17/02/2019

L’antisémitisme et le reflux de la marée jaune

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Au fur et à mesure que la marée enroule son reflux, les monstres apparaissent sur la plage. Le mouvement des Gilets Jaunes est donc parvenu à ce stade. Les insultes antisémites et les menaces de mort que certains d’entre eux ont fait déferler sur Alain Finkielkraut samedi après-midi en apporte la confirmation. (voir la vidéo ci-dessous)

D’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un événement isolé. Les réactions antisémites deviennent de plus en plus fréquentes dans les cortèges, à mesure que les premiers gilets jaunes quittent les défilés et sont remplacés par des voyous de poils, de barbes et de couleurs diverses : anarchistes autoritaires du Black-Bloc, fachos du GUD et salafistes de l’islam politique. Alors Le Plouc, hasarde cette lettre ouverte à celles et ceux qui voient jaune.

Mesdames et Messieurs les Gilets Jaunes, elle est devenue inaudible, votre excuse classique avancée systématiquement à la suite de ce que vous nommez façon litote « des débordements » : Ces-actes-n’ont-rien-à-voir-avec-notre-mouvement-et-nous-les-condamnons . Les manifestants qui défilent en sachant que les antisémites, les racistes et les violents mènent le bal acceptent d’entrer dans leur danse et deviennent dès lors leurs complices. Ce n’était pas vrai au début du mouvement ; ce l’est devenu maintenant.

Mesdames et Messieurs les Gilets Jaunes, il va falloir choisir votre camp. En continuant à défiler lors de ces opérations noyautées, vous cautionnez les « casseurs » et autres Black-Blocs qui n’ont d’autres buts que d’assouvir leur haine systémique ainsi que les fachos les plus illuminés qui sèment le désordre pour inciter les forces armées à chasser le pouvoir démocratique.

En renonçant maintenant à ces défilés sans issue, vous disposez encore de la légitimité nécessaire pour donner un second souffle à votre mouvement en créant une force populaire qui s’exprime de façon rationnelle. C’est moins sympa que les merguez grillées sur les ronds-points mais nettement plus efficace à long terme.

Pour l’instant vos efforts en ce sens n’ont pas été couronnés de succès, c’est le moins que l’on puisse dire. La politique réclame un apprentissage plus ardu que vous ne le pensiez ; vous découvrez la puissance et la nuisance des ego sitôt entrés dans l’Arène. Mais vous n’êtes qu’au début de votre aventure. Vous avez amorcé un mode de contestation novateur en exprimant une colère sociale que les puissants refusaient d’entendre depuis des décennies. Alors, de grâce, ne détruisez pas votre mouvement et ne le laissez pas sombrer dans le caniveau. Lorsque la foule se coagule en force politique constructive, elle devient peuple; lorsqu'elle se laisse aller à la brutalité destructrice, elle régresse à l'état de populace.

Jean-Noël Cuénod

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13/02/2019

La gauche lâche-t-elle la laïcité ?

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La statue de la Brise, sculpture d’Henri Koenig, devant la Rade de Genève. Image de la femme libre.

La plupart des partis de gauche ont, en vain, appelé à voter contre la loi sur la laïcité de l’Etat à Genève (lire aussi le précédent blogue). La gauche semble donc avoir perdu son ADN laïque, non seulement à Genève mais aussi en France où maints gauchistes la jugent «bourgeoise». Un signe de plus démontrant que la gauche n’est pas sortie de son état confusionnel.

Toute la gauche ? Non, car d’irréductibles militants résistent encore et toujours au communautarisme, telle l’ancienne députée socialiste et ex-présidente de la Licra[1]Claire Luchetta-Rentchnik qui a animé la campagne à Genève avec l’association « La laïcité, ma liberté ».

Car c’est bien de cela que la laïcité veut nous préserver, de ce communautarisme qui s’installe aux portes de Genève, qui ronge les cités de la banlieue parisienne ou des Quartiers-Nord de Marseille et qui règne dans le « Londonistan ».

Le communautarisme, c’est le despotisme à domicile, la prison à chaque étage. Il soumet l’individu à la loi de son groupe ethnique ou religieux – souvent les deux cumulés –, une loi qu’exerce le plus souvent la partie mâle de la famille, une loi sans autre loi que celle dictée par l’arbitraire, justifiée par la lecture biaisée et lacunaire de textes religieux.

Le communautarisme semble toujours lié à l’islam radical ou salafiste car c’est dans ce contexte qu’il a pris des formes particulièrement spectaculaires. Mais on peut le voir à l’œuvre dans les milieux fondamentalistes d’autres religions, au sein des sectes dites « évangélistes » ou dans le catholicisme intégriste. Les formes diffèrent en fonction du statut social et culturel des groupes en question. Mais le fond reste le même. Il s’agit d’empêcher l’individu de penser par-lui même, de peur qu’il refuse le sort à lui imposé par l’implacable pouvoir du groupe. L’individu n’est qu’un rouage et non pas un être humain dans toutes ses dimensions.

Pour le communautarisme, la liberté de conscience – qui comprend celle de changer d’opinion ou de religion – relève du scandale inadmissible. On ne quitte pas la religion du groupe, sauf à trahir les siens parfois au péril de sa vie. La laïcité étant le principe qui permet à la liberté de conscience de s’exprimer et de se développer au sein de la Cité, on comprend dès lors que les intégristes de tous poils et de toutes barbes cherchent à la combattre. On comprend moins que la gauche enfourche un tel bourricot !

Sans doute faut-il y voir cette tendance née tout d’abord au sein du Parti démocrate américain et diffusée en France et ailleurs, notamment par Terra Nova, le laboratoire d’idées proche du PS français. Dans cette optique, il s’agit pour la gauche de ne plus fonder son action sur la classe ouvrière et les travailleurs en général mais de chercher ses nouvelles recrues auprès des minorités, parmi celles-ci, les émigrés ou plutôt leurs enfants et petits-enfants.

La gauche a toujours soutenu la cause des travailleurs immigrés mais ceux-ci étaient alors perçus par elle comme faisant partie intégrante de cette classe ouvrière qu’elle était historiquement chargée de représenter. Aujourd’hui, dans cette nouvelle stratégie d’une certaine – et incertaine – gauche, il s’agit de défendre des communautés culturelles ou religieuses en tant que telles, avec leurs idéologies propres. Or, parmi ces conceptions communautaires figurent, entre autres, la défense du patriarcat qui fige les rapports hommes-femmes sous la forme dominants-dominés. Dès lors, en cherchant à complaire aux communautés, cette gauche en vient à oublier ce qui constitue la base même de son édifice politique : la défense des opprimés et la lutte contre leurs oppresseurs.

La communauté religieuse a toute sa légitimité quand elle transmet sa conception des fins dernières et de la foi en une entité supérieure. Mais elle la perd dès qu’elle veut imposer ses conceptions dans l’organisation de la Cité, qu’elle cherche à empêcher ses membres de vivre en liberté et qu’elle se pose en intermédiaire obligé entre l’individu et l’Etat démocratique.

La gauche ferait donc bien de revenir à ce qui constitue sa raison d'être : la représentation et la défense des travailleurs, quelle que soit leur nationalité, quelle que soit leur religion, quelle que soit leur culture. La défense des particularismes communautaires – qui souvent s’opposent les uns aux autres – est une voie sans autre issue que le mur.

Jean-Noël Cuénod

[1]Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme

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10/02/2019

Genève vote pour la laïcité. Et maintenant?

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Le peuple genevois a donné un «oui» incontestable à sa loi sur la laïcité, à 55,1% des suffrages exprimés. C’est un beau jour pour la sauvegarde de la liberté de conscience. Approbation nette. Mais non pas raz-de-marée. Il faut donc que les partisans de la laïcité se penchent sur le seul élément vraiment critiquable de cette loi.

Il s’agit en l’occurrence de l’interdiction pour les députés au Grand Conseil et conseillers municipaux de signaler leur appartenance religieuse par des signes extérieurs lorsqu’ils siègent en séance plénière (en public) ou lors de représentations officielles (1).

Certes, ne pas arborer un signe religieux en de telles circonstances assez restreintes ne paraît pas relever de la dramatique atteinte à la liberté religieuse, sauf à faire preuve de mauvaise foi. Et les ennemis de cette loi ont démontré qu’ils en possédaient d’inépuisables réserves.

Toutefois, cet élément présente un défaut, il rompt l’équilibre et la cohérence de cette loi. En quoi ?

Il est normal que les représentants de l’Etat – magistrats et fonctionnaires – soient astreints à respecter la neutralité confessionnelle en ne faisant pas étalage de leur appartenance à telle ou telle communauté religieuse. Dans le contexte de leur fonction – et si cette fonction les amène à entrer en contact avec le public – ils sont des organes de l’Etat qui, à Genève, est laïque et se déclare neutre sur le plan religieux. Personne n’a contraint les fonctionnaires ou les magistrats à embrasser le service public.

En revanche, la situation des députés au Grand Conseil ou des conseillers municipaux est différente. Ils ne représentent pas l’Etat mais le peuple dans toute sa diversité. Ils ne sont donc pas astreints à l’obligation de réserve laïque des fonctionnaires et magistrats. En briguant les suffrages de leurs concitoyens, ils font étalage de leurs conceptions philosophiques, de leurs positions idéologiques et, le cas échéant, de leur appartenance religieuse. C’est le jeu normal de la démocratie. Dès lors, cet élément de la loi se révèle par trop restrictif en regard de la liberté individuelle.

Il faudrait s’inspirer de la situation qui règne déjà au sein de l’Instruction publique, à savoir que le port de signes religieux est interdit aux instituteurs et aux professeurs quand ils donnent leurs cours mais que leurs élèves sont libres d’en arborer. Les uns représentent l’Etat, les autres, non. Il devrait donc en aller de même concernant les fonctionnaires et les députés ou conseillers municipaux.

Le Groupe de travail sur la laïcité n’avait pas retenu l’interdiction du port de signes religieux pour les députés ou conseillers municipaux en « plénière ». Ce point ne figure pas dans les propositions rédigées par ce Groupe qui ont largement inspiré la nouvelle loi. Il n’est apparu qu’au cours du travail législatif. La Cour constitutionnelle cantonale doit encore statuer à ce propos après avoir été saisie de deux recours. Peut-être que cet élément contestable sera expurgé de la nouvelle loi. C’est mon souhait, en tant que citoyen engagé en faveur de la laïcité et de sa nouvelle loi genevoise.

Jean-Noël Cuénod, ancien président du Groupe de Travail Laïcité auprès du Conseil d’Etat

(1) Ne retouche pas à mon dieu – Un bilan de la laïcité. D'où vient-elle? Où va-t-elle?– Jean-Noël Cuénod– 249 pages – Editions Slatkine

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07/02/2019

Passer du Drapeau-Rouge au Gilet-Jaune

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Les couleurs d’un mouvement social et politique en disent beaucoup sur les revendications qui le portent mais aussi sur les ressorts cachés qui le meuvent. Parfois, une couleur dit une chose et son contraire. Il en va ainsi des Gilets-Jaunes qui ont remplacé le rouge comme symbole de la colère.

