21/07/2018

Benalla : la République des serments d’ivrogne

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A chaque fois, c’est pareil. Le Président Nouveau promet de faire émerger une ère nouvelle; plus de cabinets occultes, plus de mensonges d’Etat mais des tas de mesures transparentes. Hélas, il en va du Président Nouveau, comme du beaujolais de même tonneau : un goût de frelaté réapparaît aussitôt à la surface. La Ve République est celle des serments d’ivrogne.

L’affaire Benalla le démontre, une fois de plus. Voilà Emmanuel Macron, son ministre de l’Intérieur et son gouvernement pris dans cette spirale du mensonge :

– cacher, pour tenter de la soustraire au regard de la justice, l’invraisemblable agression d’un manifestant du 1erMai par ce collaborateur du président qui s’est affublé d’un brassard, d’une radio et d’un casque de police  ;

– n’infliger à Benalla qu’une petite tape sur les doigts (quinze jours de mise à pied sans salaire) puis présenter, lorsque le scandale a éclaté, cette sanction caressante en punition jupitérienne ;

 – affirmer à l’instar du ministre de l’Intérieur, n’avoir appris les faits que par la presse alors que l’on est au courant de la chose dès son début ;

– prétendre qu’Alexandre Benalla n’était qu’un vague collaborateur de l’Elysée alors qu’il est de toute évidence un proche du président.

Bref, chaque explication du gouvernement est contredite par les faits, dès le lendemain. Cela ne vous rappelle rien ? Le Pénélopegate de François Fillon, par exemple ? Si les faits n’ont rien à voir, la spirale du mensonge est la même. A croire que dès que vous évoluez dans les sphères du pouvoir, un gaz étrange vous rend sourd et aveugle, vous fait répéter les mêmes fautes. On évoque toujours le sentiment d’impunité pour expliquer ce phénomène. Certes, mais chaque Président Nouveau en connaît les pièges avant d’endosser la fonction. Dans sa peau de candidat, il n’avait pas de mots assez durs pour en fustiger les dérives. C’est même devenu un classique dans la rhétorique politicienne des prétendants à la fonction suprême. Alors, pourquoi retomber indéfiniment dans ce travers ?

Benalla, emblème du double exécutif

L’explication la plus courante porte sur les institutions de la Ve République et la démocratie de faible intensité qu’elles ont instaurée. Avec pour corollaire, un président qui détient tellement de leviers de commandes qu’il en éprouve une irrépressible ivresse. Serment d’ivrogne, vous dis-je ! Cette situation est rendue encore plus malsaine par la sorte de double exécutif dont s'entoure le président. L’un, de nature publique et ouverte, le gouvernement, et l’autre, de nature privée et secrète, la cohorte semi-anonyme des conseillers présidentiels. Chaque grand poste ministériel est doublé par un ou plusieurs conseillers qui ne répondent que devant «leur» président.

Le caractère pathologique de ce double exécutif est apparu au grand jour avec Alexandre Benalla, conseiller présidentiel pour la sécurité. Sans être porteur du monopole de la violence légitime qui appartient à l’Etat, ce quidam – rendu sacré par sa proximité avec le président – se met à exercer sa police personnelle sur la voie publique et va jusqu’à se faire remettre des images de vidéosurveillance appartenant à la Préfecture de police. Apparemment, il s’est trouvé des hauts responsables de la police pour trouver ça normal! Ce qui dit assez l’étendue du pouvoir officieux dont dispose un conseiller présidentiel, plus proche du président que la plupart des ministres. Macron n’a rien inventé. De Gaulle avait en Foccart son vrai ministre des ex-colonies. Ce double exécutif fait partie des tares de la Ve République, dès sa naissance.

Mais les institutions ne suffisent pas à expliquer le vertige présidentiel. La faute en revient aussi à une partie des Français qui ont l’adulation aussi prompte que le rejet de l’objet adulé. En assistant aux meetings du candidat Macron, Le Plouc était frappé par l’enthousiasme hystérique qui l’enveloppait dans un grand manteau de dévotion. Il y avait dans cette frénésie amoureuse quelque chose de profondément obscène : un peuple qui s’abandonne au culte du chef. Comment de pas exploser ses plombs lorsqu’on reçoit un tel courant d’adulation ?

Et puis, «le canot de l’amour s’est brisé contre la vie courante» comme l’écrivait Vladimir Maïakovski dans sa dernière lettre avant de se donner la mort. A la dévotion succède alors la détestation, aussi folle l’une que l’autre. Il semble aujourd’hui que «le canot de l’amour» qui embarque Emmanuel Macron est en train de filer vers son opposé. Le yoyo dévotion-détestation n’est pas pour rien dans ce pessimisme propre aux Français que les sondages comparatifs avec les citoyens d’autres pays ont mis en exergue.

Toutefois, ce phénomène n’est pas partagé par tous les Français. On oublie trop souvent de rappeler qu’Emmanuel Macron n’a été élu que par défaut, face à une candidate d’une profonde médiocrité. L’actuel président n’a reçu que 43,6% des suffrages des électeurs inscrits. Quelque 34% du corps électoral, soit s’est abstenu, soit a voté blanc ou nul, malgré le risque Le Pen. Cela démontre qu’une bonne partie des Français attendent autre chose de la démocratie que l’émergence d’un roi en instance de guillotine. C’est le moment de leur proposer un autre type de gouvernance. Mais qui le fera ? Il ne faut pas compter sur Macron qui renforce encore le caractère monarchique de la présidence, ni sur les formations politiques qui restent engluées dans leurs calculs électoraux et n’ont de vision que celle de la taupe.

Le seul espoir se cache encore dans les replis du peuple. C’est de lui seul qu’il peut surgir.

Jean-Noël Cuénod

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18/07/2018

Poésie à lire et à hurler: PANIQUE

 

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Les flons-flons de la fête du ballon rond s’estompent comme les sons d’une fanfare qui s’en va loin de la Grand’place du village. Reste la panique. Panique devant le délirant cynisme des irresponsables de ce monde qui nous mènent droit sur le mur. Contents, heureux, fiers sont-ils de nous y conduire toutes sirènes hurlantes.

 Roule roule vers le mur vide

 

La plaine glisse sous tes pieds

Ta bouche ouverte gobe les mouches

Ta peau luisante frémit dans l’air

Ta carcasse fend la poussière

Tu cours plus vite que les mirages

Fantômes qui font trembler les routes

 

Un parfum de mort embaume l’été

Odeur de chèvrefeuille étranglé

Etranglé par le soleil couchant

Qui veut nous entraîner dans sa chute

Le monde hurle sauve-qui-peut

 

Roule roule vers le mur vide

Jean-Noël Cuénod

 

 

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03/07/2018

Poésie à lire et à écouter: MAIN

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Escale sur les terres de la poésie. Poème tout frais pondu. Si vous le voulez. A lire ou à ouïr. Ou les deux. Le son est à la fin du texte. Cliquer sur l'icône.


Tendre la main trop tendre, la main

S’agite dans les cendres glacées

Fouaille fouille farfouille frotte

Et s’écorche s’accroche s’arrache

Se détache de l’ombre du corps

Elle va vient vie sa vie la main

Mue par le vertige elle palpite

Comme un cœur dépourvu de sang

Comme un oiseau sans plume sans cri

Qui vole, sans mémoire du nid

 

Tendre la main, trop tendre la main

Tout ce qu’elle triture est glacé

Le vieux soleil n’y peut rien

Sans feu sans lieu sans loi sans foi

Les hommes ont éteint leurs yeux

Faibles lampes jetées au rebut

La main hors corps les cherche toujours

Incapable de faire autrement

Et se heurte aux fenêtres froides

A l’immense silence des steppes

 

Tendre la main trop tendre, la main

Saisissez-la comme une hypothèse

Sa fragilité vous sauvera

La force a tellement d’apparences

Parmi ses mirages un miracle

Un miracle à prendre sur le champ

Sinon il se refera mirage

Un miracle à prendre sur le chant

Pour que la main devienne oiseau

Et que son cri se fasse étincelle

Jean-Noël Cuénod


podcast
 

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30/06/2018

Vol de nuit sur la laïcité

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Vol de nuit sur la laïcité à l’Assemblée nationale. Dans les dernières heures de mardi et les premières de mercredi, 180 députés (sur 577) rescapés du marathon parlementaire ont accepté, entre deux attaques de paupières, d’exclure totalement les institutions religieuses du répertoire des représentants d’intérêt (lobbyiste en franglais). De justesse : 88 voix contre 85.

Certes, ce vote ne clôt pas définitivement la question puisque la navette parlementaire entre Sénat et Assemblée nationale n’est pas terminée. Néanmoins, l’exclusion des associations cultuelles de la liste des lobbys risque fort d’être actée en fin de parcours.

Petit rappel : la loi sur la transparence de la vie économique, dite Loi Sapin II, prévoit l’établissement d’une liste des représentants d’intérêts, les fameux lobbyistes. Ce répertoire numérique, selon la loi, « assure l'information des citoyens sur les relations entre les représentants d'intérêts et les pouvoirs publics ». II est diffusé par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Encore maintenant, ce répertoire inclut les associations cultuelles – sans « r » et qui, parfois, n’en manquent pas ! – ou plus clairement dit, les institutions confessionnelles. Néanmoins, une exception est prévue par la loi, lorsque ces associations de type religieux sont en relation avec le ministre des Cultes, celui de l’Intérieur en l’occurrence, ce qui semble logique. Mais pour tous les autres types de relations entre institutions confessionnelles et organes du pouvoir, les associations cultuelles doivent être enregistrées dans le répertoire. Il en va ainsi, par exemple, lorsqu’un évêque veut aborder avec le ministre de la Justice, la question de la procréation médicalement assistée (PMA) et défendre le point de vue de son Eglise à ce sujet.

 Si le vote de la nuit de mardi et mercredi est finalement confirmé, les institutions confessionnelles seront donc totalement exclues de la liste des représentants d’intérêts et leurs relations avec les puissances publiques resteront confinées dans la discrétion.

Le député Raphaël Schellenberger (LR) a bien résumé le courroux qui a agité les chasubles : « Il nous semble particulièrement incompréhensible de mettre les religions et les représentants des cultes au même banc que des lobbyistes qui défendent des intérêts particuliers ». Réplique de son collègue socialiste Jean-Louis Bricout : « On connaît la capacité de ces associations cultuelles à influer, comme les autres associations, sur les décisions publiques. Elles doivent donc être placées par la loi au même rang que les autres représentants d’intérêts et ne doivent jouir d’aucun privilège particulier. »

Laïcité et transparence : le juste milieu

Tout d’abord, rappelons-le, être lobbyiste ou, plutôt, représentant d’intérêts (la formule suisse est plus rugueuse mais plus exacte : groupe de pression) n’a rien d’infâmant. Certes, les magouilles diverses ourdies par les industries agrochimiques, notamment, ont donné du lobby une image détestable. Mais à côté d’elles figurent parmi les groupes de pression, œuvres d’entraide, fondations pour défendre l’environnement, associations humanitaires, tous gens bien comme il faut, propres dans leur tête et leur cœur. Nombre de ces entités ne défendent pas des intérêts économiques privés mais poursuivent des buts d’intérêt général et social.  Il n’y a donc rien d’infâmant à ce que l’Eglise catholique romaine, l’Eglise protestante unie de France, l’Eglise orthodoxe, les communautés juives, musulmanes ou bouddhistes figurent sur le répertoire des représentants d’intérêts.

Les institutions confessionnelles doivent-elles être considérées comme des lobbys comme les autres ? Comme les autres, non ; comme des lobbys, oui.  Certes, les associations cultuelles ne seront jamais des groupements « comme les autres » puisqu’elles véhiculent un message qui relie l’humain à la transcendance et qu’elles prescrivent des normes morales sur lesquelles sont basées en grande partie celles de la société. D’ailleurs, aucun lobby n’est « comme les autres » ; ils ont tous leurs caractéristiques propres. Mais aucun d’entre eux ne représentent toute la société et il en va de même pour les institutions religieuses. Elles défendent une approche particulière de la vie en société et s’efforcent de promouvoir leur propre conception de la vie sociale. Elles sont donc bien un lobby ou un groupe de pression dans la mesure où elles cherchent à influencer le cours de la politique à divers échelons. Ce qui est parfaitement légitime. C’est non seulement leur droit de le faire mais leur devoir de citoyens, car le processus démocratique de prises de décisions nécessite que plusieurs voix, discordantes ou non, se fassent entendre. Mais pour que ce processus ne dérive pas dans les magouilles, les tractations de coulisses et l’emprise cléricale sur la politique, il convient de le protéger par des mesures de transparence. Que l’on identifie clairement ceux qui demandent quelque chose et ceux qui sont en mesure de le leur accorder.

