questions en leur sein. Il appartient aussi aux non-musulmans de faire preuve, dans leurs débats avec les fidèles de l’islam, à la fois de respect vis-à-vis de cette religion et de fermeté dans la défense de la liberté de conscience.

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru dans l'édition de juin de La Cité.

 

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16/06/2015

Marine Le Pen veut traire et tuer la vache à lait européenne

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Marine Le Pen a donc réussi à créer son groupe au Parlement européen. Après un an de laborieuses recherches, elle a trouvé les vingt-cinq eurodéputés provenant de sept pays différents, conditions indispensables pour réussir cette opération. Jusqu’à maintenant Geert Wilders, le chef du PVV, parti néerlandais de type national-libéral, ne voulait pas s’allier au KNP – la formation d’extrême-droite polonaise –, son président Janusz Korwin-Mikke étant un vieux facho négationniste tout à fait infréquentable. A titre d’exemple, il prône l’abolition du vote pour les femmes. Et même, en tant que monarchiste, la suppression du vote tout court. Vous voyez le genre. Mais le KNP s’en est débarrassé sous le prétexte que ce Korwin-Mickey avait des enfants nés hors mariage. Un prétexte très faux culs mais qui a l’avantage de remiser la relique au Musée des horreurs politiques. Le KNP est donc devenu halal pour l’islamophobe Wilders et été enfin admis au Club des nationalistes propres sur eux.

Et comme le Front National a lui aussi confiné le dinosaure paternel dans son Vichyssic Parc, la route vers le groupe parlementaire a été dégagée. D’autant plus, que Marine Le Pen a reçu un autre renfort, britannique celui-là, en la personne de l’eurodéputée Janice Atkinson qui a été exclue du parti europhobe UKIP, en raison des soupçons de notes de frais gonflées qui pèsent sur la tête de l’une de ses principales collaboratrices à Bruxelles. De quoi donner des leçons de morale à tout le monde.

Le nouveau groupe de l’Europarlement s’appelle «Europe des nations et des libertés» (toujours se méfier lorsqu’on met la liberté au pluriel); il sera coprésidé par Marine Le Pen et le Néerlandais Marcel de Graaf (PVV). Cette fine équipe comprendra le Front national – mais sans Don Le Pen et son Sancho Pansu Bruno Gollnish ­– le PVV, le KNP, la Ligue du Nord, le FPÖ autrichien, un eurodéputé flamand du Vlaams Belang et l’exclue du UKIP.  

Faire partie d’un groupe procure de nombreux avantages: participation à l’élaboration de l’ordre du jour du Parlement européen, meilleure exposition médiatique. Mais surtout arrivée massive de gros sous. Selon le nombre d’eurodéputés – actuellement 36 – qu’elle engrengera, la fine équipe recevra de l’Union européenne un flot de subventions, entre 2,4 et 4,4 millions d’euros par an, soit près d’une vingtaine de millions sur l’ensemble du mandat, jusqu’en 2019.

Or, Marine Le Pen a déclaré sans ambage au Spiegel au début de ce mois : «Je veux détruire l’Union européenne!» Bonne princesse, elle ajoute: «mais pas l’Europe». Toutefois, c’est bien de cette Union européenne à pulvériser qu’elle va tirer profit.

Que penserions-nous d’un parti qui veut détruire, disons, la République française ou la Confédération suisse et qui, pour poursuivre son objectif destructeur, recevrait des millions d’euros ou de francs de cette même République, de cette même Confédération? Nous penserions qu’il y a des coups de pieds occultes qui se perdent.

Il faut dire que Marine Le Pen et son Front national éprouvent vis-à-vis des fonds européens un appétit vorace. Tellement vorace qu’il a attiré l’attention de la justice française. Le 24 mars dernier, le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire sur des soupçons de fraude, vingt assistants parlementaires des élus frontistes à Bruxelles étant accusés de travailler pour leur parti et non pour leurs eurodéputés. En d’autres termes, il est reproché au FN de faire payer vingt de ses permanents par l’Union européenne.

Marine Le Pen veut donc à la fois traire et tuer la vache à lait européenne. C’est l’illustration la plus achevée de l’incohérence morale et idéologique de l’extrême droite.

Jean-Noël Cuénod

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13/06/2015

GENÈVE

 

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L’air s’engouffre dans la chemise de la ville

Enduisant sa peau d’une fraîcheur d’église

 

Elle aimerait se rouler dans sa nudité

Et laisser ses désirs s’assouvir au soleil

 

Mais la ville se retient au bord du vide

La passion et ses sortilèges l’embarrassent

 

Dans les parcs ses rosiers sont bien taillés

Ses roses colorent la nuit et au matin

Elles s’ouvrent vers un ciel décomposé

 

Jean-Noël Cuénod

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10/06/2015

L’Europe et le FMI risquent de provoquer le Grand Soir d’Aube Dorée

 

 

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(Dogme ultralibéral en habit de fête, ère Thatcher-Reagan)

 Le bras-de-fer qui oppose Athènes à l’Union européenne, au Fonds monétaire international et à ses créanciers, fait au moins un heureux, le parti nazi grec Aube Dorée. Constituant la troisième force politique du pays, il ne paraît guère amoindri par le procès intenté à plusieurs de ses dirigeants, accusés d’appartenance à une organisation criminelle.

