10/12/2018

Macron rate le virage démocratique

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En décrétant l’  « état d’urgence économique et social », en prenant des mesures en faveur des travailleurs au salaire minimum (SMIC) et des retraités a-t-il convaincu une majorité de Français lors de son intervention télévisée de ce soir ? On peut en douter, tant la demande était forte. Mais c’est surtout en matière d’expression démocratique qu’il s’est montré le moins convaincant.

L’une des principales revendications qui est apparue récemment et qui monte en force est relative au droit de référendum et d’initiative. Les Gilets Jaunes que le Plouc interviewe embrayent d’emblée dès qu’ils ont connaissance de sa nationalité : « Ça fonctionne comment chez vous ? C’est ça qu’on veut en France ! » Et l’entrevue se termine souvent par un petit cours d’instruction civique à la mode suisse.

Sur ce plan, Emmanuel Macron s’est montré on ne peut plus flou. Voici les extraits de son allocution à ce propos :

Je veux que soient posées les questions qui touchent à la représentation ; la possibilité de voir les courants d’opinion mieux entendus dans leur diversité, une loi électorale plus juste, la prise en compte du vote blanc et même que soient admis à participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis (…).

Ces changements de fond qui demandent une réflexion profonde et partagée, imposent un débat sans précédent. Il devra se dérouler au niveau national dans nos institutions, chacun y aura sa part : gouvernement, assemblées, partenaires sociaux et associatifs ; vous y aurez votre part. Je veux en assurer moi-même la coordination, en recevoir les avis, prendre ainsi le pouls vivant de notre pays.

Mais un tel débat n’est pas seulement affaire de représentants institutionnels ; il doit se dérouler aussi partout sur le terrain et il est des interlocuteurs naturels, des citoyens qui doivent en recevoir les demandes et s’en faire les relais : ce sont les maires ; ils portent la République sur le terrain. C’est pourquoi je rencontrerai moi-même les maires de France, région par région, pour bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la Nation.

Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies, comme trop souvent par le passé dans des crises semblables, sans que rien n’ait été vraiment compris et sans que rien n’ait changé. (…)

Ce « débat sans précédent » est tellement protéiforme que l’on n’en distingue pas les contours. Une seule mesure concrète : la prise en compte du vote blanc. Autrement, tout reste vague : à quoi ça ressemble « une loi électorale plus juste » ? Instauration de la proportionnelle, plus ou moins dosée ? Election des sénateurs au suffrage universel direct ? Et comment procède-t-on pour « faire participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis » ? Aucune piste n’est dessinée.

Quant à faire vivre ce « débat sans précédent » grâce aux maires. Cela tient de la mauvaise blague. Le président français a-t-il mesuré son impopularité abyssale auprès des élus locaux qu’il n’a cessé de mépriser ?

Ces maires sont en première ligne pour subir le désastre social né de la désindustrialisation et de la disparition des services publics exigé par le Centre parisien pour complaire aux marchés financiers. Macron croit-il que ces élus – qui sont sollicités en permanence pour jouer les pompiers sociaux – ont le temps d’organiser des débats citoyens pour le compte d’un président qui, tout d’un coup, prend conscience de leur importance ?

Si Emmanuel Macron n’a pas dit un mot sur ce que les Français nomment « le référendum d’initiative populaire », c’est sans doute qu’il n’en veut pas. Ses annonces en matière de réformes institutionnels relèvent plus de l’enfumage que de la sortie de crise.

Jupiter a transformé sa foudre en lampe de tempête au verre enfumé. Nous n’en sommes pas plus éclairés pour autant.

Jean-Noël Cuénod

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06/12/2018

Macron et la marche funèbre de la Ve

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Faudra-t-il compter les morts pour que Macron prenne la mesure de ce qui commence à devenir une révolution d’un type nouveau, menée sans structure verticale et par maillage horizontal? Compétent pour ramasser le pouvoir, le président français n’a pas eu l’intelligence politique de comprendre que le déficit démocratique de son pays est devenu insupportable (Dessin d'Acé).
Pathétiques, les rétropédalages que mouline un gouvernement aux abois, avec ses annonces d’annulations de taxes bien trop tardives! Depuis plusieurs semaines, les Gilets Jaunes et le peuple derrière eux sont passés à autre chose qui se résume en deux mots tagués sur l’Arc de Triomphe: «Macron démission».
Après discussion avec certains d’entre eux, il apparaît que la plupart des Gilets Jaunes se montrent bien conscient qu’une démission ne servirait à rien. A quoi bon remplacer Macron par Marine Le Pen, Wauquiez ou Mélenchon?  Et placer le général Philippe de Villiers à la tête d’un gouvernement musclé? N’est pas Charles de Gaulle qui veut. La France en a soupé, des hommes providentiels! C’est aussi le message que lancent les Gilets Jaunes en renonçant à toute personnalisation de leur mouvement.


C’est bien une crise profonde des institutions que la France subit actuellement. Ni les formations macrocompatibles ni celles de l’opposition ne veulent l’admettre et s’accrochent aux branches des institutions de la Ve République. Or, elles cèdent sous le poids des ans, ces branches. Ses partisans vantent sa «solidité», sa «souplesse» et la «stabilité gouvernementale» qu’elle permet, notamment en comparaison avec les valses folles des ministères de la IVe République.  Or, un regard rétrospectif démontre que ces qualités sont toutes relatives. Un an après Mai-68, le Général de Gaulle, malgré sa stature historique, a dû démissionner en cours de mandat. Georges Pompidou est mort trop tôt pour tirer leçons de sa présidence. Valéry Giscard d’Estaing n’a pas été réélu. François Mitterrand a été contraint de renoncer à son programme après deux ans passés à l’Elysée; il ne s’est maintenu que grâce à sa défaite aux législatives en 1986, ce qui lui a permis de tenir le rôle de principal opposant. Pendant ses douze ans de pouvoir Jacques Chirac n’a quasiment rien fait de notable, à part la suppression – aujourd’hui fort regrettée – du service militaire et d’autres réformes de peu d’ampleur. Par pure charité, nous ne dirons rien des présidences Sarkorzy et Hollande, leur impéritie parle, si l’on ose dire, à leur place.
Emmanuel Macron avait pris le pouvoir par un concours de circonstances heureux. Heureux, du moins pour lui, sur le moment. Il a pris ce coup de chance pour un plébiscite qui l’a propulsé sur une orbite jupitérienne. Aujourd’hui, s’il s’effondre encore plus rapidement que ses prédécesseurs, il le doit autant à ses failles personnelles qu’à la faillite des institutions de la Ve République qui ne permettent pas au peuple de s’exprimer sur les sujets qui le concernent en premier lieu.


Macron face à au prélèvement fiscal à la source


Si le président Macron voulait laisser une trace autre que celle d’un Jupiter pour farces et attrapes, il devrait préparer les funérailles de la Ve République, plutôt que de multiplier les poses de rustines qui cèdent aussitôt qu’elles sont collées. Car le 1er janvier prochain, on semble l’oublier, sonnera l’entrée en vigueur du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu; il frappera une fois de plus les classes moyennes, grosses pourvoyeuses en Gilets Jaunes. Le président et son gouvernement auront beau multiplier les plans comm’ pour expliquer les avantages de la formule, plus personne ne les écoute et le salarié ne constatera qu’une chose : il percevra encore un peu moins que d’habitude. Bonjour le pouvoir d’achat!
Dès lors, toutes les initiatives gouvernementales risquent fort de sombrer dans les abysses de la colère, une fois de plus.
Macron se fait fort de connaître les nouvelles technologies nées des réseaux sociaux. Eh bien, qu’il utilise son savoir pour créer en France un vaste échange d’idées sur ce que pourrait être la future Constitution! Qu’il favorise la création d’espaces de discussion pour faire émerger de nouveaux canaux d’expression populaire. Le but n’est pas de transformer sur-le-champ la France en une Suisse avec démocratie directe à tous les ronds-points, mais au moins de tracer les voies vers une démocratie semi-directe compatible avec l’histoire des Français et leur génie propre.


Toutefois, il est très peu probable qu’Emmanuel Macron adopte cette stratégie. En écrivant son «Coup d’Etat permanent», François Mitterrand avait dressé le plus implacable des réquisitoires contre la Ve République. Une fois parvenu au faîte du pouvoir, il s’est empressé de se fondre avec délice dans le moule élyséen pour devenir plus gaullien que de Gaulle. Emmanuel Macron, de tempérament autoritaire et persuadé de ses hautes qualités intellectuelles, n’est pas du genre à lâcher son sceptre même si son palais prend eau de toutes parts.
Jean-Noël Cuénod

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04/12/2018

Gilets Jaunes et anarchisme autoritaire  

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Pas une tête ne doit se lever. Si une seule dépasse, on la coupe. Et pas toujours métaphoriquement. C’est ainsi que les Gilets Jaunes qui voulaient discuter avec le gouvernement ont-ils été menacés de mort, ainsi que leurs enfants. Ils ont donc renoncé à jouer les porte-paroles. Violence dans le même camp, au nom de la pureté du mouvement.

Dès qu’une personnalité émerge, l’être collectif nommé Gilets Jaunes crie aussitôt la trahison. A partir du moment où les porte-paroles franchissent les portes de Matignon ou de l’Elysée, ils sont foutus. Les dirigeants politiques, bien plus malins qu’eux, les auront retournés et s’en serviront pour diviser le mouvement, ce qui amènera celui-ci à périr à brève échéance. La révolution n’est pas un dîner de gala, disait Mao.

De plus, tout chef est considéré, en soi, comme un ennemi. En voulant servir de fédérateur pour porter la parole du groupe, il brise aussitôt l’unité de l’être collectif. Même s’il multiplie les garanties. Cela n’a rien à voir avec sa personnalité. Le simple fait qu’un seul élément veuille représenter le tout enclenche une phase mécanique de destruction de l’être collectif. Pour s’y opposer tous les moyens sont utilisables, y compris les menaces de mort, même sur des enfants. La préservation de l’être collectif l’emporte sur toute autre considération.

C’est bien un ordre qui se construit, un ordre anarchique, certes mais un ordre tout de même qui donne… des ordres.

Tiens, à propos, qui donc les donne, ces ordres? Qui sont les Gilets Jaunes auteurs des menaces? On l’ignore, car toute Terreur, aussi petite soit-elle, a pour corollaire l’omerta. C’est pourquoi elle se révèle aussi efficace. Si le nom de ceux qui ont menacé était connu, l’affaire serait vite réglée. Mais voilà, on ne va pas donner de nom. Par peur des représailles, bien sûr. Mais pas seulement, par crainte aussi de fissurer cet être collectif que l’on a eu tant de mal à engendrer.

Cette phase d’anarchisme autoritaire, bien des épisodes insurrectionnels ou révolutionnaires l’ont connu. La Révolution française a commencé par l’universalité des droits de l’homme. La Terreur a suivi pour défendre ce principe sublime et libérateur. Et enfin, la nuit du 4 août 1789 (abolition des privilèges) a sombré dans la journée du 18 mai 1804 (Sacre de Napoléon). Même processus, avec bien sûr, les inévitables variantes, lors de la Révolution bolchévique. Il y a dans les Gilets Jaunes qui ont menacé leurs camarades, un minuscule Iagoda[1]prompt au réveil. 

 A chaque fois, les défenseurs de l’intégralité de l’être collectif s’organisent et s’emparent des instruments de la violence. Pour le bien de la collectivité, cela va de soi, et nullement par goût du pouvoir, voyons!

