26/05/2016

France bloquée et Marine Le Pen en embuscade

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La loi Travail fait souffler un vent de folie suicidaire sur la gauche, la droite libérale et la CGT. Qui va tirer, de ce jeu pervers, son épingle enduite de curare ?

Raffineries bloquées. Grèves dans les transports. Journaux empêchés d’être diffusés. Pays en panne. Menaces sur une reprise économique flageolante… La CGT ne dispose plus de la puissance de feu qui fut la sienne jadis, mais elle fait jouer à fond ce qui lui reste de pouvoir de nuisance contre la loi Travail.

Si l’on s’en tient strictement au texte de ce projet, la stratégie extrémiste de la centrale syndicale est incompréhensible. Après tout, le texte proposé comporte des avancées substantielles en faveur des salariés : compte personnel d’activité qui leur permet de conserver leurs droits même s’ils changent d’emploi ou de région, retraite anticipée en cas de travail pénible, meilleure protection des femmes, notamment en matière de congé-maternité et renforcement des contrôles contre le travail illégal.

La CGT (de même que FO et d’autres centrales de moindre importance) focalise ses critiques sur un point principal appelé en technolangue, « inversion de la hiérarchie des normes ». Cela signifie, en gros, que dans le domaine de l’organisation et de la durée du travail, un accord passé entre direction et salariés au sein d’une entreprise peut être « moins disant » qu’un accord conclu au niveau supérieur, soit celui des branches d’activité (la France en compte 942). Pour la CGT, la pression du patron est plus forte au sein d’une entreprise que dans le contexte plus général de la branche professionnelle, d’où risque de tirer les conditions de travail vers le bas.

Réplique de la CFDT, l’autre grande centrale syndicale, qui défend la nouvelle mouture de la Loi Travail:

La nouvelle architecture du Code du travail prévue par la deuxième version du projet de loi, suite à notre intervention, ne consiste pas en une « inversion » de la hiérarchie des normes. Elle donne la possibilité à la négociation d’entreprise et de branche d’adapter le droit aux situations concrètes, sans pouvoir déroger aux droits fondamentaux des salariés et sous certaines conditions strictes : les accords (accords temps de travail tout de suite, tous les accords en 2019) devront être majoritaires à 50 %. S’il n’y a pas d’accord, c’est le droit existant qui s’applique. Personne n’est donc obligé de négocier si le rapport de force ne lui parait pas favorable dans l’entreprise.

La bureaucratie syndicale aux abois

A l’évidence, ce n’est pas la teneur même du texte qui devrait susciter une réaction aussi disproportionnée. L’action de la CGT doit donc obéir à d’autres facteurs qui ressortissent surtout à sa perte d’influence et aux crises internes que la centrale est incapable de gérer depuis plusieurs années.

Son principal concurrent, la CFDT, est en passe de la dépasser en influence. Or, c’est ce numéro 2 qui est parvenu à modifier le texte initial dans un sens plus favorable aux travailleurs. Et cela, la CGT ne le supporte pas. Déjà, la CFDT est mieux représentée dans le secteur privé. Si elle progresse encore dans d’autres secteurs, c’est la survie même de la CGT est en jeu. Ou plutôt la survie de ses permanents. Dès lors, la CGT représente avant tout les intérêts de sa bureaucratie, sous couleurs de défense des salariés. Quant à l’intérêt général, on s’en moque comme de sa première calculette.

Le gouvernement, grand chorégraphe du faux pas

Il faut dire que dans cette affaire, le gouvernement socialiste a élevé le faux pas au rang de grande figure chorégraphique. Ce type de projet de loi techniquement complexe et socialement hypersensible aurait dû être lancé au début du quinquennat et non pas un an avant son terme, le temps d’organiser ce dialogue social dont François Hollande récite les louanges façon mantra mais dont il est un bien piètre pratiquant.

Au lieu de cela, nous avons eu droit à des séquences désordonnées entre versions très libérales, moins libérales, de nouveau libérales, puis moins libérales, avec les déclarations d’un ministre aussitôt contredites par un sien collègue, suivies dans la foulée d’un rétropédalage-recadrage du premier ministre Valls,  pour parvenir enfin, grâce à l’apport de la CFDT, à une version plus équilibrée entre les intérêts des entrepreneurs et ceux des salariés.

 Il s’en est suivi une impression de confusion, d’incohérence et d’incompétence suscitée par le gouvernement, ce qui a eu pour effet direct d’affoler les citoyens qui rejettent ce projet de loi sans l’avoir lu. En matière de communication, il est difficile de faire plus nul.

La réponse de la droite ? L’ultralibéralisme !

Mais que dire de la droite libérale ? Elle crie à la démission du gouvernement, alors que ce qu’elle craint le plus c’est de revenir maintenant au pouvoir, plus sûr moyen de perdre l’élection présidentielle de 2017. Là aussi, peu importe l’intérêt général. Jetons encore un peu d’huile sur le feu, ça risque de nous servir.

Quelle est la réponse de cette droite à l’inquiétude populaire soulevée par la Loi Travail ? La multiplication des programmes plus ultralibéraux les uns que les autres. Les propositions des candidats du parti LR à la primaire – François Fillon, Alain Juppé, Bruno Lemaire, mais aussi Nicolas Sarkozy, candidat sans l’être tout en l’étant – transformeraient Margaret Thatcher en harpie collectiviste et Ronald Reagan en porte-parole de Bernie Sanders. Ils ont vraiment tous compris, les candidats de la droite de gouvernement ! Si un texte modéré comme la loi Travail met la France à feu et à sang, on imagine l’état de ce pays lorsque leurs propositions seront à l’ordre du jour.

Pendant ce temps, Marine Le Pen…

Pendant que la CGT joue les pompiers pyromanes, que la gauche et le gouvernement ne savent plus où ils habitent et que la droite classique fait assaut d’ultralibéralisme, Marine Le Pen se frotte les mains. Tout ce beau monde est en train de d’aménager pour le Front national un boulevard bien asphalté.

Pour l’instant, les sondages d’opinion mettent les risques de pénurie, les menaces qui pèsent sur l’Eurofoot, les grèves, les cortèges sur le dos du gouvernement et épargnent la CGT. Mais rien n’est plus volatil qu’une opinion. Si les conflits persistent et que l’approvisionnement en carburant se tarit, la colère publique risque de se retourner contre la centrale syndicale. La France est sur le fil du rasoir. Il suffirait d’un drame, d’une mort pour que la violence sociale s’embrase.

La tactique de Marine Le Pen consiste donc à apparaître comme un rempart contre le désordre gauchiste, l’impéritie gouvernementale et la surenchère ultralibérale. Les commentateurs pourront toujours dénoncer le charlatanisme des propositions économiques du FN – étatistes au nord de la France, libérales au sud, en fonction de son électorat –, sa xénophobie inaltérable et l’amateurisme de ses cadres, ils n’auront aucune oreille pour les écouter, tant la colère contre les partis de gouvernement est intense.

Une idée risque de surnager de ce magma : « On a vu les autres, essayons le FN ». Cela n’empêche nullement la CGT, la gauche et la droite libérale de foncer vers les précipices en sonnant le clairon.

Jean-Noël Cuénod

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25/05/2016

Les écoliers musulmans devront serrer la main de leur enseignante

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 Rappelez-vous, l’affaire avait fait grand bruit à Therwil, en Suisse et même au-delà. Le 7 avril dernier, Le Plouc commentait la décision prise par la Commission scolaire de cette petite ville de Bâle-Campagne d’exempter deux collégiens musulmans de la traditionnelle poignée de mains entre profs et élèves au début des cours. Ces deux adolescents de 14 et 15 ans avaient refusé ce salut sous le prétexte que l’islam leur interdisait de « toucher la main d’une femme ».

Or, ce mercredi, les autorités cantonales de Bâle-Campagne ont annulé cette exemption en décidant qu’une enseignante peut exiger d’un élève qu’il lui serre la main. En cas de refus, les parents risquent un avertissement et, en cas de récidive, une amende pouvant atteindre 5000 francs (4520 euros).

Voilà qui est clair. L’islam n’est pas un motif pour refuser de serrer la main de son enseignante. Et les premiers à se féliciter de cette salutaire décision bâloise sont les nombreux démocrates musulmans suisses, comme le signale cette interview, parue dans la Tribune de Genève, de Saïda Keller-Messhali, présidente du Forum pour un Islam progressiste (pour la lire cliquer ici).

Voilà qui est clair, disions-nous. En effet, c’est de clarté dont nous avons besoin dans les rapports entre musulmans et non-musulmans au sein des pays européens. Les musulmans ont le droit de pratiquer leur religion, d’exprimer leur foi publiquement en respectant la paix publique. Mais dans les relations entre citoyens, ils doivent se plier aux us et coutumes de ceux qui les ont précédés. Chez nous, on serre la main des profs en guise de respect mutuel. Qu’ils soient hommes ou femmes. Point final.

Jadis, nos contrées reléguaient la femme à un rang de mineure. Aujourd’hui, elles rejettent cette discrimination. Que d’aucuns exigent un retour en arrière en infligeant à la femme des marques de mépris est inacceptable. Et qu’ils obéissent à des mobiles religieux ne rend pas leur comportement moins odieux.

Cette clarté, seule la laïcité est à même de la porter dans nos sociétés. Or, Bâle-Campagne, comme la plupart des cantons suisses – à la notable exception de Genève et de Neuchâtel – n’est pas laïque. Il reconnaît comme collectivités de droit public, l’Eglise protestante et les deux Eglises catholiques (romaine et chrétienne ou vieille-catholique). En revanche, les autres institutions religieuses ne disposent pas de cette reconnaissance officielle[1]. Dès lors, sans un mur séparant la religion de l’Etat, le flou s’installe là où devrait régner la clarté. Ce déséquilibre entre les communautés religieuses risque fort de susciter un sentiment de frustration chez les citoyens qui professent une confession non-reconnue. Et cette sorte de « mise à l’écart » ne concerne pas que les musulmans. Les pratiquants d’autres religions mais aussi les athées seraient en droit de douter de la neutralité d’un canton qui aurait « ses » Eglises officielles.

Perpétuer le système des religions d’Etat (ou de canton), c’est perpétuer une configuration malsaine par essence.

 Jean-Noël Cuénod

 

[1] Plusieurs cantons reconnaissent aussi la Communauté juive comme collectivité de droit ou d’intérêt public. Mais aucun d’entre eux n’accorde cette reconnaissance à l’islam, au bouddhisme ou au christianisme orthodoxe, pourtant bien représentés en Suisse.

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20/05/2016

#NuitDebout ou comment sortir de l’impasse

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 Drôle d’ambiance, jeudi, à l’arrivée place d’Italie de la manif contre la Loi Travail. Impression d’avoir en face de soi, non pas une foule cohérente dans sa colère, mais un grand nombre de groupes détachés les uns des autres. Une pluralité d’entre-soi manifestant.

Des porteurs de drapeaux noirs conspuent le Service d’Ordre de la CGT. Et convergent vers la mairie du XIIIe arrondissement dirigée par le socialiste Jérôme Coumet (photo jnc). Des anars ? Si l’on veut. Apparemment, ils n’ont ni la tenue, ni l’organisation, ni la tactique, ni l’armement des activistes du Black Bloc. Sur les CRS chargés de protéger la mairie, on jette bouteilles et canettes, sans conviction. Comme une sorte de rituel obligé, accompli sans trop y croire.

Pourtant, la manif de jeudi est plutôt réussie. Les participants semblent plus nombreux que lors du dernier cortège, mardi. Mais ce face-à-face entre quelques manifestants et les forces de l’ordre, avec la mairie du treizième comme enjeu, illustre bien, par son caractère dérisoire, l’impasse dans laquelle risque de s’épuiser le mouvement Nuit Debout.

A quoi ça ressemble, je vous le demande, de s’attaquer à un édifice municipal, même si un maire du parti gouvernemental l’occupe ? Et à quoi ça sert, je vous le redemande, de s’attaquer à des flics qui obéissent aux ordres, sinon à les souder encore plus au Front national ?

La plupart des porte-paroles de Nuit Debout récusent toute récupération politique. Belle attitude. On fait dans le pur et dur, c’est bien. Sauf que si elle ne trouve pas une traduction dans la réalité sociale et dans la lutte politique, Nuit Debout tombera en sommeil.

Pour sortir de l’impasse, il convient de regarder ailleurs. Occupy Wall Street a provoqué l’incroyable percée de Bernie Sanders ; Los Indignados sont à la base des succès de Podemos. Ces mouvements ont accepté de mettre les mains dans le cambouis de la politique. Alors, oui, c’est salissant, c’est tout sauf glamour. Il faut même ­– ô horreur – consentir à des compromis pour avancer ses pions.

Certains préfèrent la pureté de l’inefficacité. On s’endort, l’âme immaculée, rejoindre le pays des rêves révolutionnaires. Quitte à se réveiller de temps à autres en traitant ceux qui bossent de social-traîtres. Pour après, cette noble indignation étant satisfaite, se rendormir dans des draps de soie, mais rouges.

L’utilité de Nuit Debout est de dérouler la parole afin de faire renaître de ses cendres la gauche française qui a perdu tout crédit avec l’action au pouvoir du Parti socialiste et l’impuissance totale des autres formations. Mais ce travail indispensable est parasité par des va-t-en-guérillas qui ne font que provoquer la désunion du mouvement.

Des canettes de bière sur des casques en kevlar n’ont jamais fait trembler le Système sur ses bases. Au contraire. Il est content, le Système. Pendant que des manifestants s’essoufflent à jouer aux Guevara pour terrasses de bistrots, il table sur le pourrissement du mouvement. Et à ce petit jeu, il gagnera, le Système. A coup sûr.

Jean-Noël Cuénod

 

18:21 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : nuitdebout, france, politique | |  Facebook | | |

18/05/2016

Esotérisme et politique, un couple sous haute tension

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Georges Washington, franc-maçon et bâtisseur des Etats-Unis

Remarque liminaire avant d’aborder ce sujet. Les Loges interdisent d’aborder les questions politiques et religieuses. Or, sous tous les cieux maçonniques, les Ateliers ont abordé, abordent et aborderont ces deux sujets qui forment la base de la vie collective. Et il ne saurait en être autrement, dans la mesure où rien de ce qui est humain n’est étranger à la Franc-Maçonnerie. Il reste à savoir comment les évoquer.