Tout d’abord, saluons le coup de génie qui a fait de ce banal gilet de sécurité oublié dans le coffre d’une bagnole, l’étendard d’une nouvelle forme d’insurrection. Le fait qu’il soit jaune tiendrait donc du hasard. Aurait-il été bleu, rouge ou vert, ce gilet de sécurité, que la colère aurait changé de couleur. Certes. Toutefois, la couleur d’un mouvement social et politique est aussi le produit de l’inconscient collectif. Elle est choisie par lui et en retour, elle l’influence.

Pour un vieux militant syndicaliste, choisir le jaune pour arborer ses revendications tient de l’hérésie la plus incompréhensible. Le « jaune », naguère encore, c’était le briseur de grève, l’ouvrier traître à sa classe, le Judas qui vendait les siens au patron pour trente deniers. D’ailleurs, c’est revêtu d’un manteau jaune que les peintres médiévaux représentent celui qui a balancé le Christ à ses bourreaux (notre illustration : « Le Baiser de Judas » du Giotto, cers 1305, que l’on peut admirer à la Chapelle Scrovegni à Padoue). Alors que l’Antiquité avait le jaune en odeur de sainteté car il représentait l’or, la richesse et la puissance, le Moyen-Age en a fait la couleur de la traîtrise et du sujet à rejeter par la collectivité[1]. Pourquoi ? Les historiens d’art se perdent en conjectures. L’explication la plus plausible tient à la symbolique du soufre qui se présente sous la forme de cristaux jaunes. Or, le Moyen-Age – qui a cultivé tout particulièrement la peur de l’Enfer – associait le soufre à Satan. Ce symbole provient vraisemblablement de la Bible qui met en scène le soufre comme instrument de la punition divine. C’est sous une pluie de soufre que Sodome fut consumée. Le chapitre 18 du Livre de Job décrit une impressionnante série de punitions qui frappera « le méchant » dont celle-ci n’est pas la moindre : On répandra du soufre sur son domaine. Dis comme cela, cet épandage sulfureux ne semble guère relever du châtiment effroyable. Or, dans la symbolique biblique, c’est le pire puisqu’il signifie l’anéantissement. Pour désinfecter les lieux qui ont accueilli des cadavres, on utilisait du soufre.

Mais dans la symbolique, un élément ne porte jamais qu’une seule signification. Il en comporte plusieurs, à la manière des poupées russes. Et même, une chose peut aussi signifier son contraire par glissement progressifs. Il faut donc aborder les symboles, non pas à la manière du tiers exclu (l’être n’est pas le non-être) mais à celle du tiers inclus (il y a de l’être dans le non-être et du non-être dans l’être). Vous me suivez toujours ? Parfait !

Le jaune médiéval est la face mortifère de cette couleur. C’est le jaune de la peau du cadavre. C’est la lumière trompeuse de la vanité, l’anti-lumière de l’Ange déchu qui a voulu être dieu à la place de Dieu. Du jaune de Judas au « jaune » des briseurs de grève, il y a donc filiation.

Le Gilet-Jaune a la tête près du bonnet rouge

images.pngMais le jaune possède aussi sa face inverse, porteuse de vie, couleur du soleil et des blés mûrs. Le Dictionnaire des Symbolesde Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Bouquins/Robert Laffont) donne de la couleur jaune cette description qui correspond, ma foi, fort bien à nos Gilets-Jaunes :

 Intense, violent, aigu jusqu’à la stridence ou bien ample et aveuglant comme une coulée de métal en fusion, le jaune est la plus chaude, la plus expansive, la plus ardente des couleurs, difficile à éteindre, et qui déborde toujours des cadres où l’on voudrait l’enserrer.

Depuis trois mois, le jaune est donc devenu la couleur de la colère, dévolue jusqu’alors au rouge. Cela dit, il existe entre les deux couleurs bien des passerelles.

Au XVIIe siècle en Bretagne, les paysans portaient un bonnet rouge lors de leurs révoltes antifiscales. Couvre-chef repris en 2013 par le mouvement dit des « Bonnets rouges », surtout actifs en Bretagne et dans l’Ouest de la France, mouvement qui n’est pas sans lien avec celui des Gilets-Jaunes.

A en croire Wikipédia, citant un archiviste-paléographe[2], le drapeau rouge était levé au XVIIIe siècle (loi du 20 octobre 1789) par une troupe afin de prévenir les émeutiers qu’elle ne fera pas de prisonnier. Ce qui explique ce vers de La Marseillaise : Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé.Mais progressivement, le rouge va changer de camp au cours de l’ère révolutionnaire par les émeutiers eux-mêmes, en guise de dérision comme il est souvent le cas. C’est lors de la Révolution de 1848 que le drapeau rouge devient définitivement la marque des socialistes et du mouvement ouvrier, jusqu’à nos jours.

Mais depuis, le rouge a pâli alors que le jaune a pris la couleur des fièvres sociales. Sur le plan symbolique, le passage de l’une à l’autre de ces deux couleurs s’explique fort bien. En alchimie, le soufre (jaune) est associé au feu (rouge) ; jadis, les allumettes soufrées permettait de faire du feu. De même, le soleil apparaît jaune vu de la Terre mais c’est un astre de feu. Jaune et rouge sont donc complémentaires.

 Aujourd’hui, il est possible de traduire politiquement cette complémentarité, ce qui était impossible lorsque l’idéologie socialiste et le syndicalisme possédaient le monopole du mouvement social, le rouge révolutionnaire rejetant le jaune des briseurs de grève.

Dès lors, l’utilisation de la couleur jaune pour représenter l’actuel mouvement marque une rupture historique : ce ne sont plus les organisations de la gauche traditionnelle qui mènent le bal contestataire. Les Gilets-Jaunes expriment ainsi leur volonté de se situer en dehors des clivages idéologiques classiques : ni le bleu de la droite, ni le rouge de la gauche, ni même le violet qui pourraient les unir.

Toutefois, l’utilisation de la symbolique des couleurs n’a rien d’anodin dans la mobilisation des peuples et celle de leur inconscient collectif. Et si le mouvement ne trouve pas son expression politique pour changer le cours des choses, le jaune des Gilets pourrait signifier la stérilité des déserts.

Jean-Noël Cuénod

[1]Le concile de Latran en 1215 a ordonné aux Juifs de porter sur leur vêtement une rouelle jaune, ce qui a inspiré les nazis et les pétainistes avec le port de l’étoile de même couleur.

[2]Jean-Bernard Lacroix, Troubles et criminalité de 1789 à l’an VI, La Révolution dans les Basses-Alpes, Annales de Haute-Provence, bulletin de la société scientifique et littéraire des Alpes-de-Haute-Provence, no 307, 1er trimestre 1989, 108e année, p. 154.

 

 

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01/02/2019

Gilets Jaunes et lutte des classes

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Le sociologue Luc Rouban vient de publier la première étude qui permet de mieux cerner les caractéristiques sociales et politiques des acteurs de la grave crise que traverse la France.

La lutte des classes éteinte et le clivage gauche-droite dépassé ? L’économie numérique et globalisée était censée balayer ces deux vieux concepts. Les voilà qui reprennent de vives couleurs. Ou plutôt une seule, jaune, comme celle des gilets dont se parent les acteurs de la crise politico-sociale la plus importante que la France ait connu depuis des décennies. C’est l’une des leçons à tirer d’une étude particulièrement approfondie sur le phénomène des Gilets Jaunes. Elle vient de paraître par le truchement du « Baromètre de la confiance politique » de janvier, régulièrement publié par le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po à Paris) depuis 2009.  Cette analyse fouillée est due au sociologue français Luc Rouban, directeur de recherches à Sciences Po.

Si la lutte des classes et le clivage gauche-droite perdurent, c’est tout de même sous de nouvelles formes ; celles que le phénomène des Gilets Jaunes est en train d’inventer. L’auteur de ce travail nous les explique.

– Luc Rouban, le mouvement des Gilets Jaunes paraît si disparate dans ses opinions qu’il semble très difficile de le cerner socialement et politiquement. Comment avez-vous procédé pour surmonter cet écueil ?

– Il est difficile de mener des enquêtes sur le mouvement des gilets jaunes du fait de son éparpillement sur le territoire et de la diversité de ses participants. On se heurte à une vraie difficulté méthodologique. Pour contourner cet obstacle, j'ai choisi d'étudier en détail à travers la vague 10 du « Baromètre de la confiance politique » du Cevipof, qui a été réalisée en décembre 2018, le profil et les valeurs de celles et de ceux qui soutenaient le mouvement. Car ce dernier prend tout son sens politique dans les soutiens qu'il mobilise. De plus, tout le monde ne peut participer, ne serait-ce que pour des raisons matérielles, aux diverses manifestations. L'enquête montre d'ailleurs que ce mouvement est considéré par 72% des enquêtés comme un mouvement qui porte les revendications de nombreux Français. Il s'agit bien d'un conflit par procuration.

 – Dans votre travail, les soutiens les plus actifs aux Gilets Jaunes se montrent fort critiques vis-à-vis du capitalisme mais sans que cela semble profiter au plus important leader anticapitaliste, Jean-Luc Mélenchon. Marine Le Pen n’a pas un programme particulièrement anticapitaliste, pourtant elle est la seule responsable d’un grand parti politique (Rassemblement National ex-FN) à pouvoir capter le soutien des Gilets Jaunes. Comment expliquer ce paradoxe ?

–– La critique du capitalisme est très forte en moyenne chez tous les enquêtés, même si elle est plus forte chez ceux qui soutiennent le plus les gilets jaunes. Il apparaît clairement, malgré cela qu'aucun mouvement politique, même fortement anticapitaliste comme La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, ne peut capter ce mouvement. Le RN de Marine Le Pen est moins anticapitaliste que La France insoumise mais il l'est quand même ; ses électeurs sont hostiles au libéralisme économique à 65% contre 85% de ceux de Jean-Luc Mélenchon.  De même, le Rassemblement National se prononce contre les élites gouvernementales, jugées complices d'une mondialisation financière désastreuse pour les petits salariés et les petits indépendants, contre l'Europe de Bruxelles et pour un système politique ménageant bien plus de place au référendum, toutes revendications pouvant aussi être défendues par Jean-Luc Mélenchon. Mais contrairement à lui et à sa France Insoumise, le RN se montre défavorable à l’immigration. Or, il ne faut pas négliger ce constat, à savoir que les soutiens les plus radicaux aux gilets jaunes se montrent eux aussi les plus opposés à l'immigration.

– Dès lors, assisterait-on à une sorte de fusion entre les idées d’extrême-gauche (anticapitaliste) et d’extrême-droite (xénophobe) qui pourrait donner naissance à une nouvelle force politique ?