 Ce parti ouvertement nazi se tient donc prêt à rebondir sur le mécontentement populaire qui pourrait éclater si les actuelles négociations entre le gouvernement grec et ses créanciers internationaux aboutissent soit à un échec, soit à des concessions trop lourdes à supporter pour le peuple de ce pays.

 Bruxelles et le FMI exigent de la Grèce qu’elle effectue de nouvelles coupes dans le budget social, diminue encore les salaires et, surtout, les pensions aux retraités. Le gouvernement de Tsipras a beau jeu de rejeter ces propositions qui «intensifieraient l’inégalité sociale et renverraient l’économie dans la spirale de la récession». De plus, les retraités et les salariés ont déjà été pressurés.

Si le but est de tuer le malade afin qu’il recouvre la santé, alors, en ce cas, l’Union européenne et le Fonds monétaire ont choisi la bonne solution. En fait, ils doivent bien se douter que si le premier ministre de Syriza (gauche radicale) acceptait de telles conditions, il perdrait tout crédit auprès de ses électeurs, ce qui risquerait de créer des troubles majeurs à l’intérieur de la Grèce et permettrait à Aube dorée de tirer les marrons (la couleur des SA !) d’un feu que Bruxelles aura attisé.

Dès lors, l’objectif plus ou moins caché de ces exigences irréalistes serait-il de pousser Athènes à sortir de la zone euro? Sans doute, les créanciers se disent qu’il vaut mieux faire un exemple avec la Grèce qui ne pèse pas lourd dans l’économie européenne, afin de faire réfléchir les autres pays en difficulté comme l’Espagne, voire l’Italie dont le poids est incommensurablement plus élevé. Mais cela n’irait pas sans risque pour l’Europe et ferait perdre des sommes considérables aux pays créanciers.

 Quant à la Grèce, le retour à la drachme aurait pour conséquence de transformer son coma actuel en mort clinique, dans la mesure où ce pays ne pourrait pas juridiquement convertir sa dette publique dans sa nouvelle monnaie. La Grèce devrait continuer à payer sa dette en euros avec une drachme très dépréciée. Il en irait de même pour les dettes privées, avec tout ce que cela suppose en termes de faillites à la chaîne. 

Dans ce cas de figure également, Aube Dorée aurait devant elle un boulevard pour semer les troubles sociaux et apparaître comme le seul recours, à l’instar de son modèle hitlérien.

 Dès lors, plutôt que tenter de vider les poches déjà peu garnies des retraités grecs, les pays de la zone euro – mais aussi la Suisse, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis – feraient mieux d’entreprendre une chasse active aux milliardaires grecs pour qu’ils se soumettent enfin à leur devoir fiscal envers leur pays. Faire rentrer l’impôt en Grèce, voilà une réforme qu’elle est bonne, comme l’aurait dit Coluche (Ah, comme tu nous manques !)

Certes, mais elle souffre d’un défaut rédhibitoire: elle s’oppose à l’ultralibéralisme qui est le dogme intangible du capitalisme depuis l’ère Thatcher-Reagan. Autant cuire à la broche une vache sacrée en plein Bombay.

 

Jean-Noël Cuénod

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07/06/2015

Il y a 70 ans, Robert Desnos

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(Eglise de Saint-Merri, quartier d'enfance de Desnos, Paris IV)

Vendredi 8 juin 1945 à 5h. 30, le poète Robert Desnos quitte sa paillasse de douleurs pour s’endormir dans les bras maternels de la mort. Son âme est libre; son corps gît à la baraque No. 1 du camp de Theresienstadt (Terezin), situé dans l’actuelle République tchèque. Le 3 mai 1945, les SS qui gardaient le camp avaient fuit devant l’avance des troupes soviétiques; depuis un mois l’Allemagne nazie a capitulé.

Mais il est impossible de transférer immédiatement tous les rescapés des lieux de douleurs sécrétés par le IIIe Reich. L’Allemagne, l’Europe centrale et orientale ne sont que ruines. De plus, les déportés les plus malades sont intransportables. L’Armée Rouge et les partisans tchèques organisent donc dans le camp de Theresienstadt la prise en charge des soins. Parmi les 240 survivants ayant encore un souffle de vie, figure le poète français Desnos qui souffre, comme bien d’autres, du thyphus.

