01/07/2015

FAIT DIVERS

 

 

 

 

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L’éclair embrasse la mer

Les nageurs blêmes s’extirpent

Hors de l’eau sans cri sans mot

La peau enduite de sel

Léchée par le vent d’autan

Lampes de chair ils s’éteignent

Absorbés par les ténèbres

Jean-Noël Cuénod 

 

Ce poème fait partie de l’ouvrage ENTRAILLES CELESTES de Jean-Noël CUÉNOD, préfacé et illustré par Bernard THOMAS-ROUDEIX. Il est édité par Edilivre à Paris et disponible directement chez l’éditeur en cliquant sur ce lien :

http://www.edilivre.com/entrailles-celestes-20bca8a41a.html#.VYlooEbeJRA

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30/06/2015

Que ce soit « oui » ou « non », les Grecs devront apprendre l’Etat

 Le référendum voulu par Tsipras à au moins un immense mérite, celui de mettre enfin en première ligne l’aspect politique de la crise grecque. Obnubilés par les exercices comptables, l’Epicière Berlinoise et ses commis bruxellois avaient passé jusqu’à maintenant cette dimension, pourtant essentielle, par pertes et profits. Surtout pertes, d’ailleurs.

Si la Grèce s’est trouvée aspirée par le vortex d’une dette astronomique, c’est en partie dû au fait que les Grecs ont toujours considéré l’Etat comme un corps étranger. Sous la domination ottomane, l’Etat était tout naturellement considéré comme extérieur au peuple grec. De façon clandestine ou par la révolte ouverte, il fallait donc s’opposer à lui. Après une sanglante guerre d’indépendance et de nombreux essais d’autonomie au sein de l’Empire, la Grèce est devenue officiellement « indépendante »  en 1830. Les guillemets s’imposent en effet. Car cette indépendance de façade était un cache-misère. Ou plutôt un cache-dette! Le pays se trouvait alors, non plus sous la coupe des Ottomans mais sous celle de ses « puissance protectrices », la France, la Russie et l’Empire britannique, la Grèce ayant dû leur emprunter à tour de bras pour s’acheter des armes lors de sa lutte contre les Ottomans. Eh oui, la dette publique abyssale, c’est une longue histoire !

 

-Othon_with_the_Decree_Founding_the_National_Bank_of_Greece-_(c._1898-1899)_-_Nikiphoros_Lytras.jpgEt ce sont ces mêmes puissances qui ont imposé leurs rois aux Grecs. Des rois bien étrangers : le Bavarois Othon 1er, puis le Danois Guillaume. S’il y avait eu un noble inuit sur le marché des couronnes, il ne fait aucun doute que les Grecs en auraient hérité ! Comment incarner l’Etat hellène avec de tels monarques venus du froid ? (illustration: noble bavarois déguisé en roi grec – Othon 1er)

Par la suite, les Grecs ont tâté de la République de 1924 à 1935. Puis, sont revenus à la monarchie et ont goûté à une première dictature (celle du général Metaxas) de 1936 jusqu’à l’invasion nazie. Celle-ci a ravagé le pays ­– d’où le lourd contentieux entre la Grèce et l’Allemagne – causant la mort de plus de 300 000 Grecs. Dès la fin de l’occupation  nazie, la Grèce a connu jusqu’en 1949, une guerre civile particulièrement sanglante, le bilan en pertes humaines s’élevant à 200 000 morts. Entre 1939 et 1949, les deux conflits ont donc provoqué la disparition de plus d’un demi-million de personnes, ce qui, pour un pays qui comptaient 7 222 000 habitants en 1939 est considérable. De plus, la guerre civile entre communistes et non-communistes a durablement divisé le peuple.

 Considéré par les Grecs au mieux comme un ectoplasme, au pire comme une calamité, l’Etat n’a pas trouvé grand monde pour le défendre, si ce n’est quelques puissantes familles qui en ont fait leur propriété quasi personnelle, tissant des réseaux de suzeraineté et de clientélisme. A cet égard, les dynasties Papandréou, Karamanlis et Mitsotakis décrochent le pompon (celui qui garnit les souliers des evzones). Et ce n’est pas la dictature des colonels (1967 à 1974) qui a réconcilié peuple et Etat.

Dans ce contexte, la fraude fiscale, les petits arrangements, les grosses combines et les rentes-cadeaux deviennent la règle. Les familles régnantes se goinfrant de biens publics et les armateurs grecs ayant pour patrie d’élection les paradis bancaires, pourquoi se gêner ?

 La Grèce est donc entrée dans l’Union européenne et la zone euro sans Etat digne de ce nom, avec des habitudes qui devaient forcément entrer en contradiction avec les règles à observer en matière budgétaire. Mais cela, chacun pouvait d’emblée le constater à Bruxelles, Paris, Londres et Berlin. Cela n’a pas empêché l’Allemagne, la France et les autres d’accepter ce nouveau maillon qui ne cachait guère sa faiblesse.  Les pays européens doivent aussi payer les conséquences de leur… inconséquence. S’asseoir sur une partie au moins de la dette serait la moindre des choses.

Quant aux Grecs, quelle que soit l’issue du référendum, ils vont vivre des années de vaches anorexiques. Mais cette rude épreuve peut aussi leur permettre de construire cet Etat qu’ils n’ont jamais eu la possibilité de bâtir selon leurs propres plans. C’est le bon moment, puisque les grandes familles qui ont pourri leur pays ont été balayées.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

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26/06/2015

La France, la Tunisie et le chi’isme en première ligne de la guérilla mondiale

 

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Un homme décapité et une attaque dans l’usine à gaz de Saint-Quentin-Fallavier (Isère, à 24 kilomètres de Lyon) ; 38 personnes abattues à la kalachnikov sur la plage d’un hôtel de Sousse ; 25 morts et 202 blessés provoqués par un attentat-suicide – revendiqué par l’Etat islamique – dans une mosquée chi’ite de Koweït-Ville (photo). Voilà le bilan de ce nouvel épisode de la guérilla mondiale qui s’est déroulé ce vendredi.  

Si ces trois attentats islamoterroristes ont visé la France, la Tunisie et le chi’isme cela ne doit rien au hasard. Certes, il est bien trop tôt pour savoir si les trois attaques ont été coordonnées par l’Etat islamique ou un autre groupe du même tonneau de dynamite. Mais le choix des deux pays et du chi’isme comme cibles privilégiées obéit à la logique développée par l’islam radical. Faut-il rappeler qu’aux massacres de janvier dernier à Paris ont succédé ceux du Bardo à Tunis en mars et que les chi’ites sont persécutés par l’Etat islamique avec la même cruauté que les chrétiens d’Orient et les autres communautés non-sunnites ?

 

La Tunisie exsangue

 

La Tunisie est l’unique Etat arabo-musulman à vivre dans le respect de la femme, de la démocratie et des droits humains. Affaibli économiquement par les années Ben Ali et le contrecoup de la Révolution de 2011, ce pays n’a guère que le tourisme pour commencer à sortir la tête de l’eau. Dès lors, les islamoterroristes ne cessent d’attaquer ce secteur faisant ainsi d’une balle deux coups : ils tuent des «infidèles» et détruisent tout espoir de reprise économique en Tunisie. Ils espèrent ainsi qu’accablés par la misère, les Tunisiens finirons par les rejoindre.

 

La France ex-coloniale

 

La France abrite la plus grande communauté musulmane d’Europe avec 3,5 millions de personne, à en croire le Zentralinstitut Islam-Archiv-Deutschland. Elle aussi constitue un maillon faible, dans la mesure où ses gouvernements successifs ont laissé croître des ghettos caractérisés par le chômage de masse, irrigués par l’économie souterraine et animés par l’islam radical. De plus, le passé colonial de la France fait de ce pays une cible idéale pour «vendre» idéologiquement l’islam radical dans les pays arabes.

 

Le chi’isme ennemi numéro 1 de l’Etat islamique

 

Quant au chi’isme, il est l’objet de la part du sunnisme d’une guerre interislamique qui remonte à la mort du prophète Mohammed, c’est dire que nous ne sommes pas près d’en voir la fin. L’Etat islamique a été tout d’abord créé contre les chi’ites d’Irak puis, par la suite contre les différents avatars du chi’isme en Syrie. Eradiquer le chi’isme de l’islam est le premier objectif de l’Etat islamique. L’explosion de la mosquée chi’ite de Koweït-Ville fait partie de cette stratégie.

 Il faut donc tenir compte de ces trois cibles – Tunisie, France, chi’isme – avant d’élaborer une stratégie contre celui qui est désormais notre ennemi principal : l’Etat islamique. Dans cette optique, la police et l’armée ne constituent qu’une composante parmi d’autres.

 

Les limites de la réponse militaire

 

Certes, la police française, dans l’ensemble, fait très bien son travail et a pu arrêter ou mettre hors d’état de nuire de nombreux terroristes. De même, son armée a su réagir de façon efficace aux agressions intégristes au Mali. Mais la réponse militaire et policière n’est jamais déterminante dans une guérilla. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas de la troisième guerre mondiale, mais de la première guérilla mondiale de l’Histoire. Ce ne sont plus des armées qui combattent front contre front. Mais des guérilleros qui frappent ici ou là, de préférence dans le dos, se replient ou laissent des pseudo-martyrs sur place et réattaquent ailleurs de façon tout aussi brève et explosive, avec utilisation accrue des images médiatiques fortes.