L’ennui avec le goût du pouvoir, c’est qu’il rend fou. L’humain reste partagé entre son affirmation comme individu et sa nécessité vitale de vivre en collectivité, ce qui rend paradoxale son action. Le fait de dominer les autres l’enivre. Il peut ainsi s’affirmer comme individu tout en bénéficiant de l’œuvre collective. C’est ce processus que veulent éviter les «menaceurs»  au sein des Gilets Jaunes. Mais en se plaçant dans cette position de Gardiens du Temple, ils se situent immanquablement au-dessus des autres et revêtent l’uniforme abhorré des chefs, même s’ils s’en défendent avec véhémence.

Pas simple l’anarchisme autoritaire! Il va falloir en sortir. Comment ? Sans doute faudra-t-il apprendre en premier lieu à se méfier de la pureté. Pureté de la révolution, pureté de la classe ouvrière, pureté de la nation, pureté de la race… Que de crimes de masse a-t-on commis en ce nom ! Edouard Herriot – vieux politicard républicain tendance tablier de sapeur – n’avait pas tort lorsqu’il expliquait : «La politique, voyez-vous, c’est comme les andouillettes, il faut que ça sente un peu la merde, mais pas trop!»

Pas très exaltant, il est vrai. Mais pour que survive et se développe ce mouvement des Gilets Jaunes – né d’une saine réaction devant un pouvoir qui a fait de l’inégalité sociale son passeport pour la mondialisation – , il ne peut pas se tenir à son actuel surplace protestataire, sous peine de s’étioler. Peut-être que l’intelligence collective des Gilets Jaunes trouvera le moyen de briser le cercle vicieux de la chefferie que nous avons décrit et fera naître de nouvelles formes d’organisation. Espérons. Mais parfois, il faut accepter de manger l’andouillette d’Herriot.

Jean-Noël Cuénod

 

 

[1]Genrikh Iagoda fut le chef du NKVD – la police politique de l’URSS – entre juillet 1934 et septembre 1936. Sur ordre de Staline, il a fait mourir des millions de personnes lors des collectivisations forcées ; il est le concepteur du Goulag.

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03/12/2018

Gilets Jaunes et l'agonie de la Ve République

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 Le président Macron est victime aujourd’hui de ce qui fit son succès hier. Il avait fédéré les suffrages de gauche et de droite pour parvenir à se faire élire ; maintenant, il concentre sur lui les colères exprimées par les deux camps avec, en plus, celles éprouvées par tous ceux qui, nombreux, avaient choisi l’extrémisme, le vote blanc ou l’abstention. Tout le monde porte un gilet jaune!

Cela dit, la crise quasi insurrectionnelle qui secoue la France, dépasse la seule personne d’Emmanuel Macron. Il paie aussi les frustrations nées des quinquennats ratés de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Surtout, l’actuel président occupe l’Elysée au moment où les institutions de la Ve République commencent à donner les signes de l’agonie.

 Elles furent taillées sur mesure par et pour un chef d’Etat exceptionnel – le Général de Gaulle – afin de répondre à une situation exceptionnelle – la décolonisation. A cette époque, la concentration des pouvoirs dans les mains du président de la République semblait indispensable pour assurer la stabilité du pouvoir et faire renaître par la politique industrielle de l’Etat, une économie française que les guerres coloniales – qui suivirent immédiatement l’occupation nazie – avaient saignée à blanc.

Soixante ans plus tard, cette omnipotence est devenue créatrice d’impotence. Disposant de tous les leviers de commande, le président français est devenu le centre de toutes les réclamations, le symbole de toutes les frustrations et l’objet unique de toutes les détestations. Les institutions de la Ve République sécrètent donc une certaine infantilisation des citoyens qui, ne pouvant s’exprimer que tous les cinq ans lors de l’élection présidentielle – la seule qui compte vraiment – en sont réduits au ressentiment chronique envers leur chef d’Etat.

La crise actuelle dépasse les seuls aspects fiscaux – qui ont leur importance – et pose cette question fondamentale: comment donner aux Français les canaux d’expression nécessaires pour les rendre acteurs de leur destin?

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru lundi 3 décembre 2018 dans laTribune de Genève et de24 Heures

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28/11/2018

Démocratie directe : une soif suisse en France

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Les deux pays ont connu un dimanche bien particulier. En France, la colère des Gilets Jaunes a balayé les Champs-Elysées. En Suisse, l’UDC – parti agrarien qui a glissé vers l’extrême-droite – a subi un nouveau revers. Son initiative «contre les juges étrangers» a été balayée par plus de 66% des électeurs. Rien de commun. Sauf que dans les deux cas, c’est le peuple qui s’est exprimé.

La «colère jaune» dépasse désormais de plusieurs coudées la révolte contre les taxes sur le carburant et même la seule question fiscale. C’est aussi une soif de démocratie directe qui s’est exprimée, une fois de plus. La «votation citoyenne pour la poste» avait connu en 2009 un joli succès malgré son caractère officieux. Les actions des «Bonnets rouges» en 2013 et celles des zadistes de Notre-Dame-des-Champs relevaient également de cette revendication fondamentale à l’expression directe qui émerge dans des milieux divers, certains proches de la droite, d’autres de la gauche. Cette soif s’exprime surtout en province où la conviction que Paris se fiche du reste de la France reste solidement ancrée. A telle enseigne que les automobilistes Parisiens qui disposent d’une résidence secondaire dans «les régions» s’empressent de demander une immatriculation qui, contrairement au périlleux «75», ne les désigne pas à la vindicte provinciale (ce qui explique peut-être la présence importante dans la capitale française de véhicules immatriculés en…Corse !)

La démocratie directe ou référendaire est le plus souvent rejetée en France par ce qu’il est convenu d’appeler les «élites»[1]médiatiques et intellectuelles, ainsi que par la plupart des politiciens appartenant aux partis gouvernementaux. Par malheur, ce sont parfois les mouvements extrémistes de gauche et de droite, voir néofascistes, qui prétendent la promouvoir. Ainsi, l’un des sites les plus racistes de la fachosphère se nomme-t-il «Démocratie participative[2]». Un comble.

Pour ces «zélites», la démocratie directe ménagerait un boulevard aux formations qu’elles nomment «populistes». La votation de dimanche en Suisse leur apporte un cinglant démenti. L’initiative populaire de l’UDC voulait instaurer la primauté du droit suisse sur les traités internationaux, dont la Convention européenne des droits de l’homme. Rien de plus démagogique comme démarche puisqu’elle s’inscrit dans un contexte troublé par les attentats terroristes, l’insécurité internationale et l’europhobie ambiante. Malgré cela, le texte de l’UDC a été rejeté par plus de 66% des voix et n’a trouvé aucun canton pour l’approuver. Preuve que le «populisme» ne convainc pas forcément le peuple! Et ce n’est pas la seule baffe que l’UDC a essuyé lors de votations. Mais comme la majorité des médias français préfèrent monter en épingle les rares victoires de ce parti en passant sous silence ses nombreuses défaites, les «zélites» parisiennes ne risquent pas d’être informées correctement!

La France référendaire, quelle histoire !

Un autre argument, plus sérieux, est avancé contre la démocratie directe en France. Les Français ne répondraient pas à la question posée mais voteraient systématiquement contre les gouvernements en place. Relevons tout d’abord qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Ainsi, le corps électoral français a parfaitement répondu aux questions qui lui ont été posées le 28 septembre 1958 pour approuver la Constitution de la Ve République, le 8 janvier 1961 pour se prononcer sur l’autodétermination en Algérie et le 28 octobre 1962, pour en faire de même à propos de l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Contextes particuliers, certes. Néanmoins, le peuple s’est bel et bien exprimé en fonction du sujet.

Tout s’est gâté le 27 avril 1969, lorsque le général de Gaulle organisa un référendum sur une fumeuse réforme de l’Etat qui n’avait pour but que de savoir si, un an après Mai-68, les Français voulaient encore de lui à leur tête. De Gaulle a donc transformé le référendum en plébiscite et les Français l’ont reçu 5/5. Ils ont voté non pas sur cette réforme – dont tout le monde se fichait, si j’ose dire, royalement – mais sur le maintien ou non du Général à l’Elysée. Le «non» ayant triomphé, de Gaulle a démissionné aussitôt. Depuis lors, plusieurs référenda (mais pas tous) ont été utilisés par les électeurs pour signifier leur mauvaise humeur, le plus emblématique étant celui du 29 mai 2005, les Français ayant moins répondu «non» à la Constitution européenne que «merde» au président Chirac. Toutefois, un référendum infirme cette tendance, celui du 6 novembre 1988 lorsque 80% des votants ont approuvé le processus d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, dépassant très largement l’électorat du président Mitterrand.

Dès lors, lorsque les dirigeants politiques posent les bonnes questions sans les transformer en plébiscite pour ou contre leur personne, les électeurs répondent correctement, contrairement à ce que soutiennent les «zélites».

Au lieu de noyer le poisson, de multiplier les passes au gardien de but pour gagner du temps, le président Macron aurait dû lancer au moins quelques pistes en faveur d’une démocratie directe à la française. Mais la peur du peuple l’a emporté. Pas question de lui donner d’autres canaux d’expression que ceux offert par les élections. Or, tant qu’il ne pourra s’exprimer que tous les cinq ans (l’élection présidentielle étant la seule vraiment décisive), ce peuple continuera à voter avec ses pieds, ses poings ou ses cocktails Molotov. Jusqu’à ce qu’une émeute tourne au drame national et provoque une situation totalement incontrôlable.

Jean-Noël Cuénod  

 

[1]Si l’on entend par «élite», comme le définit le Centre national des ressources textuelles et lexicales, «ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres ou de choses», on peut dire que nous sommes loin de compte !

 

[2]Le Parquet de Paris vient d’ordonner aux opérateurs de télécommunication de bloquer ce site.