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Et les francs-maçons ?

Certes, il convient de se méfier de la transparence qui, poussée à ses extrémités peut rendre nos existences invivables. Toutefois, un répertoire des représentants d’intérêts ne saurait être considéré comme une manœuvre liberticide dans la mesure où elle n’atteint pas la vie privée des personnes qui pourraient être concernées. (Dessin de Zep pour une brochure consacrée à la laïcité dans la République et canton de Genève).

Dès lors, le répertoire des représentants d’intérêt tel qu’il est en France n’a rien à voir avec l’obligation de se déclarer franc-maçon pour devenir député, comme le canton du Valais avait voulu le faire en Suisse, en vain heureusement. En effet, le répertoire français n’établit aucune différence, aucune discrimination entre les représentants d’intérêt. Leur vie privée n’est pas lésée. Personne n’est jeté en pâture.

 En revanche, en obligeant des candidats à se déclarer franc-maçon on porte atteinte à leur vie privée de façon discriminatoire puisque cette obligation ne vise que la franc-maçonnerie. Ainsi, les catholiques-conservateurs qui avaient voulu imposer cette obligation en Valais avaient pris garde de ne pas mentionner l’Opus Dei et ne visaient que les francs-maçons et quelques clubs de service qui n’avaient été ajoutés que pour tenter de noyer le poisson maçonnique.

Or, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme, qui avait jugé un cas similaire survenu en Italie, est claire : la discrimination découle du fait de traiter de manière différente, sauf justification objective et raisonnable, des personnes placées en la matière dans des situations comparables.

Dans le répertoire des représentants d’intérêt, tout le monde est considéré de façon égale, contrairement au cas que nous citions qui discriminait l’appartenance à une association par rapport à d’autres. Ajoutons qu’il serait tout à fait normal que des obédiences maçonniques fussent inscrites sur ce registre, elles aussi.

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La laïcité, une chance pour les aspirants à la chrétienté

Celles et ceux qui veulent exclure les institutions religieuses du répertoire des lobbys se disent choqués de voir leur église être considérée comme n’importe quel autre groupe de pression car elles seraient investies d’un caractère spirituel qui transcenderaient les contradictions sociales, économiques et politiques. (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix)

Avant d’hasarder sa réplique, Le Plouc tient à dire d’où il parle, pour causer comme en 1968. Il est chrétien, franc-maçon au Rite Ecossais Rectifié, issu d’une famille protestante réformée ou plutôt, se considère comme un aspirant à la chrétienté, le Christ ayant mis la barre à une telle hauteur que ce n’est pas demain la veille que Le Plouc sera en mesure de l’imiter. Un modèle, le Christ. Pas un chef de parti qui réclame le versement d’une carte d’adhérent.

Le Plouc reste ébloui par le récit évangélique d’un Dieu Tout-Puissant qui se fait Toute-Faiblesse pour aider les humains à vaincre la mort. Récit unique dans l’histoire de l’humanité dont la force traverse l’espace et le temps.

Ce récit divin, les institutions religieuses du christianisme – quelles qu’elles soient – n’ont pas cessé de le dégrader en le trainant dans les coulisses des pouvoirs politiques, sociaux et économiques, en faisant de la hiérarchie ecclésiastique une lutte des ego (mais non pas des égaux !), en déclenchant des guerres séculaires et sanglantes. Dès lors, ces églises ne sont que les avortons dégénérés de l’Eglise corps du Christ qui n’a ni chef ni clan, mais une seule aspiration, l’Amour qui transcende la mort.

 Pour l’aspirant à la chrétienté, la laïcité n’est pas une fatalité, c’est la chance unique d’empêcher ces églises d’intervenir directement dans le champ politique et de poursuivre ainsi leur trahison du récit christique.

Certes, ces églises qui ont fait chuter leur majuscule n’ont pas commis que des horreurs et des lueurs divines se sont échappées de leur indignité. Ne l’oublions pas, de ses rangs sont sortis des organismes d’entraide qui ont secouru les victimes des injustices et de la misère ; aujourd’hui encore qui, à part les églises, défend vraiment la cause des migrants ? Voilà qui doit être porté à leur crédit.

Il n’en demeure pas moins que ses églises sans majuscule sont humaines, trop humaines pour prétendre échapper à la loi commune. Et il en va, bien sûr, de même pour toutes les autres institutions confessionnelles.

En outre, il existe une spécificité gallicane de l’Eglise catholique française. Dans le passé, elle s’est montrée particulièrement intolérante et envahissante sur le plan politique : croisade des Albigeois, massacre de la Saint-Barthélemy, dragonnades, soutien sans faille au Trône contre la République, adhésion tardive (mais réelle, cela dit) à la démocratie, la liste est longue. De même, plusieurs associations musulmanes s’efforcent elles aussi d’investir le champ politique pour imposer leur conception particulière de la vie en société.  

Par conséquent, commettre une entorse à la laïcité telle que l’exclusion des associations cultuelles du registre des lobbys, c’est un peu donner à un alcoolique un bonbon à la liqueur.

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

 

 

 

 

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28/06/2018

Macron s’encouble sur le tapis de la migration

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S’encoubler… Voilà un verbe tiré de l’arpitan[1]qu’Emmanuel Macron ferait bien d’intégrer dans sa nov’langue. Il signifie: se prendre les pieds dans quelque chose qui se trouve par terre. Alors que le président français se rend aujourd’hui à Bruxelles pour le sommet européen sur la migration, il s’est donc encoublé dans sa stratégie du «en même temps». 

Ni à gauche ni à droite, les deux en même temps… Macron est parvenu à l’Elysée grâce à cette démarche chaloupée et oxymorique. Il a donc voulu la reprendre pour tenter de gérer l’ingérable question des migrants. Ingérable, dans la mesure où la réalité est estompée par les fumées âcre et épaisse des fantasmes de tous ordres, voire de tous désordres.

A gauche : j’incrimine l’extrême droite au pouvoir en Italie en traitant le nouveau gouvernement transalpin d’ «irresponsable» et de «cynique» après son refus d’accueillir les réfugiés embarqués dans le bateau Aquarius. A droite : je jette l’opprobre sur l’ONG allemande Lifelineen l’accusant «de faire le jeu des passeurs» et en concluant ainsi ma diatribe : «C’est d’un cynisme absolu!»

Permettez cet aparté: Macron utilise le même qualificatif insultant – «cynique»! – pour fustiger le gouvernement italien et l’ONG allemande. Le président français maîtrise trop son verbe pour que cet emploi soit dû au hasard ou à la pauvreté lexicale. Emmanuel Macron n’est pas Nicolas Sarkozy. Il s’agit donc bien de renvoyer dos-à-dos l’extrême droite italienne qui rejette les réfugiés et l’organisation humanitaire qui vient à leur secours. L’objectif : se placer au centre, comme figure morale (salut la gauche) et rationnelle (bonjour la droite). Cela dit, on peut se demander si cette démarche n’est pas, elle aussi, cynique !

Mais en faisant l’habile, le président jupitérien s’est encoublé dans ses foudres. Le démagogiste Matteo Salvini, ministre ligard de l’Intérieur, n’a eu aucune peine pour lui répliquer que l’Italie avait accueilli bien plus de migrants que la France. Paris est d’autant plus mal placé pour faire la leçon que l’extrême droite transalpine a été portée au pouvoir, en grande partie à cause du manque de solidarité des pays européens (exceptée l’Allemagne) dans la prise en charge des migrants échoués sur les rives italiennes.

De l’autre côté, la réplique de l’ONG aux accusations d’Emmanuel Macron est tout aussi cinglante : «Aurions-nous dû laisser se noyer les migrants?» A cynique, cynique et demi.

Emmanuel Macron veut défendre le droit d’asile tout en verrouillant énergiquement ses frontières. Un choix aussi ambigu n’aurait été soutenable que s’il était accompagné d’explications détaillées et sereines. Le président aurait alors pu se hisser à la position de patron de l’Europe qu’il convoite depuis l’effacement d’Angela Merkel. Au lieu de cela, par ses fulminations intempestives et ses coups de menton à contretemps, il s’est mis à dos à la fois la partie humaniste des peuples européens et les tenants de la fermeture des frontières nationales. Un beau chenit comme l’on dit aussi en arpitan !

Jean-Noël Cuénod

[1]Langue originelle de type francoprovençal, propre à la Suisse romande, à la Savoie et au Val d’Aoste

14:38 Publié dans Politique française, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : migration, migrants, macron, france, italie, europe | |  Facebook | | |

24/06/2018

Migrants : sans cœur, sans cervelle ?

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Oubliée, la photo du petit Aylan échoué sur une plage de Bodrum. Oublié, le millier de migrants morts noyés en deux jours. Nous avons l’émotion courte, submergée qu’elle est par la grande trouille de l’envahissement. En comparaison à cette marée panique, les cadavres clandestins pèsent bien peu. Et tous les discours édifiants n’y feront rien. La peur reste un sentiment plus fort que la pitié.

Serions-nous tous devenus d’impitoyables pleutres ? Des salauds pleurnichards ? Pas si vite car ce n’est pas si simple.

Certes, entendre les démagogistes d’extrême-droite bêler comme des moutons enragés qu’il faut continuer à rejeter à la mer des migrants en train de se noyer, c’est à vomir. Lorsque la vie d’êtres humains vacille vers une mort probable, ce n’est pas le moment de leur tourner le dos pour consulter les courbes de la démographie. Leur porter secours est la moindre des choses.

Cela dit, cette situation ne peut plus durer. En votant pour les démagogistes, les électeurs de nombreux pays européens l’ont bien signifié aux détenteurs du pouvoir. Les ignorer sous prétexte qu’ils ont voté pour de sinistres personnages serait suicidaire pour la démocratie. Il faut donc tenir compte de ce sentiment d’envahissement en expliquant qu’un phénomène d’une telle ampleur ne peut pas être réglé par les seules voies nationales, que les partis démagogistes ne règleront rien et ne feront que rendre la situation encore plus ingérable. Fermer les frontières d’un pays et laisser les voisins se débrouiller, cela ne marche pas. Chacun le constate. Les fermetures ne servent qu’à enrichir les intérêts des passeurs mafieux.

Alors vers qui se tourner ? Vers la coopération à l’échelon européen. « Vous êtes cinglé ! Vous avez vu dans quel état d’impotence croupit Bruxelles ? ». D’accord, elles sont nullissimes, les institutions européennes. Mais on a beau tourner le rubikub’s dans tous les sens, seul le continent dispose de la taille critique nécessaire pour dépasser un écueil de cette taille. Il faut donc expliquer, encore et encore, qu’en voulant abattre l’Europe, les démagogistes vont pulvériser le seul espace où l’on puisse élaborer une stratégie efficace pour gérer les migrations.

Expliquer encore et encore qu’avec les partis d’extrême-droite et leurs idiots utiles genre 5-Stelle au pouvoir, c’est l’envahissement garanti. Car ce n’est pas en agissant en ordre dispersé par les nationalismes que l’Europe sera en mesure de faire face.

Sans se bercer d’illusion car la migration fait partie de l’humanité depuis son apparition sur cette planète. Nous sommes confrontés à cette réalité que tous les glapissements démagogistes ne sauraient dissiper : un continent vieux, riche et qui se dépeuple est situé à quelques encablures d’un continent jeune, pauvre et qui est en pleine ascension démographique. Comment croire un seul instant qu’il n’y aura aucun effet de vase communicant entre les deux ? Autant prendre en compte ce phénomène irréversible et l’organiser pour sauvegarder notre mode de vie basé sur l’Etat de droit et la démocratie. Sans oublier de faire vivre les principes de la laïcité, élément essentiel pour encadrer les nouvelles formes de vie en société.

En niant l’évidence et en prônant une illusoire fermeture totale des frontières, les partis d’extrême-droite aggraveront encore la situation actuelle, soit une immigration désordonnée et anarchique placée dans les mains mafieuses du passage clandestin. Chez les démagogistes, côté cœur, c’est le désert et côté cervelle, ça sonne creux.  