– Ce mouvement organise une convergence entre les anticapitalistes, les souverainistes de gauche et de droite et des électeurs du RN. Le point commun à tous les soutiens les plus fermes du mouvement est qu'ils s'ancrent dans les catégories populaires ou les petites classes moyennes, alors que ceux qui sont le plus opposés au mouvement appartiennent très largement aux catégories supérieures, cadres ou professions libérales. C'est pourquoi j'ai parlé d'un retour de la lutte des classes. S'il y a convergence, c'est donc dans la dénonciation du système social français et de ses inégalités. Mais, sinon, le clivage gauche-droite reste toujours bien vivant. Il y a un populisme de droite et un populisme de gauche. L'une des grandes différences entre les deux porte sur la question de l'immigration mais aussi sur la question du rapport à la science. Celle-ci est beaucoup plus critiquée par le populisme de droite que par celui de gauche. Donc, il sera difficile pour ce mouvement de créer une force politique homogène.

 – Vous mettez en exergue une appétence particulière des soutiens aux Gilets Jaunes pour la démocratie référendaire. Pensez-vous que le gouvernement d’Emmanuel Macron pourra continuer à faire l’impasse sur le RIC (Référendum d’initiative citoyenne, équivalent de nos initiatives populaires), l’une des principales revendications des Gilets Jaunes ?

– Cette demande de démocratie référendaire est devenue générale en France et dépasse le soutien aux gilets jaunes. Il semble bien, cependant, que le président Macron ait écarté l'hypothèse d'un RIC dans la Constitution française lorsqu'il a parlé du lancement du "grand débat national" avec les élus locaux, en soulignant que cela pourrait nourrir la démagogie. Il est indéniable que l'absence d'avancée sur le terrain référendaire pourrait raviver les tensions à l'issue du "grand débat". La solution serait alors d'élargir les possibilités de référendum telles qu'elles existent aujourd'hui sans passer par un RIC.

Interview parue dans la Tribune de Genève et 24 Heures vendredi 1erfévrier 2019

Jean-Noël Cuénod

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30/01/2019

Peuple ou tribus ? Elite ou ploutocratie ?

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« Nous sommes le peuple ! » clament les Gilets Jaunes. « Nous sommes le peuple ! » rétorquent les Foulards Rouges. En France, tout le monde il est fâché, tout le monde il est peuple. Et tout le monde, il déteste l’élite.

Peuple… Elite… Lorsque des mots fleurissent aux lèvres avec une telle luxuriance, il y a quelque chose de suspect qui se trame. Ces usages intempestifs tendent à les vider de leur substance. Et si le peuple avait disparu ? Et si l’élite n’était plus qu’un ectoplasme ?

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un peuple ? Dès cette question posée, les choses se gâtent et les crânes se grattent. La plupart des dictionnaires en donnent cette définition de base : Ensemble des individus constituant une nation vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

Vision bourgeoise, répliquerait Lénine (lui-même bourgeois, mais passons…) Pas question de mélanger les torchons patronaux avec les serviettes prolétaires. Le peuple, c’est l’addition des ouvriers, des employés et des petits paysans contre le non-peuple formé par les bourgeois qui maîtrisent les outils de production à leur profit. Entre les deux, il y a la masse informe de la petite bourgeoisie constituée d’artisans et de commerçants qui se casent dans l’un ou l’autre camp au gré des vicissitudes historiques.

Vision marxiste, éructerait Victor Orban, le premier ministre hongrois qui préfère sans doute, et de loin, cette définition : Ensemble de personnes qui, n'habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d'appartenir à une même communauté. Pour lui, c’est l’ethnie[1]qui prime. Ainsi, a-t-il accordé la nationalité hongroise et le droit de vote à des Roumains, des Slovaques, des Ukrainiens et des Serbes qui ne vivent pas en Hongrie mais font partie des minorités magyares à l’intérieur des pays voisins.

On peut aussi préférer cette vision républicaine du peuple : Ensemble de personnes qui se constituent en une entité détentrice de la souveraineté sur un territoire donné.

Et il en est bien d’autres…

Pourtant, à y réfléchir, existe-t-il encore un peuple dans nos pays, notamment au sein de l’Hexagone ? Les Gilets Jaunes ne représentent qu’une partie des Français. Pas ou très peu de Gilets Jaunes au sein du « peuple des banlieues ». Pas ou très peu de Gilets Jaunes parisiens. Les Foulards Rouges, qui ne peuvent plus voir le jaune en couleur, sont tout aussi fondé à revendiquer la marque « Peuple ».

A la place d’un peuple coagulé par un ensemble de valeurs morales, philosophiques, sociales, nous avons une superposition de tribus de plus en plus étrangères les unes aux autres. Elles ont leur propre agenda, comme l’on dit dans les émissions politiques branchées (le journalisme, autre tribu !), leurs propres angoisses, leurs propres soucis. La tribu des cathos s’oppose à celles des gays ou des bobos. Les tribus se réclamant de l’islam se sentent exclues par d’autres. En retour, celles-ci accusent les tribus de l’islam de les agresser. La souffrance des salariés modestes de la tribu rurale laisse indifférents celle des djeunes en banlieue qui errent dans l’ennui et leur rage ne rejoint pas celle éprouvée par la tribu des artisans endettés dans leur lotissement. La tribu des vieux claudique sans que celle des trentenaires, sirotant du spritz en terrasse, leur jette un regard. La tribu des nantis voyage en première et ne partage rien avec les autres, pas même les toilettes de l’avion.

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Après l’effacement du peuple, l’élite introuvable

Quant à l’élite, même chanson triste. Elle aussi ne manque pas de définitions chamarrées : Ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres ou de choses ou alors celle-ci : Minorité d'individus auxquels s'attache, dans une société donnée, à un moment donné, un prestige dû à des qualités naturelles ou à des qualités acquises.

Il y a dans la notion d’élite, l’idée de modèle, d’exemple qui tire un ensemble de personnes vers le haut, vers plus d’intelligence, plus de courage, plus de tolérance, plus de science. Aujourd’hui, les médiacrates sont considérés comme formant l’élite la plus reconnue par le public. Pourtant, malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à être « tiré vers le haut » par Monsieur Hanouna. De même, les discours de Monsieur Macron n’instillent pas en moi un surcroît d’intelligence ou de science.

Autre élite considérée généralement comme telle, celle sécrétée par l’argent. C’est elle qui détient les clés du pouvoir réel sur nos vies. Il ne s’agit donc pas d’une élite mais d’une ploutocratie – soit l’exercice du pouvoir par l’argent – qui, loin de tirer quiconque vers le haut, s’efforce au contraire d’imperméabiliser ses frontières sociales.

Il existerait bien une élite, constituée par les grands scientifiques dont bien peu connaissent le nom et les artistes talentueux qui ne sont pas invités sur les plateaux télés. Mais leur manque de visibilité médiatique empêche qu’ils soient ainsi considérés. Dès lors, ils ne peuvent « tirer vers le haut » qu’un nombre restreint d’individus. C’est mieux que rien, mais c’est tout.

La superposition des tribus comblant le vide laissé par le peuple et la substitution de l’élite par la ploutocratie nous préparent des lendemains qui déchantent.

Pour sortir de cette situation, il faudrait que de ce magma se dégage un groupe humain – une élite véritable – apte à mettre en lumière les points communs à toutes ces tribus et à créer, sur cette base, de nouveaux mythes mobilisateurs qui coaguleraient les tribus dans l’ensemble « peuple ». Car c’est par les mythes que les humains avancent en marchant sur les décombres des mythes anciens.

Les mythes ne sont pas des légendes, ils constituent une force de coagulation qui tend à former un être collectif. En les créant ou les recréant, l’élite se tiendrait enfin au service du peuple.

Jean-Noël Cuénod

[1]L’ethnie, c’est le nom que se donne la race lorsqu’elle pratique la contrebande.

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25/01/2019

Une loi sur la laïcité pour garantir la liberté de conscience

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Dimanche 10 février prochain, les citoyennes et les citoyens genevois diront si la République et canton doit ou non se doter d’une loi sur la laïcité. Je me permets d’intervenir dans ce débat en tant qu’ancien président du Groupe de Travail sur la laïcité.

« La laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres mais la liberté d’en avoir une. Elle n’est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l’ordre »public.Cette définition classique de la laïcité situe parfaitement l’enjeu de la votation du 10 février : le peuple genevois veut-il adopter une loi qui protège la liberté de conscience, la liberté de croire en Dieu, dans les Dieux ou de ne croire ni à l’un ni aux autres et qui fixe les règles dans les relations entre l’Etat et les organisations religieuses ?

«Personne ne veut attaquer la liberté de conscience dans notre paisible République et canton» ronronneront certains. Aujourd’hui, peut-être. Mais demain ? Une loi n’est pas faite uniquement pour répondre aux urgences. Elle vise aussi – et surtout – à organiser demain. N’oublions pas que cette liberté de conscience à laquelle nous autres Genevois sommes tant attachés est aussi fragile que la démocratie. Elle n’est pas inscrite de toute éternité dans les gènes d’un pays. Il s’agit de la fortifier afin qu’elle puisse résister aux tempêtes de l’avenir.

Est-elle vraiment nécessaire, cette loi? Elle se révèle indispensable. Dans la mesure où le principe de la laïcité est inscrit dans la Constitution genevoise depuis le 1erjuin 2013, il était impensable qu’il ne soit pas rendu vivant par l’apport d’une loi. Un principe constitutionnel qui n’aurait pas sa traduction dans un texte législatif serait aussi dépourvu de réalité qu’un ectoplasme embrumant les discours officiels.

L’absence de base légale d’un article constitutionnel ouvre la porte à tous les arbitraires dans la mesure où l’on peut lui faire dire n’importe quoi, par malveillance ou par maladresse. L’un des exemples les plus criants de la nécessité d’une loi sur la laïcité nous a été apporté par un épisode resté dans toutes les mémoires.

En 2015, des écoliers genevois de 5 à 7 ans devaient chanter dans l’opéra de Benjamin Britten, L’Arche de Noé. Mais la Direction de l’enseignement obligatoire, organe du Département de l’Instruction publique, fit couler ce projet, dans un premier temps. Une juriste avait estimé que cette participation écolière violait le principe constitutionnel de laïcité, compte tenu de la référence biblique de l’œuvre! Dans mon blogue, j’avais alors écrit qu’à ce compte-là, il fallait interdire de chanter le « Cé qu’è lainô » dans les écoles genevoises, formule reprise ensuite par la conseillère d’Etat chargée du Département de l’Instruction publique. Celle-ci, en effet, a annulé cette interdiction et profité de l’occasion pour remettre les pendules laïques à l’heure dans son ministère.

 Si la laïcité avait été encadrée, explicitée, mise sur rails par une loi, il est évident que la Direction en question n’aurait pas pu donner au principe constitutionnel une extension aussi aberrante.

Telle qu’elle est rédigée, la loi sur la laïcité permet de parer à ce genre de risques. Certains critiqueront tel ou tel détail de ce texte. Mais qu’ils ne jettent pas le bébé laïque avec l’eau de son bain. Il est toujours possible de modifier une loi. Il se révèle beaucoup plus ardu, et surtout plus arbitraire, d’appliquer un article constitutionnel en l’absence de texte législatif.