Desnos le martyr

Un jeune poète résistant tchèque et étudiant en médecine, Josef Stuna, fait partie des infimiers qui soignent ou, au moins, soulagent les déportés avec les moyens du bord. Au micro de Samy Simon, de la Radiodiffusion française, qui l’a interviewé en 1946, Josef Stuna décrit les derniers jours de Robert Desnos :

C'était un matin où je mesurais la température de ma baraque (…) A ce moment, j'ai lu sur la feuille de température le nom de Robert Desnos. Je me souvenais que j'avais lu avant la guerre, traduites en tchèque, des poésies d'un homme de ce nom-là. Ça ne me semblait pas possible. J'aimais beaucoup ces poèmes. Je suis allé à la baraque n°2 (en fait la numéro 1-NDLR)et là j'ai trouvé un homme qui était couché sur sa paillasse en papier. Il était si maigre, il portait des lunettes, il avait un grand nez, de grands yeux clairs, enfin il ressemblait tout à fait à une photographie que j'avais vue dans le livre Nadja, du poète surréaliste André Breton.
Je m'approchais de lui et je lui posais la question: «Connaissez-vous le poète Robert Desnos?»
Je n'oublierai jamais son regard à ce moment.
Cette question tombait sur lui comme un soleil, ou comme une pluie de fleurs dans une cage, ou dans une prison.
Parce que... il faut s'imaginer que nous étions dans une baraque pourrie (…) qui était à moitié chambre de mort et à moitié une latrine, une baraque qui (…) était ouverte à tous les vents et pourtant qui était empestée par les ordures des malades.
A ce moment là, il a toujours été magnifique. Il ne se plaignait jamais, on ne pouvait pas lui trouver un moment de faiblesse. Quelquefois, il retrouvait un peu de forces pour nous parler, à mademoiselle Tesarova et à moi. Il nous parlait de Paris, de ses amis artistes ou écrivains, de sa femme. Il nous invitait chez lui, il nous disait :
«Vous viendrez me voir et je vous ferai connaître mes amis»; «je vous conduirai chez Picasso» (…) Il était plein d'énergie et de confiance.

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(Dernière photo de Robert Desnos à Theresienstadt)

Josef Stuna et l’infirmière Tesarova restent au chevet du poète lors de sa dernière nuit. Ils tentent d’empêcher la mort de l’emporter. En vain. Au lever du jour, Robert Desnos meurt dans son uniforme rayé de déporté. Au moins, a-t-il fermé les yeux sur un monde redevenu libre.

Les cadavres sont si nombreux à Theresienstadt qu’il faut les brûler par groupe de trois ou de quatre. Stuna se débrouille pour que la dépouille soit incinérée seule. Il a recueilli ses cendres – qui reposent dans le caveau de la famille Desnos au cimetière parisien de Montparnasse – ainsi que sa paire de lunettes.

Desnos le medium

Né en 1900 à Paris, Robert Desnos est entré très jeune, à 22 ans, dans le groupe surréaliste par passion pour la poésie en liberté. Il en devient l’une des principales figures, grâce à ses dons médiumniques. Breton et ses amis surréalistes veulent faire surgir de l’inconscient rêves et images, afin de mettre au jour de nouveaux types d’expression poétique et renouveler ainsi un langage que les usages quotidiens ont épuisé.

Les surréalistes ont recourt à l’hypnose et au sommeil provoqué pour favoriser l’émergence de l’écriture automatique, c’est-à-dire la poésie à l’état brut qui jaillit de l’inconscient sans être filtrée par la consience, ni par les contraintes esthétiques ou littéraires. Desnos devient rapidement l’élément le plus doué pour ce genre de plongée dans l’inconscient. Les pépites poétiques qu’il ramène à la surface provoquent l’admiration de Breton, d’Eluard, d’Aragon et des autres surréalistes. Mais ce genre d’exploration n’est pas sans risque. Sous l’effet de son sommeil médiumnique, Desnos a tenté de tuer Eluard à coups de couteau. Breton et les autres participants ont éprouvé toutes les peines du monde à le désarmer. En outre, Robert Desnos est passablement amaigri, sa santé chancelle. Le groupe surréaliste décide de mettre fin à ces expériences.

En 1929, Robert Desnos rompt avec André Breton. Tout d’abord, celui-ci veut entraîner le groupe dans le Parti communiste (l’aventure tournera court, sauf pour Aragon et quelques autres) ; or la révolte de Desnos est incompatible avec le port d’une carte d’adhérent; il en ira de même pour Antonin Artaud. Ensuite, Breton ne cesse de reprocher à Desnos ses activités journalistiques, péché capital pour celui qui est appelé «Pape du surréalisme». Enfin, depuis la fin des expériences médiumnique, Breton néglige un peu ce Desnos qu’il plaçait alors au rang de modèle à suivre pour tout le groupe.

Desnos le résistant

Journaliste et homme de radio, Desnos n’abandonne pas pour autant sa quête poétique. Il écrit aussi un nouvel épisode du feuilleton Fantomas pour Radio Paris, sans oublier les «réclames», c’est-à-dire la publicité, pour remplir les assiettes et payer les dépenses de sa femme Youki, ex-compagne du peintre Fujita.

Au début de l’Occupation allemande, il poursuit ses activités journalistiques dans le quotidien Aujourd’hui, principalement comme secrétaire de rédaction. Dès juillet 1942, il participe à AGIR, un réseau de la Résistance, spécialisé dans la récolte de renseignements pour la Grande-Bretagne. Desnos lui transmet les informations confidentielles qui circulent au sein de la rédaction. Il fabrique aussi de faux documents pour des Juifs et des résistants. Un an après, tout en travaillant pour AGIR, Robert Desnos entre dans un autre réseau, Morhange, qui effectue des opérations de combat. Il continue, en secret, à écrire des poèmes dont le célèbre «Le Veilleur du Pont-au-Change» (diffusé sous le manteau, Desnos ayant pris pour pseudonyme Valentin Guillois) que nous publions intégralement ci-dessous.