En matière politique et religieuse, ce que la Franc-Maçonnerie proscrit, c’est le débat politicien, partisan, au cours desquels on s’étripe pour l’une ou l’autre cause, pour l’un ou autre leader, ainsi que les expressions purement confessionnelles qui tournent forcément au prosélytisme et aux déchirures communautaires. Le débat partisan et le débat confessionnel divisent, alors que le propos de la Franc-Maçonnerie est de réunir ce qui est épars, selon la formule consacrée dans de nombreux rites.

Dès lors, aborder la politique - au sens de son étymologie tirée du mot grec politikè qui signifie, science des affaires de la Cité – est légitime en Loge. De même, la religion – déconnectée de ses aspects confessionnels – a toute sa place dans un travail en Atelier, notamment selon l’étymologie latine de la religion qui recèle trois significations possibles :

  • Relegere- Recueillir, avec la notion de scrupule.
  • Relinquere- Laisser, avec les notions de distance, respect, précaution.
  • Religare - Attacher, avec la notion de lien, relier.

Par commodité de langage – ou par paresse intellectuelle –  le mot « religion » est trop souvent réduit au synonyme d’  « Eglise » ou d’  « institution religieuse » alors qu’il est beaucoup plus riche en significations.

Venons-en maintenant au thème indiqué par le titre: « Esotérisme et politique, un couple sous haute tension ».

Ne pas confondre emblème et symbole

Tentons cette définition de l'ésotérisme : démarche visant à connaître ce qui est caché à la première vue de l'humain et forme les trames cachées de la vie.

  L'ésotérisme est un mot dérivé du grec ésotérikos, soit « doctrine des choses intérieures », destinée à un petit nombre d’adeptes dûment préparés pour l’étudier. Son contraire est l’exotérisme, doctrine destinée à être diffusée pour tous. Cela signifie-t-il que l’ésotérisme est réservé à une élite autoproclamée telle et l’exotérisme, à la masse ? Non. Chacun peut se lancer sur le chemin de l’ésotérisme, s’il se sent appelé à l’emprunter. Nul besoin de diplôme, de certificat d’hérédité. Mais cette approche nécessite un travail à la fois personnel et collectif qui ne peut s’accomplir sans autodiscipline et assiduité. Il s’agit donc d’un état d’esprit et d’une ascèse qui, par la force des choses, n’attirent pas les foules. L’effort reste un épouvantail efficace.

L’ésotérisme se propose d'appréhender le point idéal où les contradictions qui forment l'univers tangible apparaissent complémentaires dans leur unité première.  Pour ce faire, les ésotéristes disposent d'un mode d'enseignement particulier basé sur la réflexion, la méditation et la compréhension intime des symboles qui ont traversé les siècles par le truchement d'organisations initiatiques, régulières et traditionnelles, telles que la Franc-Maçonnerie.

  Ce langage symbolique permet à l'ésotérisme de déployer tous ses effets. N'étant pas entravé par la barrière des conventions édictées pour les langages oraux et écrits, il va au coeur de la connaissance par un réseau de relations analogiques. Il s’agit, selon le philosophe français Pierre Riffard, d’un langage naturel, qui établit des relations non conventionnelles entre le signifiant et le signifié. Un symbole contient en lui-même moult significations – à la manière des poupées russes. Pour découvrir cette multiplicité de sens induit par un seul élément, l’adepte doit suivre, étape par étape, son parcours vers une compréhension toujours plus fine et plus diverses.

Cette démarche symbolique et progressive utilise le raisonnement par analogie et la réflexion sur les correspondances. Un élément A correspond à un élément B qui semble, en apparence, de nature ou d’aspect différent mais dont l’ésotériste perçoit – par raisonnement et/ou intuition – les liens cachés qui les unissent. Et de correspondances en correspondances, l’ésotériste cherche à aller toujours plus avant dans sa quête de vérités (avant de prétendre aborder la Vérité, mais cela est une autre histoire). C’est Baudelaire qui a le mieux illustré ce processus dans son célèbre poème tiré des Fleurs du Mal et intitulé, justement, Correspondances:

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L'homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regards familiers.

    

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

 

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

  Nous noterons que le poète a utilisé à sept reprises le mot « comme » qui est la clé du raisonnement analogique. Grâce à cet adverbe, la langue réunit ce qui est épars. Quant au nombre 7, il est douteux que Baudelaire, très au fait de la symbolique des nombres, l’ait choisi par hasard.

L’inconscient au boulot !

Le symbolisme maçonnique ne s’adresse pas qu’à la conscience. En Loge, l’inconscient, lui aussi, travaille. Ainsi, les rituels – qui mettent en mouvement les symboles – s’adressent-ils aussi à notre part d’ombre, ce qui ne va pas sans danger. D’où l’importance d’utiliser des rituels qui ont démontré leur caractère constructif – ce n’est pas pour rien que la Maçonnerie puise dans la construction une grande part de ses outils symboliques – et de les respecter. Le rituel n’est pas là pour faire joli ! Il s’agit d’une mise en œuvre qui mobilise de façon complexe tous les états de notre être et qui peut, au bout du processus – si tant est que celui-ci a une fin – faire émerger les contenus inconscients à la conscience, en d’autres termes, réconcilier l’individu avec lui-même en élargissant le champ de sa conscience, réunir ce qui, en lui, est épars.

 Concernant les relations entre ésotérisme et politique, il faut établir une distinction essentielle avant d’aller plus loin. Par sa pluralité de significations possibles, le symbole ne saurait être confondu avec l’emblème. Celui-ci ne signifie qu’une seule chose : le drapeau rouge à croix blanche caractérise la Suisse et non pas une autre entité. Le symbole est foisonnant, l’emblème est sec.  La recherche symbolique est une quête dont les découvertes sont constamment remises en question. Le symbole pose chaque fois de nouvelles questions et n’induit aucune réponse définitive. C’est la marche qui fait son prix et non pas le but. Alors que l’emblème, lui, ne donne qu’une seule réponse et n’en induit pas d’autres ou alors en nombre très limité. Il recèle en lui les germes d’une forme autoritaire de langage.

Premier écueil entre ésotérisme et politique : leurs difficiles et périlleuses relations buttent souvent sur cette opposition symbole-emblème. Le monde politique apprécie les emblèmes. Ses partis en sont de gros consommateurs, sous formes de drapeaux, logos, couleurs, slogans. De même, l’état d’esprit des femmes et hommes politiques est plus empreint d’emblèmes que de symboles. Le pouvoir ne peut pas se payer le luxe de faire succéder les questions aux questions. Il doit donner des réponses, temporaires, certes, mais des réponses tout de même. Et faire preuve d’autorité, ce qui se conjugue fort mal avec les libres associations d’idées et d’images, privilèges du langage symbolique de l’ésotérisme. Dans les médias, la confusion entre démarche emblématique et démarche symbolique intervient systématiquement. Tel ministre a pris une décision « symbolique », tel président a accompli un geste « symbolique ». Or, cette décision ou ce geste ne relève pas du symbole mais de l’emblème. Par sa décision, le ministre a voulu signifier une seule chose et non pas un élément avec une pluralité de sens ; par son geste, le président, a voulu adresser un message univoque à telle ou telle partie de la population. Nous restons donc bien plantés dans le domaine de l’emblématique.

Certes, les méchantes langues rétorqueront que les propos des politiciens sont souvent volontairement ambigus et signifient parfois une chose et son contraire. Feu le président Mitterrand ne disait-il pas que l’on sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ? Mais on ne saurait confondre langage symbolique et double langage. Celui-ci procède de la tactique qui ne vise qu’un seul objectif : le pouvoir. A conquérir. Ou à conserver. Nous restons fort éloignés de la libre association d’idées et de la pluralité de sens propre au langage symbolique. Le double langage demeure donc dans la sphère du langage emblématique.

On le constate d’emblée, l’ésotérisme et la politique éprouvent de la difficulté à trouver un langage commun. Cela dit, pourquoi devraient-ils dialoguer ? Après tout, chacun pourrait rester dans son coin sans se soucier de l’autre. Mais voilà, tel n’a pas été le cas. Aussi loin que l’on remonte dans l’Histoire, politique et ésotérisme ont formé un couple sous haute-tension. Sans doute, ces noces étaient-elles inévitables, dans la mesure où la politique a souvent été fascinée par les pouvoirs occultes qu’elle attribue à l’ésotérisme. Celui-ci de son côté a parfois cédé aux sirènes des politiciens, pensant tenir ce pouvoir d’influence qui lui a été tant reproché. L’écrivain franc-maçon Daniel Béresniak a souligné les dangers de ces dérives dans son livre Les bas-fonds de l’imaginaire (éditeur : Detrad) :

Regarder toute définition comme l’écorce d’une autre à découvrir est (aussi) le but de l’ésotérisme. Ce qui est visible cache toujours quelque chose. Mais cette quête du « caché », si elle est libératrice, peut être aussi pathogène. Qui aspire à dominer ses semblables découvre dans la face cachée des choses des vérités éternelles propres à cautionner son désir. 

  Il n’y a donc pas de gentils ésotéristes, d’un côté, et de méchants politiciens, de l’autre. Il y a certains humains qui cherchent à en aliéner d’autres pour asseoir leurs profits, leurs pouvoirs, voire les deux à la fois.

Esotérisme et occultisme, ésotérisme et mystique

A la source de ce malentendu entre le politique et l’ésotérisme, apparaît la confusion entre ésotérisme et occultisme. Si certains hommes de pouvoir – surtout dans les dictatures – lorgnent vers l’ésotérisme, c’est en raison de cette confusion. Comme la plupart des gens, ils pensent que les deux termes sont absolument synonymes. Or, même si leur parenté est indéniable, ils ne sont toutefois pas superposables. Certes, l’un et l’autre signifient la même chose, à savoir la connaissance de ce qui est caché. Mais après ce tronc commun, ces deux branches divergent.

  Pour Robert Amadou,  l’occultisme est l’ensemble des théories et des pratiques fondées sur la théorie des correspondances selon laquelle tout objet appartient à l’ensemble unique et possède avec tout autre élément de cet ensemble des rapports nécessaires, intentionnels, non temporels et non spatiaux.  (cf.  L’Occultisme : esquisse d’un monde vivant, Editions  Chanteloup »).

Dès lors, l’occultiste s’attache à comprendre les forces dites psychiques (à défaut d’autres termes plus adéquats), ces puissances de l’ombre qui entretiennent entre elles et avec le monde visible des rapports occultes. Puis, il cherche à les utiliser en usant d’un ensemble de techniques que l’on qualifie souvent de « magiques ». Par cette utilisation de pouvoirs mystérieux – réels ou fantasmatiques – l’occultisme ne peut que séduire le monde politique, surtout dans ses versions totalitaires.

Dans l’ouvrage cité plus haut, Daniel Béresniak met en garde contre la confusion entre occultisme et ésotérisme :

Certes, les deux termes désignent ce qui est caché, mais tandis que l’occultisme est la recherche du pouvoir sur les choses, l’ésotérisme est la recherche des strates du sens d’un texte (…) L’occultiste se présente comme le manipulateur des choses afin d’exercer un pouvoir. L’ésotériste, quant à lui, veut percer le sens littéral d’un récit, d’un témoignage, d’une affirmation pour éclairer les strates plus profondes du sens.

De même, l’ésotérisme est souvent confondu avec le mysticisme. Le mystique cherche à s’ouvrir au Divin et peut d’ailleurs recevoir des marques de sa présence sans l’avoir forcément voulu, tel Paul Claudel frappé par la foi en 1886 derrière un pilier de Notre-Dame. L’ésotériste, lui, va soulever les jupes du Divin pour tenter d’aller toujours plus loin dans sa compréhension de ce qui nous dépasse.

En résumé, la mystique est une ouverture, l’ésotérisme, un travail et l’occultisme, une technique.

Si la confusion entre mysticisme et ésotérisme ne prête guère à conséquence, il n’en va pas du tout de même concernant l’amalgame entre l’ésotérisme et l’occultiste.

L’Histoire fourmille de rhizomes entre occultisme et le pouvoir politique. Utiliser l’invisible pour gérer le visible est une tentation des politiques, même de ceux qui font profession de rationalisme.

De toutes les collusions entre pouvoir et ésotérisme à sa forme d’occultisme dévoyé, celles provoquées par les dirigeants nazis se sont révélées les plus infâmes et les plus funestes. L’idéologie hitlérienne est née d’un mélange de paganisme, de christianisme germanisé et défiguré en antisémitisme, d’exaltation du panthéon des dieux germaniques, de célébration de la « race » aryenne, dont les Germains seraient les descendants les plus directs, et d’appel à la pureté raciale. Ces virus de la pensée se trouvent dans les écrits d’auteurs allemands et autrichiens du XIXe siècle, tous férus d’occultisme. Ils se sont répandus dans des cercles à prétention occultiste, tels l’Ordre des Germain et la Société de Thulé qui avait la croix gammée pour emblème. On sait l’usage que fera Hitler de ce signe, dont la puissance d’évocation se manifeste dans son universalité, puisque l’on trouve des traces du svastika en Europe, Asie, Océanie et même dans certaines tribus amérindiennes.

Cette passion nazie pour l’occultisme s’est traduite par la création, en juillet 1935 par Heinrich Himmler, de l’ Ahnenerbe (héritage des ancêtres), organisation à prétention scientifique qui dépendait de la direction des SS et dont le budget atteignait un million de Reichsmark, soit l’équivalent de 400 000 euros, une somme considérable pour l’époque. Formée de plusieurs instituts, l’Ahnenerbe a financé les recherches menées sur les Cathares par l’archéologue SS Otto Rahn, ainsi que des expéditions, notamment au Tibet. L’objet de ces recherches était vaste : symbolisme de diverses traditions, religions, histoires, anthropologies, archéologies.

En outre, Himmler, le chef de la SS, avait mis au point dans son Wewelsburg – château de forme triangulaire – des rituels à prétention initiatique destinés à la fine fleur vénéneuse de la SS.