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23/11/2018

POESIE à lire et à ouïr - TRACES

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Pour ce samedimanche qui s’avance. Un poème à lire et à ouïr. Et à caresser dans le sens du poil. (photo JNC)
 

A LIRE

La nuit s’enfonce dans la forêt
Prédatrice à pas de lynx sur la neige
Silence des oiseaux et des renards
Immobilité des hardes et des hordes
Epées aux fourreaux crocs sous les babines
Hors de portée des armes la nuit
Cette nuit à nulle autre pareille
 
Toutes les traces mènent à la peur
Toute la forêt tend sa jugulaire
Se soumettre se démettre et s’omettre
La mort plutôt que l’attente gelée
La mort plutôt que le ciel muet
La mort plutôt que la lune engloutie
 
Même le feu gît au sein de la glace
Comprimé réprimé et déprimé
Il suffirait d’une seule parole
Une seule pour attirer l’éclair
Et embraser de joie nos horizons

Jean-Noël Cuénod

A OUÏR


podcast

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19/11/2018

Gilets Jaunes un peu bruns et Macron vert très pâle (V)

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Pas question d’assimiler le mouvement des Gilets Jaunes dans son ensemble aux nouvelles formes de fascismes (suite de notre série). Cette agrégation de colère a commencé sans contenu idéologique précis. Il n’empêche que parmi les bloqueurs les plus actifs, plusieurs d’entre eux ne cachent pas leur sympathie pour l’extrême-droite. Et certains passent aux actes.
Parmi les nombreux incidents qui ont émaillé les blocages d’accès routiers, trois sont emblématiques des haines de cet « Ur-fascisme » ou fascisme originel, évoqué dans le précédent texte : homophobie et racisme.
Samedi matin, le conseiller municipal Raphaël Duret se rendait au Centre Leclerc de Bourg-en-Bresse dans une Twingo conduite par son compagnon. Devant le barrage des Gilets Jaunes, le conducteur ralentit, roule au pas, hésite en espérant pouvoir se faufiler. C’est alors que plusieurs Gilets Jaunes ont martelé de coups la vieille Twingo, brisant la plage arrière, « étoilant » d’autres vitres, arrachant les rétroviseurs, endommageant la carrosserie. En sortant du véhicule, le conseiller municipal de Bourg-en-Bresse et son ami ont été pris à partie. L’un des agresseurs s’est écrié : « Je les reconnais, c’est des pédés ». Les deux victimes ont pu être dégagées par les policiers.
Dans l’après-midi, au rond-point d’Auchan-Fayet à Saint-Quentin en Picardie, une automobiliste musulmane qui s’était arrêtée au point de blocage a dû enlever son voile sous la menace de Gilets Jaunes qui dansaient devant la voiture en mettant leur gilet jaune sur la tête et en faisant des grimaces singes.
Le même jour, une automobiliste noire a été agressée par des Gilets Jaunes qui l’ont ainsi traitée devant ses enfants : « Retourne chez toi, retourne dans ton pays », « dégage », « casse-toi pouffiasse ! », « l'histoire des Noirs, on ne veut plus entendre parler de ça » (consulter la vidéo ci-dessous).
Gilets Jaunes : dérapages ? Pas que !
Simples dérapages qui ne sauraient décrédibiliser tout le mouvement ? Il y a de cela, en effet. Mais pas que ! Marine Le Pen, pour l’instant, gère bien sa comm’ en soutenant juste ce qu’il faut le mouvement sans trop en faire. En revanche, sur le terrain, les militants RN sont bien présents pour récupérer le mouvement. Parmi leurs mots d’ordre, le classique « On a tout essayé. Tentons le Rassemblement National » qui, cette fois-ci, peut faire mouche aux élections européennes.
En outre, le fait de bloquer les accès routiers est souvent utilisé par les mouvements d’extrême-droite : rappelons-nous le blocage des routes organisé au Chili par les chauffeurs routiers afin d’ouvrir, si l’on ose dire, un boulevard à l’armée de Pinochet pour renverser le président socialiste Allende et instaurer la dictature militaire.
Cet agrégat de colères disparates n’a pour l’instant aucune colonne vertébrale politique et les Gilets Jaune risquent de rejoindre les Bonnets Rouges dans le vestiaire des grognes perdues. Toutefois, si un parti est en mesure de les récupérer, c’est bien le clan Le Pen. Wauquiez n’a même pas réussi à s’imposer au sein de sa propre formation « Les Républicains »; la France Insoumise, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à convaincre un nombre significatif de Gilets Jaunes car son discours est parasité par le prurit égotiste et les sautes d’humeur de son chef Mélenchon.
En matière de recyclage, Emmanuel Macron cherche sans doute à récupérer l’électorat conservateur des classes aisées qui déteste par-dessus tout la chienlit d’où qu’elle vienne. Il reste donc campé sur ses positions. L’actuel président sait bien que s’il cède, les Gilets Jaunes ne lui en sauront aucun gré ; il perdrait alors le vote des électeurs favorables à la tranquillité publique et celui de tous les inquiets de la pollution galopante.
Les dangers du Macronisme
Comble du comble, Macron apparaît, en effet, comme le président qui aura su imposer une fiscalité axée sur la transition écologique. Mais une véritable politique « verte » aurait consisté à développer une pédagogie intense pour convaincre un peuple français qui, contrairement à d’autres, ne se montre guère sensible aux arguments écologiques, à prendre les mesures nécessaires pour rendre ces augmentations de taxes supportables à ceux qui se débattent pour parvenir à boucler leurs fins de mois et à en faire supporter le poids principal aux catégories les plus aisées.
De plus, en privant les collectivités publiques de leurs ressources tout en les assommant de charges, le président Macron empêche le développement des transports publics régionaux. La comparaison entre les TER poussifs qui desservent chichement la province et les TGV rutilants qui relient les métropoles donne une image assez fidèle de la politique gouvernementale depuis plusieurs lustres et que l’exécutif macronien ne fait qu’accentuer. Vert, Macron ? Vert très pâle plutôt, car il est en train de rendre la cause écologique encore plus impopulaire.
La tactique autoritaire qu’il adopte de plus en plus montre surtout à quel point sa politique est une non-réponse aux nouvelles formes des fascismes contemporains. Le fumier sur lequel poussent ces plantes vénéneuses a pour origine l’hypercapitalisme mondialisé et sauvage (lire « Un Plouc chez les Bobos » du 25 octobre 2018 : Faux populismes et vrais fascismes-1). Or, pour Emmanuel Macron, il faut que la France s’adapte de gré ou de force à cette nouvelle donne. Quitte à laisser croupir dans les talus, les ouvriers, les paysans, les chômeurs, tous ceux qui ne peuvent pas s’adapter, pour une raison ou une autre. Et ça fait du monde ! Du monde qui se tournera vers les nouveaux fascismes puisque l’offre de la gauche a perdu sa crédibilité. Comme en Italie.
Il sera impossible de contrer les forces d’extrême-droite en continuant d’ignorer la masse de plus en plus imposante des laissés-pour-compte de la mondialisation. C’est en cela qu’Emmanuel Macron et sa non-réponse constituent un danger pour la démocratie.
Jean-Noël Cuénod

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15/11/2018

Nouveaux fascismes et vide politique (IV)

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L'Ur-fascisme dénoncé par Umberto Eco

Deux attitudes opposées mènent à la même impasse : confondre la période actuelle avec celle qui prévalait entre-deux-guerres et croire qu’en 1945, le fascisme a disparu avec la mort de Hitler et Mussolini.

La situation présente est née d’un tsunami qui a balayé toute la planète : la mondialisation numérique et sauvage. Elle a non seulement détruit des métiers dont la plupart n’ont pas été remplacés par d’autres activités économiques, elle a surtout transformé le peuple en une myriade de communautés diverses repliées sur leurs origines ethniques, religieuses, culturelles, voire sur leurs réseaux sociaux, placées sous la férule de la consommation. Dès lors, il n’est plus de conscience de classe qui pourrait coaguler les diverses catégories de travailleurs. Seule la très haute bourgeoisie – qui, elle, profite pleinement de la mondialisation – a conservé sa conscience de classe en transmettant à ses rejetons les codes nécessaires pour perpétuer sa domination.

Le citoyen est remplacé par le client. Alors, comme le veut le vieil adage commercial, le client serait-il roi ? Ah non, faut pas pousser ! Par le pouvoir de la télévision qui a programmé les disques durs cérébraux depuis plus d’un demi-siècle, le client éprouve l’impression du choix. Mais celui-ci lui est dicté par la publicité et renforcé encore par les algorithmes[1]. Si l’on veut attribuer une couronne au client, ce serait celle de Roi des … Non, vous ne me ferez pas dire ce « mot que ma mère m’a rigoureusement interdit de nommer ici » (Georges Brassens) !

La transformation du citoyen en client a pour effet de l’enfermer dans un statut strictement individuel : « Je choisis ( j’ai l’illusion de choisir) en fonction de mes propres envies (c’est-à-dire celles qu’un réseau complexe d’influences m’a dictées), sans me soucier des autres. » Ainsi séparé, l’ex-citoyen ne dispose plus des moyens collectifs pour assurer la défense de ses intérêts réels (et non pas ceux suggérés par l’environnement publicitaire). Cet individualisme illusoire qui le séduit a pour effet de lui faire perdre son autonomie par rapport aux dirigeants qui maîtrisent sa vie, en tant que patrons ou en tant que fournisseurs de biens. Ce qui est tout, sauf paradoxal.

Fin des services publics et début des sévices sur le public

Cet ex-citoyen-néo-client pouvait naguère s’appuyer sur les services publics assurés par l’Etat. Mais l’idéologie de la mondialisation n’en veut pas car elle les perçoit comme autant d’obstacles sur sa route. D’où la grande mode des privatisations qui a commencé dès l’ère Reagan-Thatcher. Elle a eu pour conséquence de supprimer tous les services qui ne sont pas directement rentables à court terme. On en constate aujourd’hui les ravages en France avec ces villes, ces villages, ces campagnes rétrogradées dans les sous-catégories « zone rurale » ou « périurbaine » qui perdent écoles, bureaux postaux, perception, commerces, administration de proximité, tribunaux, hôpitaux, médecins et dont les panneaux « à vendre » décorent de tristesse des maisons à l’abandon.

Ces populations délaissées rejoignent, quand elles le peuvent, les métropoles régionales pour tenter de trouver du boulot. Elles y subissent une autre déconvenue : au centre-ville, les logements sont hors de prix. Dès lors, elles s’entassent dans les banlieues, souvent éloignées de leur lieu de travail, si du moins elles ont eu la chance d’être embauchées.

Ces frustrations sont d’autant plus insupportables que, souvent, impôts et taxes augmentent. C’est qu’il faut bien chercher dans les poches de celles et ceux qui ne peuvent pas jouer à saute-frontière, ces fonds que les grands producteurs de la richesse mondialisée transfèrent dans les paradis fiscaux ! Outre la fraude pure et simple – ou plutôt impure et compliquée –, les puissances économiques multinationales exercent l’optimisation fiscale qui utilise les failles des réglementations en restant dans les normes légales.

« Optimisation » fiscale et « pessimisation » sociale

Pour les Etat, le manque à gagner causé par ces pratiques se révèle colossal. D’après un article des Echos(à consulter ici), les Etats membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) perdent chaque année entre 86 et 207 milliards d’euros par an ; pour la France, la perte est estimée annuellement entre 30 et 60 milliards, ce qui représente le coût de construction de 418.702 immeubles de logement social[2].

La Suisse s’est montrée particulièrement performante en matière de paradis fiscal. Les pressions américaines, puis européennes sont finalement parvenues à modérer les effets du secret bancaire. Mais les Etats américains comme le Delaware, le Wyoming et le Nevada ont pris le relai. D’autres ont suivi.De plus, les transferts par internet permettent de faire bouger les fonds de façon quasi-instantanée.

Pourquoi les Etats, la France par exemple, restent impuissants pour contrecarrer ces pertes abyssales ? Tout d’abord, on a vu que la concurrence pour le moins-disant fiscal entre les Etats est rude. Si la Suisse devient moins attractive, les Etats-Unis, les Pays-Bas, le Luxembourg, Taïwan, Singapour, les îles océaniques feront l’affaire.

 Ensuite – et surtout – la mondialisation a vidé les Etats de leur substance. Ils ne pèsent pas lourd face aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui maîtrisent le nouveau secteur de l’économie numérique sur l’ensemble de la planète et font de l’optimisation fiscale aussi aisément que Monsieur Jourdain faisait de la prose. Ces GAFAM échappant à tout contrôle démocratique, les vrais décideurs économiques se situent donc hors d’atteinte du débat politique. Ce vide, les actuels dirigeants tentent de le combler par des postures, des discours et de la comm’, se transformant ainsi en communauté réduite aux caquets et ne faisant qu’ajouter aux frustrations et aux colères.

Nouveaux fascismes et fascisme originel : la leçon du professeur Eco

La situation d’aujourd’hui est donc bien différente de celle des années 1930, même s’il existe de nombreux points communs entre les deux. Le maillage de l’économie numérique sur la planète a radicalement changé la donne.