Aucun document historique le prouve, mais il est possible, sinon probable, que Desnos a participé à des missions combattantes. «Le Veilleur du Pont-au-Change» en fait d’ailleurs clairement l’allusion dans les passages que nous avons indiqués en gras.

Le Réseau AGIR était infiltré par des collabos. Mais si Desnos a été arrêté à Paris le 22 février 1944, c’est semble-t-il pour avoir donné asile à un jeune réfractaire qui ne voulait pas être expédié au Service du travail obligatoire (STO) en Allemagne. Malgré les coups qu’il a reçus lors de ses interrogatoires, Desnos n’a jamais dévoilé ses activités de résistance. Cela n’a pas empêché, les autorités d’occupation de l’incarcérer à la prison de Fresnes, puis au camp de Royallieu à Compiègne où il écrira l’un de ses poèmes les plus poignants, «Sol de Compiègne». Malgré les efforts de sa femme, Desnos sera ensuite expédié dans divers camp en Allemagne pour aboutir, épuisé, au camp de Theresienstadt fin avril 1945.

Dans notre monde utilitariste qui n’a que faire de la poésie, il est bon de se souvenir qu’aux pires moments de l’humanité, il y a toujours un poète qui chante.

Jean-Noël Cuénod

 

« Le veilleur du Pont-au-Change »

 

De Robert DESNOS

 

Je suis le veilleur de la rue de Flandre,
Je veille tandis que dort Paris.
Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.
J’entends passer des avions au-dessus de la ville.

Je suis le veilleur du Point-du-Jour.
La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil,
Sous vingt-trois ponts à travers Paris

Vers l’ouest j’entends des explosions.

Je suis le veilleur de la Porte Dorée.
Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres.
J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil
Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte.
Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.
Le vent du sud m’apporte une fumée âcre,
Des rumeurs incertaines et des râles
Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.
Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest,
Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.

Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.

Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.

Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.

J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi.

Il est mort dans le ruisseau, l’Allemand d’Hitler anonyme et haï,
La face souillée de boue, la mémoire déjà pourrissante,

Tandis que, déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons,
Amis, amis et frères des nations amies.
J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains,
Dans les lourds relents de l’océan Pacifique,
Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité,
Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King,
Hommes de Fez, de Dakar et d’Ajaccio.

Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des cœurs,
Du front de Russie flambant dans la neige,
Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet,
Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines.

Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais,
Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et Yougo-Slaves, camarades de lutte.
J’entends vos voix et je vous appelle,
Je vous appelle dans ma langue connue de tous
Une langue qui n’a qu’un mot :
Liberté !

Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler.
Il est mort dans la rue déserte
Au cœur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés
Au Fort de Romainville et au Mont Valérien,

Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des saisons.

Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent,
Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes,
Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre.

À la Porte Dorée, au Point-du-Jour,
Rue de Flandre et Poterne des Peupliers,
À travers toute la France, dans les villes et les champs,
Mes camarades guettent les pas dans la nuit
Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre.

Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux.
À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre
Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix,
Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe,
Qui déchirent des lèvres avides de baisers
Et qui volent longuement à travers les étendues
Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares
Et qui se brisent contre les fenêtres du feu.

Que ma voix vous parvienne donc
Chaude et joyeuse et résolue,
Sans crainte et sans remords
Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades,
Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française.

Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,
Nous vous donnons le bonjour,
Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre espoir,
Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour,
À vous qui êtes proches et, aussi, à vous
Qui recevrez notre vœu du matin
Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans vos maisons.
Et bonjour quand même et bonjour pour demain !
Bonjour de bon cœur et de tout notre sang !
Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,
Même si les nuages le cachent il sera là,
Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour !

 

Robert Desnos, Le Veilleur du Pont-au-Change, 1942

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05/06/2015

Grâce au Qatar et à Anne Hidalgo, c’est Noël en juin pour Marine Le Pen

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«On n’est jamais aussi bien soutenu que par ses ennemis.» Serait-ce un proverbe qatarien? En tout cas, l’Emirat gazier vient d’offrir à Marine Le Pen et à son Front national un cadeau de choix. Ce présent tombe d’autant plus à pic que la tenancière de la boutique familiale de l’extrême droite française connaît actuellement une séquence plutôt calamiteuse. La guerre interne qui l’oppose à son père prend des allures abracadabrantesques, Jean-Marie Le Pen ayant contesté devant les tribunaux civils son éviction des instances du parti frontiste. Car chez ces gens-là, on lave peut-être son linge en famille, mais on le salit en public.

 Ce cadeau n’est autre que la plainte pénale en diffamation que l’Emirat du Qatar a déposée à Paris contre Florian Philippot, vice-président du Front national, bras droit de Marine Le Pen et ennemi exécré de son père. Motif: le dirigeant frontiste a accusé à maintes reprises le Qatar de financer le terrorisme. A ce compte-là, il peut aussi faire comparaître le vice-président des Etats-Unis, Joe Biden, qui a publiquement dit la même chose, même s’il a atténué ses propos pour des raisons diplomatiques.