En privilégiant l’option militaire contre la guérilla, les Etats-Unis ont perdu le Vietnam et la France, l’Algérie. Répéter la même erreur contre l’Etat islamique aurait des conséquences catastrophiques. La réponse doit donc aussi se situer sur les plans politiques et économiques. Et c’est là que le bât blesse car les deux entités qui disposent du poids démographique nécessaire pour répondre à l’islam radical – les Etats-Unis et l’Union européenne – montrent d’inquiétants signes de faiblesse.

 

Obama l’Asiatique

 

Obsédé par la Chine et l’extrême-orient et se désintéressant des vielles problématiques européennes et moyen-orientales, Obama n’a pas élaboré une stratégie cohérente et convaincante face à l’islam radical. Cela restera l’énorme point noir de sa présidence. Tardivement, le président des Etats-Unis a compris qu’il était impossible d’avoir deux ennemis musulmans à combattre en même temps, à savoir l’Iran chi’ite et l’Etat islamique. D’où son changement de pied vis-à-vis de Téhéran. Mais il lui reste bien peu de temps, son mandat tombant à échéance dans un an et demi.

 

L’Epicière berlinoise et son carnet du lait

 

Quant à l’Europe, c’est le vide politique qui la caractérise. Sa principale dirigeante – l’Epicière berlinoise – est obnubilée par son carnet du lait et n’a pas d’autres perspectives que comptables. Or, pour apporter une aide concrète à la France – qui doit affronter la hausse exponentielle de ses dépenses militaires – et organiser le sauvetage économique de la Tunisie exsangue, l’Europe doit se trouver en capacité de prendre des mesures rapides, ce qui n’est pas le cas actuellement. De même, c’est aussi sur le plan européen qu’il faut entreprendre une politique idéologique digne de ce nom pour convaincre les jeunes musulmans du continent, souvent fraîchement convertis, de ne pas combler le vide qu’ils ressentent par un engagement au service de l’islam radical.

 

Jean-Noël Cuénod

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Attentat en Tunisie : "le terrorisme est notre... par lemondefr

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18/06/2015

Ce voile islamique qui voile les vrais sujets qui fâchent

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Voulez-vous gagner un pari sans risquer de le perdre? Alors, misez sur le voile islamique comme première question qui sera posée lors d’une conférence ou une émission consacrée à la laïcité. Vous gagnerez à tous les coups. Je n’évoque même pas le voile intégral, burqa ou niqab, qui reste le signe le plus manifeste de la régression obscurantiste. Non, je parle du simple voile qui cache la chevelure des musulmanes. C’est incroyable la passion ce que ce bout de tissu provoque!

Voilà qui est regrettable, car trop souvent l’essentiel des discussions se focalise sur cette question textile et l’on en vient à oublier les vrais sujets qui fâchent dans le débat entre musulmans et non-musulmans en Europe. Or, il y en a deux, au moins, qui mériteraient que les représentants de l’islam en Europe se mettent d’accord pour clarifier leur position et la diffuser massivement auprès de leurs ouailles.

Premier sujet épineux, celui des versets mecquois et médinois du Coran. Cette question d’apparence technique se trouve au centre de nos préoccupations les plus actuelles. Le texte coranique, «dicté» directement par Allah au prophète Mohammed, est composé de 114 sourates (chapitres). 86 d’entre elles furent révélées lors des treize années durant lesquelles Mohammed a prêché à La Mecque; les 28 autres l’ont été à Médine, après le départ en exil (l’Hégire) du prophète et de ses compagnons vers cette ville.

VERSETS DE LA PAIX,
VERSETS DE LA GUERRE

Les sourates mecquoises mettent principalement l’accent sur la paix et la tolérance, alors que les sourates médinoises prônent surtout la guerre et font montre souvent d’intolérance. Si des sourates sont intégralement mecquoises ou médinoises, il en existe d’autres qui mélangent les deux inspirations. Il convient donc d’utiliser la notion de versets plutôt que celle de sourates.

Leurs caractéristiques stylistiques propres permettent aux spécialistes de distinguer entre versets de La Mecque et versets de Médine. Certains musulmans utilisent les versets mecquois pour souligner le caractère pacifique de leur religion alors que d’autres brandissent les versets médinois pour en appeler au Djihad.

Alors à quels versets se vouer? Après la révélation coranique, dès le Xe siècle, les savants de l’islam ont élaboré la doctrine de l’abrogation pour répondre à cette question. En principe, c’est la «dernière parole d’Allah» qui abroge la plus ancienne. Dès lors, les islamistes radicaux ont beau jeu de proclamer que les versets guerriers de Médine abrogent les versets pacifiques de la Mecque, ces derniers étant les plus anciens.

Aujourd’hui, d’autres docteurs de l’islam affirment que ce sont les versets mecquois (pacifiques) qui, étant révélés en premier, ont la primauté sur les versets guerriers. D’autres envisagent le Coran comme une unité composée d’éléments contradictoires mais en apparence seulement; ils veulent dépasser ces contradictions apparentes et placer les versets médinois dans le contexte de guerre qui était le leur au moment de leur révélation.

SUJET ÉPINEUX DE L’APOSTASIE

Second sujet épineux, l’apostasie. Quitter l’islam est un péché majeur, une trahison vis-à-vis d’Allah et de la communauté musulmane. Mais l’apostat est-il justiciable de la colère divine uniquement ou doit-il être condamné à mort par la justice des hommes comme en Arabie Saoudite, en Iran ou en Mauritanie? à ce propos, les prédicateurs musulmans divergent considérablement.

À l’évidence, tant la primauté des versets médinois (guerriers) que la répression de l’apostasie sont inacceptables pour l’ordre public des pays européens. Il n’y a pas de négociation possible à ce propos. Il appartient donc aux musulmans d’Europe de donner à leurs compatriotes non-musulmans les assurances que ces derniers sont en droit d’exiger. L’absence d’une autorité centrale, de type Vatican, en islam ferait-elle obstacle à une prise de position commune?

Rien n’empêche les musulmans d’Europe de se fédérer afin de débattre de ces questions en leur sein. Il appartient aussi aux non-musulmans de faire preuve, dans leurs débats avec les fidèles de l’islam, à la fois de respect vis-à-vis de cette religion et de fermeté dans la défense de la liberté de conscience.

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru dans l'édition de juin de La Cité.

 

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16/06/2015

Marine Le Pen veut traire et tuer la vache à lait européenne

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Marine Le Pen a donc réussi à créer son groupe au Parlement européen. Après un an de laborieuses recherches, elle a trouvé les vingt-cinq eurodéputés provenant de sept pays différents, conditions indispensables pour réussir cette opération. Jusqu’à maintenant Geert Wilders, le chef du PVV, parti néerlandais de type national-libéral, ne voulait pas s’allier au KNP – la formation d’extrême-droite polonaise –, son président Janusz Korwin-Mikke étant un vieux facho négationniste tout à fait infréquentable. A titre d’exemple, il prône l’abolition du vote pour les femmes. Et même, en tant que monarchiste, la suppression du vote tout court. Vous voyez le genre. Mais le KNP s’en est débarrassé sous le prétexte que ce Korwin-Mickey avait des enfants nés hors mariage. Un prétexte très faux culs mais qui a l’avantage de remiser la relique au Musée des horreurs politiques. Le KNP est donc devenu halal pour l’islamophobe Wilders et été enfin admis au Club des nationalistes propres sur eux.

Et comme le Front National a lui aussi confiné le dinosaure paternel dans son Vichyssic Parc, la route vers le groupe parlementaire a été dégagée. D’autant plus, que Marine Le Pen a reçu un autre renfort, britannique celui-là, en la personne de l’eurodéputée Janice Atkinson qui a été exclue du parti europhobe UKIP, en raison des soupçons de notes de frais gonflées qui pèsent sur la tête de l’une de ses principales collaboratrices à Bruxelles. De quoi donner des leçons de morale à tout le monde.

Le nouveau groupe de l’Europarlement s’appelle «Europe des nations et des libertés» (toujours se méfier lorsqu’on met la liberté au pluriel); il sera coprésidé par Marine Le Pen et le Néerlandais Marcel de Graaf (PVV). Cette fine équipe comprendra le Front national – mais sans Don Le Pen et son Sancho Pansu Bruno Gollnish ­– le PVV, le KNP, la Ligue du Nord, le FPÖ autrichien, un eurodéputé flamand du Vlaams Belang et l’exclue du UKIP.  

Faire partie d’un groupe procure de nombreux avantages: participation à l’élaboration de l’ordre du jour du Parlement européen, meilleure exposition médiatique. Mais surtout arrivée massive de gros sous. Selon le nombre d’eurodéputés – actuellement 36 – qu’elle engrengera, la fine équipe recevra de l’Union européenne un flot de subventions, entre 2,4 et 4,4 millions d’euros par an, soit près d’une vingtaine de millions sur l’ensemble du mandat, jusqu’en 2019.

Or, Marine Le Pen a déclaré sans ambage au Spiegel au début de ce mois : «Je veux détruire l’Union européenne!» Bonne princesse, elle ajoute: «mais pas l’Europe». Toutefois, c’est bien de cette Union européenne à pulvériser qu’elle va tirer profit.