Mais croire que le fascisme est définitivement mort et enterré sous les décombres de Berlin en 1945 est tout aussi illusoire. Il existait sous d’autres dénominations avant d’être incarné par le parti créé par Mussolini en 1921 et son idéologie perdure sous des masques divers d’où notre choix en faveur du pluriel pour définir ces fascismes.

Comme nous l’avons effleuré lors d’un précédent papier, le philosophe et linguiste Umberto Eco a théorisé la notion d’Ur-Fascisme, le fascisme originel (traduit le plus souvent à tort en français par « fascisme éternel ») dans un article paru en 1995 dans la New York Review of Books (à lire ici en entier). Il y a répertorié les quatorze principales caractéristiques du fascisme à toutes les époques :

  1. Le culte de la tradition
  2. Refus du monde moderne
  3. L’irrationalisme et culte de l’action pour l’action
  4. Le désaccord, l’esprit critique, est une trahison
  5. Refus radical de la différence, raciste par définition
  6. L’appel aux classes moyennes frustrées
  7. L’obsession du complot
  8. Exalter la force de l’ennemi puis la vaincre
  9. Le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
  10. L’élitisme de masse
  11. Le culte du héros
  12. Puissance = culte du machisme = mépris pour les femmes
  13. Les individus n’ont pas de droit, seul le peuple...
  14. Invention d’une nouvelle langue, lexique pauvre, syntaxe élémentaire.

Les fascismes suivent souvent ce cheminement : culture de la nostalgie d’un passé prestigieux ; désignation d’un ou plusieurs boucs-émissaires ; désinformation systématique, démagogie en vue de flatter le peuple pour parvenir au pouvoir ; sitôt cet objectif atteint, gouvernement autoritaire.

L’actuel vide politique des Etats démocratiques risque fort d’être rapidement rempli par les mouvements néofascistes, englobés sous la frileuse et paresseuse appellation de « populistes ». Les pays à structures étatiques faibles sont, bien entendu, les premiers à être exposés : l’Italie, la Slovaquie, la Hongrie et d’autres. La France paraît moins fragile mais le poids du Rassemblement national est tel qu’il pourrait la faire basculer. Pour d’autres Etats à structures plus solides, la tâche des nouveaux fascistes sera particulièrement ardue, par exemple aux Etats-Unis.

Si l’on suit les définitions d’Umberto Eco de l’Ur-fascisme, Donald Trump y correspond trait pour trait. En ce sens, il représente la figure exemplative de l’Ur-fasciste contemporain. Néanmoins, ses pouvoirs sont limités par les remarquables et solides institutions étatsuniennes protégées par la balance des pouvoirs et contre-pouvoirs. La presse et les élections sont libres, le Congrès est divisé entre un Sénat républicain et une Chambre des représentants démocrate et trumpohobe, la justice demeure indépendante. Il semble donc impossible qu’une forme ou une autre de fascisme puisse s’y installer.

Toutefois, il serait imprudent d’écarter tout danger potentiel. La société des Etats-Unis est aujourd’hui aussi divisée qu’elle l’était à l’aube de la Guerre de Sécession. Donald Trump s’est entièrement emparé du Parti républicain alors que le Parti démocrate s’est radicalisé sur le plan social tout en devenant le réceptacle de celles et ceux qui exècrent Trump, notamment les femmes qui ont battu le record du nombre d’élues au Congrès. Désormais, les passerelles entre républicains et démocrates – qui leur permettaient de dialoguer malgré tout et de maintenir la cohésion nationale – s’effondrent une à une. Dès lors, des troubles graves risquent fort de s’ensuivre, avec, dans la foulée, l’adoption de mesures d’exception pour renforcer le pouvoir du président qui, ainsi, pourrait enfin imposer son idéologie ur-fasciste. Ce n’est pas le scénario le plus plausible, certes. Mais on ne saurait l’écarter d’emblée.

Pour clore, laissons la conclusion à Umberto Eco dans son long article dans la New York Review of Books :

« Nous devons rester en alerte, pour que le sens de ces mots ne soit pas à nouveau oublié. L’Ur-fascisme est toujours parmi nous, parfois sous des déguisements. Ce serait si simple, pour nous, s’ils apparaissaient sur la scène mondiale en proclamant ‘Je vais rouvrir Auschwitz, je veux voir les Chemises noires parader de nouveau sur les places italiennes’. La vie n’est pas si simple. L’Ur-fascisme peut revenir sous les atours les plus innocents. Notre devoir est de le démasquer et de pointer du doigt chacune de ses nouvelles expressions, tous les jours et partout dans le monde ».

Jean-Noël Cuénod

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Nostalgiques italiens saluant le buste de Mussolini

[1]  Résumé de la définition livrée par Wikipédia : Les algorithmes effectuent des calculs à partir de grandes masses de données (les big data). Ils réalisent des classements, sélectionnent des informations, et en déduisent un profil, en général de consommation, qui est ensuite utilisé ou exploité commercialement.

[2]D’après la Banque des Territoires, le coût de construction moyen d’un immeuble à vocation sociale était de 145.300 euros en 2016 

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10/11/2018

Les deux Suisse face aux juges français

images.jpgLe hasard du calendrier judiciaire a bien fait les choses. Cette semaine, deux faces de la Suisse ont affronté la justice française. Deux Suisse qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. L’ex-numéro 3 de l’UBS Raoul Weil (photo à gauche) et ses coaccusés ont essuyé un sévère réquisitoire à Paris. Théo et Bastien, eux, affrontaient un autre Tribunal correctionnel à Gap. Un seul point commun : la frontière.

Dans les couloirs immenses, lumineux et glacés du nouveau Palais de Justice de Paris aux Batignolles, on les repère tout de suite. Ils arborent cette laborieuse élégance, ces coupes de cheveux savamment argentées, rappel de leur Graal financier, ce bronzage californien plaqué sur la rusticité alpestre des traits qui signalent aussitôt le banquier zurichois. L’un d’entre eux, tranche sur le lot en quittant le gris pour le tabac d’un alpaga à col de velours marron genre hobereau autrichien. Ou faisan doré dont il a le port de tête dédaigneux.

Le plus célèbre d’entre eux, le banquier déchu Raoul Weil, ex-numéro 3 de l’UBS traine l’air las d’un faux Gary Cooper empâté et se tient bien à l’écart de ses coaccusés. On a le sens de la caste, chez ces gens-là. Weil, c’était le Brahmane au sommet de la Bahnoffstrasse. Les autres appartenaient tout juste à la catégorie des Kshatryias, voire à celle des cadres supérieurs français, quasi des Intouchables.

L’UBS, en tant que personne morale – le jargon juridique a parfois de ces audaces ! – ainsi que huit dirigeants du centre zurichois et de sa filiale d’outre-Jura sont accusés d’avoir organisé une fraude fiscale massive privant l’Etat français de dix milliards d’euros, de quoi construire 5000 foyers pour SDF[1].

Impassibles, nos banquiers zurichois ont dû goûter à un réquisitoire salé jeudi : 3,7 milliards d’amende réclamés contre UBS AG, 15 millions contre sa filiale française ; 24 mois de prison avec sursis et 500 000 euros d’amende contre Raoul Weil. C’est le prix du Brahmane : les autres s’en tirent un peu moins mal : de 6 mois à 12 mois de prison avec sursis et entre 50 000 et 300 000 euros d’amende. Le verdict, ce sera pour plus tard.

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Brusque changement de décors : des Batignolles en travaux au provincial tribunal de Gap. Et changement d’ambiance. Le jeans militant et la parka protestataire ont remplacé l’uniforme bancaire. Sept prévenus sont cités à comparaître devant le Tribunal correctionnel pour avoir aidé des migrants en situation irrégulière à passer la frontière italo-française lors d’une manifestation le 22 avril dernier. Parmi, deux Suisses de Genève, de 24 et 26 ans, Théo et Bastien (photo ci-dessus).

Si vous voulez faire enrager la présidente du Tribunal, prononcez la formule « délit de solidarité » pour qualifier les faits, ça la rend chèvre, animal qui ne manque pas sur les pentes des Hautes-Alpes toutes proches : il s’agit de savoir si ces Suisses et leurs camarades ont aidé ou non des réfugiés à passer la frontière de façon illégale ; un point, c’est tout.

Une réaction qui traduit bien l’incompréhension entre magistrats et militants. Les uns appliquent la lettre du droit, les autres l’esprit des lois. Dans ce choc des irréconciliables, les militants perdent devant les tribunaux et gagnent face aux médias. C’est systématique. Dès lors, deux procès parallèles se déroulent – parallèles qui ne se croisent même pas à l’infini. L’un développe le dossier ; l’autre s’en abstrait pour s’adresser, non pas aux juges, mais à l’opinion. Feu Jacques Vergès avait théorisé la chose au moment de la guerre d’Algérie.

Comme pour le procès UBS à Paris, on attend à Gap le verdict.

La Suisse de la banque et la Suisse de la tradition humanitaire ont donc comparu devant les juges français avec pour point commun cette frontière que les uns font traverser aux capitaux et les autres aux miséreux. Deux traditions aussi anciennes l’une que l’autre.

Jean-Noël Cuénod

[1]Le quotidien La Voix du Nord du 19 novembre 2014 évoque la construction d’un foyer d’accueil pour les SDF et leurs animaux budgétisée à deux millions d’euros.

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07/11/2018

Les nouveaux fascismes contre l’Etat de droit (III)

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Au-delà de leurs différences, les nouvelles formes plurielles de fascismes partagent entre elles de nombreux points communs. Parmi ceux-ci, la lutte contre l’Etat de droit. C’est une constante qui s’est toujours vérifiée : jadis comme aujourd’hui, l’un des premiers actes des fascistes une fois parvenu au pouvoir, est de dynamiter les contre-pouvoirs.

L’Etat de droit, c’est le corpus des règles de la vie commune qui s’appliquent à tous, ordonnées par des institutions distinctes du pouvoir politique central. C’est aussi le principe de la primauté du droit sur l’ensemble de la société, y compris les dirigeants qui ont un pouvoir d’autorité ou d’influence. Il n’y a pas d’Etat de droit authentique et effectif dans un pays sans contre-pouvoirs à la puissance publique exercée par le gouvernement central.

Le parlement pourrait être considéré comme le premier des contre-pouvoirs, à la condition qu’il soit réellement séparé de l’exécutif. Tel est le cas aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse et dans les démocraties où domine la culture protestante. Mais tel n’est pas le cas en France où le sort du parlement est trop lié à celui du gouvernement pour être considéré comme un véritable contre-pouvoir.

L’institution judiciaire est le contre-pouvoir le plus actif, dans la mesure – cela va de soi – où elle est indépendante du gouvernement central. Les collectivités locales aussi tiennent souvent le rôle de contre-pouvoir face au gouvernement central. Cela se vérifie surtout dans les Etats à structure fédéraliste.

A cette liste, il faut ajouter les nombreux organes non-institutionnels comme les syndicats, les associations professionnelles, voire les organisations non-gouvernementales de défense de l’environnement, par exemple.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un autre contre-pouvoir est apparu : les organismes de régulation des Traités internationaux ; le plus célèbre d’entre eux étant la Cour européenne des droits de l’homme chargée d’appliquer la Convention européenne des droits de l’homme aux 47 Etats membres du Conseil de l’Europe (qui n’a rien à voir avec l’Union européenne ; la Suisse, la Russie, la Turquie, l’Ukraine en font partie). La CEDH a parfois contraint les Etats à éliminer l’arbitraire de leurs dispositions légales.[1]

 Ces corps intermédiaires jouent donc le rôle de filtres entre le Centre et ses administrés. De filtres mais aussi de recours contre l’arbitraire qui suit comme son ombre tout pouvoir quel qu’il soit et aussi bien intentionné qu’il se montre.