Enfin, dès l’occupation allemande, les nazis ont mis la main sur les archives du Grand Orient de France en pillant la rue Cadet, comme le relate Sophie Coeuré dans son livre La mémoire spoliée. Les archives des Français, butin de guerre nazi, puis soviétique. Pour les autorités allemandes, il s’agissait de connaître l’un de ses adversaires les plus acharnés, mais aussi de percer ce fameux secret maçonnique. Celui-ci étant incommunicable par essence, on imagine la vanité de leurs recherches.

L’instauration du nazisme relève surtout des domaines sociaux, économiques et politiques. Toutefois, l’usage du svastika comme emblème, l’organisation méticuleuse et rituélique des grands-messes nazies, la sollicitation des pulsions irrationnelles ont tenu un rôle essentiel dans cette montée de l’ignoble.

Cela dit, le contexte que nous venons d’évoquer reste cantonné à celui d’une dictature totalitaire au sens propre, en ce qu’elle veut assujettir l’humain dans toutes ses dimensions. Mais il est nécessaire de le garder en mémoire afin de ne pas oublier à quel point l’ésotérisme peut être dévoyé.

Les relations entre politique et ésotérisme se définissent en termes bien différents dans les Etats démocratiques. Le recours à l’occultisme y est fort marginal et se réduit, la plupart du temps, aux consultations discrètes d’astrologues par des responsables politiques. Sur un plan moins anecdotique, ce contexte démocratique pose la question de l’engagement ou non de la Franc-Maçonnerie dans le libre débat politique.

L’Ordre  maçonnique, rappelons-le, propose à ses adeptes les symboles qui leur permettront de méditer sur ces questions qui taraudent l’humain dès que ses besoins vitaux sont satisfaits : qui suis-je ? Pourquoi suis-je sur cette terre ? L’initiation, peut-être, leur ouvrira l’œil intérieur qui capte la réalité suprême et véritable de chaque être, au-delà de ses formes changeantes. En ce sens, elle conduit à une ascèse que l’adepte choisit librement.

La double nature de la Franc-Maçonnerie

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Autre chef d'Etat franc-maçon, Winston Churchill

Pourtant, la Franc-Maçonnerie n’est pas uniquement destinée au perfectionnement individuel. Cet Ordre fait aussi partie d’un corps social, au sein duquel il doit jouer sa partition.

Alors, sur quel registre, la Franc-Maçonnerie peut-elle intervenir à l’extérieur?

Tout d’abord, elle devrait utiliser le langage propre au débat politique, c’est-à-dire, l’emblématique, en se gardant de parsemer de symbolisme son propos forcément exotérique. Le langage symbolique de l’ésotérisme reste réservé aux Travaux maçonniques internes. Non pas par quelque aspiration ségrégationniste et élitiste, mais en raison de la nature même de l’initiation. Le travail symbolique se forge dans le secret des consciences et non dans le tumulte de la vie publique. De plus, on voit avec l’occultisme nazi, à quelle dérive a conduit l’introduction d’éléments relavant du langage symbolique dans un contexte emblématique et politique.

Si elle se garde de brader son langage symbolique dans tous les azimuts, il n’en demeure pas moins que la Franc-Maçonnerie est forcément influencée par sa dimension ésotérique lorsqu’elle prend la parole en place publique. S’il ne faut pas mélanger les plans ésotérique-symbolique et exotérique-emblématique – afin d’éviter que le langage propre à chaque plan ne sombre dans la confusion – ils ne sont pas pour autant cloisonnés chacun dans une étanchéité absolue ; ils seraient plutôt séparés par une membrane poreuse.

La libre association d’idées, le libre jeu des correspondances suscitées par le langage symbolique ont pour corolaire l’abandon du recours aux dogmes et des arguments d’autorité. De cette pratique ésotérique de la Franc-Maçonnerie est née une éthique qui, elle, peut être dévoilée à l’extérieur de son sein.

Cela se traduit par la tolérance et la liberté de conscience qui, à son tour, génère les vertus républicaines, dont la laïcité qui n’est autre que la tolérance mise en acte. Dès lors, en défendant ces principes sur la place publique, la Franc-Maçonnerie tient parfaitement sa partition.

En revanche, elle trahirait ce qui fait sa substantifique moelle, si elle se mettait au service d’un parti, d’un leader, d’un gouvernement ou d’une opposition. Un tel asservissement irait à fin contraire de l’un des ses objectifs qui est – répétons-le une fois de plus – de réunir ce qui est épars. C’est dans cet état d’esprit que la Franc-Maçonnerie peut servir de laboratoire d’idées aux diverses entités qui forment la société.

La Franc-Maçonnerie remplit donc deux missions. D’une part, elle perpétue l’initiation à l’ésotérisme par l’apprentissage du langage symbolique. D’autre part, elle garde et développe les vertus républicaines.

Comme l’expliquait un ancien Grand Orateur pour la langue française de la Grande Loge Suisse Alpina :

 Dès ses origines, la Franc-Maçonnerie a reposé sur deux piliers. D’une part, un engagement humaniste et exotérique collectif, sur le plan culturel, social ou politique. D’autre part, une mission initiatique et ésotérique, individuelle, morale et spirituelle.

On ne saurait donc réduire la Franc-Maçonnerie à l’un ou l’autre de ces deux piliers. La considérer seulement comme un laboratoire d’idées à usage social ou politique est aussi fautif que de ne voir en elle qu’un cénacle uniquement tourné vers l’élévation spirituelle de ses adeptes. Elle comporte ces deux aspects, c’est d’ailleurs ce qui fait sa force et son originalité.

En guise de conclusion, évoquons cet adage inscrit au fronton de certaines Loges :

Médite dans le Temple ;

Agit sur le Forum

Mais ne prend pas le Temple pour un Forum.

Et j’ajouterai, ni le Forum pour un Temple.

Jean-Noël Cuénod

 

 

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12/05/2016

Laïcité et Ville de Genève ou quand le bon sens met les voiles

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Agente de police musulmane dans le Minnesota

En France, à Genève et ailleurs, les élus éprouvent moult peines à mettre le curseur au bon endroit lorsqu’ils abordent les mesures liées à la laïcité, entre le laxisme – qui permet aux communautarismes sectaires de se développer au mépris du bien commun – et la répression – qui vise à empêcher toute expression publique du religieux. Et comme le bon sens est une vertu de moins en moins partagée par la gent politique, ce positionnement de curseur dérape vers la cacophonie.

Ainsi, la conseillère administrative socialiste Sandrine Salerno veut autoriser les fonctionnaires de la Ville de Genève à porter des signes religieux durant leur travail. Voici ses propos rapportés par la Tribune de Genève de mardi 3 mai : « Mon positionnement ne porte pas sur le voile mais plus largement sur les attributs religieux. Ce qui compte, c’est que le fonctionnaire délivre la prestation de manière indifférenciée, quelle que soit la personne à qui elle s’adresse. »

 Or, les fonctionnaires cantonaux, eux, ont l’interdiction de porter des signes religieux distinctifs. Si Mme Salerno est suivie par ses collègues de l’exécutif de la Ville, les fonctionnaires municipaux pourraient porter foulard islamique, kippa ou croix ostensible, contrairement à leurs collègues du canton. A Genève, où le Canton et la Ville sont si imbriqués, on imagine l’incohérence ainsi générée. D’ailleurs, si l’Etat de Genève a interdit le port des signes religieux par ses fonctionnaires durant leur travail (en dehors, ils s’habillent comme ils le veulent), c’est à la suite d’une décision avalisée par le Tribunal fédéral puis la Cour européenne des droits de l’homme dont les jurisprudences s’imposent à tous.

Rappelons qu’une enseignante de l’école primaire de Châtelaine convertie à l’islam avait été interdite de porter le foulard propre à sa religion pendant son enseignement. La Cour européenne avait soutenu la mesure prise par le gouvernement genevois en excipant, entre autres, de cet argument :

La décision attaquée est en droite ligne du principe de la neutralité confessionnelle de l’école, dont le but est, non seulement de protéger les convictions religieuses des élèves et des parents, mais également d’assurer la paix religieuse qui sous certains aspects reste fragile. A cet égard, il faut relever que l’école risquerait de devenir un lieu d’affrontement religieux si les maîtres étaient autorisés par leur comportement, notamment leur habillement, à manifester fortement leurs convictions dans ce domaine.

Il existe donc un intérêt public important à interdire à la recourante de porter le foulard musulman.

 Mme Salerno s’assied donc sur cette jurisprudence pourtant clairement motivée. Prétendre que l’arrêt ne concerne que des fonctionnaires cantonaux et non municipaux relève de l’argutie juridique. C’est le fond qui importe en l’occurrence, c’est-à-dire la neutralité confessionnelle que doit observer tout agent de l’Etat au sens large du terme et à tous les niveaux de l’action publique.

Dans sa déclaration, Mme Salerno précise que ce qui compte pour elle, c’est que le fonctionnaire municipal délivre sa prestation correctement. Or, un fonctionnaire n’est pas que distributeur de prestations, il est aussi producteur de symboles. Dans le strict contexte de ses missions, il représente les autorités genevoises et agit en leur nom. Or, sur le plan municipal comme sur le plan cantonal, lesdites autorités sont strictement séparées des institutions religieuses. La proposition de la conseillère administrative est source de confusions, de troubles et de dangers potentiels. La jurisprudence de la Cour européennes des droits de l’homme nous a pourtant mis en garde.

 Jean-Noël Cuénod

17:20 | Lien permanent | Commentaires (27) | Tags : laïcité, genève | |  Facebook | | |

11/05/2016

Théâtre minimum pour performance maximum

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Le Plouc en a ras le béret de ces spectacles où les effets spéciaux prennent tellement de place que l’acteur est réduit à la portion qu’on gruge, le texte, en catalogue à borborygmes et les dialogues, en échanges de gargarismes. Revenir à l’essence du théâtre : un texte, des comédiens qui le servent, quelques décors légers comme des ombres.

Voilà qui tombe à pic : l’Artistic Théâtre (anciennement Athévain), dans le onzième arrondissement parisien, illustre à la perfection cette démarche, grâce à une mise en scène de Frédérique Lazarini. Un texte éternel : Le Père Goriot d’après le roman de Balzac ; trois comédiens : Didier Lesour (le Père Goriot), Marc-Henri Lamande (Vautrin), Thomas Ganidel (Rastignac) ; pour tout décor, une sorte de castelet en toile qui délimite l’espace, cache et dévoile les protagonistes.

A la façon des comédiens élisabéthains, les trois acteurs interprètent aussi les rôles féminins, dont les filles du Père Goriot et la mère Vauquer qui tient la pension. Ils jouent alors sous des masques et perruques ; leurs personnages deviennent marionnettes. Ce va-et-vient entre masques et visages, entre rôles masculins et féminins troublent les repères. Les visages deviennent masques, les masques semblent revêtus de peau. Les masques féminins paraissent plus authentiques que les hommes démasqués (!)

Certes, un personnage intéressant comme Bianchon – l’étudiant en médecine, ami des Rastignac – est à peine esquissé. Mais, compte tenu du choix de la mise en scène, il ne peut en aller autrement[1]. D’ailleurs, il ne s’agit pas de dérouler sur scène tout le Père Goriot mais de focaliser l’attention sur la fin de ce vieillard, ruiné par l’amour cancérigène qu’il porte à ses filles. Leur frivole ingratitude, leur inhumanité cupide révulsent Rastignac mais il accomplit, par elles, son apprentissage en cynisme. On devine le salaud – au sens sartrien du terme ­– qu’il risque fort de devenir.

L’essentiel du propos balzacien est ainsi mis en lumière. Sa force peut se déployer en toute liberté grâce à la sobriété de la mise en scène. Et que dire des acteurs ! En évoluant avec si peu d’artifices, la moindre faute de ton de leur part aurait viré à la catastrophe. Pas une seule fausse note dans cette musique de chambre. Performance maximum pour théâtre minimum.

 Jean-Noël Cuénod

 Soyons pratiques.

 Si vos pas vous conduisent à Paris, cela vaut la peine de faire un crochet à l’Artistic Théâtre, 45bis, RUE Richard-Lenoir, à ne pas confondre avec le boulevard du même nom. Ce Père Goriot est joué jusqu’au 29 mai. Pour réserver : 01 43 56 38 32 (hors de France : 00 33 1 43 56 38 32) ou par internet : http://www.billetreduc.com/160166/evt.htm

 [1] L’adaptation est l’œuvre de Didier Lesour

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09/05/2016

Le Plouc cause gros sous dans le poste (Europe1)

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Le Plouc a causé dans le poste, dimanche 8 mai 2016, sur les ondes d’Europe1. Sous la souriante direction de Sophie Larmoyer, le Club de la presse étrangère – chronique des Carnets du Mond – a abordé un sujet particulièrement bien nourri par l’actualité, les gargantuesques salaires des patrons.  Cette fois-ci, ce sont les rémunérations de Carlos Ghosn qui ont fait frémir le beuze. Outre Sophie Larmoyer et le Plouc, Solveig Gram Jensen (Jylland Posten) a donné son grain de sel venu du Nord.

 Quelques rapides considérations sur ce thème.

Rémunérations de Carlos Ghosn, PDG de Renault et de Nissan. Pour Renault. Salaire fixe : 1,23 million d’euros ; part variable : 1,78 million ; actions de performance : 4,18 millions (estimations) ; total : 7,251 millions d’euros. Pour Nissan : 7,450 millions d’euros.

Un dirigeant suisse gagnait en 2012, 148 fois plus que son employé le moins bien payé (il y a dix ans, 50 fois). En France c’est 108 fois.

Salaire médian en Suisse : 5014 euros

Salaire médian en France : 1722  euros

Pouvoir d’achat par habitant en Suisse en 2013: 36.351 euros (GfK Purchasing Power Index)

Pouvoir d’achat par habitant en France en 2013: 19.565 euros (GfK Purchasing Power Index).

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06/05/2016

La laïcité, ce n’est pas forcément ce que vous croyez !

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Ci-dessous, le texte de la conférence prononcée par le soussigné lors d'une conférence publique qui s'est tenue le 27 avril 2016 à l'hôtel Dante à Lugano. Elle était organisée par les Loges Il Dovere et Brenno Bertoni; cette réunion était ouverte à tous, maçons et non-maçons.

La laïcité, ce n’est pas forcément ce que vous croyez, tel est le titre de cet entretien. Mais tout d’abord, d’où vient le mot laïcité ?