C’est l’ensemble de ce projet qu’il faut considérer. Il donnera aux organisations religieuses qui respectent l’ordre démocratique suisse les moyens de vivre de façon autonome, sans être contraint de demander des fonds à des organismes étrangers, grâce à l’instauration de la contribution religieuse volontaire, service payant pour ces communautés confessionnelles.  Il définira clairement, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui comme le démontre l’épisode de L’Arche de Noé, la notion de neutralité de l’Etat ainsi que la présence des organisations religieuses sur le domaine public dont les prescriptions actuelles sont trop datées. Ce texte éclaircit non seulement les missions des aumôneries au sein des hôpitaux publics, des établissements médico-sociaux et des lieux de privation de liberté, mais elle les élargit en prévoyant la possibilité d’un accompagnement d’ordre philosophique en plus des accompagnements d’ordre religieux.

Cette loi ne s’attaque à aucune religion. Au contraire, elle permet la libre expression des croyances dans le cadre de l’ordre démocratique suisse. Mais elle garantit aussi la libre expression des incroyances.

Sous prétexte que l’alinéa 2 de l’article 7 du projet de loi stipule que le visage doit être visible dans les administrations, établissements publics et tribunaux, d’aucuns prétendent qu’il s’agit d’une intolérable atteinte à l’islam. Or, tel n’est pas le cas si l’on se réfère à l’avis d’un imam diffusé par l’un des plus importants sites musulmans français (https://www.doctrine-malikite.fr): «Aucun verset du Coran, ni texte de la sunna n’existe qui oblige le Niqâb (voile intégral) à la femme musulmane».

De même, si le projet de loi demande aux magistrats exécutifs et judiciaires, aux fonctionnaires et aux élus de s’abstenir «de signaler leur appartenance religieuse par des signes extérieurs», cela ne s’adresse pas qu’aux musulmans mais aux fidèles de toutes religions. Le but ainsi visé est de ne pas troubler par le port de symboles l’indispensable neutralité confessionnelle de l’Etat.

La laïcité est avant tout un état d’esprit qui tend à mettre la tolérance en actes.

Jean-Noël Cuénod, ancien président du Groupe de Travail Laïcité auprès du Conseil d’Etat

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15/01/2019

Le Grand Débat de Macron écrit en langue morte (VERSION ACTUALISÉE)

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Ecrite en langue morte, la « Lettre aux Français » du président Macron ne pouvait que manquer de souffle. Contrairement aux « Soufflaculs» de Nontron (photo), sous-préfecture du Périgord Vert, héros sans culotte de cette fête aussi annuelle que pétaradante[1].

Puisque nous sommes au Périgord, autrement dit la Dordogne, restons-y en ce jour où le coup d’envoi du Grrrand Débat NNNNational est donné. Certes, c’est en Normandie qu’Emmanuel Macron a lancé son remue-méninges. Mais causons Dordogne, puisque ce département est particulièrement touché par la vague des Gilets Jaunes.

Le contraire serait surprenant pour ceux qui y vivent, même temporairement : les services publics se raréfient jusqu’à extinction complète dans de larges zones ; même des bourgs importants sont en peine de médecins et surtout n’ayez pas l’étrange idée d’y subir un AVC ou un infarctus ; les écoles se ferment dans de nombreux villages, comme paupières sur les yeux d’un agonisant ; pour se rendre à la poste et au guichet de banque, il faut prendre sa voiture alourdie de taxes et empuantie de diesel.

Air connu, me chanterez-vous. Mais le pouvoir parisien ne l’entend pas, ni de cette oreille ni d’une autre d’ailleurs. Il préfère siffler sa ritournelle intitulée « On ne change pas de cap » même s’il s’agit aujourd’hui pour Jupiter de faire l’empathique. Mais jouer les humbles en escarpins devant des godasses crottées, ça ne marche pas. Ce n’est pas la fadasse missive macronienne qui va bouleverser ce triste état de fait. Dès lors, un grand rassemblement de Gilets Jaunes est prévu samedi prochain à Périgueux.

Malgré ses appels au secours, Emmanuel Macron ne devra pas compter sur l’aide des maires périgordins. Réunis en assemblée générale de leur union départementale, mercredi 9 janvier à Périgueux, ils se sont montrés « très réservés », à l’égard du vaste remue-méninges hexagonal, comme le signale le site de la radio France Bleu Périgord.

André Laignel – ancien secrétaire d’Etat socialiste, premier magistrat d’Issoudun (Indre) et vice-président de l’Association des maires de France – était l’invité de ses confrères de la Dordogne. Alors que le gouvernement tente de mobiliser les élus locaux pour mener à bien le grand débat, Laignel a renvoyé l’exécutif dans ses 22 mètres (nous sommes en terre de rugby), selon France Bleu Périgord : « C’est un débat entre les citoyens et l’Etat, les maires ne sont pas partie prenante. Bien entendu, si l’on nous demande une salle dans notre commune, nous la mettrons à disposition. Mais en aucun cas – contrairement à ce que laisse croire parfois le gouvernement – nous ne sommes associés à la préparation de ce débat. »

Le maire LR de Neuvic, François Roussel se situe sur la même longueur d’onde, dans les tons plus aigus : « C’est de l’enfumage total ! ». Même du côté macronien, on ne cache guère son désarroi. Ainsi, le maire La République En Marche du ravissant village de Saint-Crépin-de-Richemont se gratte l’occiput. Il va organiser le débat mais trouve l’exercice plutôt ardu : « Les problèmes des Gilets Jaunes, ce sont des problèmes individuels. Pour une commune, c’est difficile d’y répondre.»

Les élus locaux rendent à Emmanuel Macron la monnaie de sa pièce. Outre, qu’il a boudé le congrès des maires de France – une indélicatesse qui laisse des traces – son gouvernement n’a cessé de tondre les communes. Avec la suppression de la taxe d’habitation, il les a privées d’une importante pompe à phynances qui n’a pas été compensée par d’autres ressources ; avec celle des emplois aidés, il a mis fin à de nombreux projets sociaux dans les villages les plus pauvres. Comme les Gilets Jaunes, les maires – ces grognards de la République – se sentent méprisés par la morgue élyséenne.

Emmanuel Macron se vantait d’avoir toujours un coup d’avance sur ses adversaires. Mais c’était avant. Avant les Gilets Jaunes. Maintenant, il a systématiquement un coup de retard. Un coup de retard, lorsqu’il abandonne ses taxes sur le carburant au moment où l’insurrection jaune est passée à une contestation plus politique. Un coup de retard, avec son grand débat alors que c’est l’ensemble des institutions de la Ve République qui est aujourd’hui remis en cause, de fond en comble. Non seulement de la part des Gilets Jaunes mais aussi par les deux tiers des Français, selon un sondage Opinion Way.

Langue morte que celle de Macron, disions-nous en commençant ce papier. Langue de communicant qui ne communique plus rien.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Pour celles et ceux qui lèveraient le nez sur cette célébration carnavelesque, qu’ils sachent que la « Fête des Soufflaculs de Nontron » est inscrite à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France. Elle se pratique aussi de l’autre côté de l’Hexagone, à Saint-Claude, dans le Jura français, haut-lieu des maîtres pipiers.

 

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11/01/2019

Gilets Jaunes…Vers la République En Marge ?

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Le gouvernement d’Emmanuel Macron et les casseurs d’extrême-droite camouflés en Gilets Jaunes menacent la démocratie, chacun à sa manière. Essoufflée, la République En Marche du président. Place à la République En Marge.

S’extirpant de sa barbe sépulcrale, la formule du premier ministre Edouard Philippe devait faire mouche: «Les casseurs n’auront pas le dernier mot». En tout cas, ce ne seront pas les derniers maux pour l’Etat de droit car l’arsenal législatif qu’il a annoncé lundi dernier est plutôt gratiné. L’idée de base provient de Bruno Retailleau, chef de la droite majoritaire au Sénat. Elle avait été naguère repoussée par le gouvernement. Mais dans l’affolement qui semble devenir son mode habituel de fonctionnement depuis l’insurrection des Gilets Jaunes, le premier ministre vient de la reprendre à son compte.

Du lourd, en effet, dans cet arsenal répressif : punition sévère des organisateurs de manif interdite, jusqu’à un an de prison contre celles et ceux qui cachent leur visage durant un défilé, fliquage systématique des manifestants et surtout, création d’un fichier enregistrant toutes les personnes interdites de manifestation, afin de les mettre à l’écart lors des grands défilés. Le modèle utilisé est celui du fichier des houligans interdits de stade.

Il est douteux que ce système très lourd à gérer se révèle efficace pour éteindre les manifs violentes. En revanche, il est très facile d’imaginer l’usage que pourrait en faire le clan Le Pen s’il parvient au pouvoir. La Marine n’étant pas loin d’accoster sur les rives du pouvoir, le capitaine du navire Macron en perdition vient de lui faire un cadeau à retardement.

Gilets Jaunes et Gilets bruns

Ce durcissement apparent du gouvernement entre tout à fait dans les vues des groupes d’extrême droite qui ont désormais noyauté les manifs violentes menées sous le camouflage des Gilets Jaunes : Génération Identitaire, L’œuvre française, Action française, sans oublier le GUD (Groupe Union Défense) qui se meut sous diverses appellations en fonction de ses activités, comme Baston Social ou Bastion social lorsqu’il vient en aide aux pauvres à la condition qu’ils soient blancs et Français. Leur modèle est le groupe ouvertement fasciste Casa Pound à Rome qui est l’une des principales sources d’inspiration idéologique de l’actuel gouvernement italien.

Le type de relation que ses groupuscules néofascistes entretiennent avec la grande formation nationaliste, le RN lepéniste, ressemble fort à celui qui prévalait entre les mouvements gauchistes et le Parti communiste, entre défiance, méfiance et porosité. 

Le but de ces mouvements de l’extrême-droite violente reste le même : semer le désordre pour récolter un pouvoir musclé.

C’est d’ailleurs l’objectif clairement assumé d’un porte-parole des Gilets Jaunes du Vaucluse, Christophe Chalençon, qui appelle de ses vœux la présence du général de Villiers à la tête du gouvernement. Il semble d’ailleurs que la volonté de peser sur la politique bouillonne sous les képis enfeuillés de chêne : quatorze généraux à la retraite ont pondu une lettre au président Macron pour s'opposer à la signature du Pacte de Marrakech sur les migrants.   Alors, l’armée se tient-elle prête à intervenir si l’insurrection en jaune devait encore s’installer pendant plusieurs mois ? Cette perspective est écartée par Jean Joana, professeur des universités en science politique à Montpellier 1 et spécialiste des relations entre militaires et civils. Sur la Chaîne LCI, il a expliqué «que ces actualités ne montrent pas que l'armée ambitionne de sortir de son rôle ».

Néanmoins, restons prudents. Un jour ou l’autre, Mars peut être tenté de remplacer Jupiter.