Pour l’autocrate, ces filtres constituent un obstacle insupportable, un écran nuisible entre sa personne et le peuple. Vils empêcheurs de gouverner en rond, voire en carré! Aussitôt hissés au pouvoir, Hitler, Mussolini, Franco – sans oublier Lénine et Staline pour la version rouge du fascisme – ont démantelé les tribunaux, la presse indépendante, les syndicats, tous les corps intermédiaires, afin de faire place nette entre le pouvoir central et ses sujets –Ein Volk, Ein Reich, Ein Führer– sous le fallacieux prétexte que cette fausse proximité permet au dictateur d’être au contact de ses administrés et de mieux connaître leurs besoins. Pour la version communiste autoritaire, les contre-pouvoirs ne sont qu’une émanation de l’Etat bourgeois et doivent, à ce titre, être éradiqués afin que le Parti soit en prise directe avec la classe ouvrière et ses alliés.

L’emballage est de couleur différente. Mais le résultat est le même : dépourvu d’instances de refuge et privé des espaces de liberté offerts par la concurrence entre les pouvoirs, le peuple est livré pieds et poings liés à la tyrannie.

Fascismes et « Ur-fascisme »

Il existe une forme de fascisme originel qui remonte à bien plus loin que celle « inventée » (au sens où celui qui trouve un objet est, juridiquement parlant, un « inventeur ») par Mussolini, il y a près d’un siècle. Cette forme originelle, le très regretté Umberto Eco dans « Reconnaître le fascisme » (Editions Grasset) – la nomme « Ur-fascisme » soit le « fascisme des origines » :  Pour l’Ur-fascisme, les citoyens en tant que tels n’ont pas de droits, et le « peuple » est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune ». Puisque aucune quantité d’êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. » 

Rien n’est plus fragile que la démocratie. Dès les origines de l’humanité, le pouvoir exercé par un homme sur les autres s’accomplit par la force. C’est simple, c’est direct. « Je suis le plus costaud. Donc le pouvoir m’appartient ». Le système s’est sophistiqué avec les armes de la rhétorique (…et les armes tout court !), mais la violence originelle demeure aussi tyrannique. C’est peut-être cela, l’« Ur-fascisme ».

Au fil des siècles, la démocratie est parvenue à canaliser cette « Ur-violence » par la concurrence entre les partis et le recours aux urnes, afin de rendre la vie sociale… plus vivable et plus…sociable ! Mais cela réclame un corpus de lois et une intrication des pouvoirs et contre-pouvoir fondés sur un large consensus. Or, c’est ce consensus qui est en train de s’étioler dans les démocraties, comme il s’était estompé en 1933 lorsque le peuple en votant Hitler a perdu tous ses contre-pouvoirs et par conséquent, sa souveraineté. Aujourd’hui encore « les dindes plébisciteront-elles Noël » ?

Jean-Noël Cuénod

(A suivre)

[1]Le 25 novembre, les Suisses seront appelés aux urnes pour accepter ou rejeter l’initiative du parti d’extrême-droite UDC intitulée « Le droit suisse au lieu de juges étrangers » qui vise notamment la Cour européenne des droits de l’homme. C’est l’exemple-type de l’initiative qui, sous prétexte de donner la parole aux citoyens, risque de les plonger dans l’arbitraire du pouvoir.

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01/11/2018

Votation en Nouvelle-Calédonie: enjeu mondial

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Voilà un référendum qui passe quasi-inaperçu en France métropolitaine. Pourtant, il est d’importance cruciale. Et pas seulement pour Paris ! Dimanche, 175 000 électrices et électeurs de la Nouvelle-Calédonie décideront si leur archipel du Pacifique restera dans le giron français, avec son statut particulier, ou s’il accédera à l’indépendance et à la pleine souveraineté. Avec en toile de fond, un puissant voisin, la Chine et une richesse naturelle, le nickel qui intéresse aussi… la Suisse.

Analyste en relations internationales et consultant chez Vae Solis Corporate à Paris, Bastien Vandendyck connaît bien la Nouvelle-Calédonie ; il y a vécu et gardé de nombreuses attaches. Il est, notamment, l’auteur d’une fort intéressante étude sur le processus d’indépendance de cet archipel[1]. Il s’étonne de ce manque d’intérêt : « L’enjeu géopolitique de ce référendum est majeur, dans la mesure où il se déroule dans une région du monde qui est désormais le lieu d’affrontement stratégique direct entre les deux géants, la Chine et les Etats-Unis. Une région aux équilibres très fragiles ».

Enjeu crucial pour la France, tout d’abord. Notre voisin possède le domaine maritime le plus important du monde, juste après celui des Etats-Unis. Or, 13% de la Zone Economique Exclusive (ZEE) – l’espace maritime où s’exerce la souveraineté d’un Etat – de la France est situé au large de la Nouvelle-Calédonie. Selon Bastien Vandendyck, l’archipel est aussi le premier port militaire français dans le Pacifique[2]

Avec la perte d’un atout maître de sa Marine nationale et 13% de ZEE en moins, l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie ne sera donc pas indolore pour Paris, ni même pour Bruxelles, l’Union européenne perdant ainsi, avec la France, sa seule tête de pont dans ce Pacifique devenu le centre de la mondialisation.

Enjeu pour la Suisse

Enjeu important aussi pour la Suisse, car les intérêts helvétiques sont loin d’être anecdotiques en Nouvelle-Calédonie. Ils sont présents dans ce qui constitue la grande richesse de l’archipel : le nickel. En effet, le groupe anglo-suisse Glencore, basé à Baar (Zoug), est l’un des principaux acteurs du complexe industriel de Koniambo Nickel (PHOTO), présenté comme l’Eldorado minier de la province Nord en Nouvelle-Calédonie. Glencore est l’associé minoritaire de la SMSP (Société Minière du Sud Pacifique) qui est en main des indépendantistes kanaks (lire le glossaire). Son PDG André Dang Van Nha, d’origine vietnamienne, n’a jamais caché ses sympathies indépendantistes. En cas d’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, la multinationale suisse serait donc bien placée. Toutefois, la victoire du « non » ne lui porterait pas pour autant préjudice.

Le groupe zougois – spécialisé dans le courtage, le négoce et l’extraction des matières premières – a investi 504 millions d’euros (576 millions de francs) dans la construction de Koniambo Nickel qui se révèle être l’un des sites miniers les plus prometteurs de la planète ; son nickel, de très bonne qualité, est particulièrement recherché, notamment par la gloutonne industrie chinoise.

La Chine reste dans les préoccupations, mais aussi les espoirs, de tous les acteurs politiques et économiques. En cas d’indépendance, l’archipel ne tomberait-il pas dans l’orbite de la Chine ? Bastien Vandendyck note que la deuxième puissance mondiale tient déjà un rôle prépondérant dans nombre d’îles du Pacifique dont le Vanuatu. Face à ce géant que pèserait la Nouvelle-Calédonie indépendante ? Dans ses discours, le leader indépendantiste Rock Wamyatan déclare compter sur une organisation régionale regroupant toutes les îles mélanésiennes pour entamer directement des pourparlers avec Pékin. Sera-ce suffisant pour défendre les intérêts de l’archipel face au géant asiatique ?

Après la votation, le sort de l’archipel restera incertain

Ce référendum est prévu par les accords de Matignon-Oudinot (1988) et de Nouméa (1998) conclus entre le gouvernement français, les dirigeants indépendantistes et anti-indépendantistes à la suite du massacre de la Grotte d’Ouvéa, une prise d’otages qui a mal tourné, causant la mort de 21 personnes.

D’ores et déjà, la Nouvelle-Calédonie bénéficie d’un régime tout à fait particulier et qui relèverait plutôt d’une forme de fédéralisme. Le poids des coutumes kanaks rend encore plus complexes les relations entre l’archipel et la métropole. La Nouvelle-Calédonie dispose d’un gouvernement, d’un parlement et même d’un Sénat coutumier. Fait unique dans le système centralisé français, il est reconnu une citoyenneté néocalédonienne – apte au droit de vote sur l’archipel – distincte de la citoyenneté française.

La constitution du corps électoral relève d’un casse-tête que l’on n’oserait qualifier de chinois. Les Kanaks (lire le glossaire) veulent éviter d’être électoralement submergés par des néocalédoniens d’origine européenne. Une liste électorale spéciale a été élaborée d’entente entre le gouvernement français, les responsables indépendantistes et anti-indépendantistes. Pour ceux qui ne sont pas nés sur sol néocalédonien, qu’ils soient ou non kanaks, elle se réduit aux électeurs remplissant les conditions pour être inscrits sur les listes électorales de la Nouvelle-Calédonie qui furent établies à l’occasion de la consultation populaire du8 novembre 1998 portant sur l’approbation de l’accord de Nouméa. Le corps électoral, pour la votation du 4 novembre de cette année, est donc fixé à environ 175.000 personnes.

 Vers un « non », mais…

Quelles sont les tendances à quelques encablures de la consultation ? Selon Bastien Vandendyck, « les sondages et les rapports de force politiques au sein des trois Provinces –Iles Loyauté, Nord et Sud, la plus importante avec la capitale Nouméa – inclinent vers un rejet de l’indépendance, avec des rapports 57%-43%, voire 65%-35%. Toutefois, il faut se méfier de ces estimations. D’ordinaire, les Kanaks, notamment les jeunes, sont peu nombreux à voter. Mais pour un enjeu de cette ampleur, ils vont peut-être se mobiliser, ce qui renforcerait le camp du « oui » à l’indépendance ».

Si le « non » l’emporte tout ne sera pas terminé pour autant, loin de là. Les accords de Matignon et Nouméa prévoient la possibilité de deux autres référenda, sans limite dans le temps, à la condition que les deux tiers du Congrès (parlement néocalédonien) en fasse la demande au Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative de la France.

Et si le « oui » triomphe, il restera aux nouvel Etat à déterminer la façon dont il veut tisser des liens avec la France et l’Europe. Et avec la Chine !   

Glossaire

– Néocalédoniens.Dénomination englobant tous les habitants de la Nouvelle-Calédonie.

– Kanaks. Nom porté par les descendants des populations autochtones mélanésiennes

– Caldoches.Désigne les Néocalédoniens de souche européenne, souvent descendants des colons français au XIXe siècle.

– Zoreilles.Surnom donné aux Français venant de la métropole.

La Nouvelle-Calédonie compte 268.767 habitants pour une superficie de 18.575,5 km2.

Les habitants de la Nouvelle-Calédonie se sont constitués par couche au gré des occupations du territoire, comme l’indique Pierre Brétignier, homme politique de l’archipel, ancien dirigeant du RPCR anti-indépendantiste[3].

L’appartenance à l’une de ces couches détermine souvent le vote pour ou contre l’indépendance de l’archipel. Ainsi, les Kanaks sont-ils plus enclins à voter pour la souveraineté de la Nouvelle-Calédonie, contrairement aux Caldoches qui sont considérés par les premiers comme les descendants d’une colonie de peuplement.

 Jean-Noël Cuénod

Cet article est paru mercredi 31 octobre 2018 dans la "Tribune de Genève" et "24 Heures"

 

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28/10/2018

Pittsburgh et les nouveaux fascismes (II)

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La tuerie antisémite commise à la Synagogue Tree of Live (Arbre de Vie) à Pittsburgh par Robert Bowers (photo) démontre bien qu’entre les nouvelles formes de fascisme – nommées par paresse et frilosité « populismes »– et les anciennes il n’y a qu’un pas qui peut être vite franchi (cf. notre précédent texte « Faux populisme et vrais fascismes »).