Que penserions-nous d’un parti qui veut détruire, disons, la République française ou la Confédération suisse et qui, pour poursuivre son objectif destructeur, recevrait des millions d’euros ou de francs de cette même République, de cette même Confédération? Nous penserions qu’il y a des coups de pieds occultes qui se perdent.

Il faut dire que Marine Le Pen et son Front national éprouvent vis-à-vis des fonds européens un appétit vorace. Tellement vorace qu’il a attiré l’attention de la justice française. Le 24 mars dernier, le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire sur des soupçons de fraude, vingt assistants parlementaires des élus frontistes à Bruxelles étant accusés de travailler pour leur parti et non pour leurs eurodéputés. En d’autres termes, il est reproché au FN de faire payer vingt de ses permanents par l’Union européenne.

Marine Le Pen veut donc à la fois traire et tuer la vache à lait européenne. C’est l’illustration la plus achevée de l’incohérence morale et idéologique de l’extrême droite.

Jean-Noël Cuénod

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13/06/2015

GENÈVE

 

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L’air s’engouffre dans la chemise de la ville

Enduisant sa peau d’une fraîcheur d’église

 

Elle aimerait se rouler dans sa nudité

Et laisser ses désirs s’assouvir au soleil

 

Mais la ville se retient au bord du vide

La passion et ses sortilèges l’embarrassent

 

Dans les parcs ses rosiers sont bien taillés

Ses roses colorent la nuit et au matin

Elles s’ouvrent vers un ciel décomposé

 

Jean-Noël Cuénod

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10/06/2015

L’Europe et le FMI risquent de provoquer le Grand Soir d’Aube Dorée

 

 

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(Dogme ultralibéral en habit de fête, ère Thatcher-Reagan)

 Le bras-de-fer qui oppose Athènes à l’Union européenne, au Fonds monétaire international et à ses créanciers, fait au moins un heureux, le parti nazi grec Aube Dorée. Constituant la troisième force politique du pays, il ne paraît guère amoindri par le procès intenté à plusieurs de ses dirigeants, accusés d’appartenance à une organisation criminelle.

 Ce parti ouvertement nazi se tient donc prêt à rebondir sur le mécontentement populaire qui pourrait éclater si les actuelles négociations entre le gouvernement grec et ses créanciers internationaux aboutissent soit à un échec, soit à des concessions trop lourdes à supporter pour le peuple de ce pays.

 Bruxelles et le FMI exigent de la Grèce qu’elle effectue de nouvelles coupes dans le budget social, diminue encore les salaires et, surtout, les pensions aux retraités. Le gouvernement de Tsipras a beau jeu de rejeter ces propositions qui «intensifieraient l’inégalité sociale et renverraient l’économie dans la spirale de la récession». De plus, les retraités et les salariés ont déjà été pressurés.

Si le but est de tuer le malade afin qu’il recouvre la santé, alors, en ce cas, l’Union européenne et le Fonds monétaire ont choisi la bonne solution. En fait, ils doivent bien se douter que si le premier ministre de Syriza (gauche radicale) acceptait de telles conditions, il perdrait tout crédit auprès de ses électeurs, ce qui risquerait de créer des troubles majeurs à l’intérieur de la Grèce et permettrait à Aube dorée de tirer les marrons (la couleur des SA !) d’un feu que Bruxelles aura attisé.

Dès lors, l’objectif plus ou moins caché de ces exigences irréalistes serait-il de pousser Athènes à sortir de la zone euro? Sans doute, les créanciers se disent qu’il vaut mieux faire un exemple avec la Grèce qui ne pèse pas lourd dans l’économie européenne, afin de faire réfléchir les autres pays en difficulté comme l’Espagne, voire l’Italie dont le poids est incommensurablement plus élevé. Mais cela n’irait pas sans risque pour l’Europe et ferait perdre des sommes considérables aux pays créanciers.

 Quant à la Grèce, le retour à la drachme aurait pour conséquence de transformer son coma actuel en mort clinique, dans la mesure où ce pays ne pourrait pas juridiquement convertir sa dette publique dans sa nouvelle monnaie. La Grèce devrait continuer à payer sa dette en euros avec une drachme très dépréciée. Il en irait de même pour les dettes privées, avec tout ce que cela suppose en termes de faillites à la chaîne. 

Dans ce cas de figure également, Aube Dorée aurait devant elle un boulevard pour semer les troubles sociaux et apparaître comme le seul recours, à l’instar de son modèle hitlérien.

 Dès lors, plutôt que tenter de vider les poches déjà peu garnies des retraités grecs, les pays de la zone euro – mais aussi la Suisse, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis – feraient mieux d’entreprendre une chasse active aux milliardaires grecs pour qu’ils se soumettent enfin à leur devoir fiscal envers leur pays. Faire rentrer l’impôt en Grèce, voilà une réforme qu’elle est bonne, comme l’aurait dit Coluche (Ah, comme tu nous manques !)

Certes, mais elle souffre d’un défaut rédhibitoire: elle s’oppose à l’ultralibéralisme qui est le dogme intangible du capitalisme depuis l’ère Thatcher-Reagan. Autant cuire à la broche une vache sacrée en plein Bombay.

 

Jean-Noël Cuénod

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07/06/2015

Il y a 70 ans, Robert Desnos

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(Eglise de Saint-Merri, quartier d'enfance de Desnos, Paris IV)

Vendredi 8 juin 1945 à 5h. 30, le poète Robert Desnos quitte sa paillasse de douleurs pour s’endormir dans les bras maternels de la mort. Son âme est libre; son corps gît à la baraque No. 1 du camp de Theresienstadt (Terezin), situé dans l’actuelle République tchèque. Le 3 mai 1945, les SS qui gardaient le camp avaient fuit devant l’avance des troupes soviétiques; depuis un mois l’Allemagne nazie a capitulé.

Mais il est impossible de transférer immédiatement tous les rescapés des lieux de douleurs sécrétés par le IIIe Reich. L’Allemagne, l’Europe centrale et orientale ne sont que ruines. De plus, les déportés les plus malades sont intransportables. L’Armée Rouge et les partisans tchèques organisent donc dans le camp de Theresienstadt la prise en charge des soins. Parmi les 240 survivants ayant encore un souffle de vie, figure le poète français Desnos qui souffre, comme bien d’autres, du thyphus.

Desnos le martyr

Un jeune poète résistant tchèque et étudiant en médecine, Josef Stuna, fait partie des infimiers qui soignent ou, au moins, soulagent les déportés avec les moyens du bord. Au micro de Samy Simon, de la Radiodiffusion française, qui l’a interviewé en 1946, Josef Stuna décrit les derniers jours de Robert Desnos :

C'était un matin où je mesurais la température de ma baraque (…) A ce moment, j'ai lu sur la feuille de température le nom de Robert Desnos. Je me souvenais que j'avais lu avant la guerre, traduites en tchèque, des poésies d'un homme de ce nom-là. Ça ne me semblait pas possible. J'aimais beaucoup ces poèmes. Je suis allé à la baraque n°2 (en fait la numéro 1-NDLR)et là j'ai trouvé un homme qui était couché sur sa paillasse en papier. Il était si maigre, il portait des lunettes, il avait un grand nez, de grands yeux clairs, enfin il ressemblait tout à fait à une photographie que j'avais vue dans le livre Nadja, du poète surréaliste André Breton.
Je m'approchais de lui et je lui posais la question: «Connaissez-vous le poète Robert Desnos?»
Je n'oublierai jamais son regard à ce moment.
Cette question tombait sur lui comme un soleil, ou comme une pluie de fleurs dans une cage, ou dans une prison.
Parce que... il faut s'imaginer que nous étions dans une baraque pourrie (…) qui était à moitié chambre de mort et à moitié une latrine, une baraque qui (…) était ouverte à tous les vents et pourtant qui était empestée par les ordures des malades.
A ce moment là, il a toujours été magnifique. Il ne se plaignait jamais, on ne pouvait pas lui trouver un moment de faiblesse. Quelquefois, il retrouvait un peu de forces pour nous parler, à mademoiselle Tesarova et à moi. Il nous parlait de Paris, de ses amis artistes ou écrivains, de sa femme. Il nous invitait chez lui, il nous disait :
«Vous viendrez me voir et je vous ferai connaître mes amis»; «je vous conduirai chez Picasso» (…) Il était plein d'énergie et de confiance.

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(Dernière photo de Robert Desnos à Theresienstadt)

Josef Stuna et l’infirmière Tesarova restent au chevet du poète lors de sa dernière nuit. Ils tentent d’empêcher la mort de l’emporter. En vain. Au lever du jour, Robert Desnos meurt dans son uniforme rayé de déporté. Au moins, a-t-il fermé les yeux sur un monde redevenu libre.

Les cadavres sont si nombreux à Theresienstadt qu’il faut les brûler par groupe de trois ou de quatre. Stuna se débrouille pour que la dépouille soit incinérée seule. Il a recueilli ses cendres – qui reposent dans le caveau de la famille Desnos au cimetière parisien de Montparnasse – ainsi que sa paire de lunettes.

Desnos le medium

Né en 1900 à Paris, Robert Desnos est entré très jeune, à 22 ans, dans le groupe surréaliste par passion pour la poésie en liberté. Il en devient l’une des principales figures, grâce à ses dons médiumniques. Breton et ses amis surréalistes veulent faire surgir de l’inconscient rêves et images, afin de mettre au jour de nouveaux types d’expression poétique et renouveler ainsi un langage que les usages quotidiens ont épuisé.