Jean-Noël Cuénod

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09/01/2019

Après les Gilets Jaunes, les Gilets Verts

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Soutenues par près de deux millions de pétitionnaires, quatre associations menacent de traîner l’Etat français en justice pour son «inaction» dans la lutte contre le réchauffement climatique. Interview de l’une des initiatrices de cette campagne, Marie Toussaint.

Après le mouvement inédit des Gilets Jaunes, qui est loin d’être terminé, voici maintenant le foudroyant succès d’une campagne française pour la justice climatique, intitulée «L’affaire du Siècle». Elle est soutenue par une pétition qui a récolté près de deux millions de signatures depuis le 18 décembre dernier.

Cette pétition appuie l’action en justice lancée par quatre organisations – la Fondation pour la nature et l'homme de Nicolas Hulot, Oxfam France, Greenpeace France et Notre Affaire à Tous – qui dénoncent l’ «inaction» de l’Etat français en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Elles saisissent le Tribunal administratif de Paris pour que la justice contraigne la France – sous astreinte de 100 000 euros par jour – à respecter ses engagements en la matière. C’est une première en France. Mais le recours à genre de procédures devient de plus en plus fréquent dans le monde (lire ci-dessous).

La Génération Climat donne donc de la voix. Ecoutons-la par le truchement de Marie Toussaint, présidente de l’une des associations à l’initiative de cette action, Notre Affaire à Tous, et juriste en droit international de l'environnement.

– Pensez-vous que la justice soit vraiment le bon terrain pour livrer cette bataille?

– Dans d'autres pays, le juge a décidé de contraindre les politiques. Le juge français a d’ailleurs déjà reconnu les carences de l'Etat dans plusieurs cas de santé et d'environnement, notamment l'amiante, le sang contaminé, la pollution des sols... Nous mobilisons la force du droit pour sauver le climat. Nous agissons par tous les moyens nécessaires car la situation est grave. Et le fait de rendre les gouvernements responsables juridiquement de leurs actes en matière d’action climatique est un nouveau levier, de plus en plus décisif, à la disposition des citoyens. Derrière l’action juridique – qui peut paraître impérieuse – je considère qu’il s’agit surtout d’une volonté d’idéal, une aspiration à autre chose qu’un monde funeste écrit à l’avance. La France est le pays où sont nés les droits humains. Si elle veut respecter cet héritage, elle doit tenir compte de la dégradation de l'environnement. Aujourd’hui, le texte de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 intégrerait la protection face aux dérèglements climatiques!

– En quelques jours, votre action a été soutenue par près de deux millions de pétitionnaires, comment allez-vous capitaliser ce succès populaire en terme politique, voire électoral? 

– Le succès de la pétition laffairedusiecle.net révèle une aspiration civique. C'est une réappropriation démocratique. Cette vague sans précédent sonne la fin des grands discours sans engagement concrets. Citoyennes et citoyens attendent désormais des actes. Ce que j’appelle la Génération Climat a décidé de prendre pleinement son destin en main. La responsabilité de nos associations, c'est d'abord de mener à bien la démarche juridique engagée et d'obtenir des actes concrets pour protéger le climat. Nous sommes pleinement conscients de notre responsabilité; elle s’inscrit à plus long terme que les futures échéances électorales.

– Le mouvement des Gilets Jaunes a commencé par le rejet de la taxe frappant le carburant, c’est-à-dire contre une mesure favorable à l’écologie. Entre votre action et celle des Gilets Jaunes, pensez-vous qu’il peut y avoir convergence ou la divergence prévaudra-t-elle? 

– La taxe carbone a été le détonateur d'une mobilisation ayant pour cibles principales l'injustice sociale et fiscale. Des cibles qui sont également les nôtres. Ce que nous avons pu retenir des discours des Gilets Jaunes, c’est qu’ils étaient également sensibilisés et préoccupés, parfois au premier plan, par la question de la dégradation de l’environnement.

Il serait terriblement simpliste et réducteur d’opposer fin du mois et fin du monde. L'injustice sociale nourrit la dégradation de l'environnement, les plus riches détruisent la planète : 10% de l'humanité émet 50% des émissions de gaz à effet de serre et seulement vingt-cinq firmes et leurs filiales sont responsables de 71% des émissions de gaz à effet de serre depuis 1988. Le réchauffement climatique accroît les inégalités et les injustices. Nos terroirs disparaissent; les plus pauvres souffrent en premier des pollutions; ils habitent, par exemple, les zones inondables. Combattre pour la justice sociale, c’est aussi œuvrer en faveur de la justice climatique; c’est ce que portent nombre de gilets jaunes.

900 procès climatiques dans le monde

L’ONU recense environ 900 procès climatiques actuellement en cours d’examen par les tribunaux de plusieurs pays. En voici quelques-uns.

– Etats-Unis. Vingt-et-un jeunes Américains de l’association Our Children’s Trust ont saisi la Cour Suprême contre l’ «inaction climatique» de l’Administration Trump. La procédure est suspendue

– Allemagne. En 2015, un paysan péruvien accuse RWE, entrepreneur allemand en énergie carbonée, de contribuer à faire fondre les glaciers andins, provoquant des risques d’inondation dans les villages de sa région. La Cour d’appel d’Ham en Allemagne a accepté d’examiner sa demande. La décision n’est pas encore prise.

– Pays-Bas. Le 9 octobre dernier, sur requête de la Fondation Urgenda, la Cour d’appel de La Haye a sommé le gouvernement néerlandais de réduire de 25% les émissions de gaz carbonique dans ce pays. Autre procès climatique: onze mille coplaignants ont récemment exigé que le pétrolier néerlandais change de stratégie et se réoriente vers les énergies renouvelables. La procédure est en cours.

– Belgique. L’association L’Affaire Climat a réuni, en date du 9 janvier 2019 (les inscriptions se poursuivent), 54.426 codemandeurs afin de saisir la justice belge pour qu’elle impose le respect des engagements pris en faveur du climat aux quatre autorités compétentes du Royaume, à savoir les Régions Bruxelles-Capitale, wallone, flamande et l’Etat fédéral. Cette procédure a été lancée en 2014 mais elle a été ralentie notamment pour une question relative à la langue dans laquelle l’action en justice devait être menée. C’est finalement le français qui a été choisi. Les plaidoiries se dérouleront à l’automne 2020.

– Pakistan. En janvier 2018, un tribunal de Lahore a imposé au gouvernement la création d’un institut pour observer la mise en œuvre des politiques climatiques, à la suite d’un recours déposé par un agriculteur.

Article paru le 5 janvier 2019 dans la  Tribune de Genève et  24 Heures et légèrement enrichi.

Jean-Noël Cuénod

MERCI AUX COMMENTATEURS DE NE PAS UTILISER CE BLOGUE POUR S'ECHANGER DES NOMS D'OISEAUX.

01/01/2019

Poème à lire et à ouïr : SOURCE DU FEU

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Le Plouc vous souhaite une année pleine de flammes pour réchauffer nos cœurs refroidis et brûler nos masques. Mais pour aller plus loin vers la connaissance de ce qui fait notre être véritable, impossible de se contenter d’un brasero. Il faut trouver son chemin vers la source du Feu.

A LIRE

Vers la source du feu la cohorte chemine

Femmes et hommes tous orphelins de la flamme

Les flancs fouettés par la cravache du vent

L’échine ployée sous le fardeau du soleil

La quête et ses souffrances chevillées au corps

Compagne cruelle et rassurante la vie

La vie avec son long manteau de trépassés

L’amour est un chemin tressé de mauvaises herbes

 

Visages fermés tendus vers l’horizon flou

Vague et mouvante ligne au bout des regards

Comme une espérance enveloppée de fumée

Mais pourquoi espérer ? Seule importe la marche

Pourquoi chercher un cap ailleurs que dans son cœur ?

Sous nos pieds crevassés comme un sol aride

Grondera et jaillira la source du feu

Jean-Noël Cuénod

A OUÏR
podcast

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21/12/2018

POEME A LIRE ET A OUÏR – L’OISEAU NOIR

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Un instant de poésie. Non pas une pause, ni une pose. Mais un laps pour reprendre son souffle. Afin de changer des Gilets Jaunes, voici un oiseau noir. Un oiseau noir qui vous veut du bien.

A LIRE

Je suis l’oiseau noir qui vous veut du bien

Mon chant referme les plaies lave les souillures

Mon silence coule tout au long de mes plumes

Goutte-à-goutte sur le cuir des corps brûlants

Mélodie plongée dans la trempe du matin

Ecoutez-la vous n’en croirez pas vos oreilles

Et pourquoi les croire ? Vous n’êtes pas des sourds

Troublée votre vue mais intacte votre ouïe

Les ondes premières vous tissent toujours

Sur la trame vivante des planètes mortes

 

Je suis l’oiseau noir qui vous veut du bien

J’ouvre grand mon bec pour avaler le soleil

Le purifier dans le secret des entrailles

Et rendre gorge pour vous le restituer

Bouche après bouche dans sa pleine lumière

Le soleil doit faire son nid dans vos nuits

En vous d’autres soleils briseront leur coquille

En vous ils déploieront leurs ailes et leur chant

Tomberont alors les chaînes qui vous entravent

Vous serez l’oiseau noir qui nous veut du bien

Jean-Noël Cuénod

A OUÏR
podcast

19:07 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

19/12/2018

RIC : Démocratie directe = extrême-droite?

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Les oreilles suisses sifflent depuis que le mouvement des Gilets Jaunes a pris son tournant politique. Ce pays, que la plupart des médias français ignorent, devient à la mode. Et la démocratie semi-directe helvétique soulève des interrogations depuis que les Gilets Jaunes réclament en France l’instauration du Référendum d’initiative citoyenne (RIC) calqué sur nos initiatives populaires.

De nombreux médiacrates, politiciens et autres experts pour chaînes d’information continue ont dénigré ce système en arguant qu’il allait rétablir la peine de mort, revenir sur le mariage pour tous et ouvrir la porte aux délires populistes, notamment contre les immigrés. Tout d’abord, il convient d’expliquer ce que la Suisse entend par « initiative populaire ». « référendum obligatoire » et « référendum facultatif », autant de droits des citoyens que nombre de médias français confondent le plus souvent.

  • Initiative populaire. Les initiants doivent récolter, dans un délai de dix-huit mois, 100'000 signatures de personnes ayant le droit de vote. Le parlement (les deux chambres, le Conseil national et le Conseil des Etats) est ensuite chargé d’examiner si l’initiative respecte les principes de l’unité de la forme, l’unité de la matière et les règles impératives du droit international. Si ce n’est pas le cas, il peut la déclarer totalement ou partiellement nulle. Il est donc erroné de prétendre qu’en Suisse, on peut faire voter n’importe quoi n’importe comment.

Si l’initiative populaire est déclarée valable par le parlement, elle est soumise à la   votation populaire. Le Conseil fédéral et le Parlement peuvent choisir de lui opposer un contre-projet direct ou indirect.

Pour qu’elle soit adoptée, il faut qu’elle soit acceptée par la majorité du peuple et des cantons (le vote est comptabilisé dans chaque canton ; si une majorité de ses citoyens votent « oui » ou « non » à l’initiative, ledit canton est compté comme ayant voté « oui » ou « non » ; ce système a pour but d’empêcher que les cantons les plus peuplés l’emportent systématiquement sur les autres).