Jean-Noël Cuénod

09:16 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (33) | |  Facebook | | |

15/06/2018

Spectacle: la Dame en Verte vous fera rougir

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Clown érotique? Voilà une formule qui frise l’oxymore. Le clown doit être asexué pour ne pas faire peur aux petits nenfants. Et surtout à leurs parents. Avec le spectacle que donne la Dame en Verte au Cirque Electrique, Ava, sa vie, son œuvre, la clownerie enlève lascivement ses masques prudes et prudents. La Dame en Verte vous fera rougir. Et rugir de rire. De plaisir? Ça, c’est votre vie privée. (Photos © Pierre-Étienne Vilbert)

Certes, les codes de la clownerie ne sont pas dépourvus d’érotisme, loin de là ; ils agitèrent l’inconscient des pervers polymorphes que nous fûmes jadis ou naguère. Mais justement, ils recèlent un tel potentiel explosif qu’il faut les cacher d’urgence sous d’épaisses couches de maquillage. C’est dire si la performance de la Dame en Verte, alias Oriane Bernard, contient une belle charge révolutionnaire. Car l’érotisme, la sexualité, la séduction traversent son spectacle où tout l’art circassien est mobilisé : trapèze, équilibrisme, prestidigitation, gags en cascades. Sans filet ? Sans filet car la Dame en Verte ne tombe jamais. Et surtout pas dans la vulgarité.

Tour à tour vamp, fakir, stars au zénith puis sombrant au nadir, Oriane Bernard incarne le rêve d’une femme qui se voit en croqueuse d’hommes, éblouissant le monde de son aura sexy. Avant de revenir à la réalité des mecs qui échappent à son filet comme de mornes et récalcitrants papillons. A la fin, envoyons valser le glamour. C’est encore ce qu’il fait de mieux, valser. Car pour le reste… Bonsoir!

Outre la prestation époustouflante d’Oriane Bernard, il faut saluer la mise en scène d’Alexandre Pavlata, la régie (pas facile à assurer sous un chapiteau) de Christian Peuckert et les costumes de Monika Schwarzl.

Il en va de cette Ava comme de certains vins que l’on dit long en bouche. Sur le moment, le rire éclate. Et puis, il se mue en autre chose, plus sombre, avec quelques gouttes d’amertume : l’éternel âpre désir de faire un avec l’autre.

Jean-Noël Cuénod

PRATIQUO-PRATIQUE

Vous avez jusqu’à dimanche 17 juin pour rendre visite à Ava au Cirque Electrique de Paris, place du Maquis du Vercors, dans le XXe arrondissement ; billetterie en ligne : www.cirque-electrique.fr (Tel. : 09 54 54 47 24).

Ce spectacle sera présenté le 10 octobre prochain au Festival Les larmes du rire à Epinal.

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13/06/2018

La leçon de Kim Jong-un à Emmanuel Macron

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Qui aurait dit qu’un jour le dictateur le plus méprisé de la planète – pourtant, la concurrence est vive – serait considéré par le président de la première puissance mondiale comme un interlocuteur à caresser dans le sens de la brosse chevelue ? Comme un chef d’Etat si important que le dit président doit se déplacer à ses portes pour parler avec lui, d’homme à homme ?

A Singapour, Kim Jong-un apparaît comme le grand vainqueur du bras de fer que le tyran nord-coréen avait initié contre Donald Trump dès l’élection de ce dernier. Promenade en duo, secouage de raquettes présidentielles, pose en commun devant la postérité, c’est tout juste si Trump et Kim ne se sont pas précipités dans un french kiss fougueux, tels jadis les camarades Brejnev-Honecker. Kim Jong-un a donc réalisé l’inaccessible rêve de son grand-père et de son père : que la bolcho-dynastie soit reconnue comme partenaire à part entière par Washington.

Et pour obtenir ce résultat, la Brosse Infernale n’a pas eu besoin de signer un acte de contrition. La déclaration d’intention paraphée par Trump et Kim n’engage à rien et relève, même écrite, de la parole verbale. La voici :

  • Les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC, conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.
  • Les Etats-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.
  • Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.
  • Les Etats-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Aucun calendrier, aucune contrainte. Trump adopte vis-à-vis du nucléaire Coréen l’attitude inverse que celle qu’il a opposée à l’endroit du nucléaire iranien. Et voilà le pire des régimes, celui des Kim, blanchi gratuitement par la Maison de même couleur.

Quel contraste avec le sort réservé par Donald aux chefs d’Etat du G7 : Emmanuel Macron, Justin Trudeau, Angela Merkel traités comme des valets de ranch, tout juste bons à recevoir des volées de coups de pieds aux fesses entre deux bordées d’injures !

 A cet égard, le président français ferait bien de prendre leçon sur le sanguinaire hérisson replet qui règne sur Pyongyang. Lorsque Trump a poussé sa trogne sur le devant de la scène internationale, Emmanuel Macron a cru bon lui réserver un accueil triomphal. Puis, en avril dernier, juste avant que les Etats-Unis se retirent de l’accord nucléaire avec l’Iran, Jupiter avait désamorcé sa foudre pour se faire tout miel et oindre de flatteries, de protestations d’amitiés et autres onguents onctueux l’ours à la tignasse jaune.

Dans l’esprit de Macron – si tant est que l’on puisse s’y glisser – ces jolies manières devaient inciter Trump à ne pas oublier qu’il avait ses fidèles alliés en Europe et qu’il serait du meilleur goût de les ménager ; qu’il se retire progressivement de l’accord iranien mais sans que cela nuise à l’Europe.

 Ces sucreries diplomatiques ont donc fait sur le président américain l’effet inverse. Il les a considérées comme autant de marques de faiblesse, provoquant chez lui une réaction de mépris vis-à-vis de ce frenchie aux manières chantournées de petit marquis parfumé. Rien de tel que les rudes bourrades entre vrais mecs dans les vapeurs du fumier.

Lorsqu’un porteur de bottes texanes rencontre un chausseur d’escarpins, on sait vite lequel des deux va boiter.

Kim Jong-un a pris le parti opposé. Provocation sur provocation. Et que je te menace d’envoyer des missiles nucléaires sur l’ile américaine de Guam. Et que je te traite Trump de « gâteux mentalement dérangé » (à Pyongyang, on ne craint pas le pléonasme), de « vieux fou », de « gangster », de « fripouille ». Tout heureux de trouver enfin un gus à sa mesure, Trump s’est mis en duo avec la Brosse Infernale : « Rocket man », « petit gros affameur de son peuple », « attend voir que je te balance ma big bombe pour t’éclater ». La température ayant grimpé juste là où il fallait, les duettistes ont pu changer d’octave : « Maintenant qu’on s’est bien engueulés, causons ».

Trump et Kim ne connaissent qu’une chose, le rapport de force dans toute sa brutalité. Ils sont donc faits pour s’entendre. La Brosse Infernale a bien jaugé son adversaire-partenaire. Il n’aime pas les petits Mickey tout faibles, Donald. Il apprécie qu’on lui résiste, ça le met en valeur, bien plus que de faire des ronds de jambes devant les costumes Smuggler ou, pis, les tailleurs Chanel. Et même, ça le rassure ; il se trouve en terrain plus adapté à sa démesure. Après tout, le monde impitoyable des dealers immobiliers est-il si différent de celui des propriétaires de la Corée du Nord, mis à part les exécutions de ministre au tir de missile ?

Emmanuel Macron est un tueur aux yeux bleus, mais à l’échelle de la politique française seulement. Pour s’imposer dans les rapports de force mondiaux, la ruse et les coups de billard à trois bandes ne suffisent pas. Il faut encore faire l’apprentissage de la brutalité. Monsieur Macron, il faudra chausser vos bottes texanes. Point besoin de les cirer.

Jean-Noël Cuénod

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08/06/2018

« La nation contre le nationalisme »

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Voilà un bouquin à emporter dans vos bagages pour bronzer utile : La nation contre le nationalisme, écrit par le professeur Gil Delannoi et publié au PUF. Il balaye toutes les idées reçues qui encombrent le concept de nation et la rendent si confuse. En résumé, malgré la globalisation, la nation n’est pas devenue obsolète. De même, elle ne saurait être considérée comme néfaste a priori.

Le politologue français rappelle les distinctions établies par la Grèce antique : « demos » – le peuple en tant qu’acteur politique – « genos » – notion biologique qui se rapporte à la filiation – « ethnos » – qui est de nature culturelle avec le partage d’une langue commune[1], d’usages, de mythes. C’est cette dernière qui se rapproche le plus de la nation au sens moderne du terme.

Qu’est-ce qu’une nation ? Brève question, vaste réponse. Delannoi s’inspire de Renan pour  définir quatre modèles fondamentaux d’organisation  (formes Tribus, Cité, Empire, Nation).  Certaines Tribus, par la division du travail se sont muées en Cités. Et quelques Cités, en en conquérant d’autres, sont devenues des Empires. Renan situe ainsi la Nation dans ce processus : une Nation est une entité politique et culturelle qui succède à la tribu, la cité et l’empire sans toutefois les supprimer. La forme Nation comme forme politique s’est forgée en Europe par opposition à tout empire unificateur continental.

Gil Delannoi s’attaque au préjugé qui associe la Nation aux conceptions raciales ou ethniques : La Nation politique prévaut sur la Nation culturelle qui elle-même prévaut sur la nation ethnique. La Nation ne convient pas aux conceptions raciales. La fixité ethnique est mieux assurée par les autres formes politiques, Tribu, Cité ou Empire. En comparaison, la Nation est un espace plus abstrait, clos pour instaurer la liberté politique et la solidarité sociale.

Le nazisme contre la Nation

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Les pensées contemporaines sautent comme des moutons en troupeau de la Nation au nationalisme, puis au nazisme, présenté comme l’expression extrême du nationalisme. Erreur fondamentale selon le professeur Delannoi : le nazisme s’oppose à la conception démocratique d’une Nation d’égaux et lui substitue une conception organique d’un corps social biologique qui n’est pas plus national que tribal mais racial (…) la doctrine nazie des races ne pouvait s’accomplir que dans un empire pyramidal qui interdit toute coexistence de nations égales en droit.         

Quant au nationalisme proprement dit, il s’agit avant tout d’un véhicule ; Mussolini était un nationaliste certes, mais Gandhi aussi : Les nationalismes belliqueux sont ceux des dictatures et des régimes autoritaires. L’inverse se vérifie tout autant. Les Nations démocratiques ne se font pas la guerre[2]. La variable décisive n’est donc pas la Nation mais la présence ou l’absence de démocratie, comme régime et comme société.

La Nation née des acquis positifs de la Révolution française reste pour l’instant le seul terreau qui permet le respect des droits humains, le fonctionnement démocratique et cet ensemble d’instruments de régulation que l’on appelle Etat de droit. La Nation démocratique forme le plus sûr rempart contre les nationalismesnon-démocratiques, internes ou externes.

L’international contre le postnational

La globalisation va-t-elle effacer les frontières ? Gil Delannoi ne le pense pas en soulignant qu’elle n’a rien d’irréversible : La planète Terre étant un système fini et ses ressources énergétiques limitées, ce n’est pas seulement un arrêt dans le développement de la globalisation mais peut-être un recul qui semble s’annoncer.

Les effets de la pollution, parlons-en ; ils ignorent les frontières. Réponse du politologue : Il est vrai que ces problèmes requièrent une coopération internationale et que la nation n’est pas la bonne échelle pour les résoudre. Il défend donc la coopération entre nations démocratiques plutôt que l’abolition des frontières au profit d’une entité qui risque fort d’être impériale et donc non-démocratique :

Tout l’enjeu contemporain est d’opter pour l’international contre le postnational et contre le nationalisme chauvin et égoïste. Autrement dit, des frontières ouvertes mais flexibles selon les situations, ni fermées ni abolies.

Et l’Union européenne dans tout ça ? Si elle veut se développer et devenir démocratique, c’est en s’appuyant sur les Nations en tant que données historiques, en tant que consciences culturelles et qu’institutions politiques qu’elle a les meilleures chances d’y parvenir (…)

Pour l’instant, on ne voit guère la forme que l’UE adopte actuellement ; elle n’est ni Tribu, ni Cité, ni Empire, ni Nation. C’est une sorte d’Europe des Etats et/ou de l’euro dont on voit bien les limites.

En constatant le déferlement de passions nationales qui submerge la planète Foot ou Olympique, on se dit à la suite de Gil Delannoi que l’idée de Nation est en effet très profondément ancrée dans les populations et que ce phénomène n’est pas aussi superficiel que le suppose nombre d’intellectuels.

La Nation souveraine mise en péril par les Etats-Unis ?

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Toutefois, Le Plouc hasarderait deux objections à ce brillant et, sur la plupart des points, convaincant ouvrage. Il en a fait part au professeur Delannoi (photo Didier Goupy). Voici l’échange qui conclut ce papier.