Les surréalistes ont recourt à l’hypnose et au sommeil provoqué pour favoriser l’émergence de l’écriture automatique, c’est-à-dire la poésie à l’état brut qui jaillit de l’inconscient sans être filtrée par la consience, ni par les contraintes esthétiques ou littéraires. Desnos devient rapidement l’élément le plus doué pour ce genre de plongée dans l’inconscient. Les pépites poétiques qu’il ramène à la surface provoquent l’admiration de Breton, d’Eluard, d’Aragon et des autres surréalistes. Mais ce genre d’exploration n’est pas sans risque. Sous l’effet de son sommeil médiumnique, Desnos a tenté de tuer Eluard à coups de couteau. Breton et les autres participants ont éprouvé toutes les peines du monde à le désarmer. En outre, Robert Desnos est passablement amaigri, sa santé chancelle. Le groupe surréaliste décide de mettre fin à ces expériences.

En 1929, Robert Desnos rompt avec André Breton. Tout d’abord, celui-ci veut entraîner le groupe dans le Parti communiste (l’aventure tournera court, sauf pour Aragon et quelques autres) ; or la révolte de Desnos est incompatible avec le port d’une carte d’adhérent; il en ira de même pour Antonin Artaud. Ensuite, Breton ne cesse de reprocher à Desnos ses activités journalistiques, péché capital pour celui qui est appelé «Pape du surréalisme». Enfin, depuis la fin des expériences médiumnique, Breton néglige un peu ce Desnos qu’il plaçait alors au rang de modèle à suivre pour tout le groupe.

Desnos le résistant

Journaliste et homme de radio, Desnos n’abandonne pas pour autant sa quête poétique. Il écrit aussi un nouvel épisode du feuilleton Fantomas pour Radio Paris, sans oublier les «réclames», c’est-à-dire la publicité, pour remplir les assiettes et payer les dépenses de sa femme Youki, ex-compagne du peintre Fujita.

Au début de l’Occupation allemande, il poursuit ses activités journalistiques dans le quotidien Aujourd’hui, principalement comme secrétaire de rédaction. Dès juillet 1942, il participe à AGIR, un réseau de la Résistance, spécialisé dans la récolte de renseignements pour la Grande-Bretagne. Desnos lui transmet les informations confidentielles qui circulent au sein de la rédaction. Il fabrique aussi de faux documents pour des Juifs et des résistants. Un an après, tout en travaillant pour AGIR, Robert Desnos entre dans un autre réseau, Morhange, qui effectue des opérations de combat. Il continue, en secret, à écrire des poèmes dont le célèbre «Le Veilleur du Pont-au-Change» (diffusé sous le manteau, Desnos ayant pris pour pseudonyme Valentin Guillois) que nous publions intégralement ci-dessous.

Aucun document historique le prouve, mais il est possible, sinon probable, que Desnos a participé à des missions combattantes. «Le Veilleur du Pont-au-Change» en fait d’ailleurs clairement l’allusion dans les passages que nous avons indiqués en gras.

Le Réseau AGIR était infiltré par des collabos. Mais si Desnos a été arrêté à Paris le 22 février 1944, c’est semble-t-il pour avoir donné asile à un jeune réfractaire qui ne voulait pas être expédié au Service du travail obligatoire (STO) en Allemagne. Malgré les coups qu’il a reçus lors de ses interrogatoires, Desnos n’a jamais dévoilé ses activités de résistance. Cela n’a pas empêché, les autorités d’occupation de l’incarcérer à la prison de Fresnes, puis au camp de Royallieu à Compiègne où il écrira l’un de ses poèmes les plus poignants, «Sol de Compiègne». Malgré les efforts de sa femme, Desnos sera ensuite expédié dans divers camp en Allemagne pour aboutir, épuisé, au camp de Theresienstadt fin avril 1945.

Dans notre monde utilitariste qui n’a que faire de la poésie, il est bon de se souvenir qu’aux pires moments de l’humanité, il y a toujours un poète qui chante.

Jean-Noël Cuénod

 

« Le veilleur du Pont-au-Change »

 

De Robert DESNOS

 

Je suis le veilleur de la rue de Flandre,
Je veille tandis que dort Paris.
Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.
J’entends passer des avions au-dessus de la ville.

Je suis le veilleur du Point-du-Jour.
La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil,
Sous vingt-trois ponts à travers Paris

Vers l’ouest j’entends des explosions.

Je suis le veilleur de la Porte Dorée.
Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres.
J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil
Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte.
Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.
Le vent du sud m’apporte une fumée âcre,
Des rumeurs incertaines et des râles
Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.
Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest,
Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.

Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.

Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.

Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.

J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi.

Il est mort dans le ruisseau, l’Allemand d’Hitler anonyme et haï,
La face souillée de boue, la mémoire déjà pourrissante,

Tandis que, déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons,
Amis, amis et frères des nations amies.
J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains,
Dans les lourds relents de l’océan Pacifique,
Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité,
Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King,
Hommes de Fez, de Dakar et d’Ajaccio.

Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des cœurs,
Du front de Russie flambant dans la neige,
Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet,
Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines.

Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais,
Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et Yougo-Slaves, camarades de lutte.
J’entends vos voix et je vous appelle,
Je vous appelle dans ma langue connue de tous
Une langue qui n’a qu’un mot :
Liberté !

Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler.
Il est mort dans la rue déserte
Au cœur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés
Au Fort de Romainville et au Mont Valérien,

Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des saisons.

Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent,
Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes,
Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre.

À la Porte Dorée, au Point-du-Jour,
Rue de Flandre et Poterne des Peupliers,
À travers toute la France, dans les villes et les champs,
Mes camarades guettent les pas dans la nuit
Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre.

Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux.
À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre
Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix,
Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe,
Qui déchirent des lèvres avides de baisers
Et qui volent longuement à travers les étendues
Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares
Et qui se brisent contre les fenêtres du feu.

Que ma voix vous parvienne donc
Chaude et joyeuse et résolue,
Sans crainte et sans remords
Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades,
Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française.

Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,
Nous vous donnons le bonjour,
Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre espoir,
Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour,
À vous qui êtes proches et, aussi, à vous
Qui recevrez notre vœu du matin
Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans vos maisons.
Et bonjour quand même et bonjour pour demain !
Bonjour de bon cœur et de tout notre sang !
Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,
Même si les nuages le cachent il sera là,
Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour !

 

Robert Desnos, Le Veilleur du Pont-au-Change, 1942

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05/06/2015

Grâce au Qatar et à Anne Hidalgo, c’est Noël en juin pour Marine Le Pen

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«On n’est jamais aussi bien soutenu que par ses ennemis.» Serait-ce un proverbe qatarien? En tout cas, l’Emirat gazier vient d’offrir à Marine Le Pen et à son Front national un cadeau de choix. Ce présent tombe d’autant plus à pic que la tenancière de la boutique familiale de l’extrême droite française connaît actuellement une séquence plutôt calamiteuse. La guerre interne qui l’oppose à son père prend des allures abracadabrantesques, Jean-Marie Le Pen ayant contesté devant les tribunaux civils son éviction des instances du parti frontiste. Car chez ces gens-là, on lave peut-être son linge en famille, mais on le salit en public.

 Ce cadeau n’est autre que la plainte pénale en diffamation que l’Emirat du Qatar a déposée à Paris contre Florian Philippot, vice-président du Front national, bras droit de Marine Le Pen et ennemi exécré de son père. Motif: le dirigeant frontiste a accusé à maintes reprises le Qatar de financer le terrorisme. A ce compte-là, il peut aussi faire comparaître le vice-président des Etats-Unis, Joe Biden, qui a publiquement dit la même chose, même s’il a atténué ses propos pour des raisons diplomatiques.

 Que va-t-il se passer si la procédure en diffamation suit son cours? Tout d’abord, Florian Philippot demandera à être admis à fournir au juge la preuve que ses propos sont véridiques ou qu’il pouvait les tenir de bonne foi pour vrais.

 Si le juge n’accepte pas sa requête, Philippot et le FN joueront une fois de plus les martyrs en donnant du Qatar l’image d’un riche Emirat qui manipule les autorités.

 Si le juge accepte que Philippot donne la preuve de vérité ou de bonne foi, alors le frontiste se fera un plaisir de citer tous les reportages, déclarations de responsables politiques et autres documents qui accusent des milliardaires qatariens d’avoir financé l’Etat Islamique, la Rolls-Royce du terrorisme, au moins à ses débuts. Le Qatar passera du statut d’accusateur à celui d’accusé, Philippot suivant alors le chemin inverse. C’est un processus classique dans la plupart des procès en diffamation.

 Pendant ce temps, la guerre entre le père et la fille passera au second plan. Florian Philippot, constamment attaqué par Jean-Marie Le Pen, retrouvera une certaine légitimité aux yeux des militants frontistes. Le FN pourra se bricoler une unité – certes de façade, mais cela vaut mieux que rien – sur le dos du Qatar. Celui-ci apparaîtra pour ce qu’il est, à savoir une monarchie absolue jouant sur tous les tableaux, développant une vision rétrograde de l’islam sous son vernis  de modernité et usant de ce double langage systématique : pile, je fais risette aux Occidentaux; face, je soutiens leurs ennemis mortels.