  • Référendum obligatoire. Certains actes votés par le parlement, notamment les révisions de la Constitution, sont obligatoirement soumis au vote du peuple et des cantons ; les révisions de la Constitution n’entrent en vigueur que si la majorité du peuple et des cantons les acceptent en votation. Dans ce cas, nul besoin de faire circuler des listes de signatures, la votation est automatique.
  • Référendum facultatif. La plupart des lois et des autres actes votés par le parlement entrent en vigueur sans que le peuple soit appelé à se prononcer. Un scrutin (référendum) est néanmoins possible dans deux cas. Lorsque les citoyens qui s’opposent à certaines décisions du parlement, ils doivent récolter 50'000 signatures valables dans les cent jours à compter de la publication officielle de l’acte ou que huit cantons le demandent. La loi sera alors soumise au vote du peuple (référendum facultatif) et n’entrera en vigueur que si la majorité du peuple l’accepte en votation.

Ajoutons que les instruments de la démocratie semi-directe se déclinent aussi au niveau des cantons et des communes.

 RIC et immigration : fantasme et vérité

Depuis son virage vers l’extrême-droite, l’ancien vieux parti agrarien, désormais bien mal nommé UDC (Union démocratique du centre), a lancé de nombreuses initiatives, notamment en lien direct ou indirect avec l’immigration. Comme la plupart des médias français n’évoquent les votations en Suisse qu’en cas de victoire de l’UDC et taisent le plus souvent ses défaites, l’impression qui domine dans l’Hexagone est que l’extrême-droite et la xénophobie triomphent systématiquement.

La réalité est bien différente. En dix ans, l’UDC, en tant que telle ou sous l’appellation de divers comités, est parvenue à faire voter huit objets ayant un lien direct ou indirect avec l’immigration. Elle en a remporté trois (contre la construction de nouveaux minarets, pour le renvoi des criminels étrangers et contre l’immigration de masse) et  en a perdu cinq (naturalisations démocratiques, plus de droits populaires dans la politique étrangère, renvoi effectif des étrangers criminels, contre la naturalisation facilitée, contre le primat du droit suisse sur les traités internationaux).

A noter qu’il ne s’est trouvé aucun comité pour lancer une initiative sur la peine de mort. De toute façon, un texte de cette nature ne passerait pas en votation, dans la mesure où le protocole 13 de la Convention européenne des droits de l’homme abolit la peine de mort en toute circonstance. Or, la Suisse a signé et paraphé cette Convention. Il en va de même en France. L’argument des opposants au RIC français, faisant de ce retour de la guillotine un risque majeur, tombe donc à l’eau.

L’avantage principal de la démocratie semi-directe ? Les dirigeants politique en place éprouvent plus de peine que dans d’autres systèmes à glisser les problèmes sociaux et politiques sous le tapis. Personnellement, j’ai voté à chaque fois « non » aux initiatives populaires de l’UDC. Mais dans un pays qui accueille depuis longtemps un grand nombre d’étrangers, j’admets que les problématiques liées à l’immigration devaient être débattues. Si elles ne l’avaient pas été, elles se seraient invitées, avec un effet retard, sous forme de violences politiques.

Tout doit être débattu en démocratie. C’est un risque, certes, mais il est moindre que celui que fait courir le bavard mépris des élites autoproclamées.

Jean-Noël Cuénod

16:18 Publié dans Politique française, Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (27) | Tags : ric, giletsjaunes, référendum | |  Facebook | | |

17/12/2018

Gilets Jaunes, les trois premières leçons

361848990.jpgLe mouvement des Gilets Jaunes amorce actuellement son reflux, phénomène inhérent à toute marée, sociale ou non. Sous une forme ou une autre, un retour de son flux reste probable car les problèmes majeurs qu’il a soulevés se trouvent à des encablures de leur résolution. Comme dans toute opération d’envergure qui remue la société et en racle le fond, le pire et le meilleur surgit entremêlés à la surface.

Cela dit, malgré les violences, malgré la présence toxique des extrémistes, malgré les délires complotistes de la fachosphère qui ont tenté de le polluer, le premier bilan de l’opération « Gilets Jaunes » semble globalement positif. On peut en tirer trois leçons majeures :

Remise en cause du poids de la transition écologique supporté par les classes moyennes. Crise aiguë de la représentation démocratique. Retour du débat politique au sein du peuple.

1– La transition écologique

La France vivait une situation anormale depuis des décennies, avec un diesel moins coûteux que l’essence sans plomb. Le président Macron a voulu inverser cette tendance en taxant davantage le fioul qui rend les voitures particulièrement polluantes. Le principe était défendable mais sa réalisation s’est révélée absurde. Il faut tout de même être dépourvu du moindre grain de bon sens pour augmenter une taxe sur les carburants en pleine flambée à la hausse des prix pétroliers! Désormais, les Bobos les plus douillettement claquemurés dans leur cocon parisien savent qu’une grande partie de leurs compatriotes doivent avaler chaque jour des kilomètres au volant de leur guimbarde au diesel pour tenter de gagner chichement leur pain. Enfin façon de parler, puisque la boulangerie du village vient de fermer… 

Cette hausse de taxe fut le symbole exécré d’une flagrante injustice sociale développée par la présidence Macron : faire peser sur les couches les moins nanties le poids principal de la transition écologique. Même si dans leur majorité les Français n’ont pas la fibre écologique aussi développée que les citoyens des pays de culture protestante, le principe de cette transition vers une économie plus responsable semblait de plus en plus accepté par la population de l’Hexagone. Mais à la condition que les petits salaires ne perdent pas l’essentiel de leurs plumes dans cette aventure.

Signe de cette injustice maintes fois évoquée par les Gilets Jaunes, l’absence de taxation sur le kérosène, ce carburant qui fait voler les avions et grimper les taux de pollution. Certes, la Convention de Chicago interdit de le taxer. Mais une Convention, ça se renégocie. Et surtout, cette interdiction ne concerne que les vols internationaux et non pas les vols domestiques. Or, la France, non seulement n’instaure pas de taxe sur le kérosène sur ses liaisons aériennes intérieures, mais elle fait pire en les exonérant de TVA. Le RAC (Réseau Action Climat) évalue ce manque à gagner pour les caisses de l’Etat français à 3 milliards d’euros pour la seule années 2017. Pourtant, la Suisse, les Etats-Unis, le Brésil, le Japon, la Norvège, les Pays-Bas pratiquent cette fiscalité sur le kérosène pour leurs vols domestiques.

L’impôt sur la fortune (ISF) étant supprimé, l’optimisation fiscale étant pratiquée à grande échelle par tous les grands groupes financiers et industriels, les hyper-riches se refusant à contribuer au financement des infrastructures qu’ils n’hésitent pas à mettre à contribution, la révolte des classes sociales qui ne peuvent pas échapper aux diverses corvées fiscales était dès lors inévitable. Les Gilets Jaunes l’ont incarnée ; finalement, le président Macron a été contraint de renoncer aux taxes sur les carburants.

Toutefois, sur qui pèsera le poids de la transition écologique ? Cette question n’est toujours pas abordée sérieusement. D’où risque de marée nouvelle.

2– Crise aiguë de la représentation démocratique.

Les revendications sociales des Gilets Jaunes se sont rapidement transformées en révolte politique. Une révolte d’un type nouveau car elle emportait dans son flot tous les acteurs électoraux, Marine Le Pen semblant être la seule, dans une certaine mesure, à tirer les marrons de ce feu de castagnes.

C’est le principe même de la représentation politique qui est rejeté par les Gilets Jaunes puisqu’ils dénient à quiconque le droit de parler à leur place, même à ceux qui, en leur sein,  se proposent de les représenter auprès des autorités. Quitte à les menacer de mort, ce qui est la marque d’un inquiétant esprit autoritaire. Mais ils démontrent aussi la plus vive des appétences pour la démocratie directe, comme le démontre le slogan principal de l’acte V de leurs manifs (samedi dernier) en faveur du RIC, Référendum d’initiative citoyenne, un peu à la mode des votations sur initiatives populaires en Suisse.

Cependant, si cette organisation horizontale alimentée par les réseaux sociaux s’est révélée efficace, elle n’est pas viable telle quelle à long terme. Il est tout de même malaisé de transformer les milliers de ronds-points de l’Hexagone en vaste landsgemeinde[1] !

Comme Le Plouc l’a déjà signalé, Emmanuel Macron n’a dit que peu de choses sur cet aspect pourtant essentiel du mouvement dans sa dernière intervention télévisée. Si l’on ne changera pas du jour au lendemain les électeurs français en citoyens suisses – habitués à la démocratie semi-directe depuis des siècles et organisés de façon fédérale – il est néanmoins essentiel de réformer de fond en comble les institutions françaises, devenues obsolètes et de plus en plus insupportables comme le démontre l’impopularité chronique des présidents de la République. Une forme de votation sur initiative populaire peut fort bien trouver sa place en France. Et pourquoi ne pas recourir au tirage au sort pour certains organismes de décision, comme cela se pratique depuis de belles lurettes avec les jurés de Cour d’assises ?

3– Retour du débat politique au sein du peuple

C’est l’aspect le plus encourageant du mouvement. Les ouvriers, les employés, les artisans, les chômeurs, bref tout ceux qui ne sont plus représentés, ni au parlement ni au gouvernement, se sont intéressés de nouveau à la politique et découvrent le goût du débat public. Autour des braseros et des barbecues sur les ronds-points, au cours des manifs en tentant d’échapper au gaz lacrymo, des nouvelles formes de convivialité, de solidarité, d’échanges se sont tissées. Il en restera forcément quelque chose.

La société médiamercantile a voulu rendre ses sujets dociles en les coinçant dans leur petite bulle personnelle, en les vissant à leurs écrans, en les murant dans leur individualisme, afin qu’ils soient suffisamment aliénés pour accepter ce crédo trinitaire : « bosse, consomme et tais-toi ». Ces Gilets Jaunes font exactement le contraire, parfois pour le pire mais souvent pour le meilleur. Ils apprennent la politique. Ou plutôt ils la refont à leur manière. Puissent-ils garder ce feu en eux.

Jean-Noël Cuénod

[1]Assemblée des citoyens sur la place publique qui votent à main levée. Elle n’existe plus que dans deux cantons alémaniques, Glaris et Appenzell Rhodes-Intérieures, pour le plus grand bonheur des télévisions étrangères. Dans les autres cantons suisses, c’est le vote par bulletin de papier ou électronique qui prévaut.

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10/12/2018

Macron rate le virage démocratique

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En décrétant l’  « état d’urgence économique et social », en prenant des mesures en faveur des travailleurs au salaire minimum (SMIC) et des retraités a-t-il convaincu une majorité de Français lors de son intervention télévisée de ce soir ? On peut en douter, tant la demande était forte. Mais c’est surtout en matière d’expression démocratique qu’il s’est montré le moins convaincant.