L’auteur du massacre est un utilisateur régulier du réseau social Gab.ai qui est le Twitter de la fachosphère. Juste avant de partir pour tuer le plus de Juifs qu’il le pouvait, Bowers a posté sur ce site un message contre HIAS, organisme juif d’entraide avec les réfugiés : « HIAS aime amener des envahisseurs pour tuer les nôtres. Je ne peux pas rester assis et voir les miens se faire massacrer, j’y vais. »

Sur place, selon ce que rapportent les reporters locaux, il a crié juste avant de faire feu: « Tous les Juifs doivent mourir ». Et sur sa page Internet, figurait en en-tête : « Les Juifs sont les enfants de Satan ».

On croyait que le vieil antisémitisme d’origine occidentale s’était éteint, qu’il avait perdu toute sa virulence depuis la Shoah, comme l’avait formulé l’écrivain français Georges Bernanos déclarant en 1944 à propos du mot « antisémitisme » qu’« Hitler l’avait déshonoré à jamais ». Désormais, le venin antisémite n’était secrété que par les milieux musulmans, en premier lieu par le Hamas et la mollarchie iranienne.

Force est de constater que l’antisémitisme occidental n’a rien perdu de sa nocivité. Et que l’on ne clame pas, façon Trump, que l’acte de Robert Bowers ne relève que de la folie.

Cet Américain blanc de 46 ans était équipé d’un fusil d’assaut et d’au moins trois armes de poing lors de son massacre à la Synagogue « Tree of Live ». Or, selon CNN, il disposait d’un permis délivré par les autorités compétentes pour détenir son arsenal meurtrier. L’aurait-il obtenu s’il avait eu des antécédents psychiatriques ? En outre, son acte n’a pas été déclenché par une impulsion soudaine. Bowers a bien préparé son attaque et a choisi pour tuer le moment où se trouvaient le plus de fidèles dans l’enceinte du lieu de prière.

De plus, Bowers n’est pas un acteur isolé de l’antisémitisme yankee. Un petit tour sur les réseaux sociaux de la fachosphère démontre que ce genre d’opinions empeste la Toile de façon invasive. Non, Bowers n’est pas un loup solitaire ! Pas plus que ne l’était le djihadiste Mohamed Merah qui, à Toulouse, avait tué des enfants et des adultes uniquement parce qu’ils étaient Juifs. Les deux antisémitismes peuvent d’ailleurs, un sale jour, se rejoindre.

Dans ce monde plongé dans l’angoisse par l’hypercapitalisme financier, les uns se sentent comme les éternels spoliés de l’Occident colonialiste et accusent Israël d’en être la tête de pont ; les autres se voient menacés dans leur statut social par cette nouvelle donne capitaliste et désignent, comme jadis, les « banquiers juifs ». Impurs fantasmes dans un cas comme dans l’autre. Mais les fantasmes sont souvent plus puissants que les démonstrations logiques. Il convient donc de les désamorcer en rappelant systématiquement les catastrophes que les fascismes ont semé. Sans en excepter le stalinisme qui, lui aussi, s’est complu dans l’antisémitisme, notamment en forgeant de toutes pièces le prétendu « Complot des Blouses blanches » au début des années 1950. Mais si le stalinisme est pour l’instant en sommeil, les autres fascismes, eux, sont bien éveillés.

Nous verrons plus tard, les autres pistes pour ne pas perdre pied dans cette vague néo-fasciste.

(A suivre)

Jean-Noël Cuénod

 

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25/10/2018

 Faux populisme et vrais fascismes (I.)

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Milice du parti néo-nazi grec Aube Dorée

Le mot «populisme» est à la politique ce que la feuille de vigne est à l’art pictural: un écran disposé pour cacher l’essentiel. Un mot pâte à modeler qui permet d’enduire aussi bien Mélenchon que Marine Le Pen ou en Allemagne Die Linke et Alternativ für Deutschland. Un mot devenu tellement imprécis qu’il ne veut plus rien dire. Il occulte surtout cette réalité : la montée des fascismes nouveaux.

D’aucuns bannissent aujourd’hui le terme de « fascisme » pour le cantonner strictement dans un moment de l’histoire, entre les années 1920 et 1940. Un bon moyen de ne pas appeler un chat, un chat. Un utile stratagème de rhétorique pour avancer masqué.

Bien entendu, le nouveau fascisme n’est pas la copie conforme de son ancêtre en ligne directe. Il s’est adapté aux changements. Surtout, il s’est lui aussi mondialisé et prend diverses formes en fonction de ses lieux d’activité : en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, dans les pays arabo-musulmans. Il exige le pluriel. Au centre de ces fascismes contemporains, on trouve les mêmes fondements que ceux qui ont animés leurs ancêtres et notamment ces deux notions cruciales : la nostalgie et le rejet.

La nostalgie exacerbée d’un autrefois mythique qu’il convient de rendre présent ; l’appartenance communautaire et identitaire comme critère permettant de distinguer le bon grain – « nous » – de l’ivraie – les « autres » qui peuvent être juifs, noirs, musulmans, chrétiens, athées ou étrangers en général, selon les lieux et circonstances.

Alors que Mussolini, Hitler et Franco honnissaient la démocratie, les nouveaux fascistes semblent la glorifier, du moins en Europe. Ils ne cherchent pas à établir une dictature au sens classique du terme mais projettent plutôt l’instauration d’un Etat autoritaire avec une démocratie de faible intensité et le moins de contre-pouvoirs possibles, d’où la persistance de leurs attaques contre le journalisme. En outre, s’ils sont prompts à célébrer le droit de vote, c’est souvent pour l’utiliser contre l’Etat de droit. Mais s’ils veulent détruire l’Etat de droit, c’est dans un but précis : conserver le pouvoir. Si les nouveaux fascistes agitent le peuple, c’est pour s’en servir et pour mieux se servir.

 La démocratie est devenue pour eux un moyen. Elle ne saurait en aucun cas représenter une fin puisque leur but premier est de retrouver ou de conserver leur ordre établi. Il s’agit donc d’utiliser l’assentiment du peuple contre les garde-fous destinés à protéger ce même peuple. Il arrive trop souvent que les dindes plébiscitent Noël !

Fascismes des potentats et fascismes des salafistes

Les potentats Poutine et Erdogan constituent des modèles en la matière en créant des démocraties de façade, vidées de leurs substances par l’absence d’une presse libre et de contre-pouvoirs ainsi que par le recours à une propagande massive et quotidienne. La nostalgie d’un monde à retrouver est également omniprésente dans leurs discours. Pour Erdogan, c’est le cadavre du califat ottoman qu’il s’agit d’exhumer. Poutine, lui, présente la particularité assez finaude d’entremêler deux nostalgies d’apparence paradoxale, la grandeur des tsars et la puissance de Staline.

A la différence de leur modèle originel, les fascismes contemporains sont protéiformes. Le salafisme, par exemple, en est l’une des composantes : volonté de contraindre les musulmans à rétablir les normes en vigueur à l’époque du prophète Mohamed ; exclusion, jusqu’au massacre, de ceux qui sont étrangers à ce modèle. Le salafisme fait clairement partie de la famille des fascismes et présente sur le plan idéologique bien des points communs avec les partis néofascistes, même les plus islamophobes !

En Europe, c’est le monde d’avant la mondialisation qu’il s’agit de recréer en rejetant ceux qui sont perçus comme un obstacle à ce projet, comme les migrants. Après leurs succès en Italie et dans une mesure moindre, en France et en Allemagne entre autres, les nouveaux fascismes européens peuvent faire voler en éclats l’Union lors des prochaines élections européenne et précipiter le continent dans un chaos dont ils espèrent tirer parti.

Les nouveaux fascistes européens rejettent donc les musulmans comme les salafistes rejettent les juifs, les chrétiens et les athées. A chacun son paria de prédilection. Les uns utilisent pour l’instant l’arme du vote. Les autres choisissent le terrorisme. Mais il y a entre ces deux fascismes antagonistes une profonde parenté.

Fascismes et milices

Certes, les nouveaux fascismes européens n’exercent pas leur violence avec autant de mise en spectacle que d’autres formes, dont le salafisme. Cela dit, en Slovaquie, par exemple, (lire cet article de 24 Heures), en Hongrie (voir la vidéo ci-dessous) et ailleurs les milices d’extrême droite se multiplient. En Grèce, celles du parti néonazi Aube Dorée sont prêtes à l’usage. Et les tifosi néofascistes du Calcio risquent fort de sortir des stades pour s’en aller jouer les terreurs comme les camicie nere de Mussolini. Dont ils se réclament d’ailleurs ouvertement comme la Legade Salvini qui détient le pouvoir en Italie.

Il existe entre les partis d’extrême droite d’apparence plus ou moins présentable (comme l’UDC en Suisse, le PVV aux Pays-Bas) et les mouvements ouvertement néofascistes des variations de degrés dans l’intensité de l’action mais le fond idéologique leur est commun.

Comment faire digue à ces dingues ? S’il existait une méthode simple et infaillible, la question ne serait même pas posée. Pour commencer, bien nommer la chose. Le terme de « populisme » gomme la filiation entre les formes anciennes du fascisme et ses formes actuelles. Il existe une nébuleuse des fascismes nouveaux. Désignons-là. Mais n’en restons pas là.

(A suivre )

 Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO Défilé du Jobbik en Hongrie

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20/10/2018

Poème à lire et à ouïr: TRACES

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Pour ce samedimanche qui s’avance. Un poème à lire et à ouïr. Et à caresser dans le sens du poil.

A LIRE

 La nuit s’enfonce dans la forêt

Prédatrice à pas de lynx sur la neige

Silence des oiseaux et des renards

Immobilité des hardes et des hordes

Epées aux fourreaux crocs sous les babines

Hors de portée des armes la nuit

Cette nuit à nulle autre pareille

 

Toutes les traces mènent à la peur

Toute la forêt tend sa jugulaire

Se soumettre se démettre et s’omettre

La mort plutôt que l’attente gelée

La mort plutôt que le ciel muet

La mort plutôt que la lune engloutie

 

Même le feu gît au sein de la glace

Comprimé réprimé et déprimé

Il suffirait d’une seule parole

Une seule pour attirer l’éclair

Et embraser de joie nos horizons

Jean-Noël Cuénod

A OUÏR
podcast

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18/10/2018

Macron: Jupiter-à-terre dans le brouillard du non-dit

 

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Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas ! Emmanuel Macron a beau s’agiter, arpenter, ahaner pour retrouver son chemin dans la purée de pois qui brouille son image depuis cet été, rien n’y fait. La baraka vous quitte plus vite que la scoumoune. Et voilà un président très Jupiter-à-terre. Ce n’est pas sa lugubre prestation télévisée de mardi qui va changer la donne.

Macron ne parvient pas à reprendre la main depuis qu’il a hérité du mistigri Benalla. Comment cette affaire a-t-elle pu perdurer dans sa nuisance pendant si longtemps ? En considérant froidement les faits – du moins tels que les médias les ont présentés –, il apparaît que l’affaire est grave en ce qu’elle démontre la confusion entre les fonctions, l’intensité du copinage et la persistance des passe-droits. Mais enfin, d’autres scandales d’intensité égale ou supérieure n’ont pas connu la même longévité. Ce ne sont donc pas les faits connus qui expliquent le phénomène Benalla mais les non-dits qui l’entourent. Et un non-dit, c’est encore plus pernicieux qu’une rumeur.