 Que va-t-il se passer si la procédure en diffamation suit son cours? Tout d’abord, Florian Philippot demandera à être admis à fournir au juge la preuve que ses propos sont véridiques ou qu’il pouvait les tenir de bonne foi pour vrais.

 Si le juge n’accepte pas sa requête, Philippot et le FN joueront une fois de plus les martyrs en donnant du Qatar l’image d’un riche Emirat qui manipule les autorités.

 Si le juge accepte que Philippot donne la preuve de vérité ou de bonne foi, alors le frontiste se fera un plaisir de citer tous les reportages, déclarations de responsables politiques et autres documents qui accusent des milliardaires qatariens d’avoir financé l’Etat Islamique, la Rolls-Royce du terrorisme, au moins à ses débuts. Le Qatar passera du statut d’accusateur à celui d’accusé, Philippot suivant alors le chemin inverse. C’est un processus classique dans la plupart des procès en diffamation.

 Pendant ce temps, la guerre entre le père et la fille passera au second plan. Florian Philippot, constamment attaqué par Jean-Marie Le Pen, retrouvera une certaine légitimité aux yeux des militants frontistes. Le FN pourra se bricoler une unité – certes de façade, mais cela vaut mieux que rien – sur le dos du Qatar. Celui-ci apparaîtra pour ce qu’il est, à savoir une monarchie absolue jouant sur tous les tableaux, développant une vision rétrograde de l’islam sous son vernis  de modernité et usant de ce double langage systématique : pile, je fais risette aux Occidentaux; face, je soutiens leurs ennemis mortels.

 Un cadeau ne vient jamais seul. Après le Qatar, c’est la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo qui le réserve au Front national. Pour Marine Le Pen, c’est Noël en juin! A RTL, Mme Hidalgo donne raison au Qatar après son dépôt de plainte contre Florian Philippot. Mieux, elle dit tout le bien qu’elle pense de cet Emirat, propriétaire du club de foot de la capitale, le Paris Saint-Germain. Ainsi, une socialiste encense un Emirat qui traite ses ouvriers népalais et autres comme des esclaves. On lira ou relira à ce propos, le reportage que le mensuel La Cité avait consacré, en novembre dernier, au martyr de ces travailleurs Népalais qui s’échinent à construire au Qatar des stades pour la Coupe du Monde de 2022. On entend déjà la clameur de la Marine nationale: «Voyez les socialistes, ils passent la brosse à reluire aux princes, tout en ignorant le sort de leurs victimes ouvrières!» 

 Que la maire de Paris ménage l’Emirat islamogazier, cela n’est pas glorieux mais reste compréhensible, compte tenu de sa position et de l’importance d’un club de foot dans la gestion d’une grande capitale. En ce cas, qu’elle se taise, au lieu de monter au créneau pour défendre l’indéfendable. Cette «sortie» d’Anne Hidalgo démontre aussi à quel point les dirigeants du Parti socialiste français ont perdu leurs réflexes de gauche les plus basiques.

 Avec des adversaires pareils, Marine Le Pen n’a pas besoin d’alliés.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 



 

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02/06/2015

VELASQUEZ ET LES GUEULES AU POUVOIR

 

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Portrait de Philippe IV par Velasquez au Musée du Prado 

 

Le Grand Palais est voué à Velasquez (1599-1660) jusqu’au 23 juillet. Si vous séjournez à Paris, ne manquez pas cette exposition. Peintre de la cour du roi d’Espagne Philippe IV, il a immortalisé les puissants dans leur gloire puisque telle était sa fonction. Mais son génie les a aussi saisi dans la vérité de leurs caractères, montrant ainsi cette permanence : le pouvoir a une sale gueule.

Et voici un modeste retour sur l’expo Velasquez en forme de vers.

 

Velasquez noir soleil perce à jour

Reines difformes et rois informes

Fastueux misérables pantins

Revêtus de velours et de merde

Leurs trognes enivrées de pouvoir

Traversent les âges sans ciller

Eternels comme des rages de dent

Intouchables comme des bubons

 

Velasquez, toi le voyant, dis-nous:

Quand aurons-nous fini avec eux?

 

Jean-Noël Cuénod

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31/05/2015

Sepp Blatter, ce dinosaure que la Suisse rejette

 

 Que Sepp Blatter soit ou non poursuivi par la justice est une chose, qui ne peut n’être réglée que par les magistrats suisses et américains. Mais qu’il soit responsable du système FIFA  tissé d’opacité, de petits arrangements et de gros cadeaux en est une autre qui ne relève pas de la présomption d’innocence. Quasi octogénaire, Sepp Blatter est devenu l’emblème d’une Suisse écartelée entre deux éléments irréconciliables.

  D’une part, il y a dans les peuples de ce pays une véritable répulsion pour tout ce qui touche à la corruption à l’intérieur de ses frontières. En France, il arrive souvent que des politiciens condamnés à la suite de magouilles soient réélus. En Suisse, c’est impensable. Le moindre ennui judiciaire provoque la condamnation à mort politique. Ce qui explique, entre autres, que la Suisse obtient le cinquième rang  sur 175 pays au classement international de l’indice de perception de la corruption alors que la France n’obtient que la 26ème place.