L’une des principales revendications qui est apparue récemment et qui monte en force est relative au droit de référendum et d’initiative. Les Gilets Jaunes que le Plouc interviewe embrayent d’emblée dès qu’ils ont connaissance de sa nationalité : « Ça fonctionne comment chez vous ? C’est ça qu’on veut en France ! » Et l’entrevue se termine souvent par un petit cours d’instruction civique à la mode suisse.

Sur ce plan, Emmanuel Macron s’est montré on ne peut plus flou. Voici les extraits de son allocution à ce propos :

Je veux que soient posées les questions qui touchent à la représentation ; la possibilité de voir les courants d’opinion mieux entendus dans leur diversité, une loi électorale plus juste, la prise en compte du vote blanc et même que soient admis à participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis (…).

Ces changements de fond qui demandent une réflexion profonde et partagée, imposent un débat sans précédent. Il devra se dérouler au niveau national dans nos institutions, chacun y aura sa part : gouvernement, assemblées, partenaires sociaux et associatifs ; vous y aurez votre part. Je veux en assurer moi-même la coordination, en recevoir les avis, prendre ainsi le pouls vivant de notre pays.

Mais un tel débat n’est pas seulement affaire de représentants institutionnels ; il doit se dérouler aussi partout sur le terrain et il est des interlocuteurs naturels, des citoyens qui doivent en recevoir les demandes et s’en faire les relais : ce sont les maires ; ils portent la République sur le terrain. C’est pourquoi je rencontrerai moi-même les maires de France, région par région, pour bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la Nation.

Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies, comme trop souvent par le passé dans des crises semblables, sans que rien n’ait été vraiment compris et sans que rien n’ait changé. (…)

Ce « débat sans précédent » est tellement protéiforme que l’on n’en distingue pas les contours. Une seule mesure concrète : la prise en compte du vote blanc. Autrement, tout reste vague : à quoi ça ressemble « une loi électorale plus juste » ? Instauration de la proportionnelle, plus ou moins dosée ? Election des sénateurs au suffrage universel direct ? Et comment procède-t-on pour « faire participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis » ? Aucune piste n’est dessinée.

Quant à faire vivre ce « débat sans précédent » grâce aux maires. Cela tient de la mauvaise blague. Le président français a-t-il mesuré son impopularité abyssale auprès des élus locaux qu’il n’a cessé de mépriser ?

Ces maires sont en première ligne pour subir le désastre social né de la désindustrialisation et de la disparition des services publics exigé par le Centre parisien pour complaire aux marchés financiers. Macron croit-il que ces élus – qui sont sollicités en permanence pour jouer les pompiers sociaux – ont le temps d’organiser des débats citoyens pour le compte d’un président qui, tout d’un coup, prend conscience de leur importance ?

Si Emmanuel Macron n’a pas dit un mot sur ce que les Français nomment « le référendum d’initiative populaire », c’est sans doute qu’il n’en veut pas. Ses annonces en matière de réformes institutionnels relèvent plus de l’enfumage que de la sortie de crise.

Jupiter a transformé sa foudre en lampe de tempête au verre enfumé. Nous n’en sommes pas plus éclairés pour autant.

Jean-Noël Cuénod

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06/12/2018

Macron et la marche funèbre de la Ve

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Faudra-t-il compter les morts pour que Macron prenne la mesure de ce qui commence à devenir une révolution d’un type nouveau, menée sans structure verticale et par maillage horizontal? Compétent pour ramasser le pouvoir, le président français n’a pas eu l’intelligence politique de comprendre que le déficit démocratique de son pays est devenu insupportable (Dessin d'Acé).
Pathétiques, les rétropédalages que mouline un gouvernement aux abois, avec ses annonces d’annulations de taxes bien trop tardives! Depuis plusieurs semaines, les Gilets Jaunes et le peuple derrière eux sont passés à autre chose qui se résume en deux mots tagués sur l’Arc de Triomphe: «Macron démission».
Après discussion avec certains d’entre eux, il apparaît que la plupart des Gilets Jaunes se montrent bien conscient qu’une démission ne servirait à rien. A quoi bon remplacer Macron par Marine Le Pen, Wauquiez ou Mélenchon?  Et placer le général Philippe de Villiers à la tête d’un gouvernement musclé? N’est pas Charles de Gaulle qui veut. La France en a soupé, des hommes providentiels! C’est aussi le message que lancent les Gilets Jaunes en renonçant à toute personnalisation de leur mouvement.


C’est bien une crise profonde des institutions que la France subit actuellement. Ni les formations macrocompatibles ni celles de l’opposition ne veulent l’admettre et s’accrochent aux branches des institutions de la Ve République. Or, elles cèdent sous le poids des ans, ces branches. Ses partisans vantent sa «solidité», sa «souplesse» et la «stabilité gouvernementale» qu’elle permet, notamment en comparaison avec les valses folles des ministères de la IVe République.  Or, un regard rétrospectif démontre que ces qualités sont toutes relatives. Un an après Mai-68, le Général de Gaulle, malgré sa stature historique, a dû démissionner en cours de mandat. Georges Pompidou est mort trop tôt pour tirer leçons de sa présidence. Valéry Giscard d’Estaing n’a pas été réélu. François Mitterrand a été contraint de renoncer à son programme après deux ans passés à l’Elysée; il ne s’est maintenu que grâce à sa défaite aux législatives en 1986, ce qui lui a permis de tenir le rôle de principal opposant. Pendant ses douze ans de pouvoir Jacques Chirac n’a quasiment rien fait de notable, à part la suppression – aujourd’hui fort regrettée – du service militaire et d’autres réformes de peu d’ampleur. Par pure charité, nous ne dirons rien des présidences Sarkorzy et Hollande, leur impéritie parle, si l’on ose dire, à leur place.
Emmanuel Macron avait pris le pouvoir par un concours de circonstances heureux. Heureux, du moins pour lui, sur le moment. Il a pris ce coup de chance pour un plébiscite qui l’a propulsé sur une orbite jupitérienne. Aujourd’hui, s’il s’effondre encore plus rapidement que ses prédécesseurs, il le doit autant à ses failles personnelles qu’à la faillite des institutions de la Ve République qui ne permettent pas au peuple de s’exprimer sur les sujets qui le concernent en premier lieu.


Macron face à au prélèvement fiscal à la source


Si le président Macron voulait laisser une trace autre que celle d’un Jupiter pour farces et attrapes, il devrait préparer les funérailles de la Ve République, plutôt que de multiplier les poses de rustines qui cèdent aussitôt qu’elles sont collées. Car le 1er janvier prochain, on semble l’oublier, sonnera l’entrée en vigueur du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu; il frappera une fois de plus les classes moyennes, grosses pourvoyeuses en Gilets Jaunes. Le président et son gouvernement auront beau multiplier les plans comm’ pour expliquer les avantages de la formule, plus personne ne les écoute et le salarié ne constatera qu’une chose : il percevra encore un peu moins que d’habitude. Bonjour le pouvoir d’achat!
Dès lors, toutes les initiatives gouvernementales risquent fort de sombrer dans les abysses de la colère, une fois de plus.
Macron se fait fort de connaître les nouvelles technologies nées des réseaux sociaux. Eh bien, qu’il utilise son savoir pour créer en France un vaste échange d’idées sur ce que pourrait être la future Constitution! Qu’il favorise la création d’espaces de discussion pour faire émerger de nouveaux canaux d’expression populaire. Le but n’est pas de transformer sur-le-champ la France en une Suisse avec démocratie directe à tous les ronds-points, mais au moins de tracer les voies vers une démocratie semi-directe compatible avec l’histoire des Français et leur génie propre.


Toutefois, il est très peu probable qu’Emmanuel Macron adopte cette stratégie. En écrivant son «Coup d’Etat permanent», François Mitterrand avait dressé le plus implacable des réquisitoires contre la Ve République. Une fois parvenu au faîte du pouvoir, il s’est empressé de se fondre avec délice dans le moule élyséen pour devenir plus gaullien que de Gaulle. Emmanuel Macron, de tempérament autoritaire et persuadé de ses hautes qualités intellectuelles, n’est pas du genre à lâcher son sceptre même si son palais prend eau de toutes parts.
Jean-Noël Cuénod

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04/12/2018

Gilets Jaunes et anarchisme autoritaire  

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Pas une tête ne doit se lever. Si une seule dépasse, on la coupe. Et pas toujours métaphoriquement. C’est ainsi que les Gilets Jaunes qui voulaient discuter avec le gouvernement ont-ils été menacés de mort, ainsi que leurs enfants. Ils ont donc renoncé à jouer les porte-paroles. Violence dans le même camp, au nom de la pureté du mouvement.

Dès qu’une personnalité émerge, l’être collectif nommé Gilets Jaunes crie aussitôt la trahison. A partir du moment où les porte-paroles franchissent les portes de Matignon ou de l’Elysée, ils sont foutus. Les dirigeants politiques, bien plus malins qu’eux, les auront retournés et s’en serviront pour diviser le mouvement, ce qui amènera celui-ci à périr à brève échéance. La révolution n’est pas un dîner de gala, disait Mao.

De plus, tout chef est considéré, en soi, comme un ennemi. En voulant servir de fédérateur pour porter la parole du groupe, il brise aussitôt l’unité de l’être collectif. Même s’il multiplie les garanties. Cela n’a rien à voir avec sa personnalité. Le simple fait qu’un seul élément veuille représenter le tout enclenche une phase mécanique de destruction de l’être collectif. Pour s’y opposer tous les moyens sont utilisables, y compris les menaces de mort, même sur des enfants. La préservation de l’être collectif l’emporte sur toute autre considération.

C’est bien un ordre qui se construit, un ordre anarchique, certes mais un ordre tout de même qui donne… des ordres.

Tiens, à propos, qui donc les donne, ces ordres? Qui sont les Gilets Jaunes auteurs des menaces? On l’ignore, car toute Terreur, aussi petite soit-elle, a pour corollaire l’omerta. C’est pourquoi elle se révèle aussi efficace. Si le nom de ceux qui ont menacé était connu, l’affaire serait vite réglée. Mais voilà, on ne va pas donner de nom. Par peur des représailles, bien sûr. Mais pas seulement, par crainte aussi de fissurer cet être collectif que l’on a eu tant de mal à engendrer.

Cette phase d’anarchisme autoritaire, bien des épisodes insurrectionnels ou révolutionnaires l’ont connu. La Révolution française a commencé par l’universalité des droits de l’homme. La Terreur a suivi pour défendre ce principe sublime et libérateur. Et enfin, la nuit du 4 août 1789 (abolition des privilèges) a sombré dans la journée du 18 mai 1804 (Sacre de Napoléon). Même processus, avec bien sûr, les inévitables variantes, lors de la Révolution bolchévique. Il y a dans les Gilets Jaunes qui ont menacé leurs camarades, un minuscule Iagoda[1]prompt au réveil. 

 A chaque fois, les défenseurs de l’intégralité de l’être collectif s’organisent et s’emparent des instruments de la violence. Pour le bien de la collectivité, cela va de soi, et nullement par goût du pouvoir, voyons!