La rumeur, ce n’est pas un fait, mais elle se déguise en fait. Elle en a la couleur, l’odeur, la saveur. Ainsi, il est moins malaisé de la combattre. Il est possible de trouver un biais pour la dégonfler.

Avec le non-dit, c’est bien différent. La rumeur est un bruit qui court. Le non-dit est un silence qui couve. Qui couve des œufs fantasmatiques.

Les gens ne savent pas mais ils sentent. Ils sentent d’instinct qu’on – c’est-à-dire la sphère supérieure – leur cache quelque chose. Ils ne savent pas quoi ; ça les énerve. Ils sont face à un brouillard épais, insondable. En prenant pour point de départ une forme vague – une de ces formes dont le spectateur ne sait s’il s’agit d’un arbre, d’un mur, d’un pan de maison –, ils tentent de reconstituer un paysage. L’humain étant ainsi fait, le carburant de cette imagination est souvent offert par la sexualité. Plus le brouillard persiste, plus les paysages recréés sont baroques, endiablés, sulfureux. Sardanapale détrône Jupiter et c’est bacchanales permanentes à l’Elysée.

Les non-dits n’ont pas besoin de lien avec la réalité. Il suffit que l’ambiance générale qui entoure une affaire soit nimbée, à tort ou à raison, d’un silence chargé de soupçons pour qu’ils fassent leur œuvre. Les mensonges, les hésitations, les rétropédalages en catastrophe sont autant de jalons qu’utilise l’imagination populaire pour faire rendre gorge au non-dit et qu’enfin, il donne de la voix.

Le président Macron peut-il se sortir de cette mélasse ? On l’a vu précédemment, la rumeur se fatigue un jour ou l’autre, le non-dit, lui, est increvable. Comment dire le non-dit ? Allez savoir ! C’est pourquoi le mistigri Benalla risque fort de pourrir ce quinquennat jusqu’à la fin.

Jean-Noël Cuénod

 

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12/10/2018

Soulages, le grand feu noir

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Avec Pierre Soulages, le noir nous en fait voir de toutes les couleurs. A ne pas rater l’exposition intitulée « Une Rétrospective » que la Fondation Pierre-Gianadda à Martigny consacre jusqu’au 25 novembre 2018 au grand peintre de l’Outrenoir.

Soulages va à l’essentiel ou plutôt à l’essence du ciel. Il fait circuler la lumière dans les méandres de ce noir de telle manière qu’elle révèle toutes les couleurs qui dormaient en lui. Des couleurs qui s’échappent, reviennent, repartent, se réinstallent dans un autre lieu du tableau. Comme la lumière ambiante change constamment, même de façon peu perceptible, l’état du tableau se modifie. Ce n’est plus le même qu’il y a cinq minutes. Et c’est tout malgré tout le même. Avec l’art de Soulages, nous entrons dans le règne de l’oxymore.

Le noir en tant que couleur est dépassé pour atteindre, selon le mot que Soulages a forgé, l’ « Outrenoir », cette présence lumineuse qui surgit de la pâte nocturne. Il y a de l’abnégation du moine dans le travail de l’artiste qui travaille cette pâte nocturne pour lui faire rendre l’âme. Et c’est avec la discipline contemplative du moine qu’il faudrait entrer dans un tableau de Soulages. Rester de longues minutes devant une œuvre. Se laisser pénétrer par elle. Et l’essence du tableau apparaît progressivement comme jadis, un portrait photographié qui, petit à petit, se dessine dans le bain du révélateur.

Et c’est le feu qui surgit, illumine la pièce, embrase le regardeur. Le feu de l’Outrenoir qui ne s’éteint jamais. Il n’a jamais cessé de brûler. Soulages nous l’a donné à voir.

En 2009, Beaubourg avait réservé à Pierre Soulages une rétrospective gigantesque, impressionnante. Et peut-être un peu écrasante, même si Le Plouc en était resté ébloui. Avec « Une Rétrospective » – un article indéfini par signe de modestie ? – la Fondation Pierre-Gianadda a offert aux œuvres de Soulages, l’espace qui leur manquait à Beaubourg. Elles peuvent mieux y respirer, dialoguer entre elles, échanger leurs ondes secrètes, se mouvoir. Car un tableau de Soulages, c’est un être vivant.

Jean-Noël Cuénod

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08/10/2018

Aznavour et "inoubliable Genève"

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Les flâneries sur la Toile vous amènent à trouver ce que vous ne cherchiez pas mais que vous êtes bien content d’avoir déniché. En quêtant des renseignements sur Aznavour pendant l’hommage national célébré en sa mémoire aux Invalides, je suis tombé sur cette chanson « Inoubliable Genève ». Donneuse de leçon et enfriquée, détestée et adulée, vendue et louée. Inoubliable, en effet.

Les médias français ont déversé des flots de mots et d’images sur ce géant de la chanson à l’occasion de son décès. Mais leur exploit qui impressionne le plus un Plouc genevois exilé à Paris, c’est d’avoir occulté la présence en Suisse de Charles Aznavour. Ou alors, juste en passant très vite, l’air gêné, comme le signe d’une faiblesse fiscale du grand homme. Sur ses 94 ans de belle vie, il en a tout de même passé 46 à Genève, puis à Saint-Sulpice, entre ma ville et Lausanne !

Si Johnny Hallyday s’était établi à Gstaad, c’était de toute évidence pour bénéficier d’un statut fiscal avantageux. Il ne s’y est pas attardé. Rien de tel avec Charles Aznavour. Certes, il s’est établi à Corsier-Port [1]dans le canton de Genève lorsque les autorités fiscales françaises l’avaient poursuivi sous Giscard, avec un acharnement à la mesure de sa notoriété. Mais ces poursuites – crées surtout pour faire un exemple – se sont lamentablement soldées par un non-lieu, Aznavour étant trahi par son homme d’affaire. Et puis, Aznavour a fait sa vie et celle de ses enfants à Genève et plus récemment à Saint-Sulpice. Avec des éclipses plus ou moins longues, car le chanteur aimait bouger. Mais en revenant toujours vers l’aimant lémanique.

Cela ne signifie pas que l’artiste avait renié la France, tout au contraire. Il y avait aussi ses résidences dont l’ultime, à Mouriès. La France, il l’a aimée, l’a chantée, l’a célébrée. Mais il a aussi aimé Genève. Et l’a chantée avec, notamment, cette œuvre, « Inoubliable Genève », qui évoque de façon parfaite les sentiments ambigus que cette ville – qui s’est toujours voulu plus qu’une ville – suscite. Minuscule République… Elle avait mobilisé les délégations de l’Europe entière au Congrès de Vienne après l’effondrement du Premier Empire et faisait dire à Talleyrand : « Il y a cinq continents et puis, il y a Genève » ; elle avait aussi suscité cette réplique de Capo d’Istrias[2]à un diplomate excédé par le temps passé à discuter de « ce minuscule grain de sable » : « Monsieur, Genève est un grain de musc, mais il parfume l’Europe entière !»

Toutes ses flatteuses citations ont donné aux Genevois un tel melon que les autres Suisses et une bonne partie des Français (surtout du côté des Départements limitrophes) en sont fort irrités, voire plus. Alors que partout en Suisse, c’est la modestie qui prévaut, à Genève, elle n’a guère droit de cité. Insupportables, les Genevois. Les dirigeants de leur ancienne République ne se faisaient-ils pas appeler « Magnifiques Seigneurs et Très Puissants Syndics » ? Le melon, le melon, vous dis-je !

Genève, on l’aime comme Stendhal, on la déteste comme Dostoïevski, on l’aime et la déteste, alternativement, comme Lénine, on la raille et la respecte, cumulativement, comme Voltaire, on l’exècre et l’espère, cumulativement et alternativement, comme Rousseau.

Genève, c’est tout sauf l’image simplette et sotte qu’en donnent la plupart des médias français.

Alors écoutez celle de Charles Aznavour.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire la précédent blogue : « Aznavour, un voisinage ».

[2]membre de la délégation du tsar, futur citoyen d’honneur de Genève et Vaud et fondateur de la Grèce moderne

ESPACE AUDIO

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02/10/2018

Aznavour, un voisinage

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C’était dans les années 1980 ou début 1990. Impossible d’articuler une date précise. Mais l’image reste précise. Sur la longue jetée en bois et béton du port lacustre de Corsier – Genève est à un coup d’aile de mouette – un homme est accoudé à la barrière et regarde vaguement l’eau avec son ballet de sardines et de vengerons. C’est le soir. Le soleil est en train de descendre tout doucement sa pente derrière le Jura, comme s’il éprouvait de la peine à se détacher de l’aimant lémanique.

Il a l’air triste, cet homme de taille menue d’apparence frêle presque fragile mais fait de ce bois sec qui ne meurt jamais. Je le connais un peu. C’est mon voisin, Charles Aznavour. Sa femme et la maman de mes deux fils s’organisent chaque jour pour conduire notre marmaille, en haut, à l’école du village.

 Bien sûr, je l’avais interviewé plusieurs fois. Mais mon domaine, c’était la justice. Les tours de plaidoiries pas les tours de chant. Alors, notre sujet, c’était le fisc français qui le poursuivait de son zèle à visée médiatique. Le chanteur m’avait sorti tous les papiers démontrant qu’il fut roulé par un homme d’affaire, celui-ci ayant gardé l’argent pour lui au lieu de le transférer au fisc. Cette affaire avait blessé profondément Charles Aznavour. Et après tout, il devait avoir raison puisqu’un non-lieu a été prononcé. Mais la cicatrice avait du mal à se refermer.

Ce soir-là, ce n’est plus le fisc français qui cause son trouble. Le dossier est clos depuis plusieurs années. Qu’est-ce que je fais ? Je le laisse tranquille ? Je vais le voir pour lui demander des nouvelles ? Bon, j’y vais.

Je lui demande si je le dérange dans sa méditation : « Pas du tout ». Pas le moral, semble-t-il. « Je viens d’apprendre que mon père est très malade ». Tout remonte. L’enfance ballotée des réfugiés. La jeunesse dans Paris occupé. Le restaurant du paternel et sa voix de baryton chantant des opérettes. Nous regardons les reflets que la nuit dépose sur le lac, toujours penchés sur une sorte de bastingage, comme si nous étions sur un navire immobile. Un navire qui vogue vers le passé d’Aznavour qu’il évoque à voix douce.

La bise nous rappelle à l’ordre. Le chanteur retourne vers sa maison : « Je dois encore bosser, ce soir ». De retour chez moi, je m’empresse de ne pas écrire un article sur cette rencontre.

Jean-Noël Cuénod

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28/09/2018

Faut-il pendre les blancs ?

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Le rappeur Nick Conrad n’était connu que par sa concierge et sa cour. Aujourd’hui, le voilà célèbre grâce à son clip à scandale intitulé « pendez les blancs ». Il a tout compris, Conrad. Pour percer dans le chaud-bise, il faut tout d’abord crever la croûte de fumier et faire le Zemmour en investissant dans le racisme bien gluant.