 Un cadeau ne vient jamais seul. Après le Qatar, c’est la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo qui le réserve au Front national. Pour Marine Le Pen, c’est Noël en juin! A RTL, Mme Hidalgo donne raison au Qatar après son dépôt de plainte contre Florian Philippot. Mieux, elle dit tout le bien qu’elle pense de cet Emirat, propriétaire du club de foot de la capitale, le Paris Saint-Germain. Ainsi, une socialiste encense un Emirat qui traite ses ouvriers népalais et autres comme des esclaves. On lira ou relira à ce propos, le reportage que le mensuel La Cité avait consacré, en novembre dernier, au martyr de ces travailleurs Népalais qui s’échinent à construire au Qatar des stades pour la Coupe du Monde de 2022. On entend déjà la clameur de la Marine nationale: «Voyez les socialistes, ils passent la brosse à reluire aux princes, tout en ignorant le sort de leurs victimes ouvrières!» 

 Que la maire de Paris ménage l’Emirat islamogazier, cela n’est pas glorieux mais reste compréhensible, compte tenu de sa position et de l’importance d’un club de foot dans la gestion d’une grande capitale. En ce cas, qu’elle se taise, au lieu de monter au créneau pour défendre l’indéfendable. Cette «sortie» d’Anne Hidalgo démontre aussi à quel point les dirigeants du Parti socialiste français ont perdu leurs réflexes de gauche les plus basiques.

 Avec des adversaires pareils, Marine Le Pen n’a pas besoin d’alliés.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 



 

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02/06/2015

VELASQUEZ ET LES GUEULES AU POUVOIR

 

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Portrait de Philippe IV par Velasquez au Musée du Prado 

 

Le Grand Palais est voué à Velasquez (1599-1660) jusqu’au 23 juillet. Si vous séjournez à Paris, ne manquez pas cette exposition. Peintre de la cour du roi d’Espagne Philippe IV, il a immortalisé les puissants dans leur gloire puisque telle était sa fonction. Mais son génie les a aussi saisi dans la vérité de leurs caractères, montrant ainsi cette permanence : le pouvoir a une sale gueule.

Et voici un modeste retour sur l’expo Velasquez en forme de vers.

 

Velasquez noir soleil perce à jour

Reines difformes et rois informes

Fastueux misérables pantins

Revêtus de velours et de merde

Leurs trognes enivrées de pouvoir

Traversent les âges sans ciller

Eternels comme des rages de dent

Intouchables comme des bubons

 

Velasquez, toi le voyant, dis-nous:

Quand aurons-nous fini avec eux?

 

Jean-Noël Cuénod

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31/05/2015

Sepp Blatter, ce dinosaure que la Suisse rejette

 

 Que Sepp Blatter soit ou non poursuivi par la justice est une chose, qui ne peut n’être réglée que par les magistrats suisses et américains. Mais qu’il soit responsable du système FIFA  tissé d’opacité, de petits arrangements et de gros cadeaux en est une autre qui ne relève pas de la présomption d’innocence. Quasi octogénaire, Sepp Blatter est devenu l’emblème d’une Suisse écartelée entre deux éléments irréconciliables.

  D’une part, il y a dans les peuples de ce pays une véritable répulsion pour tout ce qui touche à la corruption à l’intérieur de ses frontières. En France, il arrive souvent que des politiciens condamnés à la suite de magouilles soient réélus. En Suisse, c’est impensable. Le moindre ennui judiciaire provoque la condamnation à mort politique. Ce qui explique, entre autres, que la Suisse obtient le cinquième rang  sur 175 pays au classement international de l’indice de perception de la corruption alors que la France n’obtient que la 26ème place.

 D’autre part, cette corruption que les Suisses rejettent pour eux-mêmes, ils l’ont trop longtemps acceptée pour les autres. Ainsi, des flots d’argent issus des régimes les plus vermoulus ont-ils été déversés dans les banques helvètes. Pas de corruption chez nous. Mais bienvenue à ses  fruits juteux, pourvu qu’ils viennent d’ailleurs. Ainsi, nous autres Suisses gagnions sur tous les tableaux: un pays qui fonctionne bien puisque la corruption ne vient pas altérer son développement ; et un pays qui accueille les fonds de la corruption étrangère.

 Devenu secrétaire général de la FIFA en 1981, puis son président dès 1998, le Suisse Sepp Blatter a, jusqu’à maintenant et à nouvel ordre, échappé aux nombreuses accusations de corruption qui sont apparues depuis une quinzaine d’années. Il n’en demeure pas moins qu’il ne saurait s’abstraire de ses responsabilités, au moins morales, en tant que dirigeant du foot mondial depuis 34 ans. Il est devenu l’emblème de ce double langage helvétique : pourquoi s’en faire puisque cette corruption footballistique exerce ses ravages dans des pays plus ou moins exotiques et non chez nous?

 Mais voilà, cette Suisse-là est devenue obsolète. Le monde n’a plus besoin de son secret bancaire et ne supporte plus les paradis fiscaux, après les crises financières. D’ailleurs, Berne vient de signer avec l’OCDE[1] l’accord d’échange automatique d’informations fiscales. Certes, les fraudes à l’impôt ne seront pas supprimées pour autant, mais la Confédération n’y tiendra plus le rôle pivot. Une autre Suisse va se dessiner. On en ignore encore les traits. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que Sepp Blatter est devenu l’un de ces dinosaures que, désormais, son pays rejette.

 

Jean-Noël Cuénod



[1] Organisation pour la coopération et le développement économique

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26/05/2015

Après "L’Arche de Noé", il faut interdire le "Cé qu’è lainô" !

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 Ainsi, à en croire les médias romands (cf. les liens à la fin du texte), le Département de l’Instruction publique de Piogre-sur-Rhône ­– ce DIP qui fait plouf – a coulé L’Arche de Noé. Du moins, celui de Benjamin Britten, l’ouvrage construit par le patriarche du Premier Testament se trouvant, Dieu merci, hors de portée des ukases diptyques. (Photo: une scène de L’Arche de Noé jouée par des écoliers en France).

Le directeur de l’Orchestre de Chambre de Genève avait pour projet de faire participer les écoliers genevois de cinq à sept ans, à L’Arche de Noé de Benjamin Britten. Mais le Département de l'instruction public y a mis son véto. Motif : ces enfants auraient chanté des paroles trop connotées sur le plan religieux. Selon 20 Minutes,  la Direction de l’enseignement obligatoire aurait estimé que ce projet serait contraire à l’article 3 de la nouvelle Constitution genevoise et même à l’article 15, alinéa 4 de la Constitution fédérale.

 

Que dit l’article 3 ?

 

1 L’Etat est laïque. Il observe une neutralité religieuse.

2 Il ne salarie ni ne subventionne aucune activité cultuelle.

3 Les autorités entretiennent des relations avec les communautés religieuses.

 

En quoi, L’Arche de Noé , œuvre vocale d’un compositeur laïque, serait-il une « activité cultuelle » ? « Activité culturelle », certes, mais en aucun cas « cultuelle ». Pourtant, le DIP ne manque pas d’R !

 

Quant à l’article 15, alinéa 4, le voici :

 

Nul ne peut être contraint d’adhérer à une communauté religieuse ou d’y appartenir,

d’accomplir un acte religieux ou de suivre un enseignement religieux.

 

Ainsi, lorsque des élèves chantent, dans un contexte purement musical, « L’Arche de Noé » de Benjamin Britten, ils adhèrent à une religion, accomplissent un acte de dévotion ou suivent un enseignement religieux… C’est magique : vous émettez une note de l’Ave Maria de Gounod, et hop, vous êtes baptisé catholique ; vous sifflotez un air de la Flûte enchantée et clac, vous êtes initié franc-Maçon ; vous chantonnez L’Internationale et, tchac, vous voilà propulsé communiste.

 

Allons plus loin : il faut interdire immédiatement le Cé qu’è lainô. Chaque année à l’Escalade, les petits Genevois s’égosillent à rendre hommage « à celui qui est haut », ce « maître des batailles » institué « patron des Genevois » et terminent en entonnant « Amen, amen, ainsi soit-y ». Ce scandale n’a que trop duré !

Et ces clefs de Saint-Pierre sur le drapeau genevois, c’est quoi cette serrurerie bondieusarde ? Allez hop à la poubelle !

 

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Lorsque les élèves visiteront le Musée d’Art et d’Histoire, vite mettons une burqa à La crucifixion de Karel Dujardin, afin que leurs yeux chastes ne soient point troublés par cette propagande. Si le prof de chant se met à leur faire chanter, le « Cantique suisse », qu’il soit brûlé comme Michel Servet !

Arrachons des manuels scolaires toutes les reproductions d’œuvres picturales mettant en scène des saints ou des prophètes, bannissons-en toutes les références musicales se rapportant aux œuvres de Bach ou au Requiem de Mozart et autres chansons à croire.

 

Dans ce fatras dipomaniaque, l’essentiel est oublié: la laïcité. En la défigurant par des mesures ubuesques, on offre à ses adversaires les verges pour la fouetter. Quel beau cadeau à eux offert! 

 

Alors, il convient de rappeler que la laïcité, sous ses formes les plus diverses, comprend  au moins deux éléments de base indissociables : d’une part, la séparation entre l’Etat et les institutions religieuses ; d’autre part, la liberté de conscience. Si l’un des deux manque, il n’y a pas de laïcité.