Il est d’invention récente puisqu’il apparaît en France pour la première fois en 1871, soit aux premières heures de la IIIe République. Ce néologisme a été forgé dans le contexte de la lutte entre les républicains anticléricaux et la puissante Eglise catholique française qui soutenait la monarchie. Les autres langues n’ont utilisé ce vocable qu’à partir du français et ont encore bien du mal à l’introduire dans leur appareil lexical, comme l’arabe. Il faut dire que la notion d’une séparation entre la reli-gion et l’Etat est difficilement saisissable par la théologie musulmane. Par exemple, lorsque le régime d’Atatürk a imposé la laïcité en Turquie durant l’entre-deux-guerres, les juristes turcs ont dû s’inspirer directement du français pour former dans leur langue le terme de laiklik.

En français, le terme « laïcité » dérive de l’adjectif « laïc » qui est, lui, beaucoup plus ancien et provient du grec laïkos signifiant «peuple» par opposition à klericos désignant les détenteurs du pouvoir sacré.

Toutefois, si ce mot est de création récente, la notion qu’il désigne est, elle, vieille comme les Évangiles. On retrouve l’idée de séparation entre le temporel et le spirituel dans la célèbre réponse de Jésus dans Marc au chapitre XII, verset 17 : Rendez à Dieu ce qui lui appartient et à César ce qui lui revient.

Voilà pour l’origine du mot. Mais que signifie-t-il vraiment ? Je vous propose cette définition établie par le Groupe de travail sur la laïcité (GTL), qui a rédigé un rapport au Conseil d’Etat genevois en vue d’inscrire ce principe dans les textes législatif et réglementaire :

 «La laïcité est un principe séparant l’Etat des communautés religieuses; celles-ci n’interviennent pas en tant que telles dans les affaires de l’Etat ; celui-là n’intervient pas dans les affaires des institutions religieuses, sauf à faire respecter la loi, comme pour n’importe quelle autre personne morale».

La définition précise ensuite que la laïcité ménage «un espace où les fidèles des différentes communautés religieuses, les personnes professant l’athéisme, celles choisissant l’agnosticisme ainsi que les tenants de systèmes de pensée ou philosophiques de toute nature peuvent échanger, débattre, évoluer en tant que citoyens, sans chercher à imposer leurs convictions par la contrainte, la menace ou le harcèlement».

 La laïcité sous ses formes les plus diverses comprend donc au moins deux éléments de base indissociables : d’une part, la séparation entre l’Etat et les institutions religieuses ; d’autre part, la liberté de conscience. Si l’un des deux manque, il n’y a pas de laïcité. Toutefois, même en régime séparé, quelle que soit la forme de l’Etat et quelle que soit la forme de l’institution religieuse, les deux interagissent puisqu’ils sont l’un et l’autre des composantes essentielles de la vie sociale.

 Comment un Etat laïque doit-il entretenir ses relations avec les communautés religieuses établies sur son territoire? Les situations sont si nombreuses qu’il faudrait plusieurs tomes pour répondre de façon complète. En tout cas, ces relations réclament du doigté, de la part de tous les protagonistes. Comme le signale le rapport du Groupe genevois de travail sur la laïcité, sur le plan pratique, «où placer le curseur de la laïcité? Trop de rigidité suscite de multiples oppositions au nom de la liberté d’expression; trop de souplesse encourage les intégristes à occuper l’espace public pour tenter d’imposer leur croyance.»

Quatre principes au moins doivent être respectés impérativement, à savoir :

- que l’Etat ne partage pas son pouvoir avec une ou des communautés religieuses;

- que celles-ci conservent leur liberté vis-à-vis de l’Etat avec le droit pour seule limite;

- que l’Etat respecte sa neutralité vis-à-des communautés religieuses en les considérant toutes de façon égale;

- que la loi commune s’impose aux coutumes particulières.

 La délicate étape des définitions étant passée, j’aborderai quatre autres points :1. De fausses idées sur la laïcité, 2. Les paradoxes de la laïcité, 3. La Suisse et sa Constitution incohérente, 4. L’extension de la liberté de conscience.

 1. De fausses idées sur la laïcité

 Le sociologue français Jean Baubérot, distingue la laïcité légale de la laïcité narrative. La première se réfère directement aux textes législatifs, réglementaires ou jurisprudentiels; la seconde est une reconstruction plus ou moins fantasmagorique de cette notion par les médias et la rhétorique des politiciens.

Ainsi, sont nées de nombreuses fausses idées et autres confusions qui tendent à rendre la laïcité illisible. En voici un florilège.

 Sécularisation. Ce terme est souvent confondu, à tort, avec la laïcité. La sécularisation signifie la perte d’influence de la religion sur la vie collective. L’Angleterre ou le Danemark, par exemple, ne sont pas laïques, dans la mesure où ces deux pays vivent sous le régime de la religion d’Etat (l’anglicanisme pour l’une, le protestantisme luthérien pour l’autre). En revanche, ils connaissent le même processus de sécularisation que leurs voisins européens.

 Athéisme. La lettre d’un lecteur français de l’hebdomadaire Marianne (25 février 2006) illustre fort bien cette confusion qui fait de la laïcité une arme au service de l’athéisme. Elle est ainsi rédigée : (…) C’est le devoir des démocrates laïques de lutter contre l’emprise des religions et même contre l’idée de Dieu. Avant de pouvoir étendre la démocratie, il faut déreligionniser la planète. Eh bien, non! Le but de la laïcité n’est pas – et n’a jamais été – de promouvoir l’athéisme. Elle n’a, vis-à-vis de l’existence ou de la non-existence de Dieu, aucune position; son propos n’est pas d’intervenir dans un débat philosophique; elle n’est pas l’arbitre des élégances théologiques ou athéologiques.

 Un moyen de lutte contre l’islam. C’est la confusion préférée du Front national en France. Alors que ce parti d’extrême-droite comprend de nombreux intégristes catholiques et qu’il ne défendait guère la laïcité républicaine, le voilà qui parsème ses discours de considérations laïques et même laïcardes depuis l’arrivée à sa tête de Marine Le Pen. Mais, en ce cas, la laïcité est pervertie en argument islamophobe. Il s’agit de lutter contre la présence en France de la religion musulmane. Et par islamophobie, il faut entendre moins la critique d’une religion – qui reste légitime – que l’expression déguisée d’un racisme anti-arabe.

 Un prétexte pour ignorer le phénomène religieux. La tentation peut être grande pour un fonctionnaire de prendre prétexte de la laïcité afin de ne pas entrer en matière avec des communautés religieuses. Mais la laïcité n’invite pas l’Etat à tout ignorer du fait religieux. On a vu d’ailleurs à quel point les autorités cantonales et fédérales en Suisse ont été prises au dépourvu par les massacres de la secte OTS commis, notamment, à Cheiry (FR) et Salvan (VS) en 1994.

Il n’y a pas de rapport de subordination entre Etat et religion, mais cela ne signifie pas l’absence de tout rapport entre eux! L’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme garantit la liberté d’expression religieuse. Dès lors, pour permettre cette libre expression, sans que cela ne trouble l’ordre public ou la paix confessionnelle, l’Etat doit bien prendre langue avec les communautés religieuses et ne saurait se confiner dans une superbe ignorance ombrée d’indifférence.

 2. Les paradoxes de la laïcité

 La laïcité, comme toute activité humaine, fourmille de paradoxes. En voici quelques uns qui contredisent les clichés qui la déforment.

 La France et ses entorses à la laïcité. La Constitution française fait sienne la laïcité dès son article premier : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

Comme nous l’avons constaté au début de cette conférence, le mot «laïcité» a  été créé en France dès 1871, au moment de la chute du Second Empire et des premiers balbutiements de la IIIe République. Ce néologisme a été forgé dans le contexte de la lutte entre les républicains anticléricaux et la puissante Eglise catholique française qui soutenait la monarchie. En 1905, la France s’est dotée de la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Loi remarquable, à la fois par sa clarté, sa cohérence et sa souplesse.

Car elle n’en manque pas, de souplesse! Ainsi, contrairement à la Suisse et à Genève, la France dispose d’un ministère des Cultes, fonction dévolue au ministre de l’Intérieur, chargé de la sécurité. Ce titre n’est pas que symbolique. En 2003, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy a participé très activement à la création du Conseil français du culte musulman (CFCM), l’idée initiale venant d’un autre ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, en 1999. Il reste à savoir si cette intrusion de l’Etat dans l’organisation d’une religion était vraiment une bonne chose ! En tout cas, le gouvernement français était nettement sorti du cadre de la laïcité à cette occasion.

Alors même que la Loi de séparation des Eglises et de l’Etat, adoptée en 1905, prévoit que l’Etat ne salarie ni ne subventionne aucun culte (article 2), la France a maintenu le régime concordataire (qui ressemble à celui en vigueur dans plusieurs cantons alémaniques) en Alsace-Moselle pour des raisons historiques. Dès lors, la France laïque y reconnaît les cultes catholiques, protestants et juifs et… y salarie leurs officiants.

Mais il n’y a pas que l’Alsace-Moselle. En Guyane, l’Etat français prend aussi en charge le salaire des ministres du culte, mais uniquement au profit de l’Eglise catholique.

A Mayotte, il rémunère les cadis (juges musulmans).

A Saint-Pierre-et-Miquelon, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie, l’Etat français finance également les différentes communautés religieuses présentes sur ces territoires.

Sur un plan plus général, l’Etat accorde des subventions à l’enseignement privé qui est principalement d’essence religieuse et très majoritairement catholique. Il salarie aussi les aumôniers civils (hôpitaux, prisons) et militaires appartenant aux principales religions en présence sur sol français (catholicisme, islam, judaïsme, protestantisme, et même bouddhisme).

Dès lors, le modèle français n’est pas aussi laïque que l’image que nous en avons. Une fois de plus, constatons que la «laïcité légale» est une chose et que la «laïcité narrative» en est une autre, fort différente.   

 Les Etats-Unis, plus laïques que la France? Alors, que la France politique aime à proclamer son anticléricalisme, les politiciens américains ne cessent de mettre Dieu à toutes les sauces rhétoriques. Ils mâchent du divin comme s’il s’agissait d’un chewing-gum. Voilà pour l’apparence. Mais en réalité, les Etats-Unis sont incontestablement un pays laïque au regard de ses lois. 

Certes, les Pères fondateurs de la Constitution fédérale n’ont pas inventé le mot «laïcité» mais, 114 ans avant la France, ils ont garanti la séparation des Églises et de l’État fédéral en adoptant en 1791 le premier amendement qui prévoit cette mesure. Outre la séparation, cet amendement consacre la pleine liberté de conscience et confirme l’absence de toute religion d’Etat. Thomas Jefferson, le troisième président des Etats-Unis, considérait que ce premier amendement érigeait «un véritable mur de séparation entre l'Église et l'État». Pour faire respecter ce «mur», les juges de la Cour suprême ont toujours refusé la prière à l'école, les subventions étatiques aux écoles confessionnelles – contrairement à la France – et la présence de symboles religieux dans l'espace public.

De même, à son article 6, la Constitution américaine de 1787 a d’emblée exclu la discrimination religieuse en matière d’emplois publics: Aucune déclaration religieuse spéciale ne sera jamais requise comme condition d’aptitude aux fonctions ou charges publiques sous l’autorité des Etats-Unis»

Certes, l’Amérique a pris, elle aussi, ses libertés vis-à-vis de sa laïcité originelle en choisissant pour devise In God we Trust. Elle ne figure pas dans le texte fondateur des Etats-Unis et a été adoptée fort tardivement par le Congrès, en 1956. De même, les télévisions ont popularisé la scène montrant le nouveau président américain en train de prêter son serment d’investiture sur la Bible. Toutefois, comme le remarque dans une interview au Point (12 mars 2012) le politologue français Daniel Lacorne[1], cela n'est pas prévu par la Constitution des Etats-Unis. C'est une coutume empruntée au parlementarisme anglais et inaugurée par George Washington, le premier président de la nouvelle République fédérale. John Quincy Adams, le sixième président des États-Unis, ne prêta pas serment sur la Bible, mais sur un recueil de lois. Un autre élu, le représentant démocrate du Minnesota, Keith Ellison, a prêté serment en 2007 sur un exemplaire du Coran. Chacun fait ce qui lui plaît.

 La Turquie, un pays pas si laiklik que ça! Lorsqu’en 1923, la révolution emmenée par Mustafa Kemal Atatürk fonde la République turque sur les décombres de l’Empire ottoman, la laïcité fait partie de l’arsenal destiné à moderniser le pays. La Constitution de 1937 définit la Turquie comme un Etat «républicain», «national», «populaire», «étatiste», «laïque» et «réformateur». Les juristes turcs ont dû s’inspirer directement du français pour former dans leur langue, le terme de laiklik. Dès lors, – du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan dès novembre 2002 et de son parti islamo-conservateur AKP –, la Turquie était présentée comme «l’autre pays de la laïcité». Toutefois, avant même le règne d’Erdogan, la laïcité turque présentait des traits tout à fait spécifiques.

Dès le début de la nouvelle République, la politique de son fondateur Atatürk consistait à donner à l’Etat les instruments pour maîtriser la sphère religieuse, qui était encore tout imprégnée par les fumées ottomanes et demeurait très influente au sein de la population. La maîtriser, la soumettre s’il le faut, mais sans se séparer d’elle, ce qui constitue une différence de taille par rapport à Genève et à la France. Il existe depuis 1924 une «présidence des affaires religieuses» (Diyanet Işleri) de l’Etat turc qui contrôle étroitement les activités des imams et leur formation. Donc, si l’on conçoit que la laïcité a pour base la séparation entre l’Etat et la religion, on peut légitimement se demander si la Turquie kémaliste répond à cette définition.

De plus, après l’accession d’Erdogan à la tête du gouvernement, puis à la présidence de la République, cette «laïcité légale» ne cesse d’être vidée de sa substance. Laiklik, la Turquie? Mais pour combien de temps encore? En effet, lundi soir (25 avril 2016) le président du parlement turc, Ismail Kahraman, a demandé l’abandon de la laïcité, dans le contexte de la réforme constitutionnelle souhaitée par le président Erdogan.