 D’autre part, cette corruption que les Suisses rejettent pour eux-mêmes, ils l’ont trop longtemps acceptée pour les autres. Ainsi, des flots d’argent issus des régimes les plus vermoulus ont-ils été déversés dans les banques helvètes. Pas de corruption chez nous. Mais bienvenue à ses  fruits juteux, pourvu qu’ils viennent d’ailleurs. Ainsi, nous autres Suisses gagnions sur tous les tableaux: un pays qui fonctionne bien puisque la corruption ne vient pas altérer son développement ; et un pays qui accueille les fonds de la corruption étrangère.

 Devenu secrétaire général de la FIFA en 1981, puis son président dès 1998, le Suisse Sepp Blatter a, jusqu’à maintenant et à nouvel ordre, échappé aux nombreuses accusations de corruption qui sont apparues depuis une quinzaine d’années. Il n’en demeure pas moins qu’il ne saurait s’abstraire de ses responsabilités, au moins morales, en tant que dirigeant du foot mondial depuis 34 ans. Il est devenu l’emblème de ce double langage helvétique : pourquoi s’en faire puisque cette corruption footballistique exerce ses ravages dans des pays plus ou moins exotiques et non chez nous?

 Mais voilà, cette Suisse-là est devenue obsolète. Le monde n’a plus besoin de son secret bancaire et ne supporte plus les paradis fiscaux, après les crises financières. D’ailleurs, Berne vient de signer avec l’OCDE[1] l’accord d’échange automatique d’informations fiscales. Certes, les fraudes à l’impôt ne seront pas supprimées pour autant, mais la Confédération n’y tiendra plus le rôle pivot. Une autre Suisse va se dessiner. On en ignore encore les traits. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que Sepp Blatter est devenu l’un de ces dinosaures que, désormais, son pays rejette.

 

Jean-Noël Cuénod



[1] Organisation pour la coopération et le développement économique

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26/05/2015

Après "L’Arche de Noé", il faut interdire le "Cé qu’è lainô" !

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 Ainsi, à en croire les médias romands (cf. les liens à la fin du texte), le Département de l’Instruction publique de Piogre-sur-Rhône ­– ce DIP qui fait plouf – a coulé L’Arche de Noé. Du moins, celui de Benjamin Britten, l’ouvrage construit par le patriarche du Premier Testament se trouvant, Dieu merci, hors de portée des ukases diptyques. (Photo: une scène de L’Arche de Noé jouée par des écoliers en France).

Le directeur de l’Orchestre de Chambre de Genève avait pour projet de faire participer les écoliers genevois de cinq à sept ans, à L’Arche de Noé de Benjamin Britten. Mais le Département de l'instruction public y a mis son véto. Motif : ces enfants auraient chanté des paroles trop connotées sur le plan religieux. Selon 20 Minutes,  la Direction de l’enseignement obligatoire aurait estimé que ce projet serait contraire à l’article 3 de la nouvelle Constitution genevoise et même à l’article 15, alinéa 4 de la Constitution fédérale.

 

Que dit l’article 3 ?

 

1 L’Etat est laïque. Il observe une neutralité religieuse.

2 Il ne salarie ni ne subventionne aucune activité cultuelle.

3 Les autorités entretiennent des relations avec les communautés religieuses.

 

En quoi, L’Arche de Noé , œuvre vocale d’un compositeur laïque, serait-il une « activité cultuelle » ? « Activité culturelle », certes, mais en aucun cas « cultuelle ». Pourtant, le DIP ne manque pas d’R !

 

Quant à l’article 15, alinéa 4, le voici :

 

Nul ne peut être contraint d’adhérer à une communauté religieuse ou d’y appartenir,

d’accomplir un acte religieux ou de suivre un enseignement religieux.

 

Ainsi, lorsque des élèves chantent, dans un contexte purement musical, « L’Arche de Noé » de Benjamin Britten, ils adhèrent à une religion, accomplissent un acte de dévotion ou suivent un enseignement religieux… C’est magique : vous émettez une note de l’Ave Maria de Gounod, et hop, vous êtes baptisé catholique ; vous sifflotez un air de la Flûte enchantée et clac, vous êtes initié franc-Maçon ; vous chantonnez L’Internationale et, tchac, vous voilà propulsé communiste.

 

Allons plus loin : il faut interdire immédiatement le Cé qu’è lainô. Chaque année à l’Escalade, les petits Genevois s’égosillent à rendre hommage « à celui qui est haut », ce « maître des batailles » institué « patron des Genevois » et terminent en entonnant « Amen, amen, ainsi soit-y ». Ce scandale n’a que trop duré !

Et ces clefs de Saint-Pierre sur le drapeau genevois, c’est quoi cette serrurerie bondieusarde ? Allez hop à la poubelle !

 

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Lorsque les élèves visiteront le Musée d’Art et d’Histoire, vite mettons une burqa à La crucifixion de Karel Dujardin, afin que leurs yeux chastes ne soient point troublés par cette propagande. Si le prof de chant se met à leur faire chanter, le « Cantique suisse », qu’il soit brûlé comme Michel Servet !