Le Plouc : – L’extension du droit américain à la planète entière confère à l’Empire des Etats-Unis une dimension universelle qu’aucun autre Empire n’avait atteint avant lui.Désormais, nous sommes tous contraints de nous soumettre aux intérêts américains, parfois au détriment de nos intérêts nationaux. Washington n’a d’ailleurs même plus besoin de sévir a posteriori. Il suffit que Trump déclare que son pays frappera les entreprises non-américaines qui resteraient en Iran pour que le constructeur automobile français PSA annonce son retrait de la République islamique, que le groupe Total prépare ses valises à Téhéran et que les entreprises suisses basées dans ce pays refusent toute nouvelle commande.

Dès lors, comment les Nations peuvent-elles s’opposer à ce mastodonte ?

Gil Delannoi : – Dans mon lexique, il s’agit plutôt d’une domination hégémonique des Etats-Unis que d’un comportement impérial, mais c’est un détail de définition. En effet, l’hégémonie parvient souvent à s’exercer presque sans sévir en dehors de son territoire ! En ce sens elle surpasse l’Empire. On pourrait soutenir en parallèle que l’Allemagne est, d’une autre manière, hégémonique dans l’Union européenne. Pour sortir d’un tel blocage hégémonique, il faut une coalition très large ou presque unanime des « anti-système » contre « l’hégémon ». Dans un système où la puissance hégémonique coalise ou domine une moitié des acteurs en présence, celle-ci court peu de risque d’être limitée dans ses prétentions. Pourtant n’est pas impossible de résister aux Etats-Unis aujourd’hui mais cela suppose une coalition (au moins ponctuelle) des Européens avec la Chine, le Japon et quelques autres.

Il me semble que le même problème risque de se poser avec la généralisation de l’anglais comme langue de communication entre les élites planétaires (nationalistes ou non, soit dit en passant). On peut chanter les louanges du passage à l’anglais en tant que dimension cosmopolite. Pour ma part, je donne un cours en anglais et écrit dans cette langue. Cela revient néanmoins à créer deux planètes parallèles, celle des élites « anglo-fluentes » et le reste des exclus locaux. Il est vrai que le « globish » sert d’intermédiaire appauvri mais pratique.

Le Plouc : – Une nouvelle forme d’Empire est née au sein de l’économie numérique dominée par les géants de ce secteur, les fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui se moquent des frontières et choisissent leurs sièges principaux en fonction de la gentillesse fiscale des pays d’accueil. Dans un tel contexte, la protection des frontières ne relève-t-elle pas du leurre ?

Gil Delannoi : –Ce second point semble moins redoutable que le précédent. Les G7, 8 ou 20 pourraient très facilement se coaliser pour taxer normalement (donc sans abus de pouvoir) ces « free-riders » planétaires. On ne peut même pas les défendre au nom du marché, car la plupart d’entre eux sont en situation de monopole ou duopole. Rien n’empêche donc de limiter leur position dominante aussi bien au nom du marché que de la social-démocratie. Pourquoi non ? C’est par lâcheté, corruption ou complaisance, mais certainement pas par impuissance. Les GAFAM peuvent probablement continuer à prospérer si un seul continent les refuse, mais certainement pas au-delà. Comme ils ne visent que leur propre intérêt, les contraindre à négocier n’est pas si difficile.

Que ces entreprises échappent pour l’instant au contrôle classique de l’Etat-nation n’est pas faux, mais dans le monde impérial-chaotique du « sans frontière » qui le remplacerait, ces multinationales donneraient encore davantage le ton puisque, au lieu de rivaux pusillanimes, elles n’auraient plus aucun adversaire potentiel, sinon des concurrents commerciaux partant avec un lourd handicap à l’assaut des privilégiés de la mondialisation. L’Union européenne est l’échelle minimale d’intervention qi l’on veut peser sur de tels acteurs « hors sol ». Dans cet affrontement il me semble que les actionnaires qui ont intérêt à favoriser leur rente de situation en faveur de ces GAFAM ne sont pas aussi puissants que la coalition des Etats, lesquels sont, sans exception, pénalisés par une évasion fiscale massive et une distorsion durable de la concurrence.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Qu’en est-il des pays plurilinguistiques comme la Suisse ? Ce qui relie les Suisses ce n’est pas la langue – ils en ont quatre, en ne comptant pas les dialectes – ni la religion mais un héritage commun, celui de la démocratie directe qui est devenue bien plus qu’un mode de scrutin, un véritable art de vivre collectivement par les débats qu’elle suscite et l’aptitude au consensus qu’elle génère.

[2]Pour Gil Delannoi, la Première Guerre mondiale est une guerre entre impérialismes nationaux et non une guerre entre nations démocratiques.

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31/05/2018

Babtchenko : le journaliste de Schrödinger

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Il y avait le chat de Schrödinger, du nom d’Erwin Schrödinger qui a mis en scène un félin pour illustrer les problèmes liés à la mesure dans la physique quantique. En très gros, tant qu’il se trouve dans boîte, le chat est à la fois mort et vivant. Ce n’est qu’en l’ouvrant, que l’on peut se rendre compte de son état. Aujourd’hui, est apparu le journaliste de Schrödinger, à la fois mort et vivant, mort puis vivant, en la personne d’Arkadi Babtchenko.

Après avoir annoncé que ce journaliste russe réfugié à Kiev avait été assassiné par des agents au service de Poutine, le SBU (Service de sécurité ukrainien) a présenté à la presse un Arkadi Babtchenko tout ce qui a de plus vivant, comme le matou du physicien sorti tout vif de sa boîte après l’effondrement, du bon côté, de la fonction d’onde.

Comme le FSB, son homologue et adversaire russe, le SBU est un avatar du KGB de l’ère soviétique. C’est dire qu’en matière de désinformation toxique, nous avons à faire à des artistes dotés d’une imagination fertile. Mais c’est tout de même la première fois qu’un service dit secret met au grand jour une sienne manipulation de cette envergure. Cela cacherait-il une autre manipulation ? Une manipulation dans la manipulation qui elle-même cacherait une autre manipulation dans la manipulation ? Vertige de la mise en abyme version ex-soviétique.

Par conséquent, personne ne sait ce qui s’est passé réellement, à part Babtchenko et les agents du SBU – et encore ! Inutile de gloser plus longtemps sur ce conte à mourir debout.

En revanche, il nous dit beaucoup de chose sur le statut de la vérité. Avec Rudyard Kipling, on sait que la vérité est la première victime de la guerre. Le conflit russo-ukrainien n’a rien inventé. Mais en temps de paix aussi, la vérité devient dans les mains du pouvoir aussi malléable que de la pâte à modeler. Après tout, c’est l’entourage de Trump – élu en grande partie grâce à l’infox[1]– qui a mis au point la théorie des faits alternatifs. Un fait n’est pas un fait, c’est un récit. Autant de récits, autant de faits. Le vrai et le faux se diluent dans un relativisme général et déprimant où tout se vaut. Ce statut branlant de la vérité n’est sans doute pas pour rien dans cette impression de dépression nerveuse qu’éprouve un nombre croissant d’humains, contemplant d’un air désolé les débris de leur boussole fracassée.

Or, ce point de vue trumpesque et cyniquement débile, n’est pas sans quelque fondement, sans jeux de mots scabreux.

 En effet, l’objectivité absolue ne saurait être atteinte par nous autres humains, puisque nous ne pouvons pas saisir en direct les objets qui nous sont extérieurs. Notre cerveau les interprète par le truchement de nos sens plus ou moins en bon état de fonctionnement (si je suis enrhumé, la réalité parfumée de la rose m’échappera). Dès lors, toute interprétation de cette réalité fait l’objet d’une reconstruction sous forme de récit. Sur le plan scientifique, ce qui est appelé vérité relève d’un consensus qui indique qu’à ce stade de la connaissance, la plupart des savants tombent d’accord pour formuler telle ou telle loi. Quitte à la remettre en cause, si d’ultérieures recherches la contredisent d’une manière ou d’une autre. Le doute reste la meule qui aiguise la science. La vérité est donc forcément relative puisqu’elle peut être remise en cause.

Mais si l’on se tient à ce constat, on peut dire n’importe quoi. La société humaine risque alors de sombrer dans la folie, puisque le délire a le même statut que la pensée. Il faut donc tenter de trouver des issues à cette impasse.

Première issue : choisir les récits de la réalité en fonction de leur nature. Certains enferment l’humain dans un circuit mortifère ; d’autres l’ouvrent vers un horizon vital. Toutefois, on ne saurait s’en contenter. Certains récits d’ouverture peuvent se révéler mortifère à l’usage, même si l’inverse ne se vérifie guère, semble-t-il.

Deuxième issue : le consensus sur le réel. Si plusieurs instances tombent d’accord sur un récit de la réalité, c’est plutôt bon signe. Néanmoins, la majorité peut se tromper et parfois, très lourdement. Un grand nombre d’Allemands avaient adhéré au récit élaboré par les nazis. On a vu le résultat.

Troisième issue : le doute systématique. Dès qu’un récit est proposé, il convient de le renifler, avec un soupçon de méfiance tout en maintenant ouvertes les écoutilles de l’intelligence, comme le fait votre chat lorsque vous avez fréquenté une autre maison que la sienne. Cette méfiance doit encore être redoublée lorsque le récit a été conçu par des êtres de pouvoir dont le mensonge demeure l’un de leur principal outil de travail.

Lorsque l’on tient compte de ces trois éléments, à savoir nature du récit, consensus sur le réel et doute systématique, on a mis toutes les chances de son côté. Cela dit, même avec ces élémentaires précautions, il est possible de se faire duper tant la perversité des humains se révèle créatrice.

Cette démarche faite de discernement et de doute ne contredit nullement la foi en une force suprême et créatrice. Cette foi, on peut ou non l’éprouver. On peut en témoigner. Mais on ne saurait en aucun cas l’imposer. Elle ne relève pas du domaine de la démonstration probante mais d’une forme d’intuition qui transcende la raison. Confondre le domaine de la raison avec celui de la foi est aussi un récit. Mais il peut mener aux pires extrémités. Se souvenir de l’avertissement du Christ : « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». La certitude non plus.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Le premier qui dit fake news sera condamné à assister à une séance de l’Académie française.

16:53 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : babtchenko, russie, poutine, ukraine, fsb, sbu | |  Facebook | | |

29/05/2018

Le voile islamique à toute vapeur

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Est-il possible de débattre sur le port du voile islamique sans se déchirer ? Non sans doute, à ouïr la polémique en cascade née de l’intervention publique, tout voile dehors, de Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF (Union nationale des Etudiants de France) à l’Université de Paris-Sorbonne.

« Atteinte intolérable à la laïcité ! » accusent les adversaires de la syndicaliste étudiante. « Scandaleuse réaction de nature islamophobe ! » contre-attaquent ses défenseurs. Dans les deux camps, l’intelligence a fait désertion, semble-t-il. Intelligence, c’est-à-dire capacité à relier les choses entre elles.  

Révélateur de cet état d’abrutissement médiatique dans lequel nous sommes englués, tout le monde a oublié les propos que tenaient la dirigeante de l’UNEF pour ne garder en mémoire que ce bout de tissu dont elle s’est affublée. A la façon du taureau obnubilé par le chiffon rouge que le torero agite devant son mufle, nous fonçons tête baissée.

Alors, tentons de faire le tri, sans se bercer d’illusion : la flûte de la raison sera submergée par les grosses caisses des indignations réciproques. Prenons cette modeste démarche comme un exercice d’hygiène mentale par temps pollués.  

Tout d’abord, il convient, une fois de plus, de rappeler les trois piliers fondamentaux de la laïcité, au lieu de lui faire dire n’importe quoi, à savoir séparation de l’Etat des institutions confessionnelles, garantie de la liberté de conscience et neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les confessions.

Par conséquent, lorsque Mme Pougetoux répond aux questions du journaliste de la chaîne télévisée M6 en étant voilée, la laïcité n’est pas violée. Elle représente un syndicat, organe non-étatique, et peut se présenter comme elle l’entend. La clameur publique aurait-elle retentit avec autant d’ardeur si elle avait arboré une croix huguenote, une médaille de la Vierge ou une étoile de David ?  

En revanche, à l’intérieur de son organisation, des militants seraient parfaitement en droit de lui reprocher son accoutrement, signe d’une appartenance confessionnelle qui n’est pas partagée par tous les adhérents, ceux-ci se trouvant ainsi propulsés dans un contexte religieux, étranger aux buts du syndicat.

Mais il ne s’agirait alors que d’une affaire interne au syndicat. Lorsque le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb reproche à Maryam Pougetoux de porter le voile, il sort de son rôle de représentant de l’Etat. Cela ne le regarderait que s’il était membre de l’UNEF ou que si Mme Pougetoux était fonctionnaire, ce qui n’est le cas ni de l’un (depuis au moins de nombreuses décennies !), ni de l’autre. Collomb ne fait qu’utiliser une de ses vieilles ficelles politicardes : allumer un feu pour que sa fumée occulte les vrais problèmes.