 3. La Suisse et sa Constitution incohérente

 En Suisse, les relations entre l’Etat et la religion ressortissent à la compétence des cantons. Par conséquent, notre pays dispose de presque tous les cas de figure possibles en matière de relations entre autorités publiques et communautés religieuses. Seuls Genève et Neuchâtel vivent sous le régime de la séparation et peuvent être considérés comme laïques. Tous les autres cantons ne le sont pas puisqu’ils reconnaissent de deux (généralement les Eglises catholique-romaine et protestante) à cinq (outre ces deux Eglises, la catholique-chrétienne et les deux communautés juives, dont la libérale, comme à Zurich) communautés religieuses. Le bouddhisme comprend 52,2% de fidèles de nationalité suisse et l’islam figure au troisième rang des religions recensées sur notre sol. Malgré cela, aucun canton ne les reconnaît.

Sur le plan fédéral, la Confédération ne s’occupe donc pas de religion. En principe. Mais le préambule de notre Constitution commence par ses mots : Au nom de Dieu Tout-Puissant[2]. Et il y a nettement plus gênant. Les relations entre l’Etat et les communautés religieuses sont régies par l’article 72; trois alinéas le composent :

1 – la réglementation des rapports entre l’Eglise et l’Etat est du ressort des cantons ;

2 – dans les limites de leurs compétences respectives, la Confédération et les cantons peuvent prendre des mesures propres à maintenir la paix entre les membres des diverses communautés religieuses ;

3 – la construction des minarets est interdite.

 Cet alinéa 3 tranche singulièrement sur le caractère général des deux autres. Faut-il rappeler qu’il a été ajouté à la suite du succès de l’initiative populaire contre les minarets le 29 novembre 2009, adoptée par 57% des votants? D’un côté, la Constitution dit que les religions ne la concerne pas : «voyez avec les cantons». Et de l’autre, elle interdit à une confession particulière, l’islam en l’occurrence, de ne pas utiliser un élément de son architecture traditionnelle. Où est la logique? La volonté populaire est sacrée, certes. Mais elle a introduit dans la Constitution un élément religieux, alors que, justement, ce texte voulait éviter d’intervenir dans ce domaine. La porte est ainsi laissée ouverte à l’introduction d’autres normes de ce type. Ce n’est certes pas le meilleur moyen de préserver la paix confessionnelle à laquelle ce pays, longtemps partagé entre deux confessions antagonistes, ne cesse d’aspirer.

 Au Tessin, le crucifix dans les écoles publiques avait soulevé naguère maintes polémiques.

Rappelons que si les cantons disposent d’une large compétence en matière de rapport entre l’Etat et les institutions religieuses, il y a néanmoins des limites comme l’explique le professeur genevois de droit public François Bellanger, dans l’un de ses travaux :

« Les écoles publiques, placées sous la responsabilité de la Confédération, des cantons et des communes doivent appliquer strictement le principe de la neutralité confessionnelle (...).L’enseignement religieux à l’école ne peut être que facultatif. Pour ces motifs, la présence d’un crucifix dans une salle de classe est contraire à la neutralité confessionnelle de l’école, car celui qui la fréquente peut voir dans ce symbole la volonté de se référer à des conceptions chrétiennes dans le cadre de l’enseignement »

D’ailleurs Le Tribunal fédéral avait en 1990 décroché le crucifix qui ornait les salles de classe d’une école publique tessinoise de la commune de Cadro.

Le Tessin a aussi retenu l’attention sur un autre point, la délicate question des rapports avec l’islam.

En septembre 2013, les Tessinois ont accepté à 65,4 % une initiative populaire qui reprenait presque mot pour mot la loi française interdisant le port de la burqa et du niqab (voile intégral) dans l’espace public. Pour l’instant, cette loi reste de portée avant tout symbolique, car aucun cas de musulmanes voilées intégralement n’avait été constaté au Tessin qui ne comprend que 6000 personnes de confession isla- mique sur 335 720 habitants. Les rares exemples étaient offerts par quelques touristes de passage à Lugano. On compte sans doute plus de soccoli à Ryad que de niqab à Lugano! De l’aveu même des initiants, il s’agissait d’agir à titre préventif, notamment à l’endroit des musulmans installés dans l’Italie voisine.

Je ne sais pas ce qu’il en est au Tessin, mais depuis que la burka est interdite, je n’en ai jamais vu autant à Paris, surtout aux alentours de la Gare du Nord ou dans certaines cités de banlieue. Si l’on adopte une loi, alors appliquons-la. La non-application des lois par l’Etat entraîne l’inobservance des lois par les citoyens !

En outre, je crois que l’enseignement de l’Histoire des religions dans les écoles est aussi un sujet de préoccupation dans votre beau canton.

Même laïque, le pouvoir politique ne saurait se désintéresser des religions qui, directement ou indirectement, influencent le comportement collectif des citoyens. Si l’Etat – du moins dans la conceptiongenevoise de la laïcité – ne saurait financer, même partiellement, des écoles religieuses, il n’en demeure pas moins que se pose la question de l’enseignement du fait religieux dans l’enseignement public.

C’est ainsi qu’à Genève, on n’enseigne pas l’Histoire des Religions, on enseigne l’histoire du fait religieux. Il y a là plus qu’une nuance. Pour savoir de quoi, il retourne, voici une explication donnée par deux anciens députés au Grand Conseil genevois, François Thion et Vesca Olsommer :

L’enseignement du fait religieux doit permettre de comprendre les autres systèmes de pensée, comme la pensée scientifique, le scepticisme ou l’athéisme, par exemple. Exposer une pluralité de points de vue, dans le cadre de l’enseignement scolaire permet de mieux connaître l’autre, de dépasser les préjugés pour intégrer d’autres critères et d’autres comportements. Il s’agit d’établir une distinction entre ce qui relève de la conviction, de la doctrine et, respectivement, de la connaissance. Mieux les identifier permet de mieux les défendre, d’éviter les comportements sectaires et les dérives religieuses.(...) Il s’agit d’enseigner des savoirs et non des religions (...)

4. L’extension continue de la liberté de conscience

La laïcité se trouve donc souvent là où on ne l’attend pas et parfois elle ne se trouve pas là où on l’attend. Ainsi, il n’existe pas une laïcité «substantielle», intemporelle, pur produit du ciel des idées mais des enjeux politiques et sociétaux qui interpellent continûment les aménagements des régimes de laïcité, comme l’explique Jean Baubérot dans son ouvrage Laïcité sans frontières paru aux éditions du Seuil.

 La laïcité est tout le contraire des intégrismes. Et ceux qui, se réclamant d’elle, veulent imposer leur vision antireligieuse du monde sont des imposteurs. Certes, la vision antireligieuse et athée du monde est aussi légitime, au regard de la laïcité, que les croyances religieuses. Elle doit d’ailleurs être défendue lorsqu’elle est attaquée, comme dans certains pays dominés par l’intégrisme musulman. Mais elle n’est pas la laïcité. L’athéisme mérite protection et considération, comme les autres formes de pensée. Ni plus ni moins.

De même, ceux qui transforment la laïcité en arme de combat contre l’islam la trahissent et cherchent à la pervertir. L’islam en Europe et en Suisse doit aujourd’hui s’adapter à un environnement où il entre en concurrence avec d’autres religions, avec l’athéisme, avec l’indifférence religieuse. La laïcité peut l’y aider, à la condition bien sûr, que ses fidèles l’acceptent comme une chance et non pas comme une contrainte à éviter dès que possible.

La laïcité, c’est avant tout l’extension continue de la liberté de conscience.

 Jean-Noël Cuénod

 

[1] Il est l'auteur, entre autres, du livre De la religion en Amérique. Essai d'histoire politique, (Gallimard, 2007).

[2] Au nom de Dieu Tout-Puissant! Le peuple et les cantons suisses, conscients de leur responsabilité envers la Création, résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres, Arrêtent la Constitution que voici

18:47 | Lien permanent | Commentaires (32) | Tags : laïcité, religion, etat | |  Facebook | | |

05/05/2016

ASCENSION

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Ville sans oreille les cloches sont muettes

Le ballet des ombres agite le silence

Comme si de rien n’était elles s’étreignent

Mais les phares d’une voiture les séparent

Et la lumière s’en va poursuivre sa route

 

Mes pas sont le métronome de votre coeur

Je suis le dieu qui chemine sans but

Brut comme un trottoir et sec comme un lendemain

Au fond de ma mort je cherche le pain de vie

Pour vous le transmettre prenez-en de la graine

 

Un jour je vous le dis les cloches chanteront

Et vous verrez alors de quel feu je me chauffe

Jean-Noël Cuénod

 

11:15 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ascension, poésie | |  Facebook | | |

02/05/2016

La France à la recherche d’un Bonaparte

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 «La question de l’autorité de l’Etat est placée au cœur de l’élection présidentielle de 2017». Telle est la conclusion du politologue Luc Roubaud, chercheur au CEVIPOF (Science-Po à Paris) qui vient de publier une étude sur les tendances qui se dessinent pour ce grand rendez-vous politique.

Son analyse révèle, entre autres, la persistance du clivage gauche-droite que l’on croyait dépassé par le social-libéralisme. En effet, si les deux grands camps politiques veulent plus d’Etat, ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. En groupant certaines questions posées aux électeurs des principaux partis, l’analyse de Sciences-Po-Paris détermine quatre types d’indices : régalien (souveraineté), sécuritaire, identitaire et «libéralisme économique».

 Sans surprise, les sympathisants du Front national sont les champions des trois premiers indices. Mais leurs résultats ne sont pas outrageusement différents de ceux obtenus par les électeurs des partis de la droite, LR (ex-UMP), et du centre, UDI. Dès lors, le centre-droit et l’extrême-droite se battront sans relâche pour devenir la meilleure incarnation de l’autorité de l’Etat. Sur ce terrain, se jouera l’hégémonie au sein de la droite. Ainsi, l’un des principaux «candidats à la candidature» présidentielle, Alain Juppé, a-t-il publié un livre au titre révélateur, Pour un Etat fort, qui tranche avec son ton habituellement très modéré.

A gauche, si on réclame de l’Etat, c’est surtout par crainte du libéralisme. En effet, les électeurs de l’extrême-gauche, des Verts et même des socialistes font montre d’un indice «libéralisme économique» particulièrement faible. Cela démontre, notamment, que le président François Hollande, de par sa politique social-libérale (plus libérale d’ailleurs que sociale), ne dispose que d’un très modeste soutien auprès de ses propres électeurs.

Avantage Marine Le Pen

Dans cette situation, Marine Le Pen paraît la mieux placée. En matière de souveraineté, de revendication identitaire et de sécurité, son Front national est de tous les partis de droite, le mieux profilé. Mais la patronne frontiste peut aussi chasser sur les terres de la gauche grâce à son discours nettement antilibéral.

En revanche, Nicolas Sarkozy est le moins bien loti, coincé qu’il est entre la droite modérée et libérale représentée par Alain Juppé et l’extrême-droite dont il a épousé le discours. Il lui sera difficile de mordre sur l’électorat libéral et modéré, car cet espace est suroccupé par Juppé et deux autres concurrents internes, François Fillon et Bruno Le Maire. Sarkozy semble donc condamné à surenchérir dans ses discours régaliens, identitaires et sécuritaires afin de démontrer que lui seul incarne l’autorité de l’Etat. Mais en tentant de capter les voix de la droite dure, il risque de perdre celle des modérés et des centristes. Son rôle d’ancien président constitue à la fois un atout et une faiblesse. Un atout, car face à Marine Le Pen qui n’a jamais eu d’expérience dans un exécutif, il peut exciper d’une longue carrière dans les sphères dirigeantes, ce qui ne manquera pas de rassurer les électeurs âgés et de droite. Une faiblesse, car son bilan comme président de la République est tout sauf reluisant.

A gauche, c’est pire. En imposant à son électorat, sans le lui avoir expliqué, un spectaculaire virage à droite, tant sur le plan économique que sécuritaire, le président Hollande a complètement démoralisé son propre parti, sans pour autant lui rapporter de voix à droite. Son premier ministre Manuel Valls se veut le héraut de l’autorité de l’Etat. Mais pour l’instant, il ne dispose pas d’une assiette électorale digne de ce nom.

La France est le seul pays occidental a connaître une telle centralité de l’Etat. La faiblesse de ce type de gouvernement tient dans ses hommes…forts ! Pour que le régime fonctionne, son exécutif doit être incarné par une figure charismatique et autoritaire. Or, à notre époque, les Bonaparte se font de plus en plus rares.

 

Jean-Noël Cuénod

 

10:48 | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : france, elysée2017, sarkozy, marinelepen, juppé | |  Facebook | | |

22/04/2016

NUIT DEBOUT OU LA NECESSITE DE TOURNER EN ROND

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 Tentative d’approcher le mouvement Nuit Debout, sous un autre angle, celui de la poésie.

 Il fait un temps à rêver debout pour ne pas mourir assis. A se lever, marcher, prendre son mal en impatience et abreuver l’insomnie d’un flot de paroles.

 Tourner en rond, place de la République. Tourner en rond avec d’autres ombres rebelles au sommeil.

Tourner en rond jusqu’à ce que sous nos pas le sol se dérobe pour nous faire entrer dans ses souterrains. Nous y retrouverons les entrailles chaudes de l’Histoire. Nous nous y perdrons. Notre voix nous sera retournée en écho. Des mains aveugles saisiront nos bras. Nous creuserons toujours plus, en ne quémandant plus d’autre aide que celles de nos mains, en ne cherchant plus d’autre issue que nous-mêmes.

 Un matin. Peut-être. Un matin, nous aurons tellement creusé que le soleil nous surprendra place de la République.

Nous ne tournerons plus en rond.

                                                ****

PAROLE ECOUTE

Je suis la parole qui écoute

Les jeunes morts ont tous l’âge du monde

Ils seront là où vos cris les appellent

Rien n’est plus bruyant que leurs silences

Ne les retenez pas et laissez-les

Vivre leur vie dans l’ailleurs des aïeux

 

Je suis la parole qui écoute

                                   

Oubliez vos larmes au vestiaire

Séchez votre visage baigné d’armes

Les odeurs de chanvre et d’agneau grillé

Se croisent s’entrecroisent s’entremêlent

Tressent les filaments de la nuit

 

Je suis la parole qui écoute

 

Dans les cœurs il faut faire place nette

Percez les abcès que le pus coule!