L’ennui avec le goût du pouvoir, c’est qu’il rend fou. L’humain reste partagé entre son affirmation comme individu et sa nécessité vitale de vivre en collectivité, ce qui rend paradoxale son action. Le fait de dominer les autres l’enivre. Il peut ainsi s’affirmer comme individu tout en bénéficiant de l’œuvre collective. C’est ce processus que veulent éviter les «menaceurs»  au sein des Gilets Jaunes. Mais en se plaçant dans cette position de Gardiens du Temple, ils se situent immanquablement au-dessus des autres et revêtent l’uniforme abhorré des chefs, même s’ils s’en défendent avec véhémence.

Pas simple l’anarchisme autoritaire! Il va falloir en sortir. Comment ? Sans doute faudra-t-il apprendre en premier lieu à se méfier de la pureté. Pureté de la révolution, pureté de la classe ouvrière, pureté de la nation, pureté de la race… Que de crimes de masse a-t-on commis en ce nom ! Edouard Herriot – vieux politicard républicain tendance tablier de sapeur – n’avait pas tort lorsqu’il expliquait : «La politique, voyez-vous, c’est comme les andouillettes, il faut que ça sente un peu la merde, mais pas trop!»

Pas très exaltant, il est vrai. Mais pour que survive et se développe ce mouvement des Gilets Jaunes – né d’une saine réaction devant un pouvoir qui a fait de l’inégalité sociale son passeport pour la mondialisation – , il ne peut pas se tenir à son actuel surplace protestataire, sous peine de s’étioler. Peut-être que l’intelligence collective des Gilets Jaunes trouvera le moyen de briser le cercle vicieux de la chefferie que nous avons décrit et fera naître de nouvelles formes d’organisation. Espérons. Mais parfois, il faut accepter de manger l’andouillette d’Herriot.

Jean-Noël Cuénod

 

 

[1]Genrikh Iagoda fut le chef du NKVD – la police politique de l’URSS – entre juillet 1934 et septembre 1936. Sur ordre de Staline, il a fait mourir des millions de personnes lors des collectivisations forcées ; il est le concepteur du Goulag.

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03/12/2018

Gilets Jaunes et l'agonie de la Ve République

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 Le président Macron est victime aujourd’hui de ce qui fit son succès hier. Il avait fédéré les suffrages de gauche et de droite pour parvenir à se faire élire ; maintenant, il concentre sur lui les colères exprimées par les deux camps avec, en plus, celles éprouvées par tous ceux qui, nombreux, avaient choisi l’extrémisme, le vote blanc ou l’abstention. Tout le monde porte un gilet jaune!

Cela dit, la crise quasi insurrectionnelle qui secoue la France, dépasse la seule personne d’Emmanuel Macron. Il paie aussi les frustrations nées des quinquennats ratés de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Surtout, l’actuel président occupe l’Elysée au moment où les institutions de la Ve République commencent à donner les signes de l’agonie.

 Elles furent taillées sur mesure par et pour un chef d’Etat exceptionnel – le Général de Gaulle – afin de répondre à une situation exceptionnelle – la décolonisation. A cette époque, la concentration des pouvoirs dans les mains du président de la République semblait indispensable pour assurer la stabilité du pouvoir et faire renaître par la politique industrielle de l’Etat, une économie française que les guerres coloniales – qui suivirent immédiatement l’occupation nazie – avaient saignée à blanc.

Soixante ans plus tard, cette omnipotence est devenue créatrice d’impotence. Disposant de tous les leviers de commande, le président français est devenu le centre de toutes les réclamations, le symbole de toutes les frustrations et l’objet unique de toutes les détestations. Les institutions de la Ve République sécrètent donc une certaine infantilisation des citoyens qui, ne pouvant s’exprimer que tous les cinq ans lors de l’élection présidentielle – la seule qui compte vraiment – en sont réduits au ressentiment chronique envers leur chef d’Etat.

La crise actuelle dépasse les seuls aspects fiscaux – qui ont leur importance – et pose cette question fondamentale: comment donner aux Français les canaux d’expression nécessaires pour les rendre acteurs de leur destin?

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru lundi 3 décembre 2018 dans laTribune de Genève et de24 Heures

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28/11/2018

Démocratie directe : une soif suisse en France

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Les deux pays ont connu un dimanche bien particulier. En France, la colère des Gilets Jaunes a balayé les Champs-Elysées. En Suisse, l’UDC – parti agrarien qui a glissé vers l’extrême-droite – a subi un nouveau revers. Son initiative «contre les juges étrangers» a été balayée par plus de 66% des électeurs. Rien de commun. Sauf que dans les deux cas, c’est le peuple qui s’est exprimé.

La «colère jaune» dépasse désormais de plusieurs coudées la révolte contre les taxes sur le carburant et même la seule question fiscale. C’est aussi une soif de démocratie directe qui s’est exprimée, une fois de plus. La «votation citoyenne pour la poste» avait connu en 2009 un joli succès malgré son caractère officieux. Les actions des «Bonnets rouges» en 2013 et celles des zadistes de Notre-Dame-des-Champs relevaient également de cette revendication fondamentale à l’expression directe qui émerge dans des milieux divers, certains proches de la droite, d’autres de la gauche. Cette soif s’exprime surtout en province où la conviction que Paris se fiche du reste de la France reste solidement ancrée. A telle enseigne que les automobilistes Parisiens qui disposent d’une résidence secondaire dans «les régions» s’empressent de demander une immatriculation qui, contrairement au périlleux «75», ne les désigne pas à la vindicte provinciale (ce qui explique peut-être la présence importante dans la capitale française de véhicules immatriculés en…Corse !)

La démocratie directe ou référendaire est le plus souvent rejetée en France par ce qu’il est convenu d’appeler les «élites»[1]médiatiques et intellectuelles, ainsi que par la plupart des politiciens appartenant aux partis gouvernementaux. Par malheur, ce sont parfois les mouvements extrémistes de gauche et de droite, voir néofascistes, qui prétendent la promouvoir. Ainsi, l’un des sites les plus racistes de la fachosphère se nomme-t-il «Démocratie participative[2]». Un comble.

Pour ces «zélites», la démocratie directe ménagerait un boulevard aux formations qu’elles nomment «populistes». La votation de dimanche en Suisse leur apporte un cinglant démenti. L’initiative populaire de l’UDC voulait instaurer la primauté du droit suisse sur les traités internationaux, dont la Convention européenne des droits de l’homme. Rien de plus démagogique comme démarche puisqu’elle s’inscrit dans un contexte troublé par les attentats terroristes, l’insécurité internationale et l’europhobie ambiante. Malgré cela, le texte de l’UDC a été rejeté par plus de 66% des voix et n’a trouvé aucun canton pour l’approuver. Preuve que le «populisme» ne convainc pas forcément le peuple! Et ce n’est pas la seule baffe que l’UDC a essuyé lors de votations. Mais comme la majorité des médias français préfèrent monter en épingle les rares victoires de ce parti en passant sous silence ses nombreuses défaites, les «zélites» parisiennes ne risquent pas d’être informées correctement!

La France référendaire, quelle histoire !

Un autre argument, plus sérieux, est avancé contre la démocratie directe en France. Les Français ne répondraient pas à la question posée mais voteraient systématiquement contre les gouvernements en place. Relevons tout d’abord qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Ainsi, le corps électoral français a parfaitement répondu aux questions qui lui ont été posées le 28 septembre 1958 pour approuver la Constitution de la Ve République, le 8 janvier 1961 pour se prononcer sur l’autodétermination en Algérie et le 28 octobre 1962, pour en faire de même à propos de l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Contextes particuliers, certes. Néanmoins, le peuple s’est bel et bien exprimé en fonction du sujet.

Tout s’est gâté le 27 avril 1969, lorsque le général de Gaulle organisa un référendum sur une fumeuse réforme de l’Etat qui n’avait pour but que de savoir si, un an après Mai-68, les Français voulaient encore de lui à leur tête. De Gaulle a donc transformé le référendum en plébiscite et les Français l’ont reçu 5/5. Ils ont voté non pas sur cette réforme – dont tout le monde se fichait, si j’ose dire, royalement – mais sur le maintien ou non du Général à l’Elysée. Le «non» ayant triomphé, de Gaulle a démissionné aussitôt. Depuis lors, plusieurs référenda (mais pas tous) ont été utilisés par les électeurs pour signifier leur mauvaise humeur, le plus emblématique étant celui du 29 mai 2005, les Français ayant moins répondu «non» à la Constitution européenne que «merde» au président Chirac. Toutefois, un référendum infirme cette tendance, celui du 6 novembre 1988 lorsque 80% des votants ont approuvé le processus d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, dépassant très largement l’électorat du président Mitterrand.

Dès lors, lorsque les dirigeants politiques posent les bonnes questions sans les transformer en plébiscite pour ou contre leur personne, les électeurs répondent correctement, contrairement à ce que soutiennent les «zélites».

Au lieu de noyer le poisson, de multiplier les passes au gardien de but pour gagner du temps, le président Macron aurait dû lancer au moins quelques pistes en faveur d’une démocratie directe à la française. Mais la peur du peuple l’a emporté. Pas question de lui donner d’autres canaux d’expression que ceux offert par les élections. Or, tant qu’il ne pourra s’exprimer que tous les cinq ans (l’élection présidentielle étant la seule vraiment décisive), ce peuple continuera à voter avec ses pieds, ses poings ou ses cocktails Molotov. Jusqu’à ce qu’une émeute tourne au drame national et provoque une situation totalement incontrôlable.

Jean-Noël Cuénod  

 

[1]Si l’on entend par «élite», comme le définit le Centre national des ressources textuelles et lexicales, «ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres ou de choses», on peut dire que nous sommes loin de compte !

 

[2]Le Parquet de Paris vient d’ordonner aux opérateurs de télécommunication de bloquer ce site.

08:46 Publié dans Politique française, Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (22) | |  Facebook | | |

23/11/2018

POESIE à lire et à ouïr - TRACES

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Pour ce samedimanche qui s’avance. Un poème à lire et à ouïr. Et à caresser dans le sens du poil. (photo JNC)
 

A LIRE

La nuit s’enfonce dans la forêt
Prédatrice à pas de lynx sur la neige
Silence des oiseaux et des renards
Immobilité des hardes et des hordes
Epées aux fourreaux crocs sous les babines
Hors de portée des armes la nuit
Cette nuit à nulle autre pareille
 
Toutes les traces mènent à la peur
Toute la forêt tend sa jugulaire
Se soumettre se démettre et s’omettre
La mort plutôt que l’attente gelée
La mort plutôt que le ciel muet
La mort plutôt que la lune engloutie
 
Même le feu gît au sein de la glace
Comprimé réprimé et déprimé
Il suffirait d’une seule parole
Une seule pour attirer l’éclair
Et embraser de joie nos horizons

Jean-Noël Cuénod

A OUÏR


podcast

14:30 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poesie poème | |  Facebook | | |