Cela dit, il ne faudrait pas que la dirigeante du syndicat nous prenne pour des truffes hallal. Ce n’est pas un simple foulard discrètement disposé sur ses cheveux qu’elle a choisi de mettre, mais une vêture qui couvre la tête et le corps comme une sorte d’uniforme. En France – et particulièrement dans le contexte qui est le sien depuis les attentats et la montée de l’islam radical – cette tenue n’est pas que religieuse, elle relève de l’emblème politique. Et c’est bien un message de cette nature que Maryam Pougetoux a voulu faire passer : « J’interviens sur le champ social français en tant que musulmane engagée et déterminée à promouvoir l’islam politique. » Peu importe les dénégations que pourraient émettre la dirigeante syndicale, c’est ce que chacun aura traduit du langage corporel qu’elle utilise. C’est une attitude qui doit aussi être appréhendée en fonction d’un autre contexte, celui de l’infiltration de militants salafistes à l’intérieur des syndicats[1].

Toutefois, Maryam Pougetoux est en droit de faire étalage de ses choix politiques, cela relève de la liberté d’expression la plus basique. Répétons-le, ce n’est qu’aux autres membres de l’UNEF de lui en faire éventuellement le reproche, en fonction des règles internes du syndicat. Nous sommes dans le même cas de figure que le port par un représentant syndical d’un maillot à l’effigie du Che ou d’une chemise frappée de la faucille et du marteau.

Le voile qui chiffonne Charlie-Hebdo

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Si la présidente de l’UNEF-Paris-Sorbonne est libre de s’entortiller dans son voile et d’affirmer son appartenance à l’islam politique, d’autres citoyens disposent de la même liberté pour lui reprocher son engagement ou s’en moquer. Charlie-Hebdo a usé de ce droit en mettant en « une » la caricature de Maryam Pougetoux. Aussitôt, l’hebdomadaire a essuyé une pluie d’accusations injustifiées.

Cette couverture relève-t-elle de l’« islamophobie » ? Ce mot est tellement farci d’ambiguïtés qu’il vaudrait mieux ne pas l’utiliser. Après tout, comme n’importe quelle opinion, chacun peut critiquer une confession, sans que ses fidèles se sentent automatiquement attaqués. Mais le mot « phobie » peut être pris dans le sens « haine pathologique » ce qui risque de le faire déborder du bassin des idées vers les pelouses pelées du racisme. Ce n’est plus seulement la religion qui est critiquée, cela relève de la légitime expression ; c’est aussi l’appartenance ethnique supposée de ses fidèles qui est visée, cela relève de l’illégitime discrimination.

Si on vilipende le pape en tant que religieux, nous restons dans le débat critique. Si on l’attaque en tant qu’Argentin, nous faisons acte de xénophobie.

Dans sa « une »,Charlie-Hebdo se moque de Maryam Pougetoux uniquement dans sa fonction de dirigeante de l’UNEF et en tant qu’elle fait la promotion d’une confession particulière. Dès lors, accuser l’hebdomadaire d’« islamophobie » n’est pas pertinent.

Dans cette polémique en cascade, il ressort que le ministre de l’intérieur n’a pas à se prononcer sur l’appartenance confessionnelle d’une citoyenne ou d’un citoyen, puisqu’il est le garant de la neutralité de l’Etat en la matière. Il ressort aussi que Charlie-Hebdo est parfaitement dans sa vocation de journal anticlérical en raillant le voile islamique d’une dirigeante syndicale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire le blogue « Un Plouc chez les Bobos » du 30 novembre 2017 : « Comment les salafistes infiltrent les syndicats ».

17:50 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : islam, charlie-hebdo, voile, unef | |  Facebook | | |

23/05/2018

Art – Le Plouc et un ami peintre primés !

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L’artiste Pierre Guerchet-Jeannin et Le Plouc (Jean-Noël Cuénod, auteur des textes) ont reçu le Prix du Jury 2018 au Salon « Sous Couverture » consacré aux éditions d’art. L’ouvrage primé est un livre-objet d’art intitulé « Car casse ou la mort dans l’âme ? » Le Plouc met en vente (240 euros) quelques exemplaires qui lui restent. Si vous êtes intéressés, vous pouvez lui adresser un courriel : jean-noel.cuenod@orange.fr.

Le Salon « Sous Couverture » s’est tenu du 28 avril au 6 mai derniers à Saint-Antonin-Noble-Val dans le Tarn-et-Garonne. Le prix a été obtenu à l’unanimité des jurés. A eux merci !

N’hésitez pas à faire un tour sur le site du peintre et graveur Pierre Guerchet-Jeannin

http://www.guerchet-jeannin.fret sur celui de son épouse, artiste elle aussi, http://www.guerchet-jeannin.fr

Présentation du livre-objet d’art  

"Car casse ou La mort dans l'âme ?"composé de 19 photos, d'une linogravurede Pierre Guerchet-Jeanninet des textes de Jean-Noël Cuénoda été tiré en offset/numériquesur les presses de l'imprimerie Advence à Paris, Francesur papiers Rives Tradition 250grchemise Keaycolour Bourgogne 300grRéalisation graphique Flavie Jeannin ; textes en caractères Haas helvética & Destroy.

Etui en acier oxydé, verni,avec la participation de Jean-Pierre Dall'Anese.

Tirage limité à 45 exemplaires numérotés de 1 à 45 (240 euros l’exemplaire)et 7 exemplaires hors-série, numérotés de I à VII.

Jean-Noël Cuénod

13:55 Publié dans Cult(e)ure, Livres, Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : art, livres | |  Facebook | | |

21/05/2018

La Franc-Maçonnerie attaquée en Italie

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Le programme de gouvernement signé en Italie par les deux partis démagogistes « Cinque Stelle » et la Lega d’extrême-droite contient un alinéa stipulant qu’aucun ministre du futur cabinet transalpin ne doit appartenir à la Franc-Maçonnerie. C’est l’une des constantes des mouvements totalitaires en général et fascistes en particulier : bannir la Franc-Maçonnerie.

Il en va ainsi des entités politiques dits « antisystèmes » : sous couleur de nouveauté, elles nous resservent des recettes éculées. L’alliance de la carpe ligarde et du lapin étoilé ne fait donc pas exception. Il faut dire aussi que l’on n’efface pas vingt ans de fascisme en Italie d’un simple coup de gomme.

Le prétexte que ne manquera pas de brandir les deux formations démagogistes aura pour figure feu Licio Gelli et sa pseudo-Loge maçonnique P2 qui avaient ébranlé l’Italie dans les années 70, avec quelques secousses sismiques enregistrées à Genève où le patron de la P2, Licio Gelli, fut arrêté avant de s’évader de la prison de Champ-Dollon en corrompant un gardien, puis de s’y reconstituer prisonnier par la suite.

Pseudo-Loge P2, disions-nous. Si Licio Gelli avait été régulièrement initié en 1964 à la Franc-Maçonnerie, son entité, elle, n’était aucunement régulière au regard des traditions et de l’organisation des loges maçonniques. Gelli avait investi en 1966 une ancienne Loge dite « de passage », « Propaganda Due », créé en 1877 sous le nom « Propaganda Massonica ». A l’origine, elle n’initiait pas de nouveaux membres mais accueillait les parlementaires de province et qui venaient à Rome pour remplir leur mandat d’élu. Dès l’arrivée de Mussolini au pouvoir en 1924, la Franc-Maçonnerie fut interdite et sévèrement réprimée. En 1945, avec le retour à la démocratie, le Grand Orient d’Italie a réactivé la Loge sous le nom « Propaganda Due », afin de transmettre les valeurs maçonniques de liberté de conscience et de laïcité au sein d’une Italie qui venait de sortir du fascisme et se trouvait encore sous l’influence du Vatican.

Cette Loge P2 vivotait lorsque Gelli en a fait son instrument dès 1966. Il a transformé cet Atelier en une sorte d’institution clandestine pour s’opposer à l’arrivée au pouvoir du puissant Parti communiste italien et faire pièce au compromis historique qui se dessinait entre le PCI et la Démocratie Chrétienne. La P2 a participé à la stratégie de la tension en étant plus ou moins liées à des attentats destinés à déstabiliser l’Italie. Elle a aussi élaboré une vaste stratégie d’influence en conviant une foule de parlementaires, de ministres, de généraux, de dirigeants de médias à rejoindre ses rangs. Dans la liste de 962 noms (sans doute incomplète) trouvée au domicile de Licio Gelli, figure celui d’un certain Silvio Berlusconi.

Une Loge maçonnique d’un millier de personnes, cela n’existe pas. En outre, les récipiendaires étaient reçus par trois petits coups d’épée sans autres cérémonies. Or, les réceptions maçonniques se déroulent selon des rituels bien précis et éprouvés par une longue tradition. Dès lors, Gelli ne procédait par à des initiations maçonniques. Sa P2 fut d’ailleurs dissoute dès 1974 par le Grand Orient d’Italie. Mais grâce à d’habiles manœuvres, Gelli a pu tout de même continuer ses manipulations pendant quelques années. La dissolution effective a eu lieu en 1981.

Franc-Maçonnerie: Churchill n'aurait pas pu être ministre en Italie!

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Voilà le donc le prétexte qu’utilisera sans doute les étoilés et les ligards italiens pour entamer leur première action antimaçonnique.
Les Francs-Maçons n’échappent pas au sort de tout groupe humain dont aucun n’est à l’abri des dérives. Faudrait-il interdire aux catholiques de siéger au gouvernement parce que des prêtres se sont livrés à la pédomanie et que leurs actes ont été couverts par leur hiérarchie ? Ce serait absurde et odieux. C’est tout aussi absurde et odieux, de le faire à l’endroit des Francs-Maçons, en excipant des turpitudes de la P2.

S’attaquer aux Francs-Maçons n’est jamais anodin. Ce n’est pas par hasard si les premiers actes des dictateurs consistent à les poursuivre, voire à s’en débarrasser physiquement, à l’instar de Mussolini, de Hitler, de Franco, de Pétain mais aussi de Lénine et de Staline. Les rituels maçonniques portent en eux cette liberté de conscience qui est insupportable aux tyrans.

Si la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France avaient pris les mêmes dispositions antimaçonniques que préconisent les deux partis démagogistes italiens, elles se seraient privées de grands dirigeants qui ont marqué leur histoire au XXe siècle tels, entre de nombreux autres, Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt et Pierre Mendès-France.

Jean-Noël Cuénod

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17/05/2018

Le mouvement du 17 Mai-68 …Qui s’en souvient ?

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Chacun y va de son Mai-68. Surtout ceux qui ne l’ont pas connu. Alors pourquoi Le Plouc se gênerait-il ? « J’ai fait Mai-68, moi, Monsieur! », pourrait-il proclamer en se flattant le jabot façon vieux combattant.  « Et dans le service d’ordre des manifs, s’il vous plait ». « Oui, mais c’était à Genève, ça ne compte pas ». « Si, ça compte.»

Depuis 1966, les jeunes cervelles bouillonnaient. Des groupuscules, maos, anarchistes, trotskystes, anarcho-mao-trotskos commençaient à s’organiser. Les émeutes de Berkeley, l’attentat le 11 avril 1968 contre Rudi Dutschke, le leader de la gauche extraparlementaire allemande et puis, Paris transformé en chaudron révolutionnaire…De quoi mettre le feu à nos poignées de poudre. La contagion atteignait une Genève stupéfaite de voir ses enfants défiler et faire le coup de poing contre des flics. Singeries de ce qui se faisait à Paris ? Oui et non.

Oui, car c’est toute la France qui s’embrasait mais aussi l’Italie et l’Allemagne, d’ailleurs bien avant les barricades parisiennes.  Comment la Suisse et Genève auraient pu y échapper ? Non, car la colère de la jeunesse se déversait principalement sur une vache sacrée tout ce qui a de plus helvétique : l’armée. L’armée qui organisait ses Journées militaires à Genève. Provocation !

Il faut bien prendre conscience de l’état moral de la Suisse d’il y a un demi-siècle. Une chape de plomb faite d’hypocrisie, de moralisme gnangnan, de fausse générosité et de vraie cupidité pesait sur les âmes. Les jeunes – fort nombreux, baby-boom oblige – n’avaient qu’une envie, la faire péter, cette chape. C’était une question de vie ou de mort, qu’on respire ! « Rasez les Alpes, qu’on voie la mer !» clamait un slogan sur un mur à Lausanne. Pour illustrer l’état d’embourbement du pays rappelons que les femmes en 1968 n’avaient le droit de voter que sur le plan cantonal, et encore pas partout. Ce droit ne leur sera accordé sur le plan fédéral que trois ans plus tard. L’armée représentait donc en concentré tout ce que nous détestions.