Arrachons des manuels scolaires toutes les reproductions d’œuvres picturales mettant en scène des saints ou des prophètes, bannissons-en toutes les références musicales se rapportant aux œuvres de Bach ou au Requiem de Mozart et autres chansons à croire.

 

Dans ce fatras dipomaniaque, l’essentiel est oublié: la laïcité. En la défigurant par des mesures ubuesques, on offre à ses adversaires les verges pour la fouetter. Quel beau cadeau à eux offert! 

 

Alors, il convient de rappeler que la laïcité, sous ses formes les plus diverses, comprend  au moins deux éléments de base indissociables : d’une part, la séparation entre l’Etat et les institutions religieuses ; d’autre part, la liberté de conscience. Si l’un des deux manque, il n’y a pas de laïcité.

Mais en aucun cas, elle a pour objectif de rejeter ce qui fait notre histoire et notre culture. L’une et l’autre sont issues de la civilisation judéo-chrétienne, c’est un fait. S’en abstraire, nous condamnerait à ne plus comprendre d’où nous venons, ni dans quel monde nous vivons.

 

Il n’est pire adversaire de la laïcité que ceux qui la travestissent.

 

Jean-Noël Cuénod

 

Liens annonçant la décision du DIP :

 

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/dip-coule-arche-n...

 

http://www.20min.ch/ro/news/geneve/story/Au-nom-de-la-la-...

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25/05/2015

L’HEURE DU LORIOT

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 Photo Jules Fouarge

L’heure du loriot va tomber du ciel

L’éclair de son vibrera dans les frondaisons

Le cosmos tiendra en une seule note

L’étang absorbera passé présent futur

 

Nous disparaîtrons tous pour nous reconstruire

Notre temple à chair et à sang est détruit

Dans le feu nous chercherons peaux et oripeaux

Nos yeux liquéfiés nous rendront la vue

 

Au fond du cœur nous trouverons de quoi aimer

Comme un pauvre tombant sur un quignon de pain

Oublié dans les replis d’un sac de hasard

Nous laisserons le lierre étouffer nos ruines

 

La mort a du bon quand la vie est en jeu

Dans ce monde veule et sec nous avions soif

Le christ en nous refleurira vin fraternel

L’herbe repoussera sur nos lèvres gercées

 

Nous serons le vent chaud caressant les épaules

La pluie tiède fécondant les labours

Et la flamme glacée protégeant les semences

Nous serons l’or fondu dans la moelle du temps

 

De nos ruines s’élèveront des palais

Où tous les oiseaux blessés trouveront refuge

Pour y recomposer le chant de l’univers

L’heure du loriot va monter au ciel

 

Jean-Noël Cuénod 

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22/05/2015

La soif de fraternité et les sources empoisonnées

 

 illustration_fraternite.pngNous avons l’âme sèche comme le gosier d’un égaré au Sahara. Dans ce monde qui change toujours trop vite, mû par l’indomptable puissance de la cupidité sans frontière, le voisin devient une gêne, le collègue, un rival, l’étranger, un ennemi, l’autre, un suspect. Un monde où règne la trouille paranoïaque avec, pour changer les idées noires, un flot coloré d’images qui se meuvent parmi des ondes de bruit. Chacun dans sa bulle et Dieu pour personne. La main tendue cache une main tordue. Le sourire spontané dissimule un calcul commercial. L’amitié devient un moyen de faire réseau. On ne sait jamais, ça peut servir.

 Et l’âme continue à s’assécher. Oui, nous avons soif de fraternité. Mais ce qu’elle nous fait honte, cette soif ! Vous dites, «fraternité». On vous réplique, «angélisme», «bisounours», «gnangnan» et, pour les plus vieux, «cucul-la-praline». Autant d’arguments massues qui brisent menu ce vocable risible ou plutôt ricanable.

 Pourtant, cette aspiration à trouver des sœurs ou des frères n’est pas éradiquée pour autant. Chacun la cachera du mieux qu’il le peut, sans pouvoir l’étouffer tout à fait. Il lui reste un petit filet d’air.

Que voulez-vous, l’humain, c’est un truc bien compliqué. D’une part, il doit affirmer son individualité au sein de la horde afin de ne pas être écrasé par elle, ce qui ne va pas sans bagarres, ruses, coups tordus, poignards dans le ventre ou le dos. D’autre part, s’il reste seul, l’humain crève. Il éprouve donc un furieux besoin de rapports avec ses semblables qui, dès lors, ne lui paraissent plus si dissemblables que ça. Les autres sont à la fois enfer et paradis. En même temps.

 Pour satisfaire cette soif de fraternité, l’humain utilisera des moyens souvent étranges et parfois mortifères. Adhérer à un parti extrémiste, par exemple. Le lien entre les militants est d’autant plus fort que la réprobation dont ils sont l’objet est puissante. Lorsque Jean-Marie Le Pen proclame qu’ «un Front national gentil n’intéresse personne», il n’a pas tort. Le sentiment de fraternité – cet «entre-nous» qui anime et protège – s’aiguise devant l’adversité. L’extrême-droite anti-Marine qui est en train de se former va tabler sur ce sentiment d’appartenance partagé, car la fille Le Pen préfère les électeurs aux militants, contrairement à son père qui a toujours fait le choix inverse.