C’est le grand orage dans les poitrines

Comme les braises du feu fouaillées

Des gerbes de mots s’échappent scintillent

 

Je suis la parole qui écoute

 

L’incendie prendra ou ne prendra pas

Comment savoir où le vent va souffler?

Imprévisible derviche tourneur

Qui se moque bien de vos devins

Aujourd’hui seule importe la flamme

 Je suis la parole qui écoute.

Jean-Noël Cuénod

15:44 | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : nuitdebout, poésie | |  Facebook | | |

20/04/2016

Nuit Debout, l’insomnie sociale de Paris à Nontron

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 Comme tout le monde ou presque, Le Plouc a passé une Nuit Debout, place de la République. Mais il ne s’attendait pas, trois jours plus tard, à rencontrer un tentacule de ce mouvement à… Nontron, bourg de 3200 âmes et sous-préfecture de la Dordogne. Le désir d’instaurer une « autre politique » paraît aussi vif de Paris jusqu’au fin fond du Périgord vert.

A Paris, durant la nuit de mardi 12 à mercredi 13 avril, le mouvement Nuit Debout occupe, comme tous les soirs une moitié de la place de la République. Les stands des commissions ont déjà déployé bâches, banderoles, pancartes. Des commissions, il y a en pour tous les goûts, de la Commission Banlieue à la Commission Climat qui s’occupe aussi de collecter les déchets laissés sur la place. Tri écologique, cela va de soi.

 Celle du service d’ordre s’est parée d’un titre plus fleuri et moins baston : « Accueil-sérénité ». L’infirmerie improvisée est ouverte. « Radio et TV Debout » commencent leurs émissions transcrites sur les réseaux sociaux. Un « artisan poète » installe son vélo magique décoré d’une multitude de bibelots et d’un système complexe de petites fontaines. Entre délires poétiques et harangue anarchiste, l’artisan fait dans le décousu main ou plutôt le décousu bouche. Ce qui lui va bien, d’ailleurs. Et qui plaît à la cohorte de ses auditeurs souvent attentifs et interactifs, même si certains se sont mis sur orbite en tournant autour de leur canette de bière.

Bref, l’inorganisation est bien organisée. Cela rappellera aux vieux chnocks, genre Le Plouc, un incertain mois de mai. Vous aurez, en cliquant sur ce lien, tout le détail de la nuit de mardi (voir aussi la vidéo sous ce texte).

Les mecs tiennent le crachoir, ça vous étonne ?

Le lieu central est destiné aux assemblées générales. Le temps est limité, pas plus de trois minutes pour chaque orateur qui s’est inscrit préalablement. Comme d’habitude, le crachoir est monopolisé par les mecs. Un collectif féministe a noté que durant cette nuit de mardi à mercredi, 70% du temps de parole a été utilisé par des hommes. Les filles, si vous ne prenez pas la parole, ce ne sont pas les porteurs de slip kangourou qui vous la donneront !

Dans ce flot de mots, toutes les colères s’expriment. Un petit patron prend la parole pour expliquer comment l’administration l’a empêché de développer son entreprise sociale vouée à l’apprentissage de la conduite d’engins de chantier à des jeunes descolarisés. Un SDF crie son désespoir : « Ecoutez-nous, puisque personne veut nous voir ! ». Un Brésilien plaide, en portugais, la cause de Dilma Roussef. Un membre de la Commission de liaison avec les travailleurs annonce un 1er-Mai très chaud à Paris.

Un intervenant met en lumière l’une des raisons du succès de ces Nuits Debout : « Les gens sont heureux d’être ensemble ! » Dans une société médiamercantile qui cherche à isoler toujours plus les individus pour éviter qu’il ne fasse peuple, ce bonheur de partager quelque chose « en vrai » n’est surtout pas à négliger.

Expulsion de Finkielkraut : stalinisme et mauvaise foi

Samedi 16 avril, des jeunes communistes se sont vantés d’avoir « jeté » de la place de la République Alain Finkielkraut accusé d’être un « sale réac ». La filiation bolcho-autoritaire reste vivace. Comme d’habitude, qu’ils soient chenus ou boutonneux, les staliniens ont versé dans l’ornière sectaire. Pour les défendre, des sympathisants du mouvement soulignent que Jean-Luc Mélenchon, lui aussi, avait été expulsé de Nuit Debout. Tout d’abord, il était tout aussi sectaire d’expulser l’homme politique que d’avoir fait de même avec l’homme de lettres. Ensuite, dans le cas de Mélenchon, il s’agissait d’empêcher un dirigeant politique de détourner le mouvement à son profit alors que l’académicien ne demandait rien d’autre que de dialoguer.

Toutefois, les politiciens de droite qui profitent de cet incident pour flinguer le mouvement sont d’une insigne mauvaise foi. Durant les six heures où Le Plouc est resté à Nuit Debout, les assemblées générales se sont déroulée dans un climat plutôt serein et la circulation de la parole s’est accomplie assez harmonieusement, ce qui n’est pas si fréquent en France.

Hollandophobie en Périgord Vert de rage

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Changement radical de décors, samedi matin. A place de la République, a succédé celle du marché à Nontron. Entre deux étals de fruits et légumes, quelques jeunes et moins jeunes font groupe sous une pancarte « Nuit Debout à Nontron ».

Une Nuit Debout, dans cette petite sous-préfecture périgordine ? Fière réponse collective : « Oui m’sieur. Et hier soir, nous étions 150 devant la mairie, malgré une pluie battante », soit 4,6% de la population nontronnaise. Pas mal, en effet.

Ces nuitdeboutistes du Périgord militent souvent dans des mouvements associatifs de défense de la nature. Ils se montrent très attachés à la préservation du terroir. Un projet de circuit automobile vers Ribérac leur fait monter les tours. « Un projet avait été abandonné au lieu-dit Bagatelle. Et voilà qu’ils remettent ça ! »

Des paysans les regardent mi-goguenards, mi-solidaires. En milieu rural, la cote de François Hollande est tellement basse qu’elle atteint les terres australes. C’est même une haine carabinée qui l’accable : « On ne peut plus le voir, c’est simple ! » Tout ce qu’il dit, songe, projette, pense, fait ou ne fait pas énerve. Même quant il se tait, il agace. Le monde rural est abandonné à ses mornes plaines et la réforme des régions a encore accentué ce sentiment. « Tout est plus loin maintenant pour faire nos démarches administratives. On n’y comprend plus rien. On est assommé de taxes et les aides nous passent sous le nez ! » Si Nuit Debout emmouscaille le gouvernement, alors vive Nuit Debout !

Avant de quitter les nuideboutistes de Nontron, Le Plouc demande à l’un des militants, ce qu’il pense du mouvement « occupy Wall Street » et du succès de Bernie Sanders à la primaire démocrate aux Etats-Unis. « Heu, c’est quoi, c’est qui Sanders ? Moi vous savez, je ne veux pas perdre du temps à m’informer sur ce qui se passe ailleurs. » Et d’où vient-il, cet ermite de 20 ans ? De la région parisienne !

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

19:36 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : nuitdebout, finkielkraut, politique, france | |  Facebook | | |

14/04/2016

Comment le PS français est régulièrement tué par ses renégats

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François Hollande et Manuel Valls sont en train de couler leur navire amiral. Dans l’histoire de la gauche de l’Hexagone, ils ne sont pas les premiers «particides». Chaque fois que les socialistes ont voulu rejoindre la rive droite du fleuve politique, ils ont sombré. Pour se remettre à flot sous une autre forme.

 Le premier ministre français Manuel Valls veut-il briser son propre parti? Tout porte à le croire. Avec son ministre de l’Economie – et néanmoins concurrent – Emmanuel Macron, il fait assaut de libéralisme. Et puise dans l’arsenal de l’extrême-droite, le projet – avorté – de déchéance de la nationalité. Son patron François Hollande, qui a dirigé le Parti socialiste français pendant onze ans, ne fait rien pour le contrecarrer, au contraire. Le résultat de cette politique ne s’est pas fait attendre. La plupart des élus et ce qui reste de sympathisants au PS ne sauraient se reconnaître dans cette politique. Le Parti socialiste est prêt à voler en éclats.

C’est sans doute le but recherché, en tout cas par Manuel Valls. Celui-ci sait qu’il ne sera jamais le leadeur du PS, sa position au sein du parti s’étant toujours révélée ultraminoritaire. Et ce n’est pas aujourd’hui que cette situation va évoluer dans un sens favorable à sa cause. Il lui faut donc trouver une autre écurie présidentielle pour mener à bien ses ambitions élyséennes. Et briser le PS pour tenter d’aménager son propre espace en unifiant le centre gauche au centre droit. D’ailleurs dès 2009, il a souvent fait part de son désir de créer un grand parti démocrate à l’instar de celui des Etats-Unis.

Mais la place centriste est bien encombrée, à commencer par son ministre Macron – qui, n’ayant jamais adhéré au PS, vient de créer son propre mouvement En Marche – sans oublier François Bayrou et Alain Juppé. La tactique de Valls se révèle donc fort aléatoire, néanmoins c’est la seule issue possible pour lui dans la perspective de cet obsédant Palais de l’Elysée. Qui est aussi celui des illusions perdues.

 Dans tout cela, quel jeu joue François Hollande? Il est bien difficile de le dire. Si, du moins, il y a encore un jeu à jouer pour lui. En tout cas, l’actuel président et son premier ministre apparaîtront comme les tueurs du PS français, tel qu’il avait été reconstruit par François Mitterrand en 1971. Cela dit, ce ne sera pas le premier «particide» de l’histoire du socialisme hexagonal. Ce processus mortifère obéit même à une constance remarquable: le leadeur place le Parti socialiste sur une position gauchisante, voire extrémiste, puis se met à singer la droite lorsqu’il parvient au pouvoir, sonnant le début de la fin pour son parti. Qui renaîtra plus tard sous une autre forme.

Avant François Hollande, au moins deux grandes figures socialistes ont enfilé la cagoule du bourreau renégat, Jules Guesde et Guy Mollet.

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A gauche, Jules Guesde, à droite, son rival Jean Jaurès

Jules Guesde, fossoyeur de la SFIO première mouture

 De toutes les grandes figures tutélaires du socialisme français, Jules Guesde (1845-1922) apparaît comme le gardien le plus sourcilleux de l’esprit révolutionnaire. Journaliste de formation mais surtout militant professionnel, Guesde est aussi l’un de ceux qui, en France, connaît le mieux la pensée de Karl Marx, pensée dont il sera le héraut. Au cours du XIXe siècle, le mouvement ouvrier s’organise difficilement en France. Le socialisme naissant est alors – déjà­ !–  composé de nombreux courants. Après moult scissions et fusions, deux formations se disputent la suprématie sur la gauche en 1902, le Parti socialiste de France mené par Jules Guesde et le Parti socialiste français, dont Jean Jaurès (1859-1914) est le plus prestigieux dirigeant. Pour les socialistes gesdistes, pas de compromis avec la bourgeoisie même modérée, le réformisme est un piège pour la gauche en ce qu’il détourne la classe ouvrière du seul but qui vaille : la révolution prolétarienne.

Les socialistes jauresiens ne récuse pas le mouvement vers la révolution mais veulent l’inscrire dans les droits de l’homme créés par la révolution française et cherchent à lui donner un contenu humaniste. Contrairement aux guesdistes, ils luttent pour faire voter au parlement des réformes favorables aux ouvriers. Pour eux, chaque conquête sociale est un pas vers le socialisme, même s’il est fait dans le contexte des institutions bourgeoises.  Ces deux visions antagonistes du socialisme seront une constante de la gauche au XXe siècle.

L’alliance entre guesdistes et jaurésiens est particulièrement malaisée à créer. Le socialisme français est divisé, alors que dans la plupart des pays industriels européens, notamment l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Suisse, cette unité s’est réalisée sous la houlette de la social-démocratie. D’ailleurs, réunis au sein de la IIe Internationale, les «partis frères» s’inquiètent de cette division persistante du socialisme en France, néfaste pour leur cause alors en pleine expansion, et, à l’issue du Congrès d’Amsterdam en 1904, font injonction aux deux formations de fusionner.

Un an après, c’est chose faite. Le parti de Guesde et celui de Jaurès se réunissent au sein de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) qui sera désormais le seul parti socialiste en France, une première dans ce pays. Mais quelques années plus tard, les ferments de la division se réaniment, à propos des premiers symptômes de la guerre à venir. Le réformiste Jean Jaurès prône l’instauration de la grève générale – et même de la grève générale insurrectionnelle – pour s’opposer aux mobilisations dans les pays européens. Alors que le révolutionnaire marxiste pur et dur Jules Guesde, s’y oppose afin de ne pas affaiblir le développement des industries, gage de l’accroissement en nombre de la classe ouvrière; en outre, il espère qu’une guerre «bourgeoise» provoquera la révolution socialiste.

Début juillet 1914, la tendance pacifiste de Jaurès semble prendre le dessus. Jean Jaurès devient alors la cible de la haine des milieux militaristes. Cible aussi de Raoul Villain, étudiant nationaliste exalté, qui assassine Jean Jaurès au soir du 31 juillet. Sans leur vigie, les pacifistes de la SFIO se font prendre de vitesse par leurs camarades bellicistes. Les socialistes renoncent à la grève générale, à l’instar des sociaux-démocrates allemands. Les députés SFIO votent les crédits de guerre le 4 août. Trois semaines plus tard, Jules Guesde entre au gouvernement d’union sacrée avec d’autres socialistes. Il deviendra même ministre d’Etat jusqu’en décembre 1916.

Certes, Guesde n’est pas le seul dirigeant socialiste à avoir soutenu l’effort de guerre de la France, loin de là. Marcel Sembat et Albert Thomas (le premier directeur du Bureau international du Travail à Genève sera même sous-secrétaire d’Etat à l’artillerie à l’équipement militaire!) l’ont également rejoint. L’aile belliciste ayant aussi triomphé au sein de la social-démocratie allemande, il n’était plus possible d’enrayer la mécanique guerrière.