Mais en aucun cas, elle a pour objectif de rejeter ce qui fait notre histoire et notre culture. L’une et l’autre sont issues de la civilisation judéo-chrétienne, c’est un fait. S’en abstraire, nous condamnerait à ne plus comprendre d’où nous venons, ni dans quel monde nous vivons.

 

Il n’est pire adversaire de la laïcité que ceux qui la travestissent.

 

Jean-Noël Cuénod

 

Liens annonçant la décision du DIP :

 

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/dip-coule-arche-n...

 

http://www.20min.ch/ro/news/geneve/story/Au-nom-de-la-la-...

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25/05/2015

L’HEURE DU LORIOT

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 Photo Jules Fouarge

L’heure du loriot va tomber du ciel

L’éclair de son vibrera dans les frondaisons

Le cosmos tiendra en une seule note

L’étang absorbera passé présent futur

 

Nous disparaîtrons tous pour nous reconstruire

Notre temple à chair et à sang est détruit

Dans le feu nous chercherons peaux et oripeaux

Nos yeux liquéfiés nous rendront la vue

 

Au fond du cœur nous trouverons de quoi aimer

Comme un pauvre tombant sur un quignon de pain

Oublié dans les replis d’un sac de hasard

Nous laisserons le lierre étouffer nos ruines

 

La mort a du bon quand la vie est en jeu

Dans ce monde veule et sec nous avions soif

Le christ en nous refleurira vin fraternel

L’herbe repoussera sur nos lèvres gercées

 

Nous serons le vent chaud caressant les épaules

La pluie tiède fécondant les labours

Et la flamme glacée protégeant les semences

Nous serons l’or fondu dans la moelle du temps

 

De nos ruines s’élèveront des palais

Où tous les oiseaux blessés trouveront refuge

Pour y recomposer le chant de l’univers

L’heure du loriot va monter au ciel

 

Jean-Noël Cuénod 

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22/05/2015

La soif de fraternité et les sources empoisonnées

 

 illustration_fraternite.pngNous avons l’âme sèche comme le gosier d’un égaré au Sahara. Dans ce monde qui change toujours trop vite, mû par l’indomptable puissance de la cupidité sans frontière, le voisin devient une gêne, le collègue, un rival, l’étranger, un ennemi, l’autre, un suspect. Un monde où règne la trouille paranoïaque avec, pour changer les idées noires, un flot coloré d’images qui se meuvent parmi des ondes de bruit. Chacun dans sa bulle et Dieu pour personne. La main tendue cache une main tordue. Le sourire spontané dissimule un calcul commercial. L’amitié devient un moyen de faire réseau. On ne sait jamais, ça peut servir.

 Et l’âme continue à s’assécher. Oui, nous avons soif de fraternité. Mais ce qu’elle nous fait honte, cette soif ! Vous dites, «fraternité». On vous réplique, «angélisme», «bisounours», «gnangnan» et, pour les plus vieux, «cucul-la-praline». Autant d’arguments massues qui brisent menu ce vocable risible ou plutôt ricanable.

 Pourtant, cette aspiration à trouver des sœurs ou des frères n’est pas éradiquée pour autant. Chacun la cachera du mieux qu’il le peut, sans pouvoir l’étouffer tout à fait. Il lui reste un petit filet d’air.

Que voulez-vous, l’humain, c’est un truc bien compliqué. D’une part, il doit affirmer son individualité au sein de la horde afin de ne pas être écrasé par elle, ce qui ne va pas sans bagarres, ruses, coups tordus, poignards dans le ventre ou le dos. D’autre part, s’il reste seul, l’humain crève. Il éprouve donc un furieux besoin de rapports avec ses semblables qui, dès lors, ne lui paraissent plus si dissemblables que ça. Les autres sont à la fois enfer et paradis. En même temps.

 Pour satisfaire cette soif de fraternité, l’humain utilisera des moyens souvent étranges et parfois mortifères. Adhérer à un parti extrémiste, par exemple. Le lien entre les militants est d’autant plus fort que la réprobation dont ils sont l’objet est puissante. Lorsque Jean-Marie Le Pen proclame qu’ «un Front national gentil n’intéresse personne», il n’a pas tort. Le sentiment de fraternité – cet «entre-nous» qui anime et protège – s’aiguise devant l’adversité. L’extrême-droite anti-Marine qui est en train de se former va tabler sur ce sentiment d’appartenance partagé, car la fille Le Pen préfère les électeurs aux militants, contrairement à son père qui a toujours fait le choix inverse.

 Lorsque les communistes, surtout en France et en Italie, étaient ouvertement staliniens, ils avaient créé une véritable contre-société en réponse à l’animosité qu’ils devaient affronter, même au sein de la gauche. Et malheur à celui qui voulait quitter cette contre-société. Du jour au lendemain,  il devenait transparent aux yeux des camarades, comme s’il n’avait jamais existé, un processus qui se vérifie aussi dans les sectes.

 Les terroristes occidentaux de l’islam intégriste et radical placent ce processus à son paroxysme. Ils pataugeaient dans les ornières de l’échec scolaire ou les fossés de l’ennui familial et flottaient sans cadre, ni but, dans une vie au rabais. Les voilà devenus ennemis publics numéro un, ce qui est tout de même plus enthousiasmant que de faire la queue à Pôle Emploi ou de vendre des barrettes de haschich dans des cages d’escalier pourries. Entre eux, le sentiment de fraternité est rendu plus intense par l’omniprésence de la mort.

 Tous ces «desperados» de l’extrême sont certes éloignés par l’Histoire des idées. Mais ils se retrouvent dans cette recherche de partage fraternel. Dire cela n’est pas faire leur éloge mais tenter de voir leur réalité en face. Si l’on veut combattre l’extrémisme, il faut en premier lieu prendre conscience des attraits que recèlent ses différentes formes.

 La soif de fraternité ne doit pas être niée par les ricanements. Il faut savoir l’apaiser mais pas n’importe comment.  Au lieu de la dégrader, l’assumer et la prendre au vol lorsque les circonstances s’y prêtent. Car on ne créé pas de fraternité ex nihilo, il lui faut le substrat des événements pour se former. Et c’est alors qu’il faut lui donner un contenu constructeur et non destructeur. Certes, la fraternité se forge dans les combats. Mais il y a combat et combat. Certains sont porteurs de vie, d’autres de mort. On peut lutter contre ou lutter pour. La vraie fraternité ne se fait pas sur le dos des autres.

Jadis, il appartenait aux partis de la gauche démocratique de porter ce message. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont devenus des machines électorales qui n’ont pour horizon que le prochain scrutin. Il faudra donc que d’autres types d’organisation naissent pour donner corps à la fraternité authentique, sinon cette soif s’étanchera aux sources empoisonnées.

 

Jean-Noël Cuénod

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12/05/2015

Lettre ouverte au Dimanche-11-janvier, vilipendé à Todd et à travers

 

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Quatre mois après ta naissance, tu parais bien malmené, cher Dimanche-11-janvier. Te voilà vilipendé à Todd et à travers dans une de ces polémiques qui permettent aux acteurs médiatiques de se sentir exister. Ainsi, les quatre millions de citoyens, Français et étrangers, qui sont descendus dans la rue durant cette fin de semaine sanglante ne seraient que des jobastres manipulés par la bien-pensance médiatique. Ou pire des islamophobes qui auraient trouvé dans les massacres à Charlie-Hebdo et à l’Hyper Casher le prétexte pour assouvir leur racisme chafouin.

 Je me trouvais parmi ces bataillons de gogos, perdu avec mes amis dans la masse, place de la République. A entendre les uns, les musulmans auraient boudé les cortèges. Comment se fait-il alors que j’ai vu des jeunes se revendiquant de l’islam et soutenant la liberté d’expression ? Etaient-ils si peu nombreux, que cela ne vaut même pas la peine d’en parler? Je ne sais pas. Impossible de distinguer, dans cette foule engourdie par le froid vespéral, qui relève de Voltaire et qui participe du Coran. Et tout ce que l’on peut dire à ce propos reste sujet à caution.

Et les élèves et lycéens qui ont refusé de respecter la minute de silence dédiée aux victimes? Pas question de nier leur existence. Mais en quoi cela te flétrirait, sacré Dimanche-11-Janvier? L’âge bête est éternel. L’important, c’est d’en sortir un jour. Peut-être.

 A écouter les autres, tu n’étais qu’une mascarade ourdie pour amuser la galerie et faire oublier l’impopularité du président Hollande; tu n’étais que l’emblème boursouflé d’un unanimisme de façade, une sorte village Potemkine mobile.

 Pour vendre des bouquins ou faire du beuze sur la Toile, il faut donc cracher sur toi, mon pauvre Dimanche-11-Janvier. Tu n’avais pourtant comme ambition que de répondre à la connerie sanguinaire par la dignité, à la fois triste et fervente. Je n’ai pas lu le moindre slogan raciste ou islamophobe sur les pancartes; je n’ai pas ouï la plus petite insulte. Je n’ai vu que des centaines de milliers d’individus qui, pour une fois, quittaient leur bulle pour constituer un peuple. Oh, certes, ce frisson républicain a vécu ce que vivent les frissons, l’espace d’un beau soir. Mais ce soir-là brûle encore dans nos cœurs à la manière d’un feu d’espoir.

 

 

Jean-Noël Cuénod

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05/05/2015

Vive le FN (Foutoir Népotiste) ! Artémis est vengée !