 Les réunions du comité de coordination, tantôt au CUP (Centre universitaire protestant), tantôt au CUC (le même, version catholique), se multipliaient pour décider de l’action du jour. Des figures se détachaient : Fioretta, Bernard Crettaz, Clotilde Aleinik et tant d’autres.

Le 17 mai 1968, le mouvement prenait de l’ampleur. Vertige ! Nous les jeunes, sans moyens financiers, contre les médias, contre les partis, même de gauche, avec nos pancartes confectionnées à la hâte dans des hangars de fortune, nos tracts ronéotypés à la va-vite, nos affiches collées sur les murs au nez et au képi de flics, nous mobilisions des milliers de manifestants qui reprenaient nos slogans ; nous faisions peur aux policiers et aux dirigeants complètement dépassés par ce mouvement.

Pour transformer l’essai, il fallait un but. Qui a eu l’idée de désigner l’aula de l’Université aux Bastions ? Le Plouc a la mémoire qui flanche. En tout cas, l’objectif était bien choisi. Pendant plusieurs jours, l’aula a été occupée. Elle devint le lieu de rencontre des Genevois, non seulement des jeunes mais des vieux aussi. Pour réunir tous ces groupuscules, toutes ces individualités qui découvraient la politique, il fallait un nom qui fît bannière. Mouvement du 17 Mai fut choisi en référence au Mouvement du 22 Mars lancé par Dany Cohn-Bendit.

Puis, le 29 mai, le plus grand cortège se formait, traversant tout Genève. Dans les quartiers ouvriers comme Sécheron ou les Pâquis les fenêtres s’ouvraient, des mains s’agitaient, applaudissaient. Une Mercédès immatriculée à Paris s’était coincée dans la foule. Le service d’ordre s’efforçait d’en protéger les occupants, un couple de grands bourgeois. La femme en chanel criait: « Edouard, ils sont aussi à Genève ! C’est affreux ! » Ces Parisiens venus planquer leur magot en catastrophe furent sauvés par un immense éclat de rire.

Ce jour-là, tout semblait possible. Une rumeur parcourait le cortège comme un frisson sur le dos collectif : « A Paris, personne ne sait où se trouve de Gaulle[1]. Il n’y a plus de gouvernement ». Des copains revenus tout juste de Prague nous racontaient que là-bas, on était en train d’inventer le socialisme à visage humain. Des deux côtés du Rideau de Fer, l’ordre lourdaud était en train de s’effondrer. Et à Genève, jusqu’alors prompts à matraquer, les policiers se tenaient coi. De curieux émissaires – lancés par on ne sait quel conseiller d’Etat, peut-être André Chavanne, le socialiste chargé de l’Instruction publique – tentait de prendre notre température, d’un air respectueux.

 Et si un autre monde allait naître, là maintenant, fait de fraternité et de justice ?

Même les télévisions étrangères avaient couvert cette grande manif. Le correspondant de la RAI demandait au Plouc pourquoi le service d’ordre s’échinait à laisser propre les rues après le passage des manifestants. Les journaux français avaient bien rigolé en relatant cet incongru souci de propreté. Mais la population genevoise en fut touchée positivement. Et c’était ça l’important. Nous n’aimions pas trop ces gauchistes parisiens descendus de leurs barricades pour nous faire la leçon. Nous les tenions bien à l’écart.  

Hélas, tout a une fin même, surtout, Mai-68. A Paris, le vent avait tourné. Le 30 mai, un million de gaullistes descendaient les Champs-Elysées. Les stations d’essence reprenaient du service. La France partait en vacances. Genève se remettait à la sieste sur les plages lémaniques qui n’étaient rouges que par les peaux en voie de bronzage. Le 15 juillet, départ pour l’Ecole de Recrues à la caserne de Colombier. Le 21 août, les chars soviétiques écrasaient le Printemps de Prague. De part en d’autres du Rideau, les partisans de l’ordre étaient soulagés. Songe sitôt rêvé qu'il s'efface. Printemps estival; été hivernal. J’entends d’ici les ricanements :  « Pauvres petits Suisses trop nourris, qu’espériez-vous, franchement ? Le Grand Soir chez Calvin ? Qu’il est ridicule ton Mai-68 ! »

Oh, il n’est pas glorieux, certes. Mais voyez-vous, de ce mois-là, Le Plouc n’a gardé aucun souvenir de pluie. Il a dû certainement tomber quelques averses. Toutefois dans son Mai-68, il fait toujours soleil. Il avait 19 ans et il était amoureux.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Il préparait sa reprise en main à Baden-Baden dans la caserne du général Massu.

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16/05/2018

Israël-Palestine : jeux dangereux à Riyad

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Les affrontements entre l’armée israélienne et les militants du Hamas à la frontière de Gaza placent l’actuel pouvoir saoudien dans une zone pleine de périls. Riyad n’a condamné Israël que du bout des lèvres, bien forcé de satisfaire à ce minimum syndical pour ne pas trop faire jaser dans le camp arabo-musulman.

Sous l’impulsion du prince héritier Mohamed Ben Salman (photo) – présenté sous le sigle MBS pour faire moderne –  l’Arabie Saoudite a pris pour ennemi principal l’Iran quitte à ménager l’Etat d’Israël, voire à collaborer avec cet ancien adversaire afin de contrer les offensives chiites de Téhéran qui menacent en Syrie, au Liban et même à l’intérieur de la pétromonarchie (cf. le papier précédent). C’est dire si la tension qui règne sur la frontière entre Israël et Gaza tombe au pire moment pour le nouvel «homme fort» qui se rêve en réformateur audacieux de la plus rétrograde des monarchies.

Le fils du roi Salman détient actuellement les principaux leviers de commande dans son pays : président du Conseil économique et de développement, ministre de la Défense, vice-premier ministre et surtout prince héritier. Comme son père, âgé de 82 ans, souffre de la maladie d’Alzheimer, Mohamed ben Salman (bientôt 33 ans) est donc le vrai patron du Royaume.

Pour parvenir à cette place, MBS a dû livrer une sorte de coup d’Etat plus ou moins feutré dès le 21 juin 2017. Ce jour-là, son cousin Mohamed ben Nayef, ministre de l’intérieur et prince héritier (59 ans), est destitué de toutes ses charges par signature du roi Salman. Qui nomme aussitôt son fils Mohamed comme héritier en titre. Afin d’asseoir son pouvoir, MBS entreprend une vaste purge sous prétexte de lutte contre la corruption ;  elle aboutit à la fin de l’an passé au limogeage ou à l’arrestation d’une dizaine de princes, de ministres et d’hommes d’affaire. Message reçu : les cousins évincés ne mouftent plus. Mais, sans doute, n’en pensent-ils pas moins.

Le jeune prince héritier a entrepris quelques réformes de sociétés – la conduite automobile autorisée pour les femmes, l’ouverture de cinémas – qui font rire les Occidentaux par leur caractère ultra-bénin mais qui doivent certainement choquer une partie au moins des classes dirigeantes saoudiennes. De plus, MBS plaide pour un islam « ouvert » et tolérant envers toutes les religions. De quoi faire grincer les dents dans ce Royaume où l’intégrisme islamiste a toujours régné sur les esprits.

En un an de pouvoir effectif, le prince héritier s’est donc fait une série d’ennemis au sein de la famille royale et des instances religieuses. Dès lors, la cause palestinienne risque de devenir l’élément fédérateur de toutes ses oppositions pour l’instant souterraines. Phare de l’islam sunnite, l’Arabie Saoudite est doublée par le régime chiite d’Iran dans la défense d’autres sunnites, les Palestiniens, ce qui ne manquera pas de provoquer l’ire d’une partie au moins des Saoudiens. Pour l’instant, MBS s’appuie sur les couches dirigeantes les plus jeunes et les plus modernistes qui ne soucient guère du sort des Gazaouis. Mais si les tensions devaient encore s’accentuer entre Israël et les Palestiniens, la position éminente du prince héritier en serait affaiblie, ce qui induirait ses adversaires à tenter de le détrôner avant même qu’il ne soit roi, déstabilisant ainsi l’un des principaux fournisseurs d’énergie de la planète.

Jean-Noël Cuénod

 

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11/05/2018

Théâtre – Solitude en quête de personnages

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Seul en scène. Pourtant, François de Brauer fait vivre une vingtaine de personnages avec pour décors trois chaises ; s’y ajoutent deux costumes conçus par un tailleur calviniste et une bande-son minimale. Aucun artifice. Rien que la parole et le geste. Et surgissent les témoins d’une vie, la place de l’art, les relations père-fils, l’amour, l’ambition, la folie du pouvoir. (Photo © Victor Tonelli).

Avec sa « Loi des Prodiges (ou la Réforme Goutard) », dont il est l’auteur et l’interprète en solo, François de Brauer va au-delà de la performance. Ce mime parlé est plus qu’un impressionnant étalage de technique théâtrale. A la façon d’un grand poète, il rend visible l’invisible. Comment illustrer sur scène sa propre naissance, par exemple ? Troublant, dérangeant, fascinant. Comment décrire sans effets spéciaux ou pas spéciaux le cauchemar qui vous met en face de votre père depuis longtemps décédé ?

Le personnage central se nomme Rémi Goutard. On assiste à sa naissance, aux tourments de son père, « écrivain raté mais schizophrène de génie » comme le présente un psy verbeux et Argentin interprété, évidemment, par de Brauer. Ne décrivons pas – surprise de la découverte – la scène qui va mettre le feu à la conscience du petit Rémi et changer son destin. Puis, François de Brauer devient tour à tour Rémi étudiant en Histoire, sa mère fumeuse impénitente, sa petite amie historienne en art, un clown-mendiant, sorte de symbole du destin.

L’insuccès de son père et la scène traumatique de sa petite enfance lui ont rendu l’art insupportable. Il lui voue même une haine implacable qui le conduira à se lancer en politique. Elu député, Rémi Goutard propose sa réforme : éradiquer l’art sous toutes ses formes et recycler les artistes dans la vie courante afin de les ôter de cette marge où ils coincent la bulle. Un débat télévisé oppose le jeune député au peintre vieillissant Régis Duflou ; c’est l’occasion pour François de Brauer de jouer, non seulement les deux personnages, mais aussi une foule de manifestants, un reporter, des interviewés-trottoir, un animateur télécrate et même un jongleur de testicules afin de faire remonter l’audimat. N’espérez rien de ce côté : les Joyaux de la Couronne ne sont que suggérés. 

L’auteur-comédien a pris l’excellent parti de camper Régis Duflou en un personnage aussi antipathique que son adversaire Rémi Goutard. Le verbiage ridicule et pontifiant d’un rentier de l’art contestataire contre la nov’langue bureaucratique d’un petit bourgeois avide de pouvoir.

On suppose que la réforme a tourné court car Rémi Goutard abandonne la politique pour retrouver ses bouquins d’histoire. François de Brauer se glisse alors dans le cauchemar de Rémi qui se rêve en dictateur : les principaux personnages reviennent le visiter mais sous l’aspect déformé du songe. Il impose sa loi sur ces figures fantasmatiques aussi illusoires que le pouvoir. Et son père revient vers lui en mort qui explique la vie. Cette vie qu’on ne saurait dissocier de l’art. De l’art authentique, qui fait la vie. Et non l’art comme jet de paillettes sur le néant.

Jean-Noël Cuénod

PRATIQUO-PRATIQUE

François de Brauer joue « La Loi des Prodiges (ou la Réforme Goutard) au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 13 mai.  Il tournera ensuite dans les lieux suivants :

  • 26 mai : Saint-Christol-lès-Alès (30)
  • 2 juin : Festival l’Ile au Théâtre, Montesquieu-Volvestre (31)
  • 29 juin : Festival Gueules de Voix, Saint-Jeannet (06)ESPACE VIDEO

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10/05/2018

Guerre et multi-guerres au Moyen-Orient

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Voilà, on entre dans le dur, après le retrait de Trump du traité nucléaire avec l’Iran. Hier soir, pour la première fois, des militaires iraniens, ceux de la Force Al-Qods en Syrie, ont tiré des roquettes vers des positions de l’armée israélienne stationnée au Golan. Ces vingt roquettes n’ont pas atteint leur objectif militaire mais en représailles, Israël a sévèrement répliqué. « Nous avons frappé presque toutes les infrastructures iraniennes en Syrie », a déclaré le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman.