Mais que Jules Guesde – grand pourfendeur de toute compromission avec le pouvoir bourgeois – soit devenu ministre d’Etat et soutien actif de la politique militariste du gouvernement a grandement contribué à démoraliser la gauche française. Une démoralisation qui aboutira à sa division lors du congrès de Tours, deux ans après la fin du premier conflit mondial.

 images-1.jpegGuy Mollet, fossoyeur de la SFIO seconde mouture

 Les divisions nées de la Grande Guerre connaissent leur point d’incandescence dès Noël 1920 lorsque s’ouvre le Congrès de la SFIO à Tours. Une majorité de congressistes adoptent le projet d’adhésion à la IIIe Internationale dirigée par la Russie bolchévique et créent ce qui deviendra plus tard le Parti communiste français (PCF). La minorité qui refuse de s’aligner sur Moscou maintient la SFIO mais perd le quotidien L’Humanité créé par Jean Jaurès.

Léon Blum prend la tête de cette nouvelle mouture socialiste. Sous sa direction, la SFIO se reconstruit. Si elle toujours traversée par des courants souvent opposés, elle parvient néanmoins à consolider son unité, malgré les attaques des «camarades» communistes. Dès 1933, la SFIO a repris l’ascendant sur le PCF au sein de la gauche. Trois ans plus tard, elle devient le pivot du Front populaire, qui allie communistes, socialistes et radicaux. Léon Blum est nommé chef d’un gouvernement qui lancera les grandes réformes sociales emblématiques du XXe siècle, telles les congés payés et la semaine de 40 heures.

Après l’effondrement de l’armée française au début de la Deuxième Guerre mondiale, les socialistes sont déboussolés à l’instar des autres français. Le 10 juillet 1940, 170 parlementaires socialistes votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, 36 s’y opposent. La IIIe République est morte. Si plusieurs figures socialistes rejoignent Pétain et la Collaboration, d’autres tentent dès août 1940 de reconstituer la SFIO dans la clandestinité, sous l’impulsion de Daniel Mayer, résistant de la toute première heure. Par la suite, les socialistes seront nombreux à rejoindre la Résistance, formant son ossature avec les gaullistes, les communistes et les démocrates-chrétiens.

En 1946, l’affrontement entre «révolutionnaires» et «réformistes» ressurgit lors du congrès de la SFIO à Paris. Emmenés par Daniel Mayer, les «réformistes» plaident en faveur d’un socialisme humaniste dégagé des pesanteurs du marxisme, sans en renier tous ses aspects.  Guy Mollet (1905-19759, chef de file des «révolutionnaires» et de l’aile gauche, s’oppose à cette forme de «travaillisme» et veut ancrer encore plus fortement la SFIO dans le marxisme. C’est lui qui triomphe. Mollet sera l’inamovible secrétaire général de la SFIO jusqu’à la mort de ce parti en 1969.

Farouche adversaire du colonialisme français, à l’instar de son parti, Guy Mollet est opposé à la guerre en Algérie dès le début de ce conflit qui éclate en novembre 1954. Sous la bannière du Front républicain, il remporte les législatives de 1956. Appelé par le président René Coty à diriger le gouvernement, Mollet a été élu pour faire la paix en Algérie. Il fera l’exact contraire de son programme. Après avoir été vilipendé par la population européenne d’Alger lors d’un déplacement dans cette ville alors française, il ne parvient pas à trouver le consensus qui lui aurait permis d’adopter les réformes sociales nécessaires pour couper l’herbe sous le pied des indépendantistes algériens du FLN. Au lieu de démissionner, Guy Mollet s’accroche au pouvoir. Lui, le marxiste convaincu, l’anticolonialiste acharné, fera la politique la plus militaristes qui soit. Au plus grand plaisir de la droite colonialiste, heureuse de voir un socialiste faire la sale besogne. Le gouvernement Mollet donne à la police et à la justice militaires des pouvoirs spéciaux en Algérie et envoie le contingent – c’est-à-dire les soldats appelés ­– en Algérie. Sous son règne, la guerre est ancrée. Guy Mollet trahit l’un après l’autre tous ses engagements.

La SFIO ne s’en remettra pas. Elle se marginalise progressivement au début de la Ve République, ce qui fera dire à l’écrivain et ministre gaulliste (également ancien compagnon de route du PCF) André Malraux : «Entre les communistes et nous, il n’y a rien». Le mouvement de Mai-68 donnera le coup de grâce à cette vieille SFIO qui sera dissoute en 1969.

 Hollande-Valls, vers la mort du PS mitterrandien

 Sur ses décombres, naîtra le Parti socialiste de François Mitterrand, au congrès d’Epinay en 1971. Comme durant ses autres vies antérieures, le nouveau PS se positionne très à gauche en prônant la «rupture» avec le capitalisme et en lançant ce slogan rimbaldien propre à séduire la jeunesse: «changer la vie». Vieux cheval de retour de la IVe République, François Mitterrand est tout sauf un gauchiste, même s’il s’entoure d’anciens trotskistes ou d’ex-maoïstes sortis de Mai-68. Il fera du PS un parti de gouvernement, un appareil voué au seul objectif qui compte pour lui: conquérir la présidence de la République.

Le but est atteint en 1981. Le PS de Mitterrand rafle tout: l’Elysée et la majorité de l’Assemblée nationale. Durant les deux premières années, le PS et son allié communiste appliquent leur «programme commun». Et c’est l’échec. François Mitterrand change de cap et impose une politique plus libérale. Il réussit à masquer cette volteface par un très habile stratagème idéologique: en mobilisant les socialistes en faveur du processus d’union européenne et les jeunes, contre le racisme.

Sous ses quatorze ans de présidence, François Mitterrand a fait du PS, un parti d’élus, de professionnels de la politique, laissant dans l’ornière la classe ouvrière et les salariés en général. Durant ces années Mitterrand, le PS a conservé une posture révolutionnaire alors qu’il était en réalité un parti réformiste à la sociologie nettement bourgeoise et très peu prolétarienne. Cet écart entre ce discours et cette réalité s’est élargi au fil des années pour devenir aujourd’hui caricatural.

Elu après une campagne très marquée à gauche (mon ennemie, c’est la finance!), François Hollande a fait comme ses prédécesseurs, une politique contraire à son programme. Et comme ses prédécesseurs, il a démoralisé la gauche, n’ayant pas réussi à masquer son revirement comme l’avait fait François Mitterrand. Avec Valls, Hollande a ainsi donné le coup de grâce au Parti socialiste. Mais cette formation était déjà bien mal en point.

Un PS est en train de mourir. Au fil des échanges variés du mouvement Nuit Debout ou ailleurs, en tâtonnant à l’aveugle, la gauche française cherche désormais sa réincarnation.

 Jean-Noël CUÉNOD

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11/04/2016

Le Plouc cause dans le poste sur fond(s) de "Panama Papers"


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07/04/2016

Une école bâloise baisse les bras devant l’intégrisme musulman

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Il y a une belle tradition à l’Ecole secondaire de Therwil, à Bâle-Campagne. En entrant dans sa classe chaque élève serre la main du prof. Ce signe de respect mutuel risque d’appartenir à un passé révolu. Fin 2015, deux écoliers de 14 et 15 ans ont refusé ce salut traditionnel à leur enseignante. Motif: leur religion musulmane interdirait aux garçons de «toucher la main d’une femme». A une autre époque, on aurait applaudi la main de l’enseignante qui aurait touché la joue de ces sales gosses d’une baffe bien sonore. Mais nous vivons des temps procéduriers. L’affaire a donc été examinée par la Commission scolaire, l’ensemble des enseignants et la direction de l’Ecole secondaire. Celle-ci a récemment donné sa bénédiction aux deux élèves en les exemptant du salut, à la condition que leur refus s’étende à tous les enseignants, y compris les hommes, «afin d’éviter la discrimination entre sexes». On ne rit pas !

Ajoutons que les parents des deux jeunes sont établis en Suisse depuis 14 ans ; leur père, d’origine syrienne, travaille dans une entreprise de transport. En outre, il officie comme imam au Centre islamique du roi Fayçal de Bâle, mosquée qui avait attiré l’attention sur elle en 2013 à la suite de prêche haineux contre les non-musulmans. Toutefois, selon l’administrateur de ce Centre interrogé par Le Temps (6 avril), leur père ne serait pas à l’origine de ce refus. Les deux collégiens auraient été intoxiqués par la propagande intégriste que diffuse sur Internet un Allemand converti à l’islam, Pierre Vogel, qui est interdit d’entrer en Suisse.

C’est peu dire que la direction de l’Ecole de Therwil a pris une décision aussi calamiteuse que dangereuse. Et le fait que les deux jeunes musulmans sont priés d’être aussi grossiers avec les enseignants qu’ils le sont avec les enseignantes relève de la plus ridicule tartufferie. Le comportement des deux jeunes est d’autant plus inexcusable qu’il ne s’agit pas de nouveaux arrivants encore peu au fait de nos us et coutumes. Ils ont toujours vécu en Suisse, non pas à l’intérieur d’un ghetto de banlieue, mais dans une jolie petite ville prospère et ouverte.

En outre, le président de la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS), Montassar BenMrad, a rappelé qu’il n’y a rien dans le Coran qui interdise à un homme de serrer la main d’une femme[1]. En accordant cette dispense, la direction de l’Ecole secondaire de Therwil n’a donc pas respecté la liberté religieuse, elle a donné son blanc-seing à une vision sectaire de l’islam qui alimente l’idéologie mortifère des djihadistes. Les premières victimes de cette lamentable décision seront les musulmans soucieux de vivre en harmonie avec leurs concitoyens. Alors qu’ils doivent contrer l’influence des intégristes qui ne cessent d’enfumer les jeunes têtes via internet, voilà qu’une école suisse donne gain de cause aux islamistes radicaux.

Contrairement à Genève, Bâle-Campagne n’est pas un canton laïque puisqu’il reconnaît trois confessions comme collectivités de droit public (les Eglises protestante, catholique-romaine et catholique-chrétienne appelée aussi Vieille-Catholique). Néanmoins, il devrait s’inspirer de certains principes de la laïcité pour assurer l’harmonie sociale entre citoyens de croyances ou non-croyances diverses. A savoir, respecter la liberté d’expression des religions, comme des associations athées, mais ne rien céder aux revendications des sectaires qui tentent d’élever des murs entre citoyens partageant une même communauté de destin.

L’intégrisme musulman n’est pas seul en cause. Le sectarisme infecte aussi d’autres religions. Et ces comportements intolérants restent particulièrement visibles en milieu scolaire comme le confirme ce conflit qui a opposé aux autorités scolaires du canton de Zurich, un père et une mère fondamentalistes chrétiens[2]. Ces parents voulaient interdire à leur fils de participer à des séances de yoga lors d’une leçon donnée dans une école enfantine, car il s’agissait, selon eux, d’une pratique relevant de la religion hindoue. Le 14 février 2012, le Tribunal fédéral a rejeté le recours du couple en précisant que ces cours n’avaient pour but que la relaxation et qu’ils ne véhiculaient aucun contenu confessionnel.

Devant le tollé que la décision de Therwil a provoqué en Suisse, il est probable que les autorités cantonales bâloises annulent en fin de compte cette «dérogation au salut manuel». Le plus tôt, en toute clarté, sera le mieux.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Cela dit, si l’on consulte des hadiths (consignation des paroles et actes du prophète) à ce propos, certains soulignent clairement que Mohamed refusait de serrer la main des femmes, comme l’indique ce site.

[2] Affaire évoquée dans le livre Ne retouche pas à mon dieu ! Un bilan de la laïcité, rédigé par l’auteur de ce blogue et publié en 2015 chez Slatkine. 

15:19 | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : islam, suisse, ecole, intégrisme | |  Facebook | | |

05/04/2016

#NuitDebout Faire rentrer les rêves dans les urnes

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 «Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes». Inscrite sur une pancarte, place de la République à Paris, cette formule dit bien des choses sur le mouvement «Nuit Debout» qui prend de l’ampleur mais aussi sur la France telle qu’elle est aujourd’hui. Contrairement aux mouvements d’apparence similaire en Espagne ou aux Etats-Unis, les jeunes «indignés» français n’ont pas l’intention de créer un parti ou d’investir une formation existante pour la transformer. Certes, ils évoquent une révolution dont les contours ne peuvent qu’être flous mais sans se référer à des contenus idéologiques précis, à la différence de leurs lointains aînés de Mai-68.

Ce mouvement spontané trahit surtout le désarroi français devant l’inefficacité de son système politique qui n’offre pas la moindre perspective à la jeunesse, quel que soit le parti au pouvoir. Un système qui ne «fabrique» que des nains politiques n’ayant d’autres stratégies que communicantes.

Cette prise de parole spontanée – qui s’est répandue dans tout l’Hexagone avec une stupéfiante rapidité grâce aux réseaux sociaux – suscitera-t-elle l’émergence d’une structure politique d’un type nouveau? La France l’avait déjà espéré après la grande manifestation qui avait suivi les attentats de janvier 2015 contre l’HyperCasher et Charlie-Hebdo. Mais le soufflé était retombé peu après.

Si les rêves ne rentrent pas dans les urnes. Se priver d’urne peut virer au cauchemar. Soit en retournant dans une impuissance décourageante, soit en provoquant un chaos qui ne peut que profiter au Front national. Le temps du débat collectif est essentiel. Mais il faudra le dépasser et donner à ce mouvement un contenu politique qui permettrait d’offrir une alternative crédible à des institutions françaises devenues inaptes à répondre aux défis actuels.

   Jean-Noël Cuénod

 Editorial paru dans le quotidien 24 Heures, mardi 5 avril 2016

ESPACE VIDEO

 

17:46 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : nuitdebout, france, françois hollande, politique | |  Facebook | | |

02/04/2016

François Hollande ou la déroute en chantant

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(Photo: François Hollande tentant de s'extirper d'un de ses Himalayas)

Inébranlable. A ses visiteurs – qui sont priés de le répéter aux médias en prenant la mine mystérieuse des favoris du sérail – François Hollande affirme qu’il tient bon, qu’il cache dans la manche de son costume gris taupe des atouts pour se faire réélire en 2017. Peu importent le million de jeunes (et d’anciens jeunes) qui déboulent dans les rues de France, les colossales finesses qui se retournent contre lui, les échecs qui font mal, les initiatives qui font pschiiit et les projets qui font plouf.