 

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Thérapie familiale à grand spectacle pour le clan Le Pen. Le Cacochyme aurait supporté, à la rigueur, d’être tué par un fils. Mais pas par une nana, fût-elle sa fille… Sigmund, réveille-toi, ils sont devenus fous !

 C’est que, voyez-vous, la femme, c’est la calamité de Jean-Marie Le Pen… Trois filles et  pas un seul porteur de slip kangourou dans sa descendance directe. Il faut donc bien se résoudre à accepter ce qui, au fond, reste inacceptable et à donner les clés de l’entreprise familiale FN (Foutoir Népotiste) à une Le Pen au féminin.

 Mais les femmes, vous savez ce que c’est. Imprévisibles. Manipulatrices. Traitresses.  Et tout. Avec sa première épouse, Pierrette, le Menhir a dû déchanter (et un Menhir qui déchante, croyez-moi, ça fait du bruit !) Elle le bafoue en quittant le domicile conjugal avec Jean Marcilly, journaliste au Figaro Magazine, chargé de sculpter la bio dudit Menhir. Le divorce est étalé sur la place publique, car les Le Pen font tout en famille, surtout la politique, sauf laver leur linge sale. Là, ils convoquent tout le monde à la lessive.

Alors que, devant les journalistes, Jean-Marie Le Pen raille et déraille – «Madame Le Pen peut faire des ménages pour compléter ses revenus» –, la perfide Pierrette le prend au mot et pose nue en soubrette pour Play Boy. Gros succès de vente.

 Autre déboire : Marie-Caroline, sa fille aînée. Tout d’abord, elle défend bien les intérêts du clan en devenant conseillère régionale d’Ile-de-France le 22 mars 1992. Ensuite, c’est la catastrophe. Elle participe à la dissidence fomentée en 1998 par Bruno «Naboléon» Mégret, alors bras droit de Le Pen, en suivant son mari, Philippe Olivier, bras droit du bras droit. Son père ne lui adressera plus la parole. Première répudiation filiale.

 La cadette, Marine, lui succède. Et avec elle, c’est une autre paire de manche. Le duo père-fille fonctionne tout d’abord à merveille. Le vieux continue ses provocations fascisantes pour gonfler le moral des troupes militantes et donner du grain brun à moudre à ces jobastres de journalistes. De son côté, Marine nous la joue «dédiabolisation» en touillant dans sa casserole un fond de sauce xénophobe, allongé de souverainisme avec une pointe de gauchisme. Le président d’horreur et la présidente de charme. Le méchant et la gentille, comme chez les flics.

 Mais une nouvelle vilenie féminine se profile à l’horizon bleu marine. Si le père se contente de mimer la chefferie, la fille, elle, veut le pouvoir. Le vrai pouvoir. Pas celui des estrades, celui de l’Elysée. Et dans cette optique, le paternel est devenu un boulet. Alors ces pitreries nazillardes que la fille tolérait jusqu’alors, deviennent prétextes à secouer le cocotier pour que le vieux lâche enfin prise. A défaut de chuter, le voilà suspendu. Il a l’air fin. Sa présidence d’honneur risque même de lui être arrachée lors du prochain congrès frontiste. Tu quoque mea filia ! Deuxième répudiation filiale. Le fondateur du Foutoir Népotiste est une fois de plus trahi par la chair de sa chair: «Je ne veux plus qu’elle porte mon nom!» Et surtout, il ne faut pas qu’elle devienne présidente. Le Menhir qui s’effrite a déclaré sur toutes les ondes qu’il fera tout pour que la félonne échoue en 2017 (voir Espace Vidéo).

 Il reste un ultime espoir pour pérenniser la vraie marque Le Pen. Fatalité d’un destin qui s’acharne, il est porté par une autre représentante de cette engeance perverse, à savoir sa petite-fille Marion Maréchal-Le Pen, députée. Et dépitée. Car elle doit choisir entre le grand-père dont elle approuve l’idéologie brunâtre et sa tante Marine qui tient le poignard par le manche. L’ancêtre aura 87 ans dans un mois. Tantine affiche 47 ans au compteur. Moi, j’en compte 25. N’insultons pas l’avenir. Le calcul est vite fait : «Je ne veux pas être l’otage de mon grand-père» a-t-elle fait dire à la presse par l’un de ses proches. Alors, troisième répudiation filiale?

A moins que dans un futur plus ou moins lointain, se réalise la grande vengeance paternelle, la nièce trahissant la tante. Que nous réserve à l’avenir le zoo Le Pen?

 Pour l’instant, la revanche appartient à une autre représentante du sexe honni. L’été dernier, Artémis, la chatte bengalaise de Marine Le Pen, fut dévorée par l’un des dobermans de son père, ce qui avait conduit la fille à quitter le château familial. Aujourd’hui, voilà cette âme féline vengée. C’est au tour du propriétaire des dobermans d’être livré aux crocs.

 

Jean-Noël Cuénod


ESPACE VIDEO


Jean-Marie Le Pen déclare la guerre à sa fille par lemondefr

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02/05/2015

Laïcité à multiples vitesses

 

 La laïcité doit-elle être considérée comme un mètre de couturier? Placarder une affiche de concert pour les chrétiens d’Orient relève-t-il du crime de lèse-République? Deux récentes affaires survenues en France démontrent à quel point la laïcité est trop souvent mal comprise par celles et ceux qui sont chargés d’en appliquer les règles.

 Plusieurs collégiennes et lycéennes de religion musulmane ont été interdites de cours en France parce que la jupe qu’elles portaient était trop longue pour être honnête laïquement. Le Conseil contre l’islamophobie en France a recensé 130 cas de ce genre en 2014, sans que ce chiffre soit confirmé par une autre source. Cette longueur suspecte est considérée comme relevant du «port ostensible d’un signe religieux», interdit dans les établissements scolaires publics. A noter que cette prescription concerne principalement le port du foulard islamique. Or, les collégiennes et les lycéennes en question avaient ôté le leur en entrant au collège et assistaient donc tête nue aux cours. 

 A Paris, c’est une affiche dans les couloirs de métro qui a fait crépiter les réseaux sociaux. La RATP – régie des transports publics parisiens – avait interdit un panneau publicitaire en faveur d’un spectacle car il y était mentionné «Concert pour les chrétiens d’Orient» (photo).  Cette inscription, pourtant bien anodine, était considérée par la RATP comme une atteinte intolérable à la laïcité. Finalement, devant le concert de… protestations et après s’être fait botter les fesses métaphoriquement par un tweet du premier ministre Valls, la direction des transports a dû revenir sur son interdiction. 

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En multipliant ce genre d’interdiction ridicule, ces fonctionnaires zélés, croyant servir la laïcité, la caricature en la transformant en usine à interdits ubuesques. En quoi la longueur d’une jupe relève-t-elle du prosélytisme religieux ? A combien de centimètres au-dessus de la cheville doit-elle être considérée comme laïquement correct? Un centimètre? Deux ? Quatre? Cinq et demi? 

En quoi une mention «pour les chrétiens d’Orient» dans le couloir d’un métro lèse-t-elle la neutralité confessionnelle de l’Etat? C’est un élément d’information, c’est tout. Qui ne provoquera pas des vagues de conversions en faveur des Eglises maronites, orthodoxes ou syro-chaldéennes. 

Ah, c’est le mot «chrétien» qui gêne, voyez-vous! Aurait-on usé du vocable «juif», «musulman», «bouddhiste», «hindouiste» que la décision de la RATP aurait été différente? La RATP nous ferait un complexe parce que la religion chrétienne est majoritaire dans nos pays? Dans cet esprit, elle devrait alors accueillir avec bienveillance la pub des Adorateurs de l’Oignon.

 Pourtant, l’Etat français lui-même donne de larges coups de canif aux principes de la laïcité. Ainsi, subventionne-t-il massivement les écoles privées dont 90% sont d’obédience catholique. De même, pour des raisons historiques, la France salarie les prêtres, rabbins et pasteurs en Alsace-Moselle. 

 D’une part, l’Etat se montre d’une laïcité vétilleuse et punitive pour des broutilles. D’autre part, il l’oublie en abordant des domaines aussi essentiels que l’enseignement. Dans les deux cas, c’est l’incohérence qui sévit et les ennemis de la laïcité qui ricanent.

 

Jean-Noël Cuénod

 

Le Plouc est invité à l’émission de Laurent Caspary, «Tribu», sur les ondes de la RTS, lundi, de 11h. à 11h.30 à propos de son dernier livre «Ne retouche pas à mon dieu – Un bilan de la laïcité».

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27/04/2015

Se réfugier dans la molle dictature du dérisoire

 

 Tremblement de terre au Népal, attentat déjoué en France, massacres de chrétiens au Proche-Orient,  naufrages de réfugiés, menaces, violences, injures… Sentiment d’impuissance devant cette marée qui n’en finit jamais de rejeter ses morts.

Ne plus entendre la litanie comptable des cadavres, les imprécations barbues, les discours poisseux. Et se réfugier dans le mol édredon du dérisoire. Verser une larmichette rose devant l’accouchement de cette princesse qui a repris la riante tradition des porteuses de chapeaux ridicules, dont la promotion est la seule utilité sur cette terre de la britannique monarchie. Rigoler devant les facéties des chatons, grandes vedettes des vidéos diffusées par les réseaux sociaux. Ne plus penser. Ne plus remuer les méninges, ça ne sert à rien sinon à se fabriquer des ulcères.