En tirant ses roquettes vers Tsahal, l’Iran n’avait sans doute pas la prétention de percer le Dôme de Fer, nom du très efficace système de défense antiaérienne mis au point par l’armée israélienne. Il s’agissait de montrer ses muscles après l’annonce des sanctions économiques qui accompagnent le retrait américain du Traité. L’avenir dira si cet échange de mauvais procédés n’était qu’une escarmouche ou le prélude à une confrontation militaire de forte intensité.

La situation se révèle d’autant plus complexe qu’il y a plusieurs guerres dans la guerre au Proche-Orient. Citons-les, dans le désordre bien sûr pour respecter les usages locaux. Les motifs religieux, nationalistes et économiques se chevauchent.

– La guerre confessionnelle interne à l’islam entre le chiisme et le sunnisme.

L’Arabie Saoudite, le centre du sunnisme le plus rétrograde, veut contrer l’influence de l’Iran, centre du chiisme le plus belliqueux, en Syrie et au Yémen. Mais c’est surtout à l’intérieur de son pays que Ryad craint l’influence du chiisme iranien. En effet, la plus grande partie des gisements d’hydrocarbures saoudiens se trouvent au nord-ouest du royaume, dans l’oasis d’Al-Hassa, la plus grande de la planète (60 000 km2 et 600 000 habitants). Or, cette région est traditionnellement peuplée de chiites dont les responsables religieux sont formés dans les universités de Najaf (Irak) et de Qom (Iran) contrôlées par les mollahs iraniens. La domination d’Al-Hassa est donc vitale pour le régime saoudien ; les Saoudiens considérant les chiites d’Al-Hassa comme des sujets de seconde zone, les rancœurs s’accumulent et peuvent un jour ou l’autre exploser, au profit de Téhéran.

Dès lors, pour la pétromonarchie, l’ennemi principal n’est plus Israël mais l’Iran. Aussi, le prince héritier Mohamed ben Salman a-t-il multiplié les gestes d’apaisement envers le gouvernement israélien. En coulisse, c’est un véritable renversement d’alliance qui est en train de s’opérer entre Ryad et Jérusalem. Mais pour combien de temps ? L’Arabie Saoudite ayant propagé dans le monde musulman son idéologie intégriste et sa détestation d’Israël,  les populations qui ont été conditionnées dans cet état d’esprit ne vont pas en changer du jour au lendemain, ce qui risque de mettre Mohamed ben Salman en porte-à-faux avec ce que l’on appelle communément « la rue arabe ».

– La guerre entre Israël et les pays arabo-musulmans.

Ce conflit n’a pas cessé depuis le 15 mai 1948, date de l’attaque d’Israël (création proclamée la veille) par les armées de la Ligue arabe, attaque qui fut précédée par six mois de guerre civile entre les groupes armés juifs et arabes dans la Palestine alors sous mandat britannique jusqu’au 14 mai 1948. Par rapport à ses autres confrontations armées, Israël a désormais comme adversaire principal, non pas des Arabes sunnites mais des Perses chiites. Ces derniers sont présents en Syrie par l’intermédiaire de la Force Al-Qods des Pasdarans (Gardiens de la révolution iranienne) qui soutient le dictateur syrien Bachar al-Assad issu de la minorité religieuse alaouite, une des nombreuses branches du chiisme­. Mais ils le sont aussi chez un autre voisin direct d’Israël, au Liban, par le truchement du parti chiite Hezbollah, seule force armée libanaise crédible.

Et les Palestiniens ? Ils risquent fort de se voir confortés dans leur traditionnel statut de cocus de l’Histoire. Très majoritairement sunnites, ils sont dominés à Gaza par le Hamas, branche des Frères musulmans, chantres de l’islam radical, et dans ce qui reste de l’Autorité palestinienne, par le Fatah qui se dit laïque même si la grande majorité de ses dirigeants sont sunnites. S’ils se sentent abandonnés par l’Arabie Saoudite, les Palestiniens seraient alors enclins à surmonter l’antagonisme entre sunnites et chiites pour faire alliance avec l’Iran, désormais l’ennemi principal de leur ennemi principal, Israël.

–  La guerre entre Turcs et Kurdes.

Dans ce contexte, l’influence religieuse est secondaire, les Kurdes et les Turcs étant majoritairement sunnites. Ce conflit est donc avant tout d’ordre national. Les Kurdes sont conscients depuis des siècles de former une nation avec sa langue, ses coutumes et sa culture différentes de celles des Arabes et des Turcs. Mais éclatés entre l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie, ils n’ont jamais pu constituer leur Etat-nation. Cette aspiration demeure vive.

Depuis le dépeçage de l’Empire ottoman, les dirigeants turcs restent obsédés par les risques de perdre un morceau de territoire. Cette obsession a encore aggravé ses symptômes avec le régime autoritaire imposé par Recep Tayyip Erdogan. Ankara refuse donc énergiquement toute velléité de créer un Etat kurde sur ses marches, ce qui pourrait renforcer le séparatisme de son importante minorité kurde (16% environ de la population de Turquie). Or, les Kurdes de Syrie constituent les alliés les plus efficaces des Occidentaux contre l’Etat islamique sur territoire syrien. De plus, le parti syro-kurde PYD et sa branche militaire YPG sont proches des indépendantistes kurdes du PKK en Turquie. Dès lors, la création d’une entité kurde dans la Rojava en Syrie, aux portes de la Turquie, a été perçue comme une menace grave par la Turquie qui a repris l’une des principales villes syro-kurdes, Afrine, le 22 mars dernier. Avant d’affronter militairement les Kurdes de Syrie, la Turquie avait bénéficié du feu vert de la Russie – qui jusque-là soutenaient YPG – et de l’indifférence des Occidentaux, empêtrés de leurs contradictions, la Turquie étant leur alliée au sein de l’OTAN.

Erdogan n’a pas résolu pour autant son « problème kurde » et son incapacité à trouver une solution politique ouvre la voie à de nouveaux affrontements armés avec les différentes composantes kurdes. Cela dit, la Turquie entend bien peser sur le devenir de la Syrie en négociant avec la Russie et l’Iran.

– La guerre en Syrie entre Occidentaux d’un côté, Russes et Iraniens de l’autre.

Pour un peu, on allait oublier le conflit syrien proprement dit ! Le soutien des Etats-Unis et des Européens (surtout la France, la Grande-Bretagne et dans une moindre mesure l’Allemagne) aux opposants à la dictature de Bachar al-Assad avait conduit la Russie de Poutine à intervenir massivement pour sauver le tyran de Damas. La défaite de ce dernier aurait eu pour conséquence la perte de l’influence russe sur la Syrie. Inacceptable pour Moscou qui a tissé dès la période soviétique des liens très serrés avec Damas. Des liens que Poutine entend conserver voire développer. Les mers chaudes restent l’objet de la convoitise russe depuis des siècles.

A l’intérieur des deux camps, les buts visés sont contradictoires. En soutenant les opposants à Bachar al-Assad, les Occidentaux affirmaient lutter en faveur d’une Syrie qui serait à leur image, démocratique et libérale. C’était notamment le rêve caressé par le ci-devant président français Hollande. La faiblesse politique et militaire des formations démocratiques syriennes ont fait litière de ces espoirs. En Syrie, les Occidentaux ont pour alliée l’Arabie Saoudite dont le souci n’est certes pas d’établir la démocratie à Damas, au contraire, mais d’imposer un régime sunnite en Syrie. Dans cette optique, elle entre en concurrence avec un autre potentat sunnite, le président turc Erdogan qui veut être calife à la place des califes de jadis. Or, au début, en tout cas, la Turquie voulait abattre, elle aussi, le pouvoir syrien. Maintenant, on ne sait pas au juste où Erdogan se situe, sinon qu’il veut éradiquer l’indépendantisme kurde sous toutes ses formes.

De l’autre côté, les positions entre alliés ne sont pas plus claires et se révèlent, là aussi, potentiellement conflictuelles. Les Russes et les Iraniens tombent d’accord sur un point essentiel : sauver le régime de Bachar al-Assad. Mais quand deux protecteurs se font face, le conflit n’est pas loin. Qui dominera le régime syrien ? L’Iran avec sa solidarité chiite ou la Russie forte de ses liens historiques ? Cela dit, l’Iran et la Russie ont-ils vraiment les moyens de leurs ambitions ? Ils sont tous deux aux prises avec des difficultés économiques majeures qui rendent très aléatoire leur aspiration à l’hégémonie

– La guerre économique des Etats-Unis contre l’Europe et la Chine

Le retrait des Américains du Traité nucléaire avec l’Iran annonce un conflit d’une tout autre nature. Ce retrait s’accompagne d’un retour des sanctions économiques contre l’Iran. Certes, les autres pays signataires du Traité (la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Chine et la Russie) ont déclaré poursuivre ce Traité. Mais sans les Etats-Unis, il a pour valeur celle d’un pet de lapin. En plaçant les sanctions économiques au niveau le plus élevé, Donald Trump ne vise pas seulement l’Iran mais aussi la force exportatrice de l’Europe, dont celle de l’Allemagne et de la Suisse, particulièrement présentes sur le marché iranien. En effet, les Etats-Unis ont adopté un ensemble de lois qui leur permet d’infliger des amendes colossales aux entreprises non-américaines qui ne respecteraient pas les embargos décidés par Washington. En théorie, ces poursuites judiciaires ne concernent que les groupes économiques qui ont un lien avec les Etats-Unis. En pratique, il est fort malaisé d’éviter les foudres américaines, comme l’a expliqué l’économiste Hervé Juvin au micro de France-Inter le 20 janvier dernier : Il suffit d’utiliser une puce électronique, un iPhone, un hébergeur ou un serveur américain pour vous retrouver sous le coup de la loi américaine. C’est un piège dans lequel de nombreuses entreprises sont tombées. La Chine est bien entendu aussi concernée mais dans une moindre mesure que l’Europe, du fait de sa taille et son poids géopolitique.

Morale de cette histoire démoralisante : le droit américain règne sur la planète, réduisant les souverainetés des autres Etats au strict et triste minimum.

Pour conserver quelque chance de se faire réélire, le président américain doit « faire rentrer du travail » aux Etats-Unis. Dans cette optique, il doit briser le dynamisme des exportations européennes, principalement allemandes. Et les nouvelles sanctions contre l’Iran participent à cette offensive. Les Européens sont désormais contraints d’ouvrir les yeux sur cette cruelle réalité : Washington est politiquement un ami peu fiable et économiquement, un ennemi implacable.

La dingo-tactique de Trump

Trump adopte vis-à-vis de l’Iran, la dingo-tactique qu’il avait utilisée contre la Corée du Nord : menacer son adversaire en brandissant le feu guerrier. Le touitteur déchaîné se vante d’avoir ainsi contraint le dictateur Kim-Jong Un à négocier avec lui et avec la Corée du Sud.  Sauf que le but du dictateur coréen était de forcer les Etats-Unis à le prendre au sérieux et à l’inviter à la table des grands, ce qui est désormais chose faite. Qui donc a roulé l’autre dans la farine ?

Surtout, l’Iran n’a rien de comparable avec la Corée du Nord ; Téhéran s’inscrit dans un contexte bien plus périlleux, compte tenu des enjeux énergétiques qui exacerbent les conflits entre les acteurs majeurs de la scène internationale. La dingo-tactique trumpienne risque d’aboutir à un affrontement mondial. En outre, elle va renforcer en Iran le camp des Pasdarans, partisans d’un chiisme de conquête. Mais le pire n’étant pas certain, la dingo-tactique peut aussi débloquer une situation jusqu’alors inextricable.

Il est temps de faire une bonne réserve de cierges.

Jean-Noël Cuénod

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02/05/2018

Les Blacks-Blocs, ces houligans de la politique-spectacle

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La mayonnaise du mouvement social commençait à prendre en France. Et voilà qu’en ce 1ermai 2018, les Blacks-Blocs envoient une giclée de vinaigre pour la faire tourner. Les revendications des cheminots, étudiants, enseignants, aides-soignants sont noyées par les scènes de violence orchestrées par les cagoulés. Qui demeurent parmi les alliés les plus fidèles des pouvoirs. (photo JNC)

Les blacks-blocs sont à la politique ce que les hooligans sont au foot : des accros à la montée d’adrénaline. Il n’y a pas de black-bloquisme. Dans cette nébuleuse aux idées confuses, certains semblent se réclamer de l’anarchisme tout en arborant des portraits du Che, alors que le régime castriste n’a cessé de réprimer les anarcho-syndicalistes cubains, voire en brandissant des portraits de Marx, l’implacable ennemi de l’anarchiste Bakounine. Aucune stratégie pour élaborer une vision politique, seule compte la tactique à opérer contre les flics. En fait, les Black-Blocs ont bien capté l’air du temps : ne pas penser, ça fatigue la tête ; mais bouger, bouger, ça réveille les endorphines.