Sa fameuse loi travail est détricotée à chaque fois qu’un corps social montre les dents. Si bien que l’on aura un texte typiquement «hollandais» qui, de concessions en corrections, transforme la grrrrande rrrréforme  – roulez tambours !– qui allait rendre l’embauche des chômeurs attractive pour les chefs d’entreprise, en réformette – résonnez pipeaux ! – qui, en voulant ménager chacun mécontente tout le monde.

Billard à trois bandes et à un mauvais trou

Pour la constitutionnalisation de l’état d’urgence, même scénario pourri. François Hollande a voulu jouer au malin en puisant ses projets dans l’arsenal démagogique de l’extrême-droite afin de court-circuiter Nicolas Sarkozy. La déchéance de nationalité pour les terroristes était l’une des mesures mises en avant par le président – on ne rit pas ! – socialiste. Cette vieille lune du Front national ne sert strictement à rien pour lutter contre le djihadisme. Qu’importe, ça fait vibrer les réseaux sociaux et ça empiète sur la droite. Vous ne pouvez pas comprendre. C’est du billard à trois bandes. Mais l’ennui avec Hollande, c’est que la balle tombe souvent dans le mauvais trou.

Il est resté bloqué par ce piège pourtant bien prévisible : soit on ôte la nationalité à tous les terroristes, même à ceux qui n’ont que le passeport français et l’on créé des apatrides, contrairement au droit international ; soit, on ne l’enlève qu’aux terroristes binationaux et l’on suscite une inégalité de traitements entre deux types de Français. On connaît la suite : incapable d’obtenir la majorité des trois cinquièmes des parlementaires pour changer la Constitution, François Hollande a dû renoncer à inscrire l’état d’urgence dans le marbre de la Loi fondamentale. Heureusement d’ailleurs pour la liberté des Français. On frémit à l’usage qu’une Marine Le Pen aurait pu faire d’une telle réforme, offrant plus de pouvoirs à la police et moins à la justice.

Il en est allé de ce projet comme des autres grandes propositions présidentielles : on dessine un Himalaya sur les écrans médiatiques et c’est une taupinière, dans le meilleur des cas, qui surgit sur la terre du réel.

Le capitaine de pédalo coincé au milieu du gué

François Hollande a été élu sur une politique clairement axée à gauche, avec une augmentation d’impôt pour les plus riches qui aurait permis d’aider les petites et moyennes entreprises. Mais il s’est laissé bloquer d’emblée par la chancelière allemande en acceptant le traité européen sur la rigueur budgétaire. Dès lors, sa marge de manœuvre a été réduite à un mince filet. Il aurait dû ouvrir une crise au sein de l’Union en refusant, par le biais de son parlement, de parapher le traité européen. Cela aurait permis au moins de vider un abcès qui continue à infecter l’UE.

Mais Hollande n’est pas un homme de rupture. Il préfère louvoyer. A cet égard, la formule lancée par Jean-Luc Mélenchon, faisant du président un capitaine de pédalo, s’est cruellement vérifiée. En se pliant au diktat de Berlin, le président socialiste n’a pas eu d’autres choix que de mener une politique libérale. Mais alors, il aurait fallu expliquer ce revirement aux Français, notamment à ses électeurs, et définir clairement la nouvelle optique sociale-libérale de son gouvernement. Au lieu de cela, Hollande n’a pas assumé publiquement sa volte-face, distillant ici et là des réformettes plus ou moins libérales et rarement sociales, tout en prétendant mener une politique de gauche.

En suivant la logique du capitalisme, son action ne va pas assez loin dans le sens du libéralisme. Mais dans une optique socialiste, elle trahit tous les objectifs poursuivis par la gauche. A cause de cette politique chafouine, la France se trouve au milieu du gué au moment de la plus forte crue. D’où l’angoisse collective qui parcourt l’Hexagone.

Le désarroi français est d’autant plus grand que personne ne voit d’issue à la situation présente. Il n’y a guère que François Hollande pour croire en ses chances en 2017. Nicolas Sarkozy et son catastrophique quinquennat ne sauraient constituer une alternative. Malgré ses succès électoraux, le Front national ne possède pas un appareil politique compétent et Marine Le Pen a démontré lors de son calamiteux voyage au Canada – où aucune figure politique, même de second plan, n’a accepté de la rencontrer –qu’elle ne dispose d’aucune crédibilité internationale. Sauf dans la Russie poutinienne qui participe au financement de son parti.

Le centre introuvable

Tous les regards convergent donc vers Alain Juppé, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac. Ce qui, d’ailleurs, en dit long sur l’absence de renouvellement des élites politiques françaises. Libéral mais soucieux de régulation, partisan d’un centre-droit ouvert à certaines idées sociales-démocrates mais fermé au racisme d’extrême-droite, Juppé paraît en situation de fédérer les électeurs du centre-gauche et du centre-droit qui, numériquement, constituent la grande majorité des Français. Mais cette majorité numérique n’a pas – pas encore ? – trouvé le vecteur politique qui lui permettrait de parvenir enfin au pouvoir. Le mode de scrutin – majoritaire à deux tours – ne le permet pas. Il a créé le bipartisme qui a scindé le centre en deux parties opposées. Avec le tripartisme qui se dessine par le surgissement du Front national, cette situation ne va pas s’améliorer. Au contraire, la présence du FN va radicaliser tant la gauche que la droite classique, au détriment du centre.

Dès lors, la France ne pourra pas se sortir de sa mélasse sans une réforme profonde de ses institutions. Le mode de scrutin actuel favorise les forts en gueule. Il devient indispensable d’avantager, sinon les forts en thème, plutôt les forts en cervelle.

Jean-Noël Cuénod

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28/03/2016

Pâques 2016

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Es-tu vraiment sûr de vouloir ressusciter ?

Les flics et leurs délateurs seraient bien foutus de te flanquer en détention administrative pour entrée illégale sur le territoire. Et si tu leur échappes, tu pourrais bien te faire crucifier une deuxième fois. Les bourreaux de Dieu ne manquent pas.

 Es-tu vraiment sûr de vouloir ressusciter ?

 Toi qui as qui a changé la mort en vie, tu verras tous ceux qui, au nom de Dieu, font le chemin inverse avec leur ceinture d’explosifs.

Toi qui a semé l’amour, tu verras tous les démagogues qui font moisson de haine.

Toi qui a remis César à sa place, tu verras tous ses petits héritiers se prendre pour des dieux.

Toi qui a prêché le pardon, tu verras tous les bigots qui n’ont que ton nom à la bouche prôner la vengeance.

Toi qui n’avais faim que de justice, tu verras tous les prédateurs dont la faim est sans fin.

Toi qui avais chassé les marchands du temple, tu verras leur retour triomphant.

Toi qui accueillais l’étranger en quête de pain, tu verras tous les braves gens le rejeter vers son néant.

Toi qui abattais les murs, tu verras tous tes zélateurs en construire de plus hauts.

Es-tu vraiment sûr de vouloir ressusciter ?

 

Jean-Noël Cuénod

 

Illustration :  Le Christ dans la tempête de Rembrandt, Isabella Stewart Gardner Museum à Boston.

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23/03/2016

Après les attentats de Bruxelles, quelqu’un a-t-il vu l’Europe ?

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Jamais nous n’avons eu autant besoin d’Europe et jamais l’Union européenne n’a paru aussi impuissante. La guerre terroriste a sévi une fois de plus. A Bruxelles, au cœur de l’UE. Pour l’Etat islamique, il s’agit de frapper fort sur le maillon faible de ce monde démocratique qu’ils veulent anéantir.

Il existe, certes, des causes internes à la France et à la Belgique pour expliquer la fréquence des attentats et alertes terroristes dans ces deux pays. Mais on ne saurait s’en contenter et occulter l’état agonique des institutions européennes. Elles se sont révélées incapables de juguler le trafic d’armes intense qui fait de l’AK 47 un produit de grande consommation (on peut les acquérir sur internet, de 250 et 3000 euros, en fonction de leur qualité ou des manipulations à accomplir pour les réarmer), incapables de coordonner les services de renseignements nationaux, incapables de créer un Parquet et un FBI européens seuls à même de mener une répression cohérente et efficace contre la cinquième colonne du terrorisme.

L’impotence de l’UE est criante en matière de diplomatie. Alors que les réfugiés syriens se pressent à ses frontières pour fuir les ravages de la guerre, l’Union n’est d’aucun poids dans ce conflit devenu international. De toute façon, sans armée, comment l’Europe pourrait-elle se montrer crédible face aux Russes, aux Américains et même aux Iraniens ?

Le pire a été atteint avec l’accord entre l’Union européenne et la Turquie. N’étant pas parvenu à établir une politique d’asile pour les réfugiés, Bruxelles en a confié la gestion à Ankara qui n’est même pas membre de l’UE. Bien entendu, l’autocrate ottoman Erdogan a obtenu de l’Europe l’essentiel de ce qu’il revendiquait : trois milliards d’euros supplémentaires, en sus des trois autres déjà accordés, la libéralisation des visas pour les ressortissants turcs et l’accélération des négociations pour l’entrée de son pays dans l’Union européenne.

 En quelques semaines, l’Etat turc est devenu le sauveur de l’Europe, alors que la politique d’Erdogan vise à imposer une vision rétrograde de l’islam dans son pays et à détruire les troupes kurdes, fer de lance contre l’Etat islamique avec lequel Ankara s’est d’ailleurs montré fort complaisant pendant trop longtemps. Ce n’est pas une vipère que l’Europe réchauffe dans son sein mais un boa constrictor.

Le vice d’origine

Comment l’Union européenne est-elle tombée aussi bas ? Comme toujours récitons ce mantra avant d’hasarder une réponse : tout effet politique a des causes multiples. Sans doute faut-il remonter à la genèse de la construction européenne. Dans l’esprit de ses concepteurs au début des année 50 – notamment le ministre des Affaires étrangères, Robert Schuman, né Allemand et devenu Français après la restitution de l’Alsace-Lorraine –  il s’agissait de rendre impossible un nouveau conflit entre la France et l’Allemagne en mettant en commun le charbon et l’acier, ces deux poumons de la guerre à cette époque. Le Traité CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) a été ouvert à d’autres pays. L’Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas l’ont rejoint et le Traité fut signé entre les six Etats le 18 avril 1951, jetant les bases de la future Europe communautaire (voir la vidéo à la fin du texte). Celle-ci s’est concrétisée par le Traité de Rome du 25 mars 1957 qui a créé la Communauté économique européenne et le Marché commun.

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Robert Schuman avait fait la couverture de Time, le 1er mars 1948.

L’union devait donc se construire par l’économie, ce qui, dans le contexte historique, s’expliquait aisément. Mais la démarche recelait un vice initial ; elle obéissait à cette sorte de marxisme mécaniste qui imprégnait la pensée politique de l’époque, même dans des milieux de droite. L’économie est l’infrastructure de la société qui fait naître, comme par reflet, la superstructure, c’est-à-dire le droit, la culture, les politiques intérieures, diplomatiques et militaires. En agissant sur l’infrastructure, on change automatiquement la superstructure. C’est simple. C’est mécanique. Mais c’est faux, comme nous le démontre la situation actuelle de l’Union européenne. Il ne suffit pas de remplir les ventres pour changer les têtes. D’ailleurs, Marx lui-même condamnait cet enchainement mécaniste pour lui préférer le rapport dialectique : l’infrastructure créé la superstructure mais celle-ci, à son tour, influence celle-là.

Dès lors, en ne s’occupant que de l’économie, l’Union européenne a laissé de côté tout ce qui fait peuple, à savoir le sentiment d’appartenir à une communauté humaine solidaire qui s’exprime par la culture, par une idéologie commune et pas seulement par des normes calibrant la courbure des concombres. Cette primauté donnée au commerce a attiré vers Bruxelles la Grande-Bretagne qui a toujours voulu transformer l’Europe en vaste zone de libre-échange, tout en conservant ses liens privilégiés avec les Etats-Unis. Une fois installés dans la place, les Britanniques ont tout fait pour diluer l’Union dans le nombre, sans que les six pays fondateurs de la CEE ne réagissent.

L’UE n’a aucune vision du monde, contrairement à la Russie poutinienne, aux Etats-Unis, à la Chine concurrente. Et à l’entité terroriste qui a pour nom Etat islamique. N’ayant aucune vision du monde, elle est incapable de développer sa diplomatie, sa politique de défense, sa sécurité intérieure et sa justice pénale.

Elle est devenue une sorte de monstre obèse qui erre à l’aveugle sur la planète en feu.

Le Brexit un espoir ou illusion ?

L’UE est donc un échec et l’on voit mal comment elle pourrait le transformer en espoir. La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union, à la suite du référendum organisé par Londres le 23 juin prochain, constitue-t-elle un espoir pour reconstruire cette Europe en miettes, comme le suppose l’ancien premier ministre français Michel Rocard dans L’Opinion ?

Outre qu’il est hasardeux de parier sur l’issue d’un tel vote, le Brexit, de son seul fait, ne rendra pas l’Europe à elle-même. Mais il peut, au moins, permettre d’amorcer le développement d’une Europe à plusieurs vitesses ou « à la carte ». Les Etats voulant avancer vers leur fédéralisation se mettant alors ensemble, laissant les autres évoluer à leur rythme. Car pour associer des peuples de cultures différentes, l’humanité n’a encore rien inventé de mieux que le fédéralisme. Mais pour ce faire, il faut plus que décréter des normes sur la qualité des yaourts. Il faut développer une vision du monde commune et accepter de s’engager pour elle, au risque de sa vie. On en est bien loin.

Jean-Noël Cuénod

 

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18/03/2016

AIR DU TEMPS

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Elle court et n’a pas de pieds

                       Elle saute et n’a pas de jambes

                       Elle mouline et n’a pas de bras

Elle halète et n’a pas de poumons

                       Elle pétrifie et n’a pas d’os

                       Elle écoute et n’a pas d’oreilles

Elle scrute et n’a pas d’yeux

                       Elle frissonne et n’a pas de peau

                       Elle vomit et n’a pas de ventre

Elle s’agite et n’a pas de corps

                       Elle viole et n’a pas de sexe

                       Elle commande et n’a pas de cerveau…

 …La peur

Jean-Noël Cuénod

 

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