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  Voilà pourquoi les médias dominants placent l’horrifiant sur le même plan que le divertissant. Ils nous fournissent à la fois le mal et son analgésique. Mais non pas son médicament, notez-le bien. Il s’agit de calmer et non de guérir. Car notre société médiamercantile a besoin de l’angoisse pour écouler ses tranquillisants, réels ou métaphoriques.

 L’ennemi de la société médiamercantile, c’est le politique. Les gens doivent rester des gens, c’est-à-dire une foule d’individus sans actions collectives qui se rendraient autonomes de ce système d’aliénation fait de « stupéfiants images », pour reprendre l’expression de Régis Debray, et de consommations compulsives. Il ne faut pas que les gens fassent peuple. S’ils se mettaient de s’occuper de leurs affaires, où irions-nous ? Tout est donc fait pour nous distraire. Et nous traire par la même occasion.

Voter une fois de temps en temps pour quelques guignols de foire, voilà qui suffit amplement. Cela fait tourner la machine médiatique tout en perpétuant l’apolitisme de base. Mais pas plus, il ne faut surtout pas donner des idées. Elles pourraient bien amener les gens à devenir un peuple qui s’organise lui-même, hors du système de la domination médiamercantile.

  Les manitous (manient tout) de cette société – les dirigeants de l’économie numérique, financière et médiatique – organisent leurs réseaux de manière à ce que nous soyons à la fois connectés et séparés. Connectés à leurs réseaux afin de mieux connaître nos réactions pour  vendre leur came et faire de nous de dociles amateurs de vidéos animales ou princières. Mais séparés dans l’organisation du travail afin de donner le moins de prises possibles à l’action collective autonome.

  Tous les systèmes totalitaires cherchent à éradiquer le politique pour chasser le débat des arènes du pouvoir. Hitler, Staline, Mussolini, Mao, Pol Pot, Franco et autres tyrans ont mobilisé la force criminelle. Les potentats de la société médiamercantile eux, usent, de la crétinisation et de l’infantilisation, pour étouffer le débat dans l’œuf. C’est une dictature douce qui nous donne, avec le sourire, les matériaux nécessaires pour bâtir nous-mêmes notre prison mentale. Dictature gentille mais d’autant plus perverse qu’elle enlève, grâce à ses divertissements, toute velléité de révolte de façon bien plus efficace que les versions brutales des tyrannies.

  Mais du mal, le remède viendrait-il ?  Les mêmes réseaux sociaux peuvent aussi servir à s’organiser contre l’aliénation. Mais pour ce faire, il faut trouver des cerveaux encore disponibles pour réfléchir plus loin et surtout plus haut que le chapeau de la princesse Kate. Plus encore que de l’hygiène mentale, lutter contre la généralisation de l’abrutissement relève de la salubrité publique.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

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24/04/2015

MECANIQUE DE LA GRAND’ PEUR

 

 

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Les chants de la forêt s’éteignent peu à peu

Sous les pas du chat les mousses se font complices

Et les chênes laissent tomber toutes leurs rides

Un monde de crimes muets va se lever

Sur la nuque l’haleine fauve de l’humus

Au ventre s’étripent la crainte le désir

Seul compte l’instant l’avenir n’est qu’un piège

Et le passé n’en finit pas de trépasser

Mue de vipère dissoute par les averses

 

Craque une branche sèche tout est suspendu

Générale mobilisation des sens

Bien exécuté l’acte calme les ombres

Honteuse gratitude envers les assassins

Bref soulagement les échines se détendent

Mais le répit se dissipe brouillard léger

Découvrant la nudité des peurs animales

 

Un pas de fourmi sépare la vie la mort

Respirer est un danger bouger un péril

Surtout ne pas penser ! Surtout ne pas penser !

Les ondes pourraient attirer l’attention

Et si des fauves s’abattaient sur nos épaules ?

Et si du ciel le feu noir brûlait nos âmes ?

Patience l’unique force qui nous reste

 

Le matin surgit entre les os des fayards

Les survivants lèvent la tête se regardent

Et la nuit venue tout recommencera

 

 

Jean-Noël Cuénod

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21/04/2015

La mer à mort

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Lorsqu’il n’y a plus d’espoir dans son pays, que les saigneurs de la guerre – criquets en kalachnikov – ravagent les récoltes, pillent les maisons, violent les filles, enrôlent les garçons et massacrent ceux qui ont le malheur de se trouver sur leur chemin, il reste une faible lueur d’espérance : ramasser ses ultimes économies, payer des mafieux, embarquer dans un port libyen sur leurs rafiots rafistolés et atteindre l’Europe dont la première terre est Lampedusa. Périr en mer est un risque qui paraît bien faible, mesuré à l’aune de la détresse.

Entre la côte libyenne et Lampedusa, un bateau plein de migrants fuyant l’Afrique a donc chaviré. 700 trépassés. Depuis le début de l’année, 1600 migrants ont trouvé la mort en cherchant le refuge. Un clandestin meurt toutes les deux heures en Méditerrannée.

Devant ce spectacle atroce qui se passe sous nos yeux, sur notre continent, nous n’offrons guère qu’un brin de compassion et quelques larmes plus ou moins sauriennes. Quant ce n’est pas le vomi de la graphomane anglaise Katie Hopkins, qui, dans le tabloïd fascistoïde The Sun, exige que les bateaux de guerre tirent sur cette «vermine». Entre hypocrisie et barbarie, ah, elle est belle l’Europe!

Agir. Certes. Mais comment? Car la situation est d’une complexité inouïe. Et les Franco-britanniques ont contribué fortement à la rendre inextricable en intervenant en Libye et en laissant ce pays dans la plus complète anarchie. Voilà ce qui arrive lorsqu’on donne les clefs de la guerre à un philosophe pour plateau-télé (BHL) et à un président (Sarkozy) qui ne voit pas plus loin que le bout de sa télécommande.

Mais pleurnicher sur le passé ne sert à rien. Pour le moment, il faut faire face à l’urgence humanitaire, comme l’indique sur le site de L’Express le politologue belge François Gemenne[1], c’est-à-dire, «relancer des missions de sauvetage comme l'opération Mare Nostrum, abandonnée fin 2014. Ensuite, il faut renforcer la lutte contre les passeurs, et enfin rétablir les voies légales d'accès à l'Union européenne. La politique de fermeture des frontières est en effet directement responsable de ces drames.»

En lisant cette phrase, tous les furieux de la xénophobie vont grimper aux rideaux. Tentons d’examiner la situation de façon rationnelle, plutôt que de baver de trouille. Nous avons au Sud, une population en hausse démographique, jeune, pauvre et au Nord, une population en baisse démographique, vieillissante, riche. Dans ces conditions, les transferts humains de l’un vers l’autre sont inévitables. D’ailleurs, n’est-ce pas ce qui est en train de se passer au cœur de l’Europe continentale, en Suisse? La population s’y accroît régulièrement (1% grosso modo par an depuis 2007) alors que la natalité est faible. Cette augmentation démographique est donc due à l’immigration.

 On peut hurler, trépigner, voter Blocher, voter Le Pen, voter UKIPE, voter Bossi, semer les bunkers sur les côtes, ériger des murs partout, rien n’y fera. Les grands mouvements de population sont inéluctables. Entre 1943 et 1944, les Waffen SS et la Gestapo ne sont même pas parvenus à rendre imperméable la frontière d’une centaine de kilomètres qui sépare la France et la Suisse à Genève. Même le Mur de Berlin a fini par s’effondrer.

Soit on suit l’extrême-droite en fermant les yeux sur le réel pour en appeler à la fermeture impossible des frontières. Soit on essaie de se montrer intelligent, en partant de ce constat: plus les frontières sont fermées, plus les clans mafieux et les milices terroristes prennent en main le lucratif business des passeurs clandestins. C’est le paradoxe du xénophobe : il croit se protéger alors qu’il ne fait qu’engraisser les mafieux et les terroristes qui sèmeront le crime chez lui.

Puisque les flux de population sont inévitables autant s’efforcer de les contrôler en établissant des politiques d’immigration rationnelle et en organisant des filières légales. S’il est vrai que le chômage règne dans plusieurs pays européens, notamment en France, il est tout aussi vrai que de nombreux postes de travail n’y sont pas occupés par des autochtones. Voit-on beaucoup de Français «de souche» à la plonge des brasseries parisiennes ou sur les chantiers marseillais?

Cela dit, aucun pays ne peut gérer seul une problématique aussi complexe. C’est donc une politique d’immigration à l’échelle de l’Europe qu’il est nécessaire d’établir. Mais là nous nous dirigeons vers un éceuil de taille, à savoir la faiblesse des institutions européennes. Tant que l’Union et l’Espace Schengen restent en leur état de techostructure impotente, nous continuerons à faire du bricolage en matière d’immigration. Et les rafiots plein de migrants continueront à couler au large de Lampedusa.

Jean-Noël Cuénod 


ESPACE VIDEO


Deux minutes pour comprendre comment l'Europe... par liberation



[1] Spécialiste des migrations et enseignant à Sciences-Po, Versailles et Bruxelles (ULB)

09:04 | Lien permanent | Commentaires (49) | Tags : migrants, immigration, lampedusa, vidéo | |  Facebook | | |