Petit rappel pour ceux qui viennent de débarquer de Proxima du Centaure. Le rappeur susmentionné – qui se présente en tant qu’ « artiste noir, Parisien fier et raffiné » – a commis un clip d’une petite dizaine de minutes où il met en scène le sort qu’il réserve à un blanc avec, entre autres gages de finesse, ces éloquentes paroles :  «Écartelez-les pour passer le temps, divertir les enfants noirs de tout âge petits et grands. Fouettez-les fort faites-le franchement, que ça pue la mort que ça pisse le sang!» Nous parvenons à la fine pointe du sublime avec ce doux songe : « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs, attrapez-les vite et pendez leurs parents ». Tel un chœur antique, les comparses du rappeur psalmodient : « Pendez-les tous ! Pendez-les blancs! »

Le clip – c’était son but – vérole les réseaux sociaux. Les médias installés le dénoncent, donnant ainsi un surcroît d’audience à la chose. Et puis, re-belote, les politiciens entament leur grand bal des faux-culs indignés, du ministre Collomb à Marine Le Pen, trop heureuse de condamner le racisme version noire.

Les sites concernés affirment que ce clip a été supprimé : pipeau à coulisse ! Le Plouc s’est contenté de gougueliser « pendez les blancs » pour retrouver en une seconde ce truc dans son intégralité.

Le ministre Collomb s’est empressé de saisir la justice. Le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit». La police a aussitôt interrogé Nick-le-Raffiné, « en audition libre ». Donc sans menottes, ni cellule. Au grand regret du rappeur, sans doute.

Pour sa défense, Conrad invoque l’usage du second degré. Il n’a pas voulu inciter à la haine du blanc : « Dans mon clip qui n'est que de la fiction, j'ai voulu inverser les rôles de l'homme blanc et de l'homme noir et proposer une perception différente de l'esclavage », fait-il savoir dans la médiasphère.

Que son clip ne soit « que de la fiction », c’est encore heureux. Dans le cas contraire, ce n’est pas pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit» qu’il serait poursuivi mais pour « assassinat »!

Ensuite, voyons un peu ce second degré qui est brandi façon bouclier.

Au marché de Brive-la-Gaillarde…

Il est vrai que Georges Brassens, dans sa chanson « hécatombe » n’y est pas allé de main morte contre les malheureux gendarmes, torturés par les mégères du marché de Brive-la-Gaillarde. Sa première diffusion remonte à 1952, encore à l’époque des 78 tours. En voici quelques extraits (voir aussi la vidéo sous ce texte ) :

 

En voyant ces braves pandores
Être à deux doigts de succomber
Moi, je bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées

(…)

Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ses lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau.

(…)

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons
Ces furies à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas
Leur auraient même coupé les choses
Par bonheur ils n'en avaient pas.

 

Pourtant, « Hécatombe » se situe à des années-lumière du rap de Conrad. Outre, que le racisme (la flicophobie n’est pas une expression raciste au sens strict du terme) y est absent, ce qui distingue clairement les deux textes, c’est l’humour. A écouter Brassens, on est mort, mais de rire. Soixante-six ans plus tard, sa chanson reste drôlissime. Alors qu’il serait vain de trouver la moindre trace d’humour dans « Pendez les blancs », même en cherchant bien, même en se forçant. Or, pour que le second degré fonctionne, il faut instiller au texte cette goutte d’humour qui permet de décoller le texte de sa signification immédiate. Si Nick-le-Raffiné avait vraiment voulu introduire le second degré dans son rap, ce qui reste à prouver, alors il a lamentablement échoué, faute de talent.

De même, les défenseurs du rappeur pourraient se prévaloir de cette célèbre formule rédigée par André Breton dans son « Second manifeste du surréalisme » :

L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.

Certes, l’humour n’y apparaît pas dans toute son évidence. Néanmoins, en se reportant à l’époque – 1929 – où elle fut conçue, elle présentait cet écart qui sépare la signification immédiate du texte de son appréhension distanciée. Bien sûr, la Première Guerre mondiale avait provoqué son lot de massacres. Toutefois, à l’époque, il était difficilement concevable qu’un quidam surgisse au coin de la rue pour tirer au hasard.

Mais tout a changé. Sans doute André Breton n’aurait-il pas pu écrire sa phrase aujourd’hui. Désormais, les quidams n’hésitent pas à appliquer la formule surréaliste au pied de la lettre, sur des campus aux Etats-Unis, sur des terrasses de bistrot à Paris ou ailleurs. Dès lors, l’effet de distance n’existe plus. Cette absence d’écart rend difficile, voire impossible le second degré en un tel contexte.

« Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs », éructe Nick Conrad… Mais c’est exactement ce que Mohamed Merah a fait à l’école juive de Toulouse au matin du 19 mars 2012 ! Où est l’écart ? Où se trouve la distance ? Où se cache l’humour ? Dans quel recoin dénicher le moindre fragment de second degré ? Indéfendable, Nick-le-Raffiné !

Loin de briser les codes du racisme blanc, il les renforce en leur donnant une forme de légitimité : « Vous voyez, tout le monde est raciste, même eux. Alors pourquoi se gêner ? »

S’il n’y avait pas eu tout ce ramdam à propos du clip, Le Plouc n’aura même pas songé à l’évoquer. Le silence est la meilleure des armes pour faire taire les imbéciles.

 Mais voilà, le silence est rigoureusement incompatible avec notre société média-mercantile. Et les réactions qui miment l’indignation relèvent avant tout du marketing politico-médiatique : il s’agit de profiter du beuze pour faire propagande de sa came électorale. Quant à l’intrusion de la justice dans cette affaire, elle ne fera que nimber le rappeur raciste de la précieuse aura du « Bad Boy ».

C’est bon pour le bizness, ça, coco !

Jean–Noël Cuénod

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26/09/2018

Etre Suisse à Paris sous Schneider-Ammann

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Le bientôt ex-conseiller fédéral Schneider-Ammann jouant de son instrument favori, le pipeau traversier...

Johann Schneider-Ammann, ministre suisse de l’Economie, a démissionné. Comme scoupe, on fait mieux. Même en Suisse, la nouvelle n’a pas renversé les Alpes. Pour le Plouc, ce n’est pas pareil. Schneider-Ammann lui avait fait passer le plus sale quart d’heure de sa vie de correspondant à Paris. Il a tiré de cette expérience un chapitre de son bouquin « Quinquennat d’un Plouc chez les Bobos » paru chez Slatkine avec une préface d’Edwy Plenel. Voici ce texte qui a également été publié le 30 novembre 2010 sur le site de la « Tribune de Genève ».

Aimez-vous l’aviron? Oui ? Alors le journalisme fédéral est fait pour vous. Car dans cette discipline – en l’occurrence ce substantif ne manque pas de substance – il faut ramer. Et même souquer ferme. Le journaliste fédéral ne doit pas rechigner à se frotter à la rude école des galériens.

Depuis son arrivée à Paris, Le Plouc avait oublié ces servitudes. En France, les ministres savent lâcher à la meute journalistique un ou deux os qui vont vous faire un bouillon médiatique, rarement consistant mais toujours parfumé. Et leurs collègues genevois les imitent à la perfection. Franchie la Versoix, les politiciens helvétiques ne vous lancent rien pour satisfaire l’appétit des lecteurs. Sinon une langue en bois brut, même pas joliment chantournée. Pas de quoi en faire un plat.

Donc, lorsque l’ambassade de Suisse a téléphoné au Plouc pour lui annoncer l’arrivée à Paris  du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, il en est tombé de son bottacul : « Schneider qui ? Ammann quoi ? » Consternation au bout du fil.
 

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Pour les non-Suisses: voici un bottacul. Siège amovible et instable pour traire les vaches. Toute allusion à la vie politique serait malvenue.

Vite, un mensonge : « Monsieur Schneider euh Houlmann ? Non Ammann ! Oui voilà, Schneider-Ammann, mais voyons je ne connais que lui bien sûr ! C’est le … le conseiller fédéral chargé du Département de… euh, oui oui, c’est ça l'économie. »

Voilà qui commence bien. Le Plouc avait tout simplement oublié l’existence de ce conseiller fédéral. Quelle honte ! Quel mauvais Suisse ! Rattrapons notre retard grâce à Internet. Bof, on ne peut pas dire que le conseiller Schneider-Ammann déchire la Toile…

Le pire restait à venir. L’ambassade de Suisse annonce qu’après avoir rencontré la ministre française Christine Lagarde, ledit conseiller fédéral recevra la presse, dans l’annexe du ministère des Finances, sis 80 rue de Lille au cœur de l’ultrachic VIIème arrondissement qui a pour maire Rachida Dati.
Les journalistes suisses de Paris sont donc massés dans ce boudoir très Marie-Antoinette qui a dû en voir de belles. Et sous toutes les coutures. La porte s’ouvre. Christine Lagarde surgit en majesté avec son casque de cheveux immaculés et cuirassée par son tailleur argent (une ministre des Finances ne pouvait faire moins).

Suisse et France, pas le même tailleur

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«Mais où sont les éléments de langage?» La ministre s’adresse sotto voce à l’un de ses collaborateurs. Qui, le regard tendu à la recherche de ces «éléments de langage» égarés, prend un air un peu inquiet. Moins inquiet tout de même qu’un quinquagénaire lunetté à l’allure grise répondant ton sur ton à son costume et aux nuages qui plombent Paris. A l’évidence, il se demande ce que, Diable, il peut bien faire en cet antre qui sent la poussière aristocrate. Et même le soufre.

 Ce quinquagénaire marchant dans l’ombre de la ministre française de l’Economie et des Finances n’est autre que son confrère suisse, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann qui paraît bien pâle devant le bronzage éblouissant de la ministre française. Elle fait songer à la Déesse Athéna, sortie tout armée du crâne de Zeus. Lui, ressemble à un conseiller paroissial de la Reformierte Kirchgemeinde de Sumiswald. Le temps de débiter tout le bien qu’elle pense de ce cher conseiller fédéral et d’annoncer qu’elle viendra en Suisse, la ministre tourne ses talons aiguilles en laissant un sillage de Chanel numéro 5.

Nous voilà donc entre Suisses. Retour à grosses semelles vers le journalisme fédéral. Laborieusement, le conseiller Schneider-Ammann nous dit qu’il n’a, au fond, rien à nous dire. Les « éléments de langage » égarés par Christine Lagarde auraient pu lui servir. Hélas, il n’y a pas plus d’ "éléments" que de "langage" dans ce boudoir qui n'a jamais autant mérité son nom. 
La sueur commence à perler au front des journalistes. Et chacun de presser de questions ce malheureux Johann Schneider-Ammann. Comme une huitre, le conseiller fédéral se ferme. Il y a un semblant d’ouverture vers le G20. On s’y engouffre. Le Plouc a la curieuse idée de poser cette question stupide :

- La France serait-elle pour la Suisse une sorte de cheval de Troie pour entrer dans le G20 ?

Le conseiller fédéral lance un regard affolé vers Le Plouc et se tourne vers ses conseillers :

- Un quoi ? Mais ça veut dire quoi ça ?

On essaie en allemand. Sans plus de succès. Ses conseillers marmonnent. Il comprend encore moins. Une vague lueur s’allume. Et répond sur un ton réprobateur:

-  Non, non nous n’agirons jamais comme ça avec la France.

Soulagé, le conseiller fédéral a terminé sa corvée et s’esquive, laissant les journalistes à leur perplexité.

Si le cheval de Troie a bien servi aux Grecs pour emporter la place, il n’a été d’aucune utilité au Plouc dans sa chasse à courre aux « éléments de langage ».

Jean-Noël Cuénod

"Quinquennat d'un Plouc chez les Bobos", Editions Slatkine, pages 205 à 207.

16:20 Publié dans Politique française, Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : suisse, france, schneider-ammann | |  Facebook | | |