 Lorsque les communistes, surtout en France et en Italie, étaient ouvertement staliniens, ils avaient créé une véritable contre-société en réponse à l’animosité qu’ils devaient affronter, même au sein de la gauche. Et malheur à celui qui voulait quitter cette contre-société. Du jour au lendemain,  il devenait transparent aux yeux des camarades, comme s’il n’avait jamais existé, un processus qui se vérifie aussi dans les sectes.

 Les terroristes occidentaux de l’islam intégriste et radical placent ce processus à son paroxysme. Ils pataugeaient dans les ornières de l’échec scolaire ou les fossés de l’ennui familial et flottaient sans cadre, ni but, dans une vie au rabais. Les voilà devenus ennemis publics numéro un, ce qui est tout de même plus enthousiasmant que de faire la queue à Pôle Emploi ou de vendre des barrettes de haschich dans des cages d’escalier pourries. Entre eux, le sentiment de fraternité est rendu plus intense par l’omniprésence de la mort.

 Tous ces «desperados» de l’extrême sont certes éloignés par l’Histoire des idées. Mais ils se retrouvent dans cette recherche de partage fraternel. Dire cela n’est pas faire leur éloge mais tenter de voir leur réalité en face. Si l’on veut combattre l’extrémisme, il faut en premier lieu prendre conscience des attraits que recèlent ses différentes formes.

 La soif de fraternité ne doit pas être niée par les ricanements. Il faut savoir l’apaiser mais pas n’importe comment.  Au lieu de la dégrader, l’assumer et la prendre au vol lorsque les circonstances s’y prêtent. Car on ne créé pas de fraternité ex nihilo, il lui faut le substrat des événements pour se former. Et c’est alors qu’il faut lui donner un contenu constructeur et non destructeur. Certes, la fraternité se forge dans les combats. Mais il y a combat et combat. Certains sont porteurs de vie, d’autres de mort. On peut lutter contre ou lutter pour. La vraie fraternité ne se fait pas sur le dos des autres.

Jadis, il appartenait aux partis de la gauche démocratique de porter ce message. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont devenus des machines électorales qui n’ont pour horizon que le prochain scrutin. Il faudra donc que d’autres types d’organisation naissent pour donner corps à la fraternité authentique, sinon cette soif s’étanchera aux sources empoisonnées.

 

Jean-Noël Cuénod

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12/05/2015

Lettre ouverte au Dimanche-11-janvier, vilipendé à Todd et à travers

 

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Quatre mois après ta naissance, tu parais bien malmené, cher Dimanche-11-janvier. Te voilà vilipendé à Todd et à travers dans une de ces polémiques qui permettent aux acteurs médiatiques de se sentir exister. Ainsi, les quatre millions de citoyens, Français et étrangers, qui sont descendus dans la rue durant cette fin de semaine sanglante ne seraient que des jobastres manipulés par la bien-pensance médiatique. Ou pire des islamophobes qui auraient trouvé dans les massacres à Charlie-Hebdo et à l’Hyper Casher le prétexte pour assouvir leur racisme chafouin.

 Je me trouvais parmi ces bataillons de gogos, perdu avec mes amis dans la masse, place de la République. A entendre les uns, les musulmans auraient boudé les cortèges. Comment se fait-il alors que j’ai vu des jeunes se revendiquant de l’islam et soutenant la liberté d’expression ? Etaient-ils si peu nombreux, que cela ne vaut même pas la peine d’en parler? Je ne sais pas. Impossible de distinguer, dans cette foule engourdie par le froid vespéral, qui relève de Voltaire et qui participe du Coran. Et tout ce que l’on peut dire à ce propos reste sujet à caution.

Et les élèves et lycéens qui ont refusé de respecter la minute de silence dédiée aux victimes? Pas question de nier leur existence. Mais en quoi cela te flétrirait, sacré Dimanche-11-Janvier? L’âge bête est éternel. L’important, c’est d’en sortir un jour. Peut-être.

 A écouter les autres, tu n’étais qu’une mascarade ourdie pour amuser la galerie et faire oublier l’impopularité du président Hollande; tu n’étais que l’emblème boursouflé d’un unanimisme de façade, une sorte village Potemkine mobile.

 Pour vendre des bouquins ou faire du beuze sur la Toile, il faut donc cracher sur toi, mon pauvre Dimanche-11-Janvier. Tu n’avais pourtant comme ambition que de répondre à la connerie sanguinaire par la dignité, à la fois triste et fervente. Je n’ai pas lu le moindre slogan raciste ou islamophobe sur les pancartes; je n’ai pas ouï la plus petite insulte. Je n’ai vu que des centaines de milliers d’individus qui, pour une fois, quittaient leur bulle pour constituer un peuple. Oh, certes, ce frisson républicain a vécu ce que vivent les frissons, l’espace d’un beau soir. Mais ce soir-là brûle encore dans nos cœurs à la manière d’un feu d’espoir.

 

 

Jean-Noël Cuénod

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