Les Black-Blocs, ce n’est pas un mouvement, c’est une plateforme pour organiser des émeutes sans lendemain et qui s’estompent comme la fumée âcre des poubelles en feu. Elle n’est pas née d’aujourd’hui, cette plateforme, puisqu’elle apparaît au cours des années 1980 en Allemagne, s’est répandue au fil des manifs contre les réunions du G8 et ses divers avatars, s’est renforcée grâce aux réseaux sociaux nés des technologies.

La première fois que Le Plouc a été confronté, en tant que reporter, aux Blacks-Blocs remonte à dimanche 1erjuin 2003. Une centaine de milliers d’altermondialistes étaient venus de toute l’Europe pour protester contre la tenue du G8 à Evian. Bien entendu, c’est à Genève que les manifs se sont déroulées, les policiers français ayant bloqué la frontière. Sous l’égide du Forum social lémanique, de nombreux groupes altermondialistes s’étaient réunis plusieurs semaines auparavant afin de débattre des moyens à mettre en œuvre pour résister à la globalisation du capitalisme financier – la taxe Tobin entre autres – et pour organiser de façon non-violente l’opposition au G8, courroie de transmission interétatique de ladite globalisation. Il fallait éviter de tomber dans la violence des émeutes qui avaient endeuillé Gênes, deux ans plus tôt. Débats parfois confus, comme c’est le cas dans un tel contexte, mais le plus souvent riches et créatifs.

Il a suffi d’une ou deux centaines de Black-blocs pour enrayer ce processus. En multipliant les provocations, les destructions de commerces, les bris de vitrines, les incendies ici et là, les polit-hooligans ont semé l’émeute au centre de Genève pendant trois jours. Oubliées les stratégies anticapitalistes et les tactiques non-violentes. On ne parlait plus que de ça: la mise à sac d’une ville. Aussitôt, l’extrême-droite s’est posée en défenderesse des petits artisans victimes des déprédations. Et les dirigeants du G8 et les grands groupes économiques ne pouvaient que se réjouir de voir sombrer dans l’indifférence les idées les plus gênantes pour eux[1]. L’extrême-droite et l’hypercapitalisme financier inscrivaient sur leurs tableaux de score les autobuts marqués en leur faveur par les cagoulés. Ce qui était vrai, il y a quinze ans, se confirme aujourd’hui. Hier comme maintenant, ces antiautoritaires autoproclamés ne cessent d’imposer leurs volontés à la masse des manifestants, aux journalistes et à tous ceux qui n’adhèrent pas à leur tactique. L’autorité, ils ne la conçoivent qu’à leur service. Comme n’importe quel politicard véreux.

Ils illustrent cette vérité vieille comme la politique : les extrémistes d’une cause en sont les plus vaillants fossoyeurs.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Autre point commun entre le cortège contre le G8 à Genève en juin 2003 et le 1ermai 2018 à Paris : dans les deux cas, les gouvernements ont été accusés d’avoir plus ou moins volontairement laissé les blacks-blocs agir, avant d’ordonner les assauts des forces de l’ordre. A cela, à Genève comme à Paris, la réponse a été la même : au moins, on a évité le pire contrairement à Gênes (un mort et 600 blessés).

 

 

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20/04/2018

Penser à l’après-Ramadan

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Aux yeux de la justice, Tariq Ramadan reste présumé innocent et l’analyse ADN de la robe d’une des plaignantes ne changera pas ce statut, jusqu’au prononcé d’un jugement définitif. Aux yeux des musulmans, la situation se présente sans doute de façon fort différente.

Si cette analyse constate l’existence d’un rapport sexuel entre l’islamologue et l’une de ses accusatrices, il appartiendra aux juges de déterminer si ces rapports étaient ou non consentis. Mais selon l’islam, même en cas de consentement, une faute grave aurait été perpétrée, définie sous le terme de «Zinâ’», soit les actes sexuels commis hors mariage assimilés à la fornication. Le site MuslimFr.com décrit le poids de ce péché en citant le verset 32 de la sourate XVII du Coran: «Ne vous approchez pas de la fornication. C’est une abomination et une voie pleine d’embûches». Commentaire de ce site: «Ce qui est à noter de ce passage du Qour’aane (Coran-ndlr), c’est qu’Allah n’y interdit pas seulement la fornication. Il interdit même de s’en approcher.» C’est dire à quel point l’adultère est rejeté par les doctrines islamiques.

Dès lors, si le rapport sexuel entre le prédicateur – qui est marié – et son accusatrice est avéré, que vaudra la parole de celui qui a prêché la fidélité dans les liens du mariage et dénoncé les turpitudes des uns et des autres ? Comment réagiront les milliers de jeunes musulmans qui, dans toute l’Europe, ont été conquis par le verbe, le charme et la pensée du prédicateur ? Sans doute se sentiraient-ils trahis, floués et surtout déstabilisés. Un de leurs principaux modèles s’effondrerait, laissant la place aux passions tristes qui peuvent conduire vers des actes extrêmes.

Tariq Ramadan s’est voulu le concepteur d’un islam européen compatible avec les valeurs démocratiques de l’Europe. Mais bien avant que n’éclate l’actuel scandale, cette étoile avait perdu de son éclat. Ses liens avec le Qatar et les Frères musulmans ont décrédibilisé ses propos. Sous l’apparence charismatique d’un réformateur que nombre de musulmans européens attendaient et attendent encore, se cachait un conservateur qui tentait d’habiller de teintes chatoyantes un islam rigoriste, incapable d’inscrire cette religion dans notre modernité.

Il appartient désormais aux citoyens musulmans de Suisse, de France, de Belgique et d’ailleurs de trouver en eux les ressources nécessaires pour transformer en force positive les frustrations qui vont naître de cette situation. Personne ne pourra le faire à leur place.

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru en version un peu plus courte dans la Tribune de Genèveet 24 Heures de vendredi 20 avril 2018.

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11/04/2018

La faute de l’abbé Macron

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A la Conférence des Evêques de France, le président a donné, en bon jésuite, des gages aux partisans de la laïcité. Mais en évoquant le lien qu’il convient de « réparer » entre l’Eglise catholique et la République, le président a pris le risque de réveiller le diable clérical qui ne dort que d’une corne dans les bénitiers.

Emmanuel Macron a donc provoqué une belle polémique lundi dernier ; elle surgit fort opportunément pour distraire le public des grèves à géométrie variable et autres motifs de grogne sociale. Il ne faut jamais sous-estimer le génie médiatico-tactique de Macronpiter. Certes, il n’a pas prononcé son discours dans l’unique but de faire diversion. Mais enfin, cet effet collatéral, même de courte durée, est toujours bon à prendre en période agitée.

Il faut lire – ou écouter – jusqu’au bout ce long propos (voir la vidéo de son allocution en entier à la fin de ce texte) pour admirer l’art macronien de faire semblant de distribuer des gages aux groupes les plus antagoniques. Des gages qui point n’engagent. Sauf ceux qui veulent bien s’engager à être gagés.

Ainsi pour lisser les plumes violettes du corvidé épiscopal, l’abbé Macron déploie tous les effets chatoyants de sa langue de buis :

Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques. Et il ne semble ni sain ni bon que le politique se soit ingénié avec autant de détermination soit à les instrumentaliser, soit à les ignorer, alors que c’est d’un dialogue et d’une coopération d’une toute autre tenue, d’une contribution d’un tout autre poids à la compréhension de notre temps et à l’action dont nous avons besoin pour faire que les choses évoluent dans le bon sens.

Le pape François, rappelant les injonctions de l’Evangile, défend-il le droit des migrants ? L’abbé Macron place habilement le Pontifex Maximus dans son jeu :

C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons. Le pape a donné un nom à cet équilibre, il l’a appelé « prudence », faisant de cette vertu aristotélicienne celle du gouvernant, confronté bien sûr à la nécessité humaine d’accueillir mais également à celle politique et juridique d’héberger et d’intégrer. C’est le cap de cet humanisme réaliste que j’ai fixé.

Cela dit, ce n’est pas du tout le sort des migrants qui empêche de dormir l’important électorat catholique de la droite et du Front national. En revanche, les choix en matière de procréation médicalement assistée (PMA) ou de gestation pour autrui (GPA) les mettent furieusement en émoi. Et les évêques comptaient bien que le président leur donne des assurances à ce sujet. Ils se sont montrés peut-être déçus mais sans que les partisans de la PMA puissent y trouver matière à pavoiser.

C’est d’ailleurs, en bonne logique, le passage le plus emberlificoté, le plus fumeux du discours présidentiel. Macron utilise la vieille formule d’Edgar Faure (avocat, président du Conseil sous la IVe République et ministre sous la Ve) : «Quand je suis en difficulté, j’embrouille, j’embrouille, j’embrouille!» Mission accomplie. Personne ne peut déduire sa position à partir de tels propos.

D’un côté, le président invite les évêques à revenir sur terre :

Nous sommes aussi confrontés à une société où les formes de la famille évoluent radicalement, où le statut de l’enfant parfois se brouille et où nos contemporains rêvent de fonder des cellules familiales de modèle traditionnel à partir de schémas familiaux qui le sont moins.

D’un autre, il leur offre une piste d’atterrissage qui peut leur convenir :

Je dis simplement que là aussi il faut trouver la limite car la société est ouverte à tous les possibles, mais la manipulation et la fabrique du vivant ne peuvent s’étendre à l’infini sans remettre en cause l’idée même de l’homme et de la vie.

Conscient que son intervention ne sera pas bénie par les partisans de la laïcité à la française, Emmanuel Macron installe un contre-feu à leur intention :

Je ne demanderai à aucun de nos concitoyens de ne pas croire ou de croire modérément. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je souhaite que chacun de nos concitoyens puisse croire à une religion, une philosophie qui sera la sienne, une forme de transcendance ou pas, qu’il puisse le faire librement mais que chacune de ces religions, de ces philosophies puisse lui apporter ce besoin au plus profond de lui-même d’absolu.

Mon rôle est de m'assurer qu'il y ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C'est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis, une liberté de conscience absolue et cette liberté spirituelle que je viens d'évoquer.

Mais ces précautions oratoires prononcées en péroraison ne sauraient faire oublier la faute initiale de l’abbé Macron, à savoir ces deux phrases lourdes de sens historiques et juridiques qu’il prononce au début de son intervention (in caput venenum, pour une fois !) en s’adressant au président de la Conférence des évêques de France, Mgr Georges Pontier :

Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.

Quel lien ? Depuis la loi de 1905 séparant l’Etat de l’Eglise, ce lien n’a pas été « abîmé », il a été rompu. Et à moins de jeter au feu infernal cette loi fondant la laïcité en France, il n’appartient à aucun prélat, à aucun président de la République de le « réparer ». Que l’Etat entretienne avec les représentants des institutions confessionnelles ou philosophiques des relations, c’est-à-dire des échanges entre entités indépendantes, rien n’est plus normal. Mais Macronpiter est trop conscient du poids des mots, trop maître de son langage pour avoir utilisé le mot fort de « lien » par étourderie. Il ne pouvait pas ignorer l’effet de ce terme sur les catholiques et sur ceux qui ne relèvent pas de l’institution romaine. En l’utilisant, il a voulu rappeler que le président de la République avait pris note de la place particulière de cette Eglise au sein de la France et de l’importance du paramètre catholique dans le processus de décision politique.

En toute conscience, il accepte le risque de redonner une bonne dose de légitimité au cléricalisme catholique qui n’a guère perdu de sa virulence. Sur le plan historique, il s’est montré en France particulièrement combatif, voire guerrier, car il a souvent été contesté à l’intérieur même du pays, par les cathares au Moyen-Âge, les protestants réformés à la Renaissance, les républicains à la Révolution, puis au cours du XIXe siècle. Cela laisse des traces. Contrairement à ce que pourrait faire penser la baisse de fréquentation des messes, le catholicisme militant reste fort efficace lorsqu’il s’agit de se mobiliser et de mobiliser ses troupes pour combattre sur le champ politique. Les manifs contre le mariage gay l’ont bien démontré.

Le repli sur sa communauté culturelle ou confessionnelle est une tendance forte qui tente de répondre au monde globalisé. En parant l’une d’entre elle d’un « lien » particulier avec l’Etat, Macron risque d’entraîner une surenchère communautariste qui sera néfaste pour tout le monde.